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nombre de personnages, et, par une transition de deux vers, remettre son lecteur au fait de la suite d'une longue histoire racontée dans les chants précédents? Plus je le lis, plus je m'y plais ; il vaudrait lui seul, à mon gré, la peine que l'on apprit la langue pour le lire ; car c'est folie d^espérer qu'on puisse le traduire. Mirabaud ^ a réussi dans la traduction du Tasse. S'il eût tenté l'Arioste, quoiqu'il écrive bien, et qu'un tel ouvrage ne puisse par luimême manquer d'être agréable, il n'eût pas eu le même succès, du moins^près de ceux qui pourraient confronter l'original à la copie.
Ce nest cependant pas l'Arioste que les beaux esprits d'Italie mettent au premier rang; ils l'adjugent au Dante : c'est celui-ci, disent-ils, qui a porté leur langue à son point de perfection, qui a surpassé tous les autres en force et en majesté. Les Florentins soutiennent surtout cette opinion ( pour l'honneur du pays) ; c'est comme le Vasari veut en peinture mettre au-dessus de tout son école florentine, roide et sèche, en comparaison des autres écoles italiennes, qui toutes me paraissent préférables à celle-là. J'ai lu quelque chose du Dante à grand'peine ; il est difficile à entendre, tant par son style que par ses allégories,
Car un sublime dur S'y trouve enveloppé dans un langage obscur.
n me parait plein de gravité, d'énergie et d'images
^ Mirabaud (Jean-Baptiste), secrétaire perpétuel de F Académie française; né en 1675, mort en 4760. BuflPon le remplaça à TAcadônit et y prononça son éioge, H* €.
fortes^ mais profondément tristes ; aussi je n'en lis guère, car il me rend l'âme toute sombre. Cependant je sens que je commence à le goûter, et je l'admire comme un rare génie, surtout pour le temps où il a vécu (sur la fin du xiii« siècle), et comme le premier homme de l'Europe qui, dans les siècles modernes, ait vraiment mérité le nom de poôte ; mais je ne puis comprendre avec cela qu'on le lAette au-dessus dtt Tasse ou de l'Arioste, à qui je reviens toujours avec plus d'empressement, ou même à quelques autres qui ne valent peut-être pas le Dante; eomme^ malgré tout le mérite de Lucrèce, le meilleur des poètes latins après Virgile, on se met plus volontiers à en lire d'autres inférieurs à celui-là ; et cependant Lucrèce est bien un autre poète que le Dante, qui n'a que de la force, étant tout à fait sec et sans aménité. Je ne puis m'empêcher d'ajouter encoj'e ici que plus je lis le Dante, plus je reste surpris de cette ]^éférence que je lui ai vu donner sur l'Arioste par de bons connaisseurs. Il me semble que c'est comme si on mettait le rom^n de la Rose au-dessus de La Fontaine. J'avoue que le Dante ne me plaît quen peu d'endroits, et me fatigue partout.
Pétrarque, qui a vécu peu après le Dante, est aussi regardé comme un des créateurs de la langue italienne; on en fait un grand cas. Pour moi, je vous avoue tout naturellement que ses sonnets m'ont fort ennuyé. Je n'ai pu les continuer; je me suis mis à lire son Temple de la J^orff dont je suis pjiis coïIt
tent. II y a de belles choses et beaucoup de poésie dans cet ouvrage.
Je veux vous exhorter à lire un poëme italien , le plus ancien de leurs poèmes épiques, et peu lu en France ; c'est Vltalia liberata dai Goti, del Trissino. Il est tout à fait amusant par sa simplicité homérique. On voit un fidèle copiste qui n'ôte jamais les yeux de dessus l'original qu'il s'est proposé pour modèle ; il ne manque pas néanmoins d'allégories et d'mventions ; avec cela il est savant sur la tactique, sur les usages du temps, et curieux par la quantité de choses intéressantes sur l'Italie, qu'il a trouvé moyen de rassembler dans son ouvrage. C'est un point, ce me semble, que les poètes épiques doivent surtout avoir en vue, que celui de faire entrer dans leur poëme tout ce qui regarde les origines, le gouverneniÊnt, les mœurs, le droit public, les anciennes maisons, ou autres articles intéressants pour leur patrie. Le style du Trissino est très-naïf, et si facile à entendre par son perpétuel gallicisme, qu'on dirait quasi que notre langue a été formée sur ce livre. Il est écrit en vers blancs. Ah ! plût à Dieu que Malherbe, le père de notre poésie française, celui de tous qui a le mieux entendu la fabrique et l'harmonie des vers, eût pris la pensée d'écrire ainsi en vers non rimes, pour donner l'exemple et le ton à SCS successeurs, et pour nous dégager de cette odieuse rime dont nos oreilles, quoique fatiguées, ne peuvent pourtant plus cwijourd'hui se passer nulle part, et qui, à vrai dire, ne convient qu'à l'ode et
aux chansons ! Mais il faudrait pour ceci que Malherbe eût été poëte épique ou dramatique, et non pas faiseur d'odes comme il était.
