‹ Le président de Brosses en ItalieChapitre 18 sur 26 · II · texte numérisé non relu

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avait ordre de son supérieur de le rendre au lieu marqué à une heure fixe. De là on le conduisit avec la même diligence à Pékin. En route, il trouva deux ou trois autres jésuites conduits par les mêmes ordres y sans être instruits de ce dont il s'agissait. On arriva un jour de grand matin aux portes de la ville, on y gela de froid pendant longtemps, car c'est une longue histoire que de pouvoir entrer à son tour dans cette ville, où il se trouve tous les jours une si grande quantité de peuple et de voitures qui se présentent aux portes ouvrantes. On les mena droit au palais , où l'empereur Chang-hi fut averti que lés mission*naires qu'il avait mandés des provinces étaient arrivés. L'empereur, après avoir fini ses affaires, leur donna audience, et leur dit : « Pères, il y a dans ce a livre d'Euclide que vous m'avez donné une propo- « çition que j'ai peine à comprendre , je vous ai fait « venir pour me l'expliquer. » Les R. Pères la lui expliquèrent. Sur quoi il ajouta : « Voilà qui est à « merveille. J'entends à présent, mail^ je pourrais a l'oublier; mettez ceci tout de suite en détail sur ce (( papier avec les figures. » Là-dessus le mandarin qui les avait amenés représenta qu'ils étaient arrivés de grand matin aux portes de la ville ; qu'ils n'avaient pas encore mangé, et qu'il était cinq heures du soir. L'empereur répondit : Qu'est-ce que cela fait? et rentra dans soû appartement ; on fit passer les pauvres jésuites dans une salle voisine, on leur donna pour leur besogne de belle encre , de beau papier, et de beaux pinceaux. Il était huit heures du

soir avant qu'ils fussent de retour à leiu* maison de Pékin pour déjeuner.

Une autre fois l'empereur leur montra un instrument à manivelle, ^propre à montrer les éclipses futures et passées, tel que celui que vous avez pu voir à l'Observatoire parmi lés machines de l'Académie. Il leur dit : « Voilà une beUe et curieufiB « machine, dont je fais si grand cas que je l'ai place eée ici à côté de mon trône. Cest un présent que « m'a fait mon ami, M^ de la Hire de l'Académie de « Paris. Mais les gens de ce pays-ci sont si bétes, * c< qu'ils l'ont laissé gâter, pendant que j'étais en a Tartarie. Elle ne va plus. Voyez à me la raccomc( moder. » Après qu'il se fut retiré, les mandarins leur dirent : « Voua autres Européens, vous êtes àea « chiens et des canailles (c'est une simple particule « explétive pour l'ornement du discours), l'empe- « reur a dit que vous raccommodai^siez sa machine. » Ils se regardèrent tous en pliant humblement les épaules et représentant qu'ils ne savaient pas raccommoder les machines. A cela les mandarins répli<^ quèrent pour toute réponse : « Il faut que vous la <( raccommodiez ; il faut qu'elle aille juste, l'empe- «. reur l'a dit. » Ils emportèrent donc la machine, et eurent recours à un frère assez adroit en mécanique, qui leur offrit d'éventrer la naachine, de la démon^ ter par pièces, de la bien examiner, et d'achever de la gâter, s'il ne parvenait à la remettre en état. Heureusement son travail réussit.

Sur tout ce que j'entends raconte? au père Fou*

quet de cet empereur Chang-hi, et sur ce qui nous en est rapporté d'ailleurs, il fallait que ce fût un très-grand prince, un homme savant, et de plus un fort bon homme, quoiqu^il fit quelquefois dîner ses missionnaires un peu tard. Je le trouve surtout d'une bonté charmante dans les extraits de la légation (Je MezzabarbaS quand il se donne lui-même la peine de vouloir accorder le Légat avec les jésuites; quand il s'eflForce de terminer la querelle sur les rits chinois, et de faire vivre en paix, ensemble tous ces 'ordres religieux qui ne peuvent réciproquement se souffrir en pays étranger, où, à force de se dénigrer mutuellement, ils se font souvent plus de tort euxmêmes qu'ils n'en reçoivent des nationaux. Ce bon empereur veut faire entendre raison au Légat, surtout sur la signification du mot Tierij qu'il lui assure ne pas signifier seulement le ciel matériel. Le Légat ne se rend point. L'autre insiste en disant : « Sa,vez- « vous le chinois? non. Et moi je ne sais pas l'ita- « lien. Que penseriez-vous donc de moi, si je m'enu allais à Rome m'obstiner à disputer contre le pape « sur la force d'un terme de sa langue ? ne me trou- « veriez-vous pas tout à fait déraisonnable? Je vous (( ai reçus avec bonté, vous autres Européens ; je « vous ai comblés de bienfaits; je vous laisse proie cher votre religion, et tandis que tout le monde

