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de toute Tltalie ; e'est, mon ami, oe que je ne maaquerai pas de faire sitôt que je l'aurai yn.
Suite du séjov à Rome*
Pour notre sixième et dernière journée , mon cimv Quintin ^ arrêtons-nous ici au carrefour des Quatre^ Fontaines. Quoi de mieux entendis que cette croisée à angles droits de quatre rues tirées au cordeau qui donnent ^ de tous les côtés y une enfilade à perte de vue, depuis la Trinité-du-Mont jusqu'à Sainte-Marie- Majeure, et depuis la porte Pia jusqu'à Monte £lavallo? Voilà ce qu'on entend bien mieux, ici qu'à Paris y où l'on n'a pas a'ssez d'attention à étendre les aspects et à ménager des points de vue. Je voudrais qu'en toute ville que l'on a dessein de rendre magnifique, on fit tous les embellissements dans le même quartier, jusqu'à ce qu'il fût entièrement orné ; puis on passerait au quartier voisin. Quand les beaux ouvrages sont dispersés çà et là dans une grande ville , souvent ils se trouvent noyés dans de vilains alentours, et la ville ne parait pas belle.
Les angles du carrefour sont rabattus et forment quatre jolies fontaines ornées de statues dans des niches. Ce carrefour est aussi embelli de plusieurs jelies. petites églises, telles que Saint-^Charles et
SÉJOUR A ROME. ayr
Sainte^Aûne, bien parées au dedans ; mais je ne TOUS y arrête p%s , remarquant que vous voudriez avoir, autant d'yeux qu'Argus, pour les employer tous à considérer^ en dedans et en dehors y le petit Saint- André du Noviciat des Jésuite» , qui «st ub chef-d'œuvre de miniature et de bon goèt ; Saint- Pierre, dans le grand et dans le superbe ; les Ghai^ treux dans le simple et dans lé subhme ; le Noviciat, dans le petit et le charmant : voilà y à mon gré , gii tre capi dopera de ce pays-ci. L'église est ovale; ainsi que son d6me porté par des colonnes eanneléas de mari:>re préciefux; un' pavé exquis de marbre en mosaïques de fleurs ; des stucs dorés en or brillant , des peintures modernes de Charles Maratte, de Chiari^ de Brandi et autres; des incrustations de pierres précieuses ; tout y est d'un éclat et d'un goût délicieux. C'est encore ici que j'admire le Bernin ; le bienheureux Stanislas Kostka y a une exc-eliente statue de Legros, et les petits novices^ ses compagnons, tin fort joli ^dî^^àm per passe^iar :
Vous ne serez pas la dupe des deux énormes chevaux de marbre de la place de Monte Ciavallo ^, non plus que des deux éeuyers qui les tiennent, quoique
^ L'état des choses n'est plus 1« oftêaie «aifilenani. Le S novem' bre 4783, Tarchitecte ÂntiDori., sous le pontilicat de Fie VI, Gt tourner ces deux groupes, Tun à droite et Tautre à gauche, pour ajouter à leur effet. C'est encore Antinori qui, sur Tordre de » Pie VI, plaça en janvier 4787, au uilieu de ces deux groupes, Tobélbque égyptien que ToQ y voit. Une belle fontaine, au pied des statues, complète avec bouheur cet ensemble de monuments.
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VOUS lisiez sur les piédestaux : Opus Phidiœ y opm Praxitelis; car je m'assure que ces deux palefrois dégingandés n'ont jamais été pansés de la main de ces illustres sculpteurs. Tels qu'ils sont, ils font un bon effet, ainsi que la fontaine qui les accompagne dans la place au-devant du palais. Entrons , et vous rendrez hommage à Sa Sainteté \ mais vous serez privé de l'honneur d^ baiser sa mule., par la raison que je vous ai déjà dite. Il a toujours fait sa résidence en ce palais-ci; depuis son règne, le Vatican est désert. En effet , outre que celui dé Monte Cavallo est mieux situé , en meilleur air, il parait plus commode et plus logeable ; les grands communs qui l'environnent servent de logement A sa maison et à ses officiers. Quoique moins grand que le Vatican, il ne laisse pas que d'être extrêmement vaste.
La cour est très-grande, environnée de portiques ; l'escalier large et beau. Tout le bâtiment est simple et peu orné, ainsi que les appartements intérieurs, vastes à la vérité, et à longues enfilades, mais dénués de parures , et meublés simplement en damas cramoisi,.qui tfest pas neuf. Quoiqu'il y ait beaucoup de peintures, elles paraissent clair-semées dans un lieu si vaste ; d'ailleurs, celles qui attirent le spectateur n'y sont pas en grand nombre. En un mot, ce que vous avez à voir de plus curieux ici, c'est la per- . sonne du saint homme, qui vous recevra dans son lit avec beaucoup de bonté.
Les jardins sont grands et assez beaux ; ils me plaisent moins cependant que ceux du Belvédère. Ôa
y trouve quantité de fontaines jaillissantes y et. dans un salon en mosaïques, un mont Parnasse, où les neuf sœurs et leur chef Apollon , sa lyre en main , donnent , quand on veut , un petit concert par le moyefn de l'eau, et le concert ne vaut pas grand'chose. La^tatue de Vaucanson joue tout autrement bien de la flûte que ces princesses-ci.
Le sol du palais est fort escarpé d'un côté ; ce qui, joitit à une grosse tour, à des suisses, aux chevaulégers , aux gardes à pied et à cheval qui l'environnent, lui donne quelque air d'une forteresse. Ces troupes sont bien vêtues et de bonne mine ; elles seraient fort en peine elles-mêmes de vous dire si elles ont un bon- jeu, n'ayant, de leur vie, vu d'autre feu que celui de la Saint- Jean ; le soleil et la pluie sont les ennemis ordinaires devant lesquels elles prennent la fuite. Dès que l'un ou l'autre parait, on quitte son poste, et on court se masser sous un corps de garde couvert. Leur campagne de fatigue est de monter la garde à la porte de l'Opéra. Du reste, les officiers ont de bons appointements ; ainsi leur métier vaut bien celui de chanoine, car on n'y dit point de bréviaire.
Le palais de la Consulte , qu'habite notre ami le cardinal Passionei, en sa qualité de secrétaire d'État pour les brefs, est un nouvel édifice construit par les ordres du pape régnant. Le chevalier Fuga en est l'architecte. C'est une vaste façade d'un grand goût, à deux ordres de pilastres, l'un demi - rustique , l'autre ionique, surmonté d'un attique pour les
metoMSkines y et d'wke baute balustrade tout le long du eomUe. Q 7 &» dans cet atiique^ un rang de con^ soles 8iq[>portaDt la comiclie qui me plait infiniment. Les portes^ en colonnes et pilastres, sont ornées de . trophées d'armes et de statues couchées sur les tympans.
Dans ce palais, le caf dinal a sa bibliothèque, composée de byres rares ^ bien conditionnés, et proprement reliés comme en France : article à remarquer en ce pays-ci, où Ton ne donne pas dans les frais de relifure. Il compte la laisser après sa mort au Vatican.
Avant de quitter la place de Monte Gavallo, n'oublions pas d'entre]^ dans la galerie de la maison Rospigliosi, pour voir le beau plafond du Guide représentant r Aurore avec ses doigs de rose , précédant le char du Sokîl entouré des douze Heures, qui che«minent en se tenant par la main, précédée ellemême par un petit génie , tennnt une torche qui représente le crépuscule, ou, si vous voulez, la belle étoile matinière^ Rieu de mieux inventé , de plus gracieux ^ de plus léger, ni de mieux dessiné ; c'est un incanto. Je ne sais cependant si je n'aimerais pas aiu moins autant l'Aurore du Guerchin, que je vous ai déjà fait voir, à la villa Ludovisi, dans une de mes lettres précédentes ; elle est tout autrement bien peinte que celle-ci. Le Rospigliosi a encore divers bons tableaux des grands maîtres, que votre seigneurie fera fort bien de ne pas négliger.
Nous voici dans le quartier de Bagnanapoli , pu
Magnanapôlîy mot corrompu de Balneœ Pauli. Ces bains de Panl*Émile sont en demi-cerde y façon de théâtre, om demi-cirqQe.
L'ancien Forum Nerv€B n'en est pas éloigiié ; il rei^ quelques colonaies de cet édifice a^ee une por» tion d'entablement, dont la frise et la corniche sont fort ornée».
Près de là eiworele Forum Palladium, éûcAo àé^ diée à Minerve , où Ton instruisait les jeune» filks ans ouvrages oonvenables à leur sexe. Les esereices de cette eqpèce j sont sculpté» en ba9-reIiefiB> sur une ancienne frise.
Nois pouvons faire un tour de promenade à ki maison de plaisance des Panfili, assez déserte et négligée, qui parait avoir été jolie et bien ornée du temps des Aldohrandini , à qui elle appartenait. C'est là que se voit su-dessus d'une porte , dans une ehambre inhabitée, la fameuse Noce Aldobxandine, dont je vous ai suffisamment parlé. Elle est bien digne d'être placée dans un lieti plus honorable. Il faut que ees Panfili ne soient pas riches; cette maison, où ils font leur résidence ordinaire, a l'air bien grêlée. Elle contiesft cependant diverses choses précieuses , quielques antiques , entre autres un joli Faune et de fameuses peintures, telles que le por^ trait de la reine Jeanne , par Léonard de Ymci ; les portraits de deux jurisconsultes, par Raphaël, peints à ravir, et bel ouvrage autant qu'il se peut dire. — La Bacchanale, du Titien. -^ La Psyché, du Garrache, ete.