VOrlando innamorato del Bojardo n'est pas, à beaucoup près, de la force dé VOrlando furioso, m pour l'invention, ni pour la poésie. Il est plaisant et récréatif. Mais, quoiqu'il y ait beaucoup d'histoires agréablement racontées , telles que celle des fées Morgane et Falerine, celle de l'Ogre , etc. , la plupart sont si absurdes, et les coups d'épée si furieux, que l'hippogriffe et les autres folies de l'Ariojste pourraient passer en comparaison pour sages et modérées. Ne jugez-vous pas que, même dans ces sortes de contes, il y a uïl certain degré tolér^ble de nonvraisemblance, qu'il n'est pas permis d'outre-pàsserî Vous trouvez bon que Roland dans sa fureur déracine les chênes ; s'il arrachait les Pyrénées , vous seriez choqué. Astolphe vous plaît, lorsqu'il va dans la lune accompagné de saint Jean ; vous ne lui permettriez pas de la fendre avec son doigt, comme Mahoiîi€t.
Ces deux auteurs ont tiré toute la suite de leurâ fables de nos anciens romans français^ que l'on ne lit ni n'entend plus. Vous savez que l'Arioste a repris le fil de l'histoire où le Bojardo l'avait laissée.
La poésie italienne a de grands avantages* sur la nôtre : 4° celui de la langue, préférable à la nôtre, quoiqu'on en veuille dire, plus coulante, plus sonore, plus harmonieuse, également propre au style majestueux et aux grâces badines, outre qu'elle se
permet un peu plus d'inversions, ce qui rend ses constructions moins uniformes* Notre langue n'est que claire ; par là, propre à Thistoire , à la dissertation , au poëme dramatique^ Pour l'épique, il nous est plus difficile d'y atteindra; nos retours éternels de rimes plates, masculines et féminines, deviennent, à la fin, insoutenables à l'oreille , dans les pièces de longue haleine.
En italien, les longues narrations distribuées par stances octaves, à rimes entremêlées , sont plus supports^bles. Mais ne pensez-vous pas que nous pourrions introduire dans notre poésie narrative cet usage des octaves de six vers à rimes croisées , suivis de deux autres à rimes plates? Lé diable, c'est qu'il faut trouver ici ^ pour la plupart des sons, trois rimes au lieu de deux , et que nous en sommes mal fournis dans notre langue , où tant de mots n'ont point du tout de rime, et tant d'autres n'en ont guère.
Une autre fois, pour vous réjouir à mes dépens , je vous ferai part d'un essai que j'ai fait sur cette idée ; c'est une traduction libre du commencement de VOrlando; plus, une imitation dithyrambique de l'invocation à Bacchus, dans l'opéra è! Achille reconnu, par Métastase. C'en sera assez pour vous donner un échantillon de mon idée^ et à vous seul ; c'est trop de l'intempérance de ma prose, sans que je m'avise encore d'aller rimer malgré Minerve ; mais quand nous ne sommes que nous deux, je n'ai point de scrupules.