^ Mezzabarba (Charles-Âmbroise), patriarche d'Alexandrie et légat de Clément XI en Chine. Après son retour à Rome, il publia la relation de son voyage, en français, puis en italien en (739 : les jésuites y sont assez maltrarités. R. C. .

a ici VOUS fait du bien, vous ne cessez de vous con^ « trarier et de vous faire du mal les uns atix autres, a J'ai plus de peine à vous accorder ensemble, qu'à « gouverner tout le reste de mon empire. Ceci ne « me produit que du trouble et de l'ennui ; je fais « réflexion qu'il vaut mieux qu'il n'y ait point de « religion chrétienne à la Chine. » C'est communément par ce propos que lempereur termine les conférences. Avez-vous vu ce livre de la légation de Mezzabarba, qu'un père Viani, servite, secrétaire du Légat a fait imprimer à Milan? C'est la plus violente satire que j'aie vue contre les jésuites; d'autant mieux qu'elle a un air de simplicité, ne contenant que le détail des faits par de simples extraits des registres de l'ambassade, sans y joindre de réflexions, sinon sur la fin du livre, où l'auteur commence à montrer son venin contre la Société. Les personnes impartiales voient clairement deux choses dans cet ouvrage. L'une que les jésuites refusaient nettement et avec obstination de se rendre à l'autorité du saintsiége ; qu'ils gouvernaient cette affaire vis-à-vis du pape et de ses Légats avec beaucoup de hauteur et d'indépendance, n'étant pas moins roidis contre la bulle que les jansénistes, contre lesquels ils déclament si fort, le sont contre la constitution Unigeni" tus. La seconde que les jésuites avaient raison dans le fond de l'affaire ; qu'ils étaient beaucoup mieux au fait de la question que le pape ^i que ses Légats ; qu'il n'y avait rien de répréhensible dans les usages chinois qu'ils voulaient faire tolérer ; que la cour de

Rome aurait beaucoup mieux fait de les en croire que de déférer aux accusations que d'autres religieux n'avaient fctrmées contre eux que par un mouvement de jalousie, et que s'ils en eussent été crus, les établissements d'Europe se seraient peut-être maintenus à la Chine. Au reste, je n'ai rien appris du père Fouquet de tout ce qui touche à cet article-ci ; il n'en parle jamais, ayant été le seul des jésuites de la Chine, qui ait toujours été d'avis de se soumettre, sans balancer, aux ordres de la cbur de Rome^ et de prohiber aux chrétiens chinois les cérémonies pour les morts, et l'adoration du Tierij dès que le saintsiége la regardait comme superstitieuse. On sait assez combien il a eu à souffrir de ses confrères à cet - égard. Il a fallu le faire revenir de la Chine, lui donner à son retour le titre d'évèque, et une retraite à la Propagande pour le soustraire à la domination de son ordre. Il parait conserver dans sa retraite une grande considération pour sa Société, quoiqu'il ne l'aime ni n'en soit aimé, non plus que de ceux qui en sont les partisans ; tels que le cardinal de Tencin, qui ne manque jamais de lui faire très-froide mine lorsqu'ils se rencontrent;

Durant le long séjour qu'il a fait à la cour dé Pékin, il s'est surtout appliqué à l'étude de la langue ; il travaille actuellement à mettre en ordre tout ce qu'il sait, et ce qu'il a recueilli sur cet objet pour en former un grand vocabulaire, et une grammaire qui doit être déposée dans la bibliothèque de la I^ropagande pour l'usage des missions étrangères.