332 XLIX.— A M. DE QTJINTIN.
Si d'ici vous voulez suivre mon agenda , comme j'ai fait y vous irez en sortant par la porte Pia y vous promener à la villa de madame Patrizzi, et vous verrez une porte fort vantée de la villa Gostaguti^ bâtie par Michel- Ange et qui ne vous paraîtra pas trop merveilleuse. £n vérité , la journée est admirable ; poussons notre promenade jusqu'à Sainte-Agnès« Si le voyage que vous avez déjà fait avec moi aux cataitombes de Naples n'avait épuisé votre curiosité sur cet article, vous pourriez voir ici la capitale des catacombes de toute la chrétienté. Les martyrs, les con-^ fessem'S et les vierges, y fourmillent de tous côtés. Quand on se fait besoin de quelques reliques en pays étrangers, le pape n'a qu'à descendre ici et crier.: c( Qui de vous autres veut aller être saint en Poloce gne ?» Alors, s'il se trouve quelque mort de bonne volonté, il se lève et s'en va. C'est une honte que de tant de gens enterrés ici, aucun ne fut aussi magnifiquement logé qu'un malheureux païen , qui gisait dans ce rénommé sépulcre de porphyre d'une seule pièce, sculpté au dehors en bas-reliefs d'ornements, festons, animaux et enfants qui cueillent des grappes de raisin. Le couvercle , festonné et orné de masca*rons , est aussi d'un seul morceau. Cette pièce de porphyre, que l'on voit à Santa*Costanza, est fort admirée, à cause de la difficulté qu'il y a eue d'y tailler des bas-reliefs ; et c'est justement à cause des bas-reliefs que je n'en fais pas grand cas, car ils sont sans délicatesse et mal terminés. C'est folie que de vouloir sculpter une pierre si dure , et de prendre
' tant de peine pour faire un médiocre ouvrage ; le sépulcre d'Agrippa, en porphyre tout uni, est d'une tout autre beauté que celui-ci.
Santa-Costanza , autrefois temple de Bacchus et derrière Sainte- Agnès, a un dôme rond, orné d'un double rang de colonnes ioniques de granit et d'un reste de fresque antique, représentant des pampres. Près de là quelques restes d'un ancien théâtre. La statue de marbre de Sainte- Agnès , dans l'église de ce nom, est vêtue d'albâtre ; elle eôt belle et curieuse. l^n faveur du nom de Sainte- Agnès, on y bénit les petits agneaux, de la toison desquels le pape fait faire les paNium, Où les donne àélever^à certaines religieuses , qui en ont autant de soin que les visitandines de Ne vers, de leur perroquet. Malgré cela, les pallium seront fort rares cette année, parce que les pauvres bètes sont mortes de la clavelée.
Faites le long du glacis le tour de l'ancien Castnim Proetoriurriy qui vous ennuiera fort, s'il vous parait aussi long qu'à moi. En rentrant par la porte Esquiline de Saint-Laurent, vous serez dédommagé à la vue des longs restes d'aqueducs deiracqua felice. Qn trouve ce quartier rempli de différentes Ville ou Vigne y dont on pourrait faire quelque chose de beau, si elles étaient mieux soignées ; j'y vais quelquefois prendre l'air le matin et lire en me promenant. Il faut que je n'y aie trouvé que peu de choses dignes de remarque , car je n'ai presque rien noté de ce qui les concerne sur mon agenda.
La villa Montalto est d'une enceinte fort étendue
Il . 19.
•t peut-être la plus gcande de Rome, mais fèrt négligée, ainsi qae presque toutes œlk» de ce eantop ; c'est là qu'était la famettse ÂFtane du Guide, l'un de ses plus beaux tableaux , qui fui hvùtXé par accident , il y a quelques wnées ; par bonheur Frey venait d'en achever une grande et belle estampe que j'ai achetée» ^
Sainte-Marie-Majeure , sur le penchant du mont Ësquilin y est entourée de divers objets reçiarquables : 1<^ l'admii*able colonne du temple de la Paix , que Paul Y fit p}a|Oer par Charles Maderne , dans la place vis^à^yis de l'église^ et au somiiE^et de laquelle est une* statue de la Vierge > en brcHize doré ; o'est , je pense y le plus beau morceau qui dous reste aur jourd'hui de l'architecture antique ; 2^ l'obélisque de granit, sans caractères,, tiré du ton^beéu d'Au^ guste, placé par Fontana sur- le penchant de la colline ; S'' une espèce de petite colonise de granit, surmontée d'une, croix couverte d'une façqn de baldaquin à quatre piliers. Ce monument fut élevé en mémoire de la conversion de Henri lY. On pré* tend que cette colonne ressemble à un canon, etqu« c'est à cette forme que £ait allusion l'inscription jointe : In hoc signo vinces. Tous les an&, le jour de Sainte^ Lucë, 43 décembre, l'ambassadeur de France célèbre l'anniversaire de cette conversions, par un superbo festin prodigieusen>ent eher. Le duc de Saint^Aignan aurait voulu s'^en dispenser cette an« née, et avait proposé à notre cour d'en employer la dépense à. doter des fiUes^ dans <{uelqnies. églises,
SÉJOtm A ROME. 335
maâs Is eom a tép<màa à Fambassadew qu'il eût à foire comme de coutame.
Ge dîner n'est ps» la ehose la UKÛns curîetise qui paisse se "voir ici. Nous étions eent einquante assis des deux efAis à^tme même table ep fer à cheval, coi^toicimée e» volutes par les bouts* H y avait sept à huit cardinaux, TOttoboni , TAquaviva, FAlexandre Albani, le Gorsini, le Tencin, etc. ; le Canillac, qui voudrait bien être cardinal aussi ; tous les gentils* hommes français; les principaux gentilshommes étrangers ; un grand nombre de seigneurs romains ~ surtout ceux affectionnés à la France. Quatre maltreiï d'hOtel faisaient le service avec leurs suivants, distingués en quadrilles, paie des i^ubans de couleur : chacun avait sàn entrée par une porte différente du salon. Avant que de m'asseoir, je comptai sur la table quarante-neuf surtoufs ou dormants chargés de cédirats; Le duc <fe Saint- Aignan me dit après le dîner qu'il y en avait pour 800 livres ; ils formaient la ligne pour le fruit à venir, que l'on compléta au dessert , par deux lignes de cristaux surbaissés. Uû déluge de valetoiine* inondait le salon; un maître d'hôtel vint nous prier de ne donner nos couverts et nios assiettes, quand nous en (Changerions, qu'aux gens de hvrée de la maison. L'aïas n'était pas inutile ; car ce festin est un vrai piUage de maîtres et de valets, qui se fait avec une scandaleuse indécence. Les potages ne furent pas plus tôt desservis qu'une foulé de valets étirangers vinrent avec des assiettes nous demander divers mets pour leurs malbres ; surtout
un d'entre enx s'était attaché à moi d'affection^ comme au plus niais de la troupe. Je lui donnai successivement un dindon , une poularde , un trcmçon d'esturgeon y une perdrix, un morceau de ebevreuil, des langues, du jambon ; toujours il revenait à la charge. «Mais, mon ami, lui dis-je,la table est également servie partout, pomrquoi votre maître ne manget-il pas de ce qui se trouve de son «ôté? Il n'a pas l'air d'être dégoûté ; car je ne vis jamais personne manger de cette force-là. » Detroy, qui n'était pas éloigné de moi, me dit : Vous êtes bien dupe; tout ce qu'il vous demande, sous le nom de son maître, c'est pour lui-même. En effet, je m'aperçus que les plus modérés fourraient à l'envi dans leur poche, enveloppant pour plus de propreté, une poularde aux truffes dans une serviette : car le linge est aussi de bonne prise. Les plus intelligents escamotaient un plat ; on les voyait sortir à la file du salon et emporter chez eux sous le ferfajolo. Les plus prudents, pour ne, pas aller jusque chez^eux et ne pas s'éloigner du lieu de la mêlée , dans le plus chaud de l'action , avaient des relais sur l'escalier, tels que femmes et enfants qui voituraient les, vivres dans leurs taudis. On m'assura même, comme un fait certain , que l'émulation du pillage s'étendait jusqu'aux maîtres, et qu'un gentilhomme italien qui trouvait un plat à son gré , l'envoyait fort bien chez lui par son laquais. Le diable est qu'ils prennent non- seulement les plats, mais encore ce qui est dedans; en un mot, je fus indigné de toute cette conduite. Quand mon coquin
revint, je ne lui donnai plus que des sauces et des crèmes ; il s'en dégoûta et alla chercher pratique ailleurs.
Au café y Tambassadeur me dit qu'il y perdait vingt-cinq à trente pièces de vaisselle par année commune , et souvent de vaisselle d'emprunt , ce qui le fâchait le plus ; il estime qu'indépendamment de cet article , la dépense du festin lui revient à près de 12,000 livres. Je lui demandai pourquoi il souffrait une si mauvaise police, à laquelle il n'était pas bien difficile de mettre or d*e. Ah ! me répondit-il en riant, c'est une fête publique, il faut que tout le monde s'en ressente, grands et petits. Le plus beau, coup de théâtre fut le moment du fruit. Tandis qu'on le servait, on entendait tous les pieds trépigner d'impatience. A peine fut-il servi , que les bras se jetèrent de tous c6tés par-dessus nos épaules , pour piller ouvertement ; les valetsde la maison, et mèipe les pages, à l'imitation du chien d'Esope , qui porte le dîner de son maître , se mirent au plus vite de là partie. Pas un des convives ne goûta du fruit ; il fallut se lever et faire place. 11 mourut à cette journée xm nombre infini d^agrumz concis , mais il ne resta pas un des cadavres sur le champ de bataille.