Je viens À l'article de votre lettre concernant les
' POETES EPIQUES, ETC. 267
antiquaires ; il n'y a pas ici autant de gens versésl dans la connaissance de ^'antiquité que vous vous le figurez. J'avais déjà ouï dire aux Florentins, que la science n'empêchait pas les Romains de dormir , et que c'étaient de bonnes gens. La noblesse cultive peu les lettres ; elle jouit dans l'indolence de tant de curiosités singulières rassemblées dans ses palais. Tous ces Golonna, Panfili , Ghigi, Giustiniani , Borghese, sont de vrais eunuques dans un sérail ; comptez parmi eux le prince de Palestrine pour le Kisler- Aga. Les ecclésiastiques sont plus occupés de leur fortune que de doctrine ; dans le collège des cardinaux^, à peine compterait-on une demi-douzaine de personnes savantes. Le cardinal Alexandre Albani \ est curieux d'antiquités , et s'y entend ; il avait formé \ un recueil considérable en bustes , l]|as-reliefs et in- \ scriptions , qu'il a remis en partie au pape ; ils sont 1 déposés dans l'aile gauche du Gapitole. L'abbé Marchesini a été chargé de dresser les explications et mettre le tout en ordre, sous la direction du marquis Capponi ^j de notre académie, homme entendu dans ces matières. Parmi les gens d'Église, on peut compter pour gens de lettres Assemani et Bottari, les deux sous-bibliothécaires dp Vatican. Il y en peut avoir beaucoup d'autres que je ne connais pas ; il y en a quelques-^uns chez les religieux ; aux collèges des Jésuites et à la Minerve. Ficoroni fait depuis longues
années le métier de démonstrateur d'antiquités ; il a
' MQPt » Rome en 1746. R. G.
une grande routine de connaissances : c'est le guide ordinaire des étrangers ; mais il est Vieux^ sourd , parieur impitoyable et fatigant. Un des meilleurs antiquaires est Borioni lo Speziale, qui a rassemblé un recueil fort curieux en lampes sépulcr^-les de^ bronze et de terre cuite , en vases et meubles antiques, en pierres et petits bronzes égyptiens, en pierres gravées , camées , ii^tagliy etc. Il fait graver le tout en un volume de cent ou cent cinquante estampes, dont le chevalier Venuti , que j-ai vu à Naples, s'est, à ce que l'on m'a dit , chargé de donner les explications.
La fameuse bibliothèque du Vatican n'est pas publique ; c'est la bibliothèque particulière du pape , qui ne s'ouvre pas pour tout le monde ; mais , pour peu que l'on soit connu, on y est reçu fort poliment, et l'on y va travailler certains jours de la semaine dans une grande anti-salle, où les sous-bibliothécaires vous font apporter de la bibliothèque les manuscrits dont vous avez besoin. Le cardinal Quirini , évèque de Brescia , est bibliothécaire en chef. Comme il réside toujours dans son évèché , son portrait représente pour lui dans l'antichambre , où il
, est avec ceux des autres bibliothécaires, ses prédécesseurs. Si cette place était vacante, notre ami le cardinal Passionei la convoiterait bien vite, pour relever son mérite littéraire. Les deux sous-bibliothécaires ^niMonsignori ; ce sont, comme je viens de
vous le dire, Bottari et Assemani : ce dernier est Ghaldéen de naissance ; vous le connaissez par son
grand ouvrage intitulé : Bibliotheca orientalis.H nous serait fort nécessaire à Paris , aujourd'hui que l'on travaille au catalogue de la bibliothèque du roi, pour , faire toute la partie des manuscrits des langues orientales. Cette besogne serait mieux entre ses mains qu'en celles de Fourmont * . Sur la proposition que nous lui en avons faite , il lui a pris une envie démesurée d'y aller, même sans autre rétribution, de la part de la cour de France, que les frais de son voyage. Il était question d'obtenir pour quelques mois son congé du pape. Sainte-Palaye a écrit làbas à ce si^et : on a fait réponse que Assemani pouvait venir et qu'il serait bien reçu ; mais il ne parait pas que notre cour veuille le demander formellement ; et , d'pn autre côté , il nous parait que cette cour-ci voudrait que la nôtre fit cette démarche ; de sorte que je vois que les choses en resteront là.
Outre les deux sous-bibliothécaires, il y a plusieurs clercs-servants, qu'on emploie à copier ou à coUationner des manuscrits, métier où ils sont assez ignorants ; mais en revanche grands voleurs, et rançonnant à merveille les étrangers qui ont besoin d'eux. J'en ai fait l'épreuve pour mon Salluste, dont j'ai trouvé ici d'excellents manuscrits d'une antiquité marquée, un surtout appartenant jadis à Fulvius
Ursinus, et depuis à la reine de Suède. J'en ai fait - |
^ Fourmont (Michel), savanl orientalisle, professeur de syriaque au Collège royal à Paris, interprète de la Bibliothèque du roi, ' membre de rÀcadéinie des inscriptions. Né en 469(^, mort en 4746. R.C.