Il n*y a pas de doute que ce travail ne soit meilleur que celui de Fourmont, qui se pique d'avoir si bien deviné le chinois sans le savoir. Je trouvai l'autre jour le père Fouquet bien en colère contre celui-ci, de ce qu'il s'était avisé de le citer pour garant du nombre prodigieux de volumes dont il prétend que certaines bibliothèques chinoises sont composées. « Comment, s'écriait-il en lisant cet écrit, m'aller « citer pour garant d'une telle sottise. Je déclare c< qu'il n'y a pas à la Chine une seule bibliothèque (( comparable, je ne dis pas à celle du roi de France, « à laquelle nulle autre de l'univers ne se peut com- « parer, mais aux simples cabinets de livres qu'ont a en Europe tant de gens curieux. » Je ne l'ai pas trouvé non plus fort satisfait de l'ouvrage du père du Halde, où il ne trouve rien de bon que la carte géographique, qu'il m'a dit être excellente ; ajoutant qu'il était en état d'en juger assez bien, ayant particulièrement étudié cette partie, et parcouru la plupart des provinces de l'empire.

C'en est assez sur la Chine et sur mon narrateur. J'enraye sur cet article, de peur d'être trouvé aussi long conteur que lui. Ce n'est pas que je n'eusse encore cent histoires à vous faire ; mais si je vous dis tout aujourd'hui, qu'aurai-je à vous dire à mon retour?

Or se piii versi a questo canto giungo, Temo vi offenda il suo troppo esser lungo.

XLVIL— A M. DE QUINTIN.

Suite du séjour à Rome. — Fahriquos de mosaïques.— Nouvelle invention pour remettre les peintures sur des toiles neuves.

Je cheminais sur la Voie Sacrée, lorsque j'ai rencontré le dulcissime Quintin, tranquillement assis, près de la Meta Sudante, dans l'attente que je vinsse continuer de lui montrer ma lanterne magique. Oui, mon ami , et je ne vous donnerai pas de ces effets véreux, car je vous mènerai droit au palais des empereurs romains ; vous verrez qu'il est devenu tout à fait joli garçon, et que le père gardien des capucins n'aurait pas de moins judicieuses réflexions à faire sur ce palais que sur les Césars, ses anciens propriétaires. Promenons-nous d'abord dans l'allée du Campo-Vaccino, et revoyons ces incomparables colonnes du temple de Jupiter Stator, qu'on ne se lasse pas de considérer.

En retournant du Campo-Vaccino vers le Tibre, il faut prendre garde, mon cher Quintin, de vous jeter dans le gouffre de M. Curtius. Votre accident serait en pure perte pour vous, sans aucun fruit pour le public; car vous n'êtes assurément pas ce qu'il y a de meilleur et de plus précieux à Rome. Détour-

nez-vous à gauche de la petite rotonde de Saint- Théodore, autrefois le templum Romuli. On ne regardait pas Romulus comme un grand saint lorsqu'on lui fit un si petit temple ; l'ancien pavé représentait une iconographie de l'ancienne Rome, où toutes les rues et les principaux édifices étaient marqués avec leurs noms. On en a enlevé et transporté les précieux restes au palais Farnese * ; vous les pouvez voir gravés dans le traité de Bellori, On peut, d'ici, considérer à son aise, sur la croupe du mont Palatin, les restes immenses du palais d'Auguste, les ruines des fondations et des voûtes sans nombre qui soutenaient les murs des terrasses : ce beau palais, si magnifique, n'est plus qu'un repaire à serpents.

Bianchini y a sans doute rôdé tout à son aise à travers les épines, pour en prendre les dimensions, lorsqu'il a rebâti ce palais avec tant de magnificence, dans son livre intitulé : // Palazzo dei Cesari, que je vous porterai si vous ne l'avez^ pas. Presque toute cette vaste montagne où était le palais est occupée par la vigne Farnese, assez négligée elle-même. Elle est remplie de débris et de grandes pièces de marbre ; entre autres de fûts de grosses colonnes de porphyre fendues et délitées en long par l'injure des temps. Tout cela est abandonné en plein air, quoiqu'on en puisse faire un bon usage, et le sera de plus en plus, la maison des Farnese se trouvant éteinte. Cependant le roi de Naples, héritier des Farnese, et plus

* lU revêtent maintenant les murs, de Tescalier du musée ilu Capitole. ' R. C.

390 XLVII.— A M. DE QUÎNTIN.

puissant qu^eux, avait beau jeu pour faire ici quelque chose de remarquable ; mais c^est de quoi il ne se soucie guère.

n n^ & point de doute que ce mont Palatin ne soit le meilleur endroit de Rome pour y fouiller la terre et faire quelques belles découvertes. Les Farnese le pensaient ainsi; mais, de crainte d'essuyer quelque tracasserie de la part du souverain et de ne pouvoir emporter à Parme ce qu'ils pourraient découvrir, ils voulaient attendre, pour fouiller, qu'ils eussent un pape de leur maison. Au lieu d'un pape Farnese, ils ont un roi de la maison de France, ce qui vaut encore mieux ; ainsi le moment est plus favorable que jamais, si Ton voulait en profiter.

Les restes du palais d'Auguste consistent en ces immenses voûtes dont je vous parlais, servant à soutenir le pied de l'édifice, et à le mettre d'un même niveau sur ce terrain inégal ; en une vaste salle impériale, jadis incrustée de marbre, ornée de colonnes et de pilastres corinthiens vert et jaune antique, dont les tores, les chapiteaux et la frise sont sculptés en bas-reliefs de la plus excellente beauté. Les tores sont en feuilles de chêne avec leurs glands, les bases et frises en figurines, trophées d'armes et arabesques d'un goût exquis. Les jours de cette superbe salle se tiraient du second étage, comme dans une église ; le premier étage, c'est-à-dire le bas de cette salle, est garni de portes et de fausses fenêtres servant de niches à statues $ chaque porte (m fenêtre ornée de colonnes et de tympans, et dans les interstices, une haute

SÉJOUR A ROMS. 9dl

colonne; toutes sont eannelées. Bianehini les a fait graver dans son ouvrage^ telles qu'elles pouvaient être avant que d'être délabrées.. «En une salle de bains à plafond peint, parsemé de losanges et de rosaees dorées. Les peintures sont des grotesques d'un bon dessin, et dont les couleurs sont enciore passables... En un reste d^escalier, autrefois peint à fiasque en figures d'animaux ; mais tous les jours on gâte et l'on emporte quelcpies morceaux de l'enduit de cette fresque.

Les statues les plus remarquables de ce lieu sont : la Livie , femme d'Auguste ; Texcellente Poppée, assise; la rare Gléopàtre Selène, fille de Cléopàtre et de Marc* Antoine , la même qui a servi de sujet au &meux roman de Cléopàtre y de Oostes de La Calpremède ; l'Agrippine, femme de Germanicus en Gérés, tenant des pavots à la main ; les deux Vénus, l'une avec un dauphin, l'auti^ sur^ nommée Oallipyge ^ ou la belle Yietorieuse. On a fait à ce sujet le conte que voici. Deux sœurs s'étant disputé le prix de la beauté, et se trouvant si parfaites toutes deux que les juges restaient indécis, furent examinées d'un bout à l'autre ; l'aînée se trouva avoir la fesse plate, ce qui décida raffaii*e en faveur de l'autre, en l'honneur de laquelle on érigea une sta* tee. J'ai peur que ce petit conte ne vous paraisse aussi plat que la fesse en question.

Nous voudrions encore trouver ici le grand autel

* Celte statue se voit maîntenaqt au musée desStudj , à Naples.

élevé par Hercule sur Je mont Palatin, lorsqu'il enseignait au bonhomme Evandre les rites religieux; le ficus Ruminalis avec deux bambins pendus au pis d'une louve; le Septizonium Severiy édifice à sept portiques en colonnades, les uns sur les autres. La terrasse supérieure devait être en belle vue.

L'arc des Orfèvres in Velabro, autre bâtiment de Sévère, et l'arc de Janus Quadrifrons, tous deux de marbre blanc, étalent encore les débris de leur beauté sur le rétour. Le pi^emier, d'ordre composite à pilastres, dédié à Seplime Sévère, à Julie sa femme^ et à ses deux fils Caracalla et Geta. Sévère y est représenté en habit de souverain pontife ; Julie, sous la figure de la déesse de la Concorde ; Valné dés fils reste seul. La figure de son frère a été mutilée, et par ordre de Caracalla, à ce que disent les ciceroni de ce pays-ci. Les autres bas-reliefs rejwésentent un Hercule qui conduit les bœufs de Géryon, divers instruments de sacrifice, etc.