Rentrons, à Sainte-Marie-Majeure. Ce que cette église a de mieux à l'extérieur* est la magnifique architecture du chevet, par Rainaldi. Le portique de la façade en colonnes antiques de porphyre n'est pas bien entendu, ayajit été élevé longtemps avant la renaissance du bon goût ; il est orné de vieilles mosaïques, par GaddoGaddi, et autres premiers^peinlxes
florentms. Au dedans, la nef divisée en trois, par deux lignes de colonnes ioniques de marbre blanc, est tout à fait auguste ; c'est ce qu'il y a de mieux.
Tout le reste de Téglise, ainsi que son mattre^atitel à colonnes de porphyre, juché au-diéssus d'un esca« lier, a un peu l'air d'une vieiHei^ie. Oa a néàànâoins tâché de la rajeunir par quelques^ belles chàpeBes, par des tombeaux, des statues, et dîvers autres objets de marque, que vous ti^ouverez crayonnés dans la notice générale : le pavé est de marbre de rapport.
Il y a ici deux belles rues alignées, l'une tirant à Saiifite-Croix-de-Jérusalem, l'autre à Sarnt-Jean-de- Latran. Ces deux rues feraient une excellente figure, si eQès étaient bordées de lûaisons , mais eiles nous ramènent dans le désert, où nous ne laisserons pas que de trouver de très-bonnes choses, et qui plus est, des choses relatives à vous-même. Le coup d'oeil de l'arc de Gallien, d'ordre corinthien très-massif, à pilastres, celui des aqueducs de FAcqua-Martia, le Château d'eau, et les ruines des trophées de Marins, ne nous arrêteront qu'un moment.
J'ai trop d'impatience de vous faire voir l'exquise statue de sainte ^fôbiane, par le Bemin, l'une des quatre fistmeuses modernes de Rome, et la plus belle des quatre ; les trois autres sont : la Sainte Agnès, de r Algarde ; la Sainte Cécile, de Maderne ; la Saittte Martine, deMenghino; d'autres mctteftt pour la quatrième la Sainte Suzanne, de Duquèsnoy S Au même
* Fiunmingo (FVan^ois Duquèsnoy, dit k)» R. Gv
SÉJOUR A ROME. d9»
lieti, leB fresques peintes par Pierre de CoFtone, et xme fort grande nrne^'albàtre oriental, tirée du tom* beau d'Auguste ou de celui de Genfiâiiicus ; plus loin, la basilique de Gàlus et Luçiu's, autrement nommiée : Tempio di Minerva Medica, petit temple sphériqûe en ruine, joli à manger. Quoiqu'il n*y ait qu'un muT de briques tout nu avec sa calotte et une fontaine rustique au dédans, on ne peut rien voir de plus cbarmaiBft, tant cela est bien tourné et d'une ]^oportioti élégante . Près de là, les tombeaux dés affranchis ^e Lùcius Arruntius, eonsul sous Tibère, quantité d'inscriptions, d'tinies et autres meubles de sépulece. Puis nous passerons sous les ruines des longs et beaux aqueducs de PAcqua-Claudia.
^inte-€roix:-de-Jérusa)em, vieille églisedes moines dé Clt^aux, occupe une partie de l'amphithéàtre^Gas-* trense, dont on voit encore une partie considérable de l'enveloppe à colonnes corinthiennes, engagée dans les murs de la ville et au dehors. C'est la partie supérieure; l'inférieure est entérinée. L'église a au dehors un portique de six colonnes à demi enterrées; au dedans, elle est soutenue par dolïze autres colonnes de marbre d'Egypte ; tout son intérieur a l'air vieux et bizarre sans être néaznnoins déplaisant ; la voété^ en bleu et <H*, a diverses peintures de manière ancienne ; le maître-autel ^t reccnrvert d'une espèce de petit dôme ou baldaquin de marbre blanc. Sous^ cet autel est une belle urne antique de basalte. N^omettons pas de beaux tableaux dé Rubensl âoùs cette église, il y eti a une autre souterrame, plus claire qu'elles ne le
sont pour Tordinaire ici. J^ aperçois, en descendant, un joli tombeau de marbre blanc,, avec un cartouche d'armoiries que je connais. Eh ! Quintin, ce sont les vôtres ; approchons : Hic jacet FrancisctAS Quarre, patricius divionensis, etc. C'est votre cousin dç Livron, qui mourut ici procureur général de l'ordre de €lteaux. Dans le jardin des moines, on voit les restes d'un temple de Vénus et de Cupidon.
Si cela vous fait plaisir, noussortirons une seconde fois de la ville, parce que j'ai omis de vous faire voir Saint-Laurent; mais je ne vous le conseille pas. Quand, je vou^ aurai dit que la face est une colonnade tirée de l'ancien temple de Mars Victor, ce sera comme si vous l'aviez vue. Gagnons plutôt le côté de Saint* Jean-de-Latran ;. après quoi je vous jure qu'il sera assez tard pour remonter en voiture et revenir à notre hôtel, place d'Espagne : il y a plus loin que vous ne pensez.
Saint-Jean-de-Latran est la cathédrale de Rome et la vraie métropole du premier évéché de la chrétienté.
Saint^Pierre n'est que la chapelle pontificale. On a fait depuis peu de "grandes dépenses pour orner l'église de Saint-Jean, où le pape actuel a choisi sa sépulture dans le tombeau de porphyre d' Agrippa, nouvellement placé dans une chapelle à dôme,^ à gauche en entrant, que le pape a fait of ner avec la dernière magnificence. Il a fait aussi construire tout à neuf la grande façade principale deTéglise, par Alexandre Galilei, le même qui a été chargé de I9,
construction de cette belle chapelle de la sépulture. L'ouvrage est beau, mais non pas autant qu'il pourrait l'être, et que le sont beaucoup d'autres construits dans les deux siècles précédents. C'est une façade d'ordre composite à qinq arcades, hautes et étroites, formant au-devant de l'église un péristyle, au-dessus duquel est une galerie en loges; comme à Saint- Pierre. Le corps avancé du milieu est en colonnes, et les arrière-corps en pilastres ; ce que l'on a aussi observé dans les ordres surbaissés des portes et des fenêtres, comme dans le grand ordre qui forme toute la façade. Ce grand ordre est surmonté d'une frise, et le fronton seulement d'un beau tympan. Tout le comble est en balustrades chargées de colosses. Il y a une seconde façade, faite en loges passablement belles, qu'a fait construire Sixte V, et joignant le grand et magnifique palais de Latran, bà.ti par Fontana, vis-à-vis l'obélisque^ élevé par cet architecte, sous le. même pontificat.
Cet obélisque, le plus haut et le plus beau de tous, était dans le grand cirque. L'inscription porte que Constance le fit venir d'Egypte, sur une galère à trois cents rameurs. Il est sculpté en hiéroglyphes bien conservés.
L'église est vaste, toute blanche, à cinq nefs divisées par quatre files de pilastres, ornés de niches, de bas-reliefs et de grandes statues. Comme elle vient d'être rajustée tout à neuf, elle est claire et propre;
mais ce n'est pas là le grand air ni le grand goût que l'on souhaiterait de trouver dans un tel édifice. Lés
3tô XLIX.— A M. DE QUINTIN.
chapelle» Gorsini et du Sanyt-Saerement sont tout à fait magnifiques. Je n'ajouterai rien de plus ici sur les statues et les tombeatix/à ce que j'en ai marqué dans le mémoire géiïéra}. NV>mettoDS pas cependant les colonnes de vert antique ; les colonnes de bronze d'ordve composite cannelées, tirées du temple de^ Jupiter Gapitalih, et datis le cloître voisin les cbaises de porphyre ouvertes par devant à Tusage du bain, sorte de bidets à l'antique, où Pan faisait ei-devant asseoir le pape élu pour faite allusion au passage du psaume : De sterearê erigem pmtp^efn.
il reste à voir dans le voisinage la Scala Santa, petit édifice passabie a« dehors, vilain en dedans ; et lo grand jBaptistère général, fait pour baptiser à Tan^ cienne mode, en entrant nu dans l'eau. On descend par quelques marches de marbre dans une prodigieuse cuve de porphyre, qui a so«i déme particulier, soutenu par huit jolies ç.olonnes de porphyre. La bataille contre le tyran Maxence et autres traits de l'histoire de Constantin sont peints à fresque sur les murailles. Les meilleures peintures sont eelles de la vfe de la Vierge, par André iSacchi.
Ici se terminent les feuilles de mon routier.
Si che tempo è già che fine al canto io metta, ' Che dopo tanti giorni io ^crivo in fretta.
Toute personne de bon sens jugeraqu'elles auraient mieux fait de finir plus tôt, ou même de ne pas commencer du tout \ mais enfin vous l'avez voulu ; ne vo««s en prenez qu'à vous-même. Je pourrai bien^ k poste
prochaine, vous donner lef cotip de grâce, par Fenvoi des fenilles de la notice générale, sans vous répondre des erreurs qui peuvent s'être glissées dans le détail. Ces feuilles sont un vrai farrago crayonné tout an travers, rempli d'interlignes et de renvois qui se rapportent je ne sais où ; de sorte que je puis avoir fait plus d'un quiproquo, ayant la tète pleine d'an si grand nombre d'objets dont je vous parle à la fois, et avec si peii d'ordre.
Mille embrassements au gros Blancey, au charmant Neuilly, à la très-bonne Mousseline, à la chère petite Potot *. Je réserve à ces deux-ci cent choses à leur narreî" en f)artîctilier. Oui, bonne Mousseline, j'ai miis en réserve pour vous un magasin d'histoires divines ; ma chère sœur, si vous ne dormez pas, vous verrei: que je ne si^is pas au bout de tant de Jbeaux contes que je sais.
SfP^taoles et Miuûqtte.