ooUationner sept en ma présence, avec beaucoup de soin^ et malgré les plaintes amères que fait ce gramaticuzzo de Wasse*, de la négligence extrême avec laquelle les éditeurs nous ont donné cet auteur, j'ai trouvé, au contraire, que c'était un des plus corrects que nous eussions ; ce qui n'est pas étonnant. Salluste est un auteur fort court ; il a fallu moins de travail pour le conférer exactement que pour dépouiller les énormes manuscrits de Pline ou de Tite-Live. Enfin vous pourrez vous vanter d'avoir un Salluste vu et revu avec toutes les herbes de la Saint- Jean* J'ai les manuscrits de Médicis et ceux du Vatican ; on travaille pour moi à Naples, à Venise et à Milan, à ceux de Farnese, de Saint-Marc, et de l'Ambrosiana. Quand j'aurai ceux de la Bibliothèque du roi, ce qui me sera facile, voilà assurément tout ce que l'on peut dire de mieux sur l'article.
La bibliothèque du Vatican est un vaisseau trèsvaste, séparé en deux nefs par un rang de piliers. Ouvrez bien les yeux, vous serez étonné de n'y pas voir un seul livre, mais bien force peintures, qui représentent l^s conciles généraux , les différents inventeurs des lettres de l'alphabet, etc. Que diable une bibliothèque, où il n'y a pas de livres ! Cela est fâcheux, mon doux objet; mais remettez- vous, les piliers sont revêtus tout autour, à hauteur d'appui, de petites armoires fermées, remplies^ de manuscrits.
1 Wasse (Joseph), né en 4672 dans le comté de York, mort en 1738; curé d'Aynboe (Northaniptonshire) , fui lié avec Cl arke et Newton : il traduisit Salluste. B. C,
Voilà ce qui constitue cette belle bibliothèque, où il n'y a pas un seul livre imprimé ; ainsi vous voyez par là qu'elle doit être en même temps très-considérable et très-peu nombreuse. Il y a de rares manuscrits, entre autres le Virgile en lettres capitales d'une très-haute antiquité, , orné d'assez grossières images : il vient de Fulvius Ursinus, Le Térence, aussi avec des figures, qui font un des meilleurs commentaires que l'on puisse avoir sur uue comédie. Ces figurés sont mal dessinées, et peintes grossièrement i vous en jugerez à votre aise; car on a imprimé, il y a trois ans, le manuscrit à Urbin, avec les figures fidèlement, gravées. Ils vendent ce livre horriblement cher ; c'est peut-être par cette raison que je ne l'avais pas encore trouvé chez nos libraires de France. Plus, une très-ancienne Bible grecque des Septante; une autre Bible hébraïque des Massorettes ponctuée, et d'une prodigieuse grandeur ; les Actes des apôtres, manuscrit en lettres d'or ; un ouvrage de théologie polémique composé par le roi d'Angleterre, Henri VIII; ses lettres à Anne de Boulen, etc. Parmi les autres curiosités de la bibliothèque^ il faut admirer les excelr lentes miniatures de dom Glovio, dans plusieurs livres de liturgie, dans un magnifique manuscrit du Dante, etc. , et remarquer quelques feuilles écrites sur du papier d'Egypte, que l'on conserve soigneusement entre deux glaces. Une partie des manuscrits vient de la reine Christine. Il fallait qu'elle en eût rassemblé un grand noinbr^, f)uisque, outre ceux-ci,
les Ottoboni en eurent encore beaucoup d'elle ; mais ce ne furent pas les plus précieux. Samte-Palaye crut avoir trouvé la pie au nid, en rencontrant divers manuscrits de nos anciens historiens de France. Il se mit aussitôt à l'ouvrage pour remplir les lacunes qui sont dans l'imprimé de Duchesne \ Par malheur, il se trouva que c'étaient ceux de Petau, sur lesquels Duchesne a donné son édition, et qui ont depuis passé entre les mains de la reine de Suède.
Une colonne antique d'albâtre oriental transparent, posée au milieu de la bibliothèque, n'en fait pas un des moindres ornements. Elle vient de l'ancien jardin de Salluste, ce qui augmentait encore le goût que j'avais à la voir; c'est le plus grand et le plus beau morceau que j'aie vu dans ce genre. Elle est travaillée à cannelures torses, et fort transparente : c'est la seule qui reste entière de huit colonnes pareilles qui ornaient les quatre portes du petit temple de Vénus Sallustienne : les autres se trouvent brisées. On en a fait des tables de placage dont le cardinal de Montepulciano fit présent au roi de Portugal.^
Derrière le salon des manuscrits, il y a un long corridor étroit, garni de livres jusqu'à une toise de hauteur; ils viennent presque tous de la reine de Suède. Quoique le nombre eu soit considérable, ce
^ Duchesne (André), Tan des plus savants et des plus féconds historiens français, né en 4 584 , mort en 4 640 ; géographe et historiographe du roi. 11 a laissé plus de cent volumes in-folio, tous écrits de sa main. R, C.
. n'est pas I^ ce qui fait la réputation de la bibliothèque Vaticane : elle ne la doit qu'à ses manuscrits. Pour se targuer d'avoir des livres, il faut qu'elle attende de s'être approprié le beau recueil du cardinal Passionei, qui nous a paru dans le dessein de le lui léguer à sa mort. Le bon cardinal a souvent fait sa main en Allemagne, où il furetait les couvents de moines, et se faisait donner, de bonne ou mauvaise grâce, quantité de livres curieux et d'éditions rares. Il assaisonnait le tout de beaux compliments; la pantalonnade italienne ne lui manque pas; on était assez embarrassé de savoir comment refuser Son Excellence Monseigneur le nonce, dont les remerciements précédaient toujours l'offre de la chose, qu'il finissait par échanger contre une grave bénédiction, que les pauvres moines recevaient prosternés et rechignants.
Près de la bibliothèque il y a une galerie *, peu large à la vérité pour sa longueur prodigieuse^ mais •déserte et presque toujours inutile. Ce serait un lieu
, fort propre à rassembler tout ce que le pape possède en antiques, bas-reliefs, bustes, statues, inscriptions, etc. ; le tout est entassé, l'un sur l'autre, d'une manière peu agréable dans les salles du Capitole, trop petites jpour ce qu'elles contiennent. Le recueil est très-considérable ; s'il était disposé dans cette galerie et mis dans un aussi bel ordre que celui du grand-duc, je ne doute pas qu'il ne fût de beau-
^ Aujourd'hui le musée Pio Clementino. B.CL
*i74 XLVI.— A M. i)E NEtJlLLY.
coup supérieur à celui-ci, surtout depuis qu'on y vient de joindre la nombreuse collection du cardinal Alexandre Albani. Clément Xli a fait beaucoup d'acquisitions dans ce genre; il vient encore, en dernier lieu, d'acheter pour huit mille écus, de la veuve de M. Massimi (de la même famille que ceux qui firent venir de Mayence à Rome les inventeurs de l'imprimerie), une statue de Pyrrhus demi-colossale. Elle était fort endommagée ; il en a coûté plus de cinq à six mille francs pour la raccommoder; ce qu'un ouvrier de ce pays-ci , dont je ne me remets pas le nom, a fait avec une adresse infinie. Il excelle dans ce genre d'ouvrage, et un homme de cette espèce est fort nécessaire ici ; aussi se fait-il payer cher, comme vous le voyez. Cette statue antique n'est pas du nombre des plus belles ; mais elle est du nombre des plus rares. Il n'existe pas d'autres statues de Pyrrhus; on Fa placée sur le premier repos de l'escalier du Capitole.
Si, à côté de la galerie que je propose, le pape voulait avoir une pièce aussi distinguée que la Tribune du grand^duc, cela lui serait facile en faisant transporter ici les statues mal placées dans le Cortile du Belvédère. Vous m'avouerez que le Laocooh, l'Apollon, l'Antinotis, le Torse, la Cléopàtre, etc., ne doivent rien à la Vénus de Médicis, au Faune qui . danse, au Rémouleur, aux Lutteurs, etc.
On m'a dit que cette galerie ne pouvait être employée à'I'usage que je voulais en faire, parce qu'elle est nécessaire, pendant le conclave , pour servir d^
réchauffoir aux dîners des cardinaux , que chacun d'eux fait apporter de sa propre maison. Cette raison ne m'a ^uère touché. Ne vaudrait-il pas mieux que des cardinaux mangeassent froid et qu'ils eussent même un jpeu mal à l'estomac, que de laisser de telles statues antiques dans un mauvais ordre?
Après la bibliothèque Vaticane, on peut donner le second rang à celle de la Minerve, qui l'emporte même à beaucoup d'égards sur l'autre. Je ne vousen dirai rien de plus, me ressouvenant d'en avoir, à ce qu'il me semble, fait la description à Quintin dans une lettre précédente, ainsi que de diverses autres très-riches et très-nombreuses qui se trouvent dans les palais particuliers de Chigi, Barberini, Ottoboni , etc.
Celle qui m'est le plus commode à cause du voisinage est la bibliothèque de la Propagande, où d'ailleurs je vais souvent pour y voir un de nos compatriotes, l'homme du monde qui, tout à la fois, m'amuse et m'impatiente le plus.
Vous croyez que je ne voyage qu*à Rome ? vraiment, plaisante bagatelle ! sachez que depuis deux mois je fais un voyage complet à la Chine, dans ce pays que vous aimez tant. J'ai trouvé ici le P. Fouquet, Bourguignon natif de Vezelay, ci-devant mandarin de la société, à présent ex-jésuite et évéque d'Eleuthéropolis, retiré à la Propagande. Il a demeuré vingt-cinq ans à la cour du fameux empereur Kang-hi; il en parle non-seulement tant que Ton veut, mais infiniment plus qu'on ïié voudrait. Les
moindres visites que je puisse lui faire sont d'une heure et demie. Encore m'esqûivé-je à la première virgule. En ceci il est très-importun; mais non pas ennuyeux ; car il parle avec tout le feu et tout l'esprit possible. C'est un vieillard de soixante-quinze ans, plein de vivacité, d'une figure agréable, décorée d'une majestueuse barbe blanche jusqu'à la ceinture, qui le fait ressembler aux portraits de feu Platon. Il m'a conté la fortune qu'elle avait faite à son retour dans une ville de l'Inde, où, étant venu loger chez un commerçant de sa connaissance, les Gentils du pays entourèrent la maison de l'habitant, comme jadis les habitants de Sodome entourèrent la maison de Loth à la venue d'un ange ; mais non pas pour le même motif. Ils demandèrent au maître du logis d'obtenir de ce seigneur étranger qu'ils eussent le bonheur d'adorer sa barbe ; ils entrèrent en foule et se prosternèrent.
Quand je vis un homme si versé dans les affaires de la Chine, et de si bonne volonté à faire le récit de tout ce qu'il savait , je fus charmé de l'espérance de m'instruire à mon aise de tout ce que je voulais savoir de l'antiquité de cette nation fameuse, de sa chronologie, de son origine, aussi bien que de celle de sa langue singulière; du fond que l'on peut faire sur son ancienneté soit prouvée par des monuments certains, soit traditionnelle; en un mot, de tout ce qui est relatif à mon projet d'histoire des temps incertains et fabuleux, jusqu'au règne de Cyrus, car vous savez que je traite tous les siècles postérieurs
de petits jeunes gens. Itàliaml Italiam ! Dès lors on voit terre pour se conduire. Or donc, j'ai mis dix fois le bon narrateur Fouquet sur ce chapitre, et j'ai appris de lui toute la Chine complète, excepté ce que je voulais savoir, non qu'il n'ait eu la meilleure envie du monde de me le dire. Mais quand il a une fois commencé son narré, la moindre parole incidente au récit lui sert de transition pour passer à un autre objet. La seconde digression s'enfile dans une troisième à l'instar des Mille et une Nuits, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il y en ait autant que don Japhet d'Arménie a de calottes sur la tête. Alors la patience m'échappe, et n'ayant pas le loisir d'écouter plus longtemps des choses curieuses qui ne sont pas celles que je demandais, je me sauve avec l'espoir d'être plus heureux le lendemain. C'est ainsi que j'en suis à la millième histoire commencée, et pas une finie. Je commence à y avoir moins de regret depuis que j'entrevois que sur l'objet de mes recherches il y mêle du systématique à sa mode ; me disant moins ce qui est que ce qu'il se figure ; savoir que les Chinois viennent de Chaldée, que leur écriture vient des hiéroglyphes égyptiens, que leiurs cinq livres fameux sont une imitation du Pentateuque des Hébreux, quoique ces livres n'aient assurément rien de commun entre eux que le nombre de cinq; et autres imiagiuations de bibliophile. Ah! mon ami, pardon de ce terme qui m'est échappé, car vous êtes vous-même un grand bihliplâtre.
Je sais donc sur le bout du doigt la description du