‹ Le président de Brosses en ItalieChapitre 17 sur 26 · II · texte numérisé non relu

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278 XLVI.— A M. DE NEUILLt.

pays des Tartares Mantchbus ; l'histoire de la conquête faite il y a cent ans , et le beau trait de politique du prince conquérant. La Chine était alors déchirée par les révoltes et par des brigandages affreux. Ce furent les princes eux-mêmes et le général chargé de la garde de la grande muraille, qui appelèrent les Mantchous au secours de la capitale assiégée par les brigands ; ils entrèrent en si petit nombre que si chaque Chinois leur avait jeté une de ses pantoufles, ils auraient été étouffés. Pékin se trouva pris et saccagé à leur arrivée. L'Empereur s'était donné la mort et l'avait donnée à plusieurs de ses enfants ; après avoir écrit en lettres rouges sur le bord de sa robe : Mon peuple m'a abandonné et ma jeté dans cette extrémité. Les Tartares rétablirent un peu l'ordre , ils chassèrent les brigands vers les confins de l'empire. Le chef de la maison tartare mourut dans cet intervalle. Il laissait plusieurs enfants en bas âge, et un frère chargé du commandement des troupes, qui pouvait se faire empereur lui-même , et qui préféra d'élever sur le trône l'alné de ses neveux ; il assembla dans le palais tous ses Tartares en armes et tous les seigneurs chinois en habits de cérémonie, auxquels il parla à peu près de la sorte : « Vous nous « avez appelés ici de votre propre mouvement au c( milieu des horribles désordres où votre Etat était c( plongé. Nous vous avons trouvés dans l'anarchie, « environnés de factieux, de rebelles et de brigands.

<( Nous vous avons secourus. Le calme est rétabli

« parmi vous. Il ne nous reste plus qu'à nous retirer,

a après avoir remis les rênes de l'empire aux mains « de son vrai maître. Où est votre roi, qu'avant que (( de partir nous le voyions[remonter sur le trône ? » Les mandarins répondirent que leur empereur s'était pendu à un arbre de ses jardins. « Et où sont c< ses iils ? — Ils sont tous morts. — Et Içs princes de c< sa maison? — Ils ont tous péri jusqu'au dernier duce rant ces guerres civiles. — Gomment, peuple miséc( rable et lâche, c'est ainsi que vous avez abandonné « vos légitimes souverains ! Vous mériteriez que le « ciel tombât sur vous pour vous écraser. Que va c( devenir ee grand tîorps sans tète? Mais le ciel est « bon. Il vous envoie miraculeusement un chef dans « votre infortune. C'est cet enfant. Voilà votre c( maître, si vous voulez le recevoir, lui prêter en ce a moment même serment de fidélité, et rendre gi*àces « au ciel de ses faveurs. » Les pauvres mandarins, tout consternés de cette harangue et dé la présence de tant de sabres tartares, n'eurent rien de iqieux à faire que de suivre un conseil donné d'une manière si persuasive.

Le général qui les avait introduits en Chine suivit le toiTent comme les autres , quoique très -mécontent ; car c'était un des plus, grands seigneurs du pays et des plus zélés pour ses compatriotes. Le nouveau gouvernement , par reconnaissance , l'accabla de bienfaits et d'emplois qui le mirent hors d'état de reparaître de sa vie à la cour, et de rien entreprendre pour affranchir sa patrie du joug étranger. Le petit empereur gouverna fort bien sous la tutelle de son

oncle^ tant que celui-ci vécut. Après sa mort il devint déraisonnable et libertin , et mourut de débauches à l'âge de vingt-quatre ans, pénétré , à ce que l'on rapporte , d'un vif repentir d'avoir mal gouverné. On dit que dans l'incertitude où il était à sa mort sur le choix de son héritier (car à la Chine il n'y a point d'autre droit public que la simple volonté du souverain) , il fit venir ses enfants et consulta les missionnaires d'Europe , qui lui conseillèrent de prendre un enfant de quatre ans d'une physionomie avenante. C'est le grand empereur Chang-hi, le Louis XIV de l'Asie, soit que l'on considère la longueur de son règne, ou sa magnificence, et le soin avec lequel il a fait fleurir les arts. On dit que son fils Yong-tching, auquel il a laissé la couronne, a gouverné à merveille ; mais ni lui ni Kien-long son fils, qui vient de lui succéder, n'ont voulu entendre parler de christianisme ni de missionnaires, qu'on a tous mis dehors par les épaules et renvoyés à Macao, sans espoir de retour.

Je suis aussi fort au fait des promenades en Tartarie, du froid insupportable qu'on y soufifre , des belles chasses qui se font dans le désert Chamo , du, goût qu^a l'empereur d'>aller passer les vacances dans son ancien pays, et du peu de goût qu'avait le R. P. Fouquet pour l'y suivre; de l'économie politique avec laquelle il faisait les frais de ces énormes voyages, donnant ordre chaque année à divers mandarins qui avaient gagné dé grosses sommes dans les emplois publics de le défrayer avec toute sa suite, cha-

cundans un intervalle réglé. Je m'étonne, et je doute assez que ce pays puisse être aussi bien policé et aussi riche en vertus morales qu'on nous le veut faire croire, vu le despotisme absolu qui y règne ; la servitude entraînant l'avilissement du cœur et de l'esprit, qui ne larde guère pour l'ordinaire à être suivi de la turpitude des mœurs. Je ne puis prendre confiance en un peuple qui n'est dressé que comme les chiens couchants à coups de bâton. Notre narrateur na'a conté qu'il s'était trouvé au palais un jour que Chang-hi avait de l'humeur ; il fit appeler un grand officier qui ne s'y trouva pas. « Qu'est-ce donc que « cet animal qui ne se trouve pas à l'heure de son <( service ? dit l'empereur ; qu'on lui donne vipgt « coups d'étrivières. » En ce pays les ordres du souverain ne souffrent point de délai ; aussitôt dit que fait. On trouva prè.s de l'escalier le mandarin qui arrivait. On lui donna exaiûtement vingt coups d'é*» trivières sur la place, après quoi il entra en disant : <( Cela est bien malheureux ; voilà la première fois a que j'ai tardé d'un moment à l'ordre depuis vingtce cinq ans que j'ai ma charge ; » il vint tranquillement se placer dans la salle ^ à son rang. Ces sortes de punitions ne sont point déshonorantes d'une certaine façon. Il m'a conté aussi qu'un jour étant hors de sa maison, dans une province éloignée de Pékin, on vint le chercher ea grande hâte de la part d'un petit mandarin qu'il trouva se lamentant sur le retard, et qui le fit partir sur-le-champ sans lui donner le loisir de faire sa malle pour le voyage , disant qu'il

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