Vous avez beau dire, mon cher Maleteste, vous ne me persuaderez point ; et, dans la préoccupation où nous sommes tous les deux sur la préférence des deux musiques, nous pourrions disputer tout un siècle sans nous convaincre. Il ne tient d'abord qu'à moi de vous
* Cest madame H]e Montot que Tauteur' désigne ainsi. R. G.
récuser, comme juge incompétent, ainsi que le^ sera tout Français qui voudra prononcer sur la musique italienne sans Tavoir entendue dans son pays nataL Les Français ne peuvent pas mieux savoir ce que peut ^voànïvG Artaxerxès au théâtre, que l.es Italiens sentir l'effet à^Armide. J'ai ouï chanter à Rome, chez le cardinal Ottoboni, le second et le dernier acte de cet opéra français : c'était ce que l'on pouvait choisir de mieux dans tout LuUi ; ]es nationaux bâillaient, et nous levions les épaules.
Rien n'était plus ridicule ; aussi, on tentait bien que nulle voix n'est capable de bien chanter d'autre musique que celle de son propre pays. La musique italienne que nous chantons en France ne doit pas y paraître moins ridicule que là nôtre ne l'est à Rome^ il faut bien se garder d'en juger là-dessus, et certes, pour en juger presque autant que pour la chanter, il faut être parfaitement au fait de la langue et entrer dans le sentiment des paroles. •
J'ajouterai encore ici ce que je vous ai toujours soutenu, que la scène d'opéra ne voulait pas être séparée de l'action théâtrale, qui lui donne une grande partie de son expression et de sa force, et qu'elle n'était point propre aux concerts de chambre.
A Paris, nous entendons de jolis menuets italiens, ou de grands airs chargés de roulades ; là-dessus, après avoir rendu justice à la beauté de l'harmonie et du chant, nous prononçons que la musique italienne ne sait que badiner sur des syllabes, et qu'elle manque de l'expression qui caractérise le sentiment.
Gela n'est point du tout ainsi ; elle excelle, autant que la nôtre, à rendre, selon le génie de la langue, et à bien exprimer les choses de sentiment d'une manière forte ou pathétique. Ce sont ces endroits simples et touchants qui sont ici les plus admirés dans les opéras; mais ce sont ces sortes d'airs que nos chanteuses de France ne choisissent jamais pour nous les faire entendre, parce qu'elles ne sauraient pas les chanter elles-mêmes^ et qu'elles n'en sentent pas la force; parce que, étàiit simples et plus dénués de chants que les autres, nous ne les goûterions pas; parce que le mérite de ces lambeaux arrachés d'une tragédie consiste <lans la justesse de l'expression, que l'on ne peut sentir sans être au fait de ce qui a précédé, et de la véritable position de l'acteur. . Je trouvai ici Tautte joijr, chez le libraire Paglrarini, un traité dés deux musiques, écrit par un Français nommé Bonnet.
Malgré les paradoxes où le jette son entêtement pour la simphçité de la déclamation notée, et l'envie qu'il aurait de soutenir que la musique n'est pas faite pour avoir du chant , on discerne dans son livre un homme d'esprit et de goût, juste admirateur de Lulh^ et qui raisonne presque toujours bien, tarit qu'il est question de la musique française.
Dès qu'il vient à l'italienne , on ne peut rien de plus absurde que tout ce qu'il dit; il n'y a pas l'ombre de vérité j ni d'apparence de sens commun : il ne peut la souffrir; il en dit pis que pendre; il se décèle çn un moment, pour n'avoir jamais été en
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Italie y pour ne S9'Voir pas un mot de la langue , et , qui plus est , pour n'avoir jamais entendu de vrais ^^rs italiens.
Il nous çloDue, pour chef-d'œuvre de la musique italienne, un certain vieux air prétendu italien, io provo nel cuore un lietqardore, fabriqué en France, à ce que j'estime , et répété depuis cinqiiante ans ; c'est là sa pièce de comparaison pour juger du reste.
Le musicien Menicuccio, ayant trouvé oe livre sur ma table, se mit à. lîrç quelques pages, .et demeura stupéfait de ce comble de déraison. J'en pris occasion de lui remontrer combien il était injuste luimême dans son antipathie pour notre musique française, qu'il ne connaît gjière mieux, u^algté le petit séjour qu'U a fait en Fraftce; car les Italiens sont epcore plus injustes à notre égard que les plus griands partisans de 1$ musique française ne le peuvent être au leur.
Rien fae les peut faire revenir de leur entêtement contre notre musique ; ils sont si infatué^ de la leur, qu'ils n'imaginent pas qu'il soit sûf^rtable d'entendre parler d'aucune autre.
Le fameux compositeur Hasse, dette il Sassone, pensa s'en étrangler avec moi à Venise , à propos de quelques douces représentations que je voulais lui faire, sur son indompt^able préjugé. « Mais, lui disais-je, avez-vous entendu quelque çhos^ de notre musique ?^ Savez- vous- ce que c'est que nos opér^ de LuUi, de Campra, de Destouches? Avez-vous jeté les yeux sur VHippolyte de notre Rameau ? — Moi ! i^on,
reprit-ily Dieu me garde de voir jamais ni d'entendre d'autre musique que l'italienne^ parce qu'il n'y a de langue chantante que l'italienne et qu'il ne peut y avoir de musique qu'en italien. Votre langue est pleine de syllabes dures, ingrates pour le chant, détestables en musique. Qu'on ne me parle d'aucune autre langue que de celle-ci. Mais le latin, lui dis-je, cette langue si noble , si sonone , que vous a-t-elle fiôdt ? Que vous ont fait les Psaumes de David, si poétiques^ si remplis d'images lyriques? Vous ignorez que nous avons un Lajiande, ^périeur, pour la musique d'église, à tous vos compositeurs en ce même genre. Là-dessus, je vis mon homme prêt à sulEoquer de colère contre Lalande et ses fauteurs : il tenait déjà du chromatique ; et si la Faustine , sa femme , ne s'était mise entre nous deux , il m'aUait harper avec une double croche et m'accabler de diesis.
Je n'ai trouvé que le seul Tartini raisonnable sur cet article. Quoiqu'il né soit jiamàis sorti de Padoue ^, il sent fort bien que chaque nation doit avoir sa musique à elle propre , conforme au génie de sa langue et au genre de voix que produit le pays ; par conséquent différente de celle des autres, et ne pouvant être goûtée par des étrangers , qu'autant qu'ils commenceront à se naturaliser dans le pays ménïiB. Il en est de ceci conm^e de la comédie, qui ne peut
* Tariini mena pendant quelque temps une vie errante; il se* journa à Assise, Venise, Ancône^ Prague, et mourut à Padoue «ni770. . R. C.
être fort amusante que pour le peuple même chez qui elle est faite, parce que chacun a ses ridicules à soi, ainsi que son chant, et que Tun et l'autre ne sont bien sentis que par ceux à qui ils sont familiers.
Les comédies d'Aristophane et de Congrève ne sont propres à faire rire que des Grecs ou des Anglais; ou du moins que ceux qui commencent à être bien au fait de la langue et des mœurs des deux peuples. Mais peut-être le chant , tout naturel qu'il nous parait être pour l'homme, a-t-il en soi quelque ridicule, ainsi que l'accent et que toute inflexion de Ypix qui s'éloigne de la simple parole. Il n'arrive à personne d'entendre pour la première fois un chant étranger, quel qu'il soit, sans avoir envie d'en rire; peu à peu on s'y accoutume et l'on acquiert deux espèces de plaisir du même genre, au lieu d'un; c'est un gain véritable.
Les cours d'Europe , chez qui la langue française est encore plus d'usage que l'itaUenne, n'ont que des opéras italiens et jamais d'opéras français ; c'est un plaisir de plus dont elles se privent volontairement. Je vois des gens parmi nous qui voudraient que nos compositeui^s modernes , italianisassent notre musique. Je ne pui? être de leur avis par mille raisons, et entre autres, parce^ que j'aime mieux quHl y ait deux musiques que de n'y en avoir qu'une.
Je souhaiterais seulement voir établir à Paris un opéra italien, en laissant subsister le nôtre tel qu'il est. J'avoue qu'il y aurait du danger que l'étranger ne portât coup au national , surtout dans une ville
OÙ les nouveautés prennent jusqu'à la frénésie ; les tournures et les beaux chants de l'un pourraient rendre insipide la simplicité monotone de l'autre : les gens blasés de vin de Champagne ne sont plus affectés par le vin de Nuits, quoiqu'ils soient tous deux bons dans leur genre. Mais, pour vous donner lieu de les comparer plus à votre aise , voici ce que je peux vous dire sur l'article des spectacles d'Italie.
Les Italiens ont le goût des spectacles plus qu'aucune autre nation ; et^ comme ils n'ont pas moins celui de la musique , ils ne séparent guère l'un de l'autre; de sorte que le plus souvent la tragédie,, la. comédie et la farce, tout chez eux est opéra. Je n'ai vu jouer de tragédies déclamées qu'à Gênes. Les simples comédies sont plus commuaes ; mais j'ai vu trois opéms sur pied à Naples, deux [en comédie et un en tragédie. Il y en a quatre à Rome pour cet hiver : trois tragiques, au théâtre d'Aliberti, à celui d'Argentina, à Gapranica, et une charmante comédie à la Valle, sans parler du théâtre de Tordinona, qui ne serait peut-être pas resté vacant, si les entrepreneurs n'eussent craint d'être dérangés par la mort prochaine du pape.