Le second n'est plus qu'une masse carrée de quatre portes et de quatre piliers garnis de douze niches symboliques des douze mois de Tannée. Il a perdu les combles, corniches, architraves, colonnes et les statues qui sans doute le décoraient, et à l'aide desquelles il représentait en public mieux qu'il ne f^t aujourd'hui. Les anciens cloaques de ^ Tarquin s'embouchent dans le Tibre près de cet endroit-ci.

Quoique je vous aie déjà parlé de la M adonna del

^ La Cloaca Massima. R, C.

Sole, redonnons-lui un nouveau coup d'céil ; rien de plus joli que ce petit temple. C'est, avec le temple de Minerve Medica, ma passion favorite en antiques.

Dans la même place^, une assez bonne fontaine ; une grosse pierre appelée la Bouche de la Vérité ^ vieille meule de moulin trouée dans le centre, placée sous le portique de l'église de Santa-Maria-m Cosmedin; on tient que cette pierre est consacrée depuis longtemps, et qu'autrefois elle mordait bien ^erré les parjures qui faisaient de faux serments, la main d^ns le trou. Ne serait-ce point ici par hasard quelqu'un de ces anciens bétyles ou pierres figurées, que l'on graissait d'huile au temps du bonhomme Jacob? quelqu'une de ces vieilles divinités du plus vieux paganisme, telle que la déesse Matuta, que l'on transporta dans Rome avec tant de cérémonie, le dieu Elagabal, la Vénus de Paphos, l'Apollon de Delphes ou le Bacchus de Thèbes ? Ces beaux messieurs, si renommés, n'étaient que de grosses vilaines pierres carrées, rondes ou pointues. C^est une des plus ancienlies espèces d'idolâtrie, qui subsiste encore dans les objets d'adoration des nègres et des Lapons, qui ne sont qu'une pièce <le bois, une pierre, une plante, un animal, etc. Les Portugais d'Afrique donnent à tous ces objets le nom générique de fétiches, c'est-à-dire chose fée, consacrée, enchantée, etc.

Notre meule de moulin pourrait bien être de la même confrérie, auquel cas je vous déclare que ma vieille mythologie va devenir sa très-humj)le ser-

904 XLVII.— A M. DK QUINTIN.

vante, et la regarder avec un tout autre respect; bien que, jusqu'à présent, elle n'ait pas payé Fin^ térèt de sa mauvaise mine. Je veux même dans cette supposition soutenir thèse publique en sa faveur pour toute l'espèce des bétyles fétiches, en faisant voir que, malgré la sagesse égyptienne si vantée^ malgré les allégories de Jambtique et le figumsme des platoniciens, ces peuples , quorum nascuniuf in hortis numinaj n'avaient pas autrefôM h cet égard un culte religieux plus raffiné que celui qu'ont toujours conservé les autres Africains, leurs voisins. ' Près de là, le temple carré long de la Fortune virile, autrement Sainte-MarieKÉgyptienne ; le por-. tique de colonnes corinthiennes cannelées, qui l'en* toure de trois côtés, est une des plus belles antiquités, des plus considérables et des mieux conservées. On a scié en long une colonne dephmgitèSy marbre de Libye, de couleur d^orange et transparent, dont on a fait une croix diaphane, incrustée dans la muraille, au fond du chevet. Il n'y a point de marbre antique aussi rare ni plus singulier : cette pièce est presque unique.

Plus avant, les piles du pont Sublicius^ qu'Horatius Codés défendit contre le roi Porsenna, et le pont Sénatorial * & moitié rompii, ne vous offrent rien de curieux que par réminiscence.

Le pont Sixte, rebâti par Sixte IV, est le plus fréquenté de ce quartier;

« Le PoîUe'RoUo, R. C.

Voyez prèft de là une grosse fontaine * qui, du haut d^m rocher aligné aux maisons,, tombe sans plus de façon, tout à plat, au milieu de la rue. Ceci se voit quelquefois dans des montagnes désertes; mais le trouver au milieu d^une rue^ c'est là ce qui est unique» »

Il faut voir combien le palais Sàvelli * est fier d*avoîr eu Vitruve pour architecte ; c'est l'ancien théâtre de Marcellus, à deux ordres dorique et ionique très^massifs, tels qu'ils conviennent à un tel bâtiment ; il le parait [dus encore par l'exhausse** ment du sol qui enterre l'ordre inférieur. Je n'y suis pas encore entré; mais je n*ai,que peu d'ojpinion des appartements, sa forme en demi-cercle ne paraissant parfavorablé aux distributions intérieures. Un beau théâtre doit faire une maison obscure et incoiiimode ; il a servi de forteresse dans les troubles publics, au, temps que Rome était som la tyïamiie de. priacipaux sëigneul*s du pays.

Je borne ici votre course pour aujourd'hui ; mais, puisque j'ai du papier de reste, et que je ne sens pas encore le doux Morphée s'emparer de mes pau* pières, je vais vousxlonner en gros l'explication plus ample que vous me demandez dans une de vos lettres précédentes^ sur les tableaux de mosaïque en verre coloré.

Vous savez ce que c'est que les anciennes mosal-^ qnes ou tableaux de petites pierres de rapport et de

* Fontaine du Pont-Sixte,

* Âujourd'htti le palans Orsini. R. C.

couleurs naturelles. Il y en a à Dijon dans la rotonde antique de Saint-Bénigne un petit échantillon fort grossier, représentant des animaux.

Ces ouvrages en pierres naturelles ne peuvent jamais être piarfaits, quelque habile qu'ait été l'ouvrier^ à cause du défaut de nuances immédiates. Depuis l'invention du verre coloré et fondu avec des métaux ou des minéraux, on les a aussi parfaites que l'on veut. C'est par ces sortes de peintures en mosaïque que la peinture de toute espèce s'est renou-» velée en Italie.

On fit venir des Grecs à Yenise pour le hàtiment do Saint-Marc ; ils y ont fait une prodigieuse quan- < tité d'ouvrages^ tous fort vilains, comme je vous l'ai dit dans le temps, sans goût, sans dessin, et même d'un coloris plat, tranchant et désagréable. Le peu de succès de ces ouvrages, leur prix considérable et la manière belle et facile dont on a travaillé par la suite à fresque et à l'huile, avaient fait abandonner depuis longtemps le genre de la mosaïque ; on a tenté en dernier lieu d'y revenir pour les tableaux des autels de Saint-Pierre, que l'humidité du lieu a presque entièrement perdus ; cette belle église étant située dans un fond malsain et marécageux.

On fait donc fondre des tables plates de verre de toutes couleurs et de toutes nuances, que l'on coupe en espèce de chevilles carrées, larges d'environ quatre lignes de chaque face, et longues de deux pouces. On prépare une table épaisse de pierre d'un ou plusieurs morceaux , selon le lieu où on la des-

tine, et rayée de tous sens en creux, pour mieux retenir la couche épaisse de mastic dont on Fenduit ; cela fait, l'ouvrier, ayant son tableau original devant lui et ses chevilles de verre rangées par nuances, comma dans des carrés d'imprimerie^ copie sa peinture en fichant des chevilles de verre dans le mastic« L'ouvrage fait ne ressemble pas mal à de forts gros points carrés, de tapisserie à la turque. On peut comparer aussi cette méthode de travailler des tableaux à celle des ouvriers des Gobelins pour les tapisseries ; eeux<^ci , non plus que les mosaïstes, ne savent pas un mot de dessin. Pour moi, je ne puis assez m'étonner que, sans avoir cette connaissance, et même pai^aite, les uns et les autres de ces ouvriers puissent parvenir, à copier fidèlement et parfaitement les originaux en une forme, soit égale, soit plus grande^ ou moindre, ad libitum.

^ Ces grands tableaux étant finis, on les polit comme une glace;. ils deviennent aussi unis et aussi brillants, par malheur, ce qui est un grand défaut, car la iréflexioQ de la lumière fait qu'on ne peut les voir à. son aise qu'en choisissant avec soin sa position ; et même à présent , pour diminuer cet inconvénient , quand ce sont des pièces d'une grandeur fort considérable, faites pour être vues de loin, on ne les .polit plus. Elles sont tout aussi belles et encore mieux en les laissant brutes; l'éloignement efiace les inégalités de la surface et la petite distance qui se trouve entre les chevilles, lesquelles ne peuvent jamais être jointes bien immédiatement. Par cette raison , cette

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