Cette abondance de spectacles en musique vient, sans cloute, de ce qu'ils ont quantité de bons musiciens compositeurs et très-peu de bons portes dramatiques. J'aurais peine à vous citer parmi eux aucun auteur de tragédies comparable à ceux du second rang parmi nous. J'ai lu quelques tragédies dans le goût grec, de leurs anciens auteurs; je crois que
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ron ne joue plus tout cela : elles m'ont paru fastidieuses. La Mérope de Maffei et quelques autres pièces de différents poètes offrent, parfois, d'assez belles situations, du simple et du pathétique, mais souvent du trivial, et presque jamais d'élévation. Au reste, n'étant pas fort au fwt de ce qu'ils ont sur cette matière, je n'en dois pas trop parler, non plus que du jeu de leurs acteurs tragiques, qui ne m'a pas plu. Peut-être ia troupe n'était-elle pas bonne, et je n'ai vu que celle-là; peut-être était-ce plutôt ma faute que la leur s'ils m'ont ennuyé, car alors j'entendais peu la langue.
Pour les tragédies en forme d'opéra, ils ont un exeellent auteur actuellement vivant, l'abbé Métastase, dont les pièces pleines d'esprit, de situations, de coups de théâtre et d'intérêt, feraient sans doute un grand effet si on les jouait en simples tragédies déclamées, laissant à part tout le petit appareil d*ariettes et d'opéra, qu'il serait £acilé d'en retrancher.
£n comédies, ils ont quelques pièces anciennes asisiee bombes. J'en ai lu deux ou trois de l'Arioste assez plaisantes. Ils ont de la force comique, mais qui dépasse le but, et va souvent jusqu'à la grimace. Ils ont peu de ces pièces de moeurs et de caractères qui constituent le vrai genre de comédie. La plus célèbre de leurs comédies est là Mandragore de Machiavel, que j'ai ouï AlgaroUi meUre au-dessus d^ meilleures de Molière ; parce que, disait-il, les moeurs et le ridicule n'y sont pas moins bien dépeints^
et que, de plas^ Tintrigtie ea est porfeâtement biea conduite jusqu'à son dénoûment, article souvent négligé par Molière. Vous pouvez voir ce qui en est dans la traduction adoucie qu'en a donpée Rousseau ; ou plut6t n'en jugez point par là; car il e«t vrai que la Mandragore est une très-bonne comédie, naturellement écrite, bien intriguée, très-comique, parlaitement convenable aux mœurs des gensf et du siècle où elle a été composée, peignant à merveille les ruses de la galanterie italienne, l'hypocrisie monacale et la. sotte superstition nationale; mais l'action en est si licencieuse et si éloignée de nos mœurs, qu'elle ne serait pas supportable parmi nous, n ne sied pas Qon plus de lentendre comparer aux bonnes pièces de Molière, qui sont excellentes par toute l'Europe, et des che&-d'œuvre pour nous. £n effet, quiconque, à jour et à jamais, voudra connaître à foncl la nation française du siècle passé n'aura qu'à Ure Molière, pour la savoir sur le bout du doigt ; aussi dans ma dispute avec Algarotti, lui soutinsrje. que nul homme n'était jamais allé aussi loin dans son art que Molière dans le sien, c'estàrdire qu'il était encore plus grand comique qu'Homère n'était grand épique, que Corneille n'était grand tragique, que Raphaël n'était ^rand peintre, que César n'était grand capitaine. Là-dessus il m'arrêta , en me disant que César entendait mieux le dénoùment que Molière ; qu'il avait eu l'esprit de se faire tuer au moment du comble de ^sa gloire, dans le temps qu'il allait peut-être la risquer contre les
Parthes, et qu'il était mort la montre à la main. Làdessus finit notre dispute.
Toutes les anciennes pièces italiennes imprimées ne se jouent point ; on joue comme aux Italiens à Paris de ces pièces non écrites, dont ils ont par tradition un canevas que les acteurs remplissent et dialoguent à l'impromptu; elles n'ont ni mœurs, ni caractères, ni vraisemblance ; tout consiste en intrigues, en événements singuliers, en lazzis, en bouffonneries, en actions plaisantes. On ne peut rien de plus réjouissant, quand on n'est pas prévenu, ni de plus insipide, quand on les voit pour la seconde fois. Cette manière de jouer à l'impromptu, qui rend le style très-faible, rend en même temps l'action trèsvive et très-vraie. La nation est vraiment comédienne : même parmi les gens du monde dans la conversation, il y a un feu qui ne se trouve pas chez nous qui passons pour être si vifs. Le geste et l'inflexion de la voix se marient toujours avec le propos au théâtre ; les acteurs vont et viennent, dialoguent et agissent comme chez eut. Cette action est tout autrement naturelle, a un tout autre air de vérité, que de voir, comme aux Français, quatre ou cinq acteurs rangés à la file sur une ligne, comme un basrelief, au-devant du théâtre, débitant leur dialogue, chacun à leur tour.
Toutes les troupes de comédiens que j'ai vues en ce pays-ci sont au moins aussi bonnes que celles de Paris ; ils ont des personnages que nous n'avons pas ; tel qu'un Brighelo, premier Zanni,'» qui tient lieu
d'Arlequin et qui en a le masque, mais àyeô un habillement différent; pour second Zanni, une espèce de Polichinelle en guenilles^ fait tout autre* ment que le nôtre^ et plus semblable ^ l'ancien Pierrot. Vous ne lui voudriez pas de mal, si vous le voyiez dans le milieu d'une synagogue, empruntant de l'argent des jui&, qui, après lui avoir fait une usure damnable, exigent encore, pour lui compter son capital, qu'il se fasse juif, et mettent la main à l'œuvre pour le circoncire. C'est alors che va in coi-^ lerayQt qu'avec le grand bois dont il est armé, da loro bastonate tante e tante. En un mot, ils me font souvent rire et hausser les épaules, tout à la fois. Ce sont d'excellents comédiens et de misérables comédies. Il est étonnant néanmoins, combien Molière a emprunté de ces anciens canevas italiens. Il a pris leurs inventions tout entières, comme il. a pris les deux Sosies de Rotrou, pour son Amphitryon.
Je n'en admire que plus Molière d'avoir su faire de s^ bonnes pièces avec de mauvaises farces. J'ai vu, entre autres, jouer le George Dandin d'un bout à l'autre; mais il y avait une infinité de sottises, que notre comique n'a eu garde d'adopter. Il n'y a qu'un point qui m'a paru rendu d'une manière plus vraisemblable que chez lui, et qu'il me semble qu'il aurait dû laisser tel qu'il est. Il y a un puits dans la rue, près la porte du mari. Quand la femme .revient la nuit de son rendez-vous, et qu'elle trouve son mari à la fenêtre, au lieu de faire semblant de se tuer d'un coup de couteau, elle le menace cLç se jeter dans le ti. ^.
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{MiitSy sMl la réduit an dé6e«poir, en ^fasand de M «royrir arant ramvée de son p^e ; dlé ramage en efiet un pâté qu'elle jette dans ce puits et se fapit aussitôt derrière la margelle ; ce qui est fort naturel. Pantalon (c'est le mari) entend le bruit de la pierre dans reaUy prend peur et descend ; mais au lien d'en rester là comme dans Molière, il va chercber un crochet et se lamente en tirant 4u puits des rubans,, des eoîffuresy un panier, des Jupes de femme et cent autres pauvretés. Je remarque. que presque toujours ces gens-^i, à forée deebarger l'action, soit dans le e<»nirque, soit dans Je tragique, en manquent l'effet, faute de savoir s'arrêter au point du vraisemblable.
Le nombre et la grandeur des théâtres en Italie sontLtme bonne marque, du goàt de la nation pour ce genre d'amusement. Les viUes ordinaires en ont de plus beaux que ceux de Paris. Bans les grandes villes, comme Milan^ Naples^ Rome, etc., ils sont tout à lait vastes et magniiques, cons^uits d'une architecture beUe, ftobie et bien ornée.
' lia ialle royale de Naples est d'une grandeur prodigieuse, à sept étages, desservis par des corridors, avec im théâtre large. et profond, propre 4 étaler tle grandes décorations en perspective. A Rome, le théâtre appelé Aile Dame, construit par le comte Ahbert, gentilhomme fi*ançais au service de la reine Christine, est le plus grand, et passe pour le plus beau; c'est là que se fait ordinairement la grande tragédie. Le second, celui d'Argenlina, carré d'un bout ék rond de l'autre,, moins gra^d que le précé-
dent, mais mieux ramassé, et G^mtenant pres(]iie autant de monde, dans un [dus petit espace. Celui de TordîAona, à peu près de méme^foraie, est aussi trèsjoli.
£n quelques théâtres, on a observé.de eonstrùire les loges de même rang un peu en saillie les unes sur les autres, à mesure qu'elles s'éloigneirt, afin que celles du devant ne, nuisent point à la vue dans les plus reculées. Les speetataurs ne se mettent jamais sur le théâtre, ni à la comédie, ni à Topera ; il n'y a qu'en France où âous ayons eette ridicule habitude d'occuper un espace qui n'est fait que pour l'acteur et pour les décorations; mais en France mille gens vont à la comédie, bien plus pour les spectateurs que pour le spectacle.
Il y a des théâtres où l'on a ménagé utie estrade (la Minghiera) au bas et tout le long des premières loges^ au^esstts du parterre. Cette invention me semble tofti bonne . C'est là que se placent les hommes, et, en se levant dans les entr'actes, ite se trouvent à portée de lah*e la conversation avec les dames assises dans les loges. Le parterre est rempli de bancs comme une église; on y est assis. Il n'en est pas pour cela Booins tumultueux; c'est un carillon de cabale en fiaveur des acteurs, d'applaudissements tant que le favori d'une faction chante^ quelquefois même avant qu'il ne commence, d'échos qui rép<mdent dans les plus hautes loges, de vers jetés ou hurlés à la louange du chanteur; en ua mot, un rompement de tôte si inccHoamode, si mdéoent^ que le ]^emier rang de loges
en devient inhabitable. On Pabandonne aux filles suspectes, comme trop voisin du parterre, qui n'est guère peuplé que par la canaille, et au-dessus duquel ce premier rang n'est presque pas élevé.
Les gens de condition louent les secondes, troisièmes, et même, si la presse y est, les quatrièmes loges ; celles qui sont pluï haut sont pour le peuple^ L'usagé pour la noblesse n'est pas ici^ comme en France, de prendre un billet à la porte et de se placer où on veut. On ne donne à la porte que des billets de parterre à fort juste prix, et chacun doit avoir sa place louée dans une toge pour tout le temps des spectacles.
Ici et dans les viUes principales, les opéras commencent, soit au mois de novembre; soit vers Noél et vers les Rois, et durpnt jusqu^au carême. Il lî'y en a point le reste de l'année. Les musiciens ne font rien alors ou se rassemblent en petites troupes pour aller à Reggio, à la foire d'Alexandrie ou dans d'autres villes médiocres, quelquefois même dans les campa^ gnes durant l'automne, quand il y a beaucoup de noblesse en viileggiatura, de^ns les châteaux circonvoisins.
Dès que les théâtres ont été ouverts ici, les assemblées ont cessé chez la princesse Rorghese, à casa Rolognetti, etc. L'assemblée générale est à l'opéra, qui est fort long, et qui dure depuis huit à neuf heures jusqu'à minuit. Les dames tiennent, pour ainsi dire, la corïversazione dans leurs loges, où les spectateurs de leur connaissance vont leur faire de
petites visites. Je vous ai dit que chacun devait avoir sa loge louée. Gomme il y a quatre théâtres où Ton joue cet hiver^ nous nous sommes mis en société, pour avoir quatre loges louées, au prix de vingt sequins chacun pour les quatre. J'arrive là comme chez moi. On braque sa lorgnette pour démêler qui sont les gens de sa connaissance^ et Ton s'entre*visite si l'on veut. Le goût qu'ont ces gens-ci, pour le spectacle et la musique^ parait bien plus par leur ^assis* tance que par l'attention qu'ils y doûnent. Passé les premières représentations, où le silence est assez mo* deste, même an parterre, il n'est pas du bon air d'écouter, sinon dans le» endroits intéressants^ Les loges principales sont proprement meublées et illu-^ minées de girandoles. Quelquefois on y joue, le plus
souvent on cause, assis en cercle tout autour de la
loge ; car c'est ainsi qu'on se place, et non comme en France, où les dames parent le spectacle en se plc^ çant à la file sur le devant de chaque loge ; d'où vous pouvez conclure que, malgré la magnificence des salles et des ornements de chaque loge , le coup d'oeil du total est infiniment moins beau que chez nous.
Je me suis avisé de jouer aux échecs, une fois que je me trouvai presque seul, dans une loge du théâtre délia Yalle avec Rochemont, à la charmante comédie de la Liberté dangereuse^ qui n^est pas fort suivie et qui m'amuse beaucoup plus que leurs grandes tragédies. Les échecs sont inventés à merveille, pour remplir le vide de ces longs récitatifs, et la musi-
866 lr.-*A M. DE If ALETESTE.
que poiff mterrompre la trop grande flmdiiiié arem écheàs.
Le duc de Saiai^AigBa»^ lors({iiMl va an spectaeîe^ fait une gaSaaterie fort bien imaginée, et, à ce qu'il m'a dit, moins coûteuse qu'elle ne partit. Il enroie ses officiel^ servir des^laces et des rafra^diissements ;daiis toutes les loges des dames.
L'opéra italien diffère beaucoup de l'op^^ fran^ çais, soit dans le choix.des sujets, soit dans la construction des pièces, soit dans le nombre et l'espèce des acteurs, aussi bien que dans la manière de les rassembler. Ce n'est pas comme chez nom une aca^dénûe fixe> cMlposée des mêmes sujets que l'on renouvelle dans le besoin. Ici un entrepreneur qui veut mettre sur pied un opéra pour un hiver, obtient la permission du gouverneur, loue un théâtre, ras*semble de divers endroits des voix et des instruments^ fait marché avec les ouvriers et le décorateur, el fimt souvent par leur faire banqueroute, ainsi que nos dîreetenrs de comédies de eampagne. Pour plus de sûreté, leisr ouvriers se font déléguer ett payement
desl(^6s qn'its louent à leur profit. A chaque théâtre on exécute deux opéras par hiver^ quelquefois trois; si bien que nous eomptons^ en avoir environ huit jpendant noue séjour. Ce sont chaque année des opéras nouveaux et de nouveaux chanteurs. On ne veut revoir, ni une pièce, ni un ballet, ni une décoration, ni un acteur, que l'on a déjà vu une autre année, à moins que ce ne soit quelque excellent opéra de Vinci, ou quelque voix bien fameuse. Lorsque le célèbre
SPECTACLES fiT MUSIQUE. 359
Senesino psrai à Naples l'autcmme dermet, ou s'éeria : a Qu'est-ce que ceci I i^oUà un acteur que bous avoos € déjà vu ; il va ehaoïter d'uu goût autique^ » Il a la voix un peu u£ée; mais c'est & fn^m gré ce que j'ai ouï de mieux pour le goût du chant*
Voici comment ils peuvent fournir à tant de nou- . veaùtéSy soit en pièces^ soit en voix ; un poêioae lyrique une fois composé^ est un bien commun apparte-* aant à tout le monde ; les juusicieos composiiieurs ne sont pas rares; quiconque d'entrée eux veut travailler s'empare d'un poëme publié, déjà mis en muciique par pLuiûeaifs autres, auûpKél il fiait une nouvelle mûtsique sur les mêmes paroles. Oa s'empare surtoiii des opéras du Métastase; il n'y en a guèi» fiur te»-* quels les pkis fameux maîtres n'aient travaallé tour à tour. Cette méthode est utile et commode ; on deTrait to «ser de même parmi nous, où k» opénm manquent souvent par la iaii&e du poôte, n'étant pas possible de JEaire de bonne musique »ur de fiaauvaises paroles.
De plus, quoique dans ce genre dramatiqiue les parties soient subordonnées à, la musique, elles con^ tribuent infiniment à faire jnéussir la pièce , dont elles font réellement le fond et Vmt^vH, Y^yez A nos meilleurs opéras ne sont pas ceux où sont les meilleures paroles : Armide, Thésée , Atys, Roland, ThétÂs, Taacrède, Iphigénie, l'Europe Galante, Issé, les Éléments, les Fêtes Yinitiennes, etc. Je voiodrais que Ba^neau prit tout uniment des pommes de Qai^ nault ou de LamoUe ; il ferait des c^^ras difféoents
de ceux de Lulli ou de Campra, son génie étant différent du leur ; il ne les égalerait pas dans la partie du récitatif; mais il serait supérieur à d'autres égar^. Je le lui ai conseillé plus d'une fois ; il m'a dit en avoir eu lui-môme la pensée , mais avoir toujours été retenu par la crainte d'être taxé de vanité , et de vouloir surpasser les anciens maîtres ; mais e'est plus encore, à ce que je crois, par la crainte de la cabale adverse et des comparaisons. Ceci est moins à redouter ici, où l'on ne revoit, l'on n'imprime , ni l'on ne grave de musique ; de sorte qu'il n'en reste dans le souvenir que les plus fameux morceaux ; le reste est bientôt oublié. Il faut néanmoins que les compositeurs italiens, soient d'une étonnante fécon-^ dite , pour travailler à tant d'ateliers sur le même poème, sansise trop rencontrer. Leur facilité n'est pas moins grande ; un maître , à qui l'entrepreneur demande une pièce, la compose entière en un mois ou six semaines, «c Faut-il s'étonner , me disait un jour « Tartini, si la plupart du temps le récitatif de nos « opéras ne vaut rien , lorsque le musicien donne « tout son soin à la composition des airs, et broche à (( la hâte tout ce qui est de déclamation ? )> Pour moi, je les excuse, aujourd'hui que les spectateurs ont si bien pris l'habitude de ne pas écouter le récitatif. Tartini se plaignait aussi d'un autre abus, en ce que les compositeurs de musique instrumentale veulent se mêler d'en faire de vocale et réciproquement. (cCes c( deux espèces, me disait-il, sont si différentes, que «( tel qui est propre à l'une, ne peut guère être pro-
pre à Vautre ; il faut que chacun se renferme dans « son talent. J'ai, dit-il, été sollicité de travailler « pour les thé&tres de Venise, et je ne l'ai jamais «voulu, sachant bien qu'un gosier ix^est pas an ce mânohe de violon, Vivaldi, qui a voulue a^exercer « dansées deuxgenres, s'est toujours fait siffler daths « l'un, tandis qu'il réussissait fort bien dans l'autre, n Ces compositeurs sont mal payés; l'entrepreneur leur donne trente ou qu^trante pistoles ^ c'est tout^ee qu'ils en rétirent, aveo le prix de la première copia des airs, qu'ils vendent cher dans la nouveauté, n'en tirant plus rien lorsqu'ils sont une fois divulgués, et qu'il est facile d'en prendre des doublet.
Je vous ai dit qu'en Italie on né savait ce que c^é* tait que de graver ou d'imprimer aucune musique , soit vocale, soit instrumentale. On aurait trop à faire ; les concertos, les symphonies à grand chœur, pieuvent de toutes parts. Quant aux voix, il n'en faut j^ un grand nombre ; l'opéra italien n'est, pour l'ordinaire, composé que d'environ une demi-douzaine de personnages , sans tout cet appareil de chœurs , de fêtes en chants et en danses, qui se trouvent dans^ les notices.
L'orchestre est ici plus nombreux , et plus varié ; mais les instruments ne sont ni, rares ni chers , au lieu, que les belles voix se payent à un prix exorbitant, outre qu'il les faut faire venir de loin à grand frais.
Ces messieurs les châtrés sont de petits-maîtres fort jolis , fort suffii^ts , qui ne donnent pas leurs effets pour rien. Il y a dan^ un opéria trois ou qiiatre II. »l
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voix de dessus , et un contralto ou haute - contre , mâles ou femelles , avec un tenore^ ou taille pour les rôles de rois. Les voix de basse ne sont point en usage ; elles sont rares et peu estimées. On ne s'en sert que dans les farces y où le rôle comique est pour l'ordinaire une basse. \
Ces trois premiers genres de voix ont une tiercé ou ime quarte d'élévation plus que chez nous. Les hauteis-contre sont rares et prisées ; elles vont à si-miy et ne sont pas du même genre que les nôtres ; aucune espèce de voix française ne pourrait bien rendre leur chant* Ce sont des voix de femmes en bas-dessus plus bas qu^aucun des nôtres ; elles chantent non à Toctave supérieur des femmes, mais à l'unisson des hommes. Quelquefois la voix des châtrés change à la mue, ou baisse en vieillissant, et deyient contralto, de soprano qu'elle était. Il n'est pas rare qu'ils la perdent tout à fait à la mue ; de sorte qu'il ne leur reste rien en retour du troc, marché tout à fait désavantageux. On leur fait l'opération vers l'âge de sept ou huit ans ; il faut que l'enfant la demande luimême : la police y a mis cette condition pour rendre sa tolérance un peu moins intolérable. Ils deviennent pour la plupart grands et gras comme des chapons, avec des hanches, une croupe, les bras, la gorge, le cou rond et potelé comme des femmes . Quand on les rencontre dans une assemblée , on est tout étonné , lorsqu'ils parlent, d'entendre sortir de ces colosses une petite voix d'enfant. Il y en a de fort jolis ; ils sont fats et avantageux c^Vec les balles dames, dont
ils sont, à ce que prétend la chronique médisante , fort courus pour leurs talents, qui ne finissent point ; caî? ils en ont des talents. L'on conte ménie qu'un dtf ces rf^mi-vîV présenta une requête au pape Ihnocenf XI , pour avoir permission, de se marier , exposant que l'opération avait été mal faite ; sur quoi le pape mit en marge : Che si casfri meglio.
Il faut être accoutumé à ces voix de caistrats pour les goûter. Le timbre en est aussi clair et perçant que celui des enfants de chœur, et beaucoup plus fort ; ii me parait qu'ils chantent à l'octave au-dessus de là voix natnrelie des femmes. Leurs voix ont presque toujours quelque chose de sec et d'aigre, bien éloigûé de la douceur jeune et moelleuse des voix de femmes; mais elles sont brillantes, légères, pleines d'éclat, très-fortes et très-étendues. Les voix de fenimes italienjjes sont aussi d'un pareil genre, légères et flexibles au dernier point ; en un mot , du nième caractère que leur musique. Ponr de la rondeur, ne leur en demandez pas , elles ne savent ce que c'est ; ne leur parlez pas de ces admirables sons dé notre musique française, filés, soutenus, renflés et diminués par gradation, sur une même îiote ; elles ne seraient giaèrë plus capables de vous comprendre que d'exécuter de tels sons^^ Les Italiens distinguent Bëanmoins deux espèces de voix , qtfils appellent voce di testa, qfei sonHout à fait légères et propres aux petites tournures tharmanteis qu'ils savent donner à leurs agrémentî musicaux ; les tojx de poitrine^ voce di p$tto^ 00^ des soivs plus franes, plus naturels
et plus pleins. Poiip le dire, en un mot, les Voix de ce pays'^ci sont agréables , flexibles , séduisahtes au possible; mais à les mettre touteis à l'alambic ^ on ne tirerait pas de tontes ensemble réunies , une vbix comparable ni approchant de celle de la Iremaure ^ Quoique zélé partisan de la musique italienne y. je demeure d'accord avec vous que ce genre de Yoix si ronde , si pleine , si môelleu&e , si sonope , est préférable à tout autre. , -
Les meilleures que j'aiie entendues sont la Fau^ tina, la Tesi, la Baràtti ; en^eastrats, Senesino^ Lati-^ renzinOy Marianini, Appianino excellent <x>ntralto , Egizietto f Monticélli ^ Salimbeni , Porporino jeune écolier de Porpora, joli comme la plus jolie fille ; en ienorCy Babbi, la plus belle hautè*iaille qui se puisse^ allant aussi haut que Jellyot^ et fort bônùeieur. Les sexes sont fort mélangés dans Topera ; à Naples , la Baratti jouait un rôle d'homme ; ici l'on ne souffite pas de femmes, sur le théâtre ; la bienséaiïce ne le permet pas^ et n'v veut que de jolis petits garçons, habillés en. filles ; et. Dieu me pardonne, vu l'affolement qu'on a , par toute la terre , pour les filles de théâtre^ je crains fort que la fornication ne s'y glisse parfois. Quelquefois cesbeautés déguisées ne sont pas trop petites. Marianini, avec six pieds de haut, joue un rôle de femme sur le théâtre d' Argentina ; c'est la plus grande ppincej^se que je verrai de mes jours.
^ Lemaiire (Cathenn«-Nicolé), célèbre ctfoÈitrice de l'Opéra, Dée à Paris en Mûi, débuta en 4724. Pèlice et m^ite» eUe avaîC »ur la scène .tnip grande noblesse : morle en 4783', "ftv C*
iJPJSCTAGLES Eï MUSIQUE. 365
Pour le goût du chant , personne ne peut mieux vous en donner l'idée que la charmante Vanloo, si vous l'avez ouïe à Paris. Sa voix est peu étendue, il y en a de beaucoup plus belles dans ce pays-ci ; mais personne ne la 4surpja$se dans l'art de la conduire , dans la délicatesse et le goût exquis du chant.
Vôuç voyez que presque tous lés rôles, soit que le personnage soit homme bu femme, sont des dessus; il^ les notent toujours sur la clef à^ut à la première ligne : la clef de soir à la seconde ligne, ne sert que .pour les instruments. Ils ne font jam^ais usage dé la clef de sol à la première ligne jusitée parmi nous.
Venons à la différence qui se trouve entre la construction de leurs poèmes et celle des nôtres. Les poèmes français sontfaïts comme ils paraissent devoir l'être pour ce genre dramatique, anormal et singulier, qui n'a rien que d'extravagant , si on le considère selon les règles; mais où l^m est convenu de sacrifier la vraisemblance et le naturel à la réunion d'un grand nombre d'amusements divers^ et à la perpétuelle illusion, des sens. Pour cela nous avons fort bien choisi la fable, les enchantements, la magie, qui prêtent au merveilleux, aux niachines, à l'entremise des ^divinités, à la variété des fêtes, des danses et du spectacle ; où le ciel, la terre et les enfers peuvent paraître successivement; où la non- vraisemblance, étant dé l'essence même du sujet, ne peut plus être choquante.
Nous avons un autre genre moins grand et moini
âW L.— A M. 0£ MALETESTË.
Dobld, omis plus approchant du naturel ; ce sont nos pastorales et nos ballets, où chaque acte , formant en soi une action particulière et complète, se réunit ^us une même idée générale, à laquelle ils se rapportent tous. Nous entremêlons fréquemiinent au simple récit des duos , des trios ^ de grands chœurs, des danses variées ,, qui produisent la magniâcence et la diversité recherchées dans ce genre de spectacle. Ici, ce n^est rien de tout cel^ ; leurs opéras sont de purs sujets d^histoire. On dirait presque que les Italiens n'qnt regardé ce drame que comme une manière de rendre, au moyen du chant ^ Faction plus forte et plus intéressante qu'elle ne le serait par la simple récitation. Cette idée serait bonne si elle était juste ; mais elle n'a qu'une première apparence de vérité. fin effet, dans les mouvements violents de l'àme , le chant, qui est une espèce de vok outrée, devient comme naturel , et il est très-réel qu'un sentiment fort passionné remuera plus fortement l'auditeur, s'il est joint à la musique , que par la simple déclama* tion ; mais hors de ces grands mouvements, le chant devient ridicule dans la tragédie. Il semble d'abord qu'il faudrait chanter ou parler selon la situation , ainsi que les Anglais écrivent en yers les endroits forts de leurs tragédies, et le remplissage en prose ; mais on sent assez que cette bigarrure de chant et de déclamation ne serait pas supportable.
Les opéras italiens sont donc de vraies tragédies, tout à fait tragiques, dans le goût des GorneiUe& et de Crébilbin ; Atrée ne^ leur paraîtrait pas un sujet trop
ISPECTACLES Eï MUSIQUE. 367
fort. Les pièces sont en trois actes iort longs> le lieu de la scène changeant deux ou trois fois par acte, afin de pouvoir étaler un plus grand nombre de décorations. Toutes les scènes sont en récitatif, elles se terminent régulièrement par un grand air ; Taeteur s'en va parce qu^il a chanté son air ; un autre reste parée qu'il en doit chanter un; en un mot, je trouve qu'ils n'entendent point cette partie de la liaison des scènes. Il n'y a dans ces longs açtes^ ni trios, ni choeurs de voix, si ce n'est un mauvais petit chœur à la fia du dernier acte. Il n'y a pas de danses : ce sont toujours des scènes de récitatif éternelles, suivies d'un air. Cette construction monotone est sans contredit fort inférieure à la nôtre. J'avoue que nos fêtes sont souvent mal amenées, et sans vraisemblance pour le temps et le lieu où on les^place ; mais alors c'est h, iaute^du poôte, et non celle du poëme. Un autre défaut bien plus considérable de nos meilleures tragédies en musique, c'est que, dans le temps que l'action du sujet vous a le plus remué l'âme, elle se trouve divertie de son émotion, parce qile les yeux sont occupés d'une danse et. lès oreilles d'un chant, qui forment chacun un amusement d'une autre espèce et laissent refroidir le sentiment que l'actioii principale doit réchauffer tout de nouveau, quand elle revient sur la scène. L'opéra, pour vouloir réunir trop de plaisirs à la fois, en affaiblit la jouissance : aussi, avec beaucoup de moments agréables, a-t-il pour moi des moments d'ennui, ce que n'a pas la bonne tragédie française^ où l'intérêt produit son effet sans diver-
me L.~A M. DE MALETESTK.
sion, s'accroît par degrés, et retrouve, d'acte en acte, le cœur échauffé par l'acte précédent.
Les partisans de l'opéra diront que l'on n'y va pas pour le sujet, mais pour les accessoires de musique^ de spectacle et de danse; cela est vrai : c'est aussi ce qui meiait préférer la comédie et la tragédie, parce que les plaisirs de l'âme sont plus vifs (^e ceux dès yeux ou des- oreilles. Que si les Italiens ont cru éviter les inconvénients que je remarque dans nos opéras, pa«, le choix dia sujet des leurs,, et en les dénuant de cet appareil qui rompt l'action principale, ik se sont fort trompés. A là vérité, leurs poômes (j'entends ceux du Métastase] sont admirables et triès-intéressantg; mais lés air $ cousus au bout des scènes n'étant pas toujours assez liés au sujet, ces airs exquis, qui placent la musique italienne si fort au-dessus de la nôtre f font le même effet de diversion, en laissant refroidir l'intérêt, tandis qu'ils enchantent les oreilles . Ainsi, dès que ce défaut est un vice intrinsèque des poèmes en musique, j'aime encore mieux la variété des nôtres que l'uniforme constriiction de ceux-ci.
Les airs sont en vers lyriques, et tout le récit en vers libres non rimes, qui difl'èrent à peine de la prose; je vous ai dit que ces vers pourraient le plus souvent être retranchés de la pièce, sans en rompre le sens ; alors les pièces de Métastase réduites à la simple déclamation, sans aucun chant, deviendraient de fort belles tragédies. Mais ce poëte, plein d'esprit et de goût, sent fort bien qu'il est plus convenable de lier ses airs m sujet, et le fait autant qu'il le peut,
SPECTACLES Eï MUSIQUE. ^69
surtoat dans les endroits intéressants. S'il n'en use pas de même partout^ il faut avouer qu'il a raison dans son système d^o^éra; le" chant y est la partie capitale ; ainsi la musique y doit tenir le premier rang. «
Les Italîeùs veulent avoir des aits de toutes sortes d'espèces, qui rendent les diverises images que la musique est capable de représenter. Ils en ont à grand fracas , pleins dé musique et d*harmonie, pour les voii éclatante. ; d'autres d'un chant agréable et d'une tournure délicieuse, pour les voix fines et flexibles; d'autres enfip, passionnés, tendres, touchants, vrais dans l'expression du sentiment de la ^nature, profères à l'action théâtrale et à faire valoir le jeu de Facteur. Ceux de la première espèce sont des images d'une mer agitée, d'un vent impétueux, d'un torrent débordé, de la foudre en éclat, d'un lion poursuivi piàr les chasseurs, d'un cheval qui entend la trompette guerrière, de Fhorreur d'une nuit silencieuse, etc. Ces figures, si propres à la musique ne se trouvent pas naturellement dans la tragédie. Il faut donc les y faire Venir, par des comparaisons tirées du rapport qui peut se trouver entre ces images physiques et la situation d'esprit où le ppëte a niis son personiiagé. Je sais que de telles comparaisons sont fort déplacées dans la bouche d'un homme agité de passion, qui ne doit alors s'exprimer que d'une manière vive, mais naturelle ; c'est de quoi s'accommoderait mal la musique, qui joue ici le principal rôle. Cette sHnplicité ne lui fournirait peut-être que deux
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iQoifl et ne fouroirait pas une image ; et cette musique est si belle^ si étonnante, elle peint les objets aV^c tant d'art et de vérité, qu'on lui pardonne foï^t volonti^ra de plus grandes fautes encore, comme est ceUe de faiye rester sur la scène yn personnage pour l^ faife chanter un air fort long, au moment même où le péril le presse de s'enfuir. Ces sortes d'airs à grands effets son! presque toujours accompagnés par des instruments à vent, hautbois, trompettes et cors, qui font un excellent effet ) cent instrumeiits à éordes et à vent savent accompagner à la fois^ saps couvrir la voix. .
J'ai envie de vous traduire ici (tellement queUement) un air de cette espèce,^ pour mieux vous en donner ndée:-
Ainsi le passager dont la nef ehtâ'^ouverte Au milieu des rochers est le jouet des vents. Voit la terre et les eaux conjurées à sa perte Par leurs coups redoublés en.hâter leir instants. Partout à ses regards s'offre l^affi%u$e Parque. De quelque part qu'il jette rœil , 11 voit la mer ; il voit l'écueil; Il regard^ la vague j il regarde la barque. 11 voudrait se jeter; la frayeur le retient. .11 ne sait que résoudre en son inquiétude;
Jusqu'au moment où le flot vient Terminer et son sort et 4on incertitude.
Les airs de la seconde espèce sont des madrigaux^ de jolies chansons contenant quelques pensées ingénieuse^ et délicates, ou des comparaisons tirées d'eb-
jets agréables ) tels que les zéphyrs, les oiseaux Fonde qui murmure, la vie champêtre, etc.
Tel est celui«^i dans la bouche d'un amant timide/ qui veut obtenir la préférence par son resp<eot :
Un ruisseau dont Tonde plaintive
Gazouille entre Therbe et les fleurs
Jamais de la nymphe craintive
Ne peut exciter les frayeurs.
Dans le cristal de son eau pure
Elle se mire en &ûreté;
Ts^ndis que par un doux murmure
Il applaudit à sa beayté.
Le zéphyr qu'on entend à peine
Agiter Terme ou le palmier.
Jamais sur la liquide plaine
N'a fait pâlir le nautonnier.
Il va dans l'empire de Flore
A la rose faire sa cour;
Il défend l'amant de l'Aurore
Des traits brûlants du dieu du jour.
Ou cet autre :
Un amour vrai qui toujours dure.
C'est ce phénix tant rebattu ; Il en est un : chacun l'assure; Jamais personne ne Ta vu.
En qui prendrait-on confiance, Quand on ne trouve en nul amant Ni fidélité, ni constance.
Que tous jurent également?
Quant aux airs de la troisième classe, qui n^expri* mmt que la passion, Métastase a grand soin de les
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placer dans Tendroit le plus vif et le plus intéressant de sa pièce, et de les lier intimement au sujet. Alors le musicien ne cherche ni tournures, ni passages^ mak à r^idre avec simplicité le sentiment tel qu'il soity dans toute sa force. Ces airs ont bien moins de chant que les autres, pfiais bien plus de pathétique et de vérité, et croyez, je vous prie, qu'ils en ont autant que les scènes les plus théâtrales de Lulli ; ajoutez qu'ils ont beaucoup plus de musique. Ces endMts sont toujours les plus goûtés dans les opéras : les spectateurs s'y passionnent presque autant que l'acteur. Ainsi les Italiens sont bien éloignés de dédaigner l'expression, comme on se le figure en France, où mille gens croient que leur musique ne s'occupe jamais qu'à badiner sur des voyelles, et qu'elle a si peu de rapport aux paroles, qu'elle pourrait s'en passer; mais ces morceaux d'expression ne peuvent sortir du théâtre saris perdre les trois quarts de leur prix.
Je mets dans cette même classe les airs simples liés au sujet, dans lesquels Vinci et Pergolese son élève, ces deux compositeurs si naturels et si simples, ont parfaitement bien réussi. J'y mets aussi les airs exprimant la terreur à la vue de quelque objet effrayant; spectre, apparition, etc., et auxquels l'expression musicale prête une force surprenante. Il y en a un dans l'opéra de Siroës, qu'on joue à cette heure, qui me fit quasi dresser les cheveux à la tête, la première fois que je l'entendis» Cho^roës, au moment qu'il vient de faire mourh* son fils, découvre qu'il eat inno-
cent; il tombe dans une frénésie où il lui semble voir l'ombre de son fils qui le poursuit^ Au milieu de l'air, sur un demi-temps de la mesure, s'élève une trompette qui accompagne seule et représente le spectre poursuivant Ghosroës. On ne peut rien de plus lamentable ni de plus effrayant ; c'est la trompette^ du jugement dernier. '
Yoilà pour la partie - musicale des poëmes du Métastase ; la partie dramatique vaut bien qu'on en parle aussi. Jamais aucun poëte ne l'a égalé dans l'art de l'exposition du sujet. Cet article, qui met à la torture tous nos poètes du. second rang, et où les premiers maîtres ont échoué plus d'une fois, ne donne aucune peine à Métastase ; car il n'en fait jamais. Je ne sais comment diable il vient à bout de manier sa protase de telle manière que, presque sans aucun récit, le spectateur se trouve au fait de tout ce qu'il doit savoir pour l'intelligence de la pièce. Il débute ordinairement par une action d'éclat dès la première scène, et continue à. mener avec la même rapidité. son sujet jusqu'au dénoùment. Il s'entend à merveille à mettre en jeu les passions. Il est plein d'événements et de coups de théâtre surprenants ; il en est même surchargé, et ces coupa de théâtre singuliers sont souvent amenés aux dépens de la vraisemblance. Par là, ses bonnes pièces, telles qu'4c?n>w, ArtaxeVjXèSy TituSy Achille reconnu, etc., sont très-intéressantes , et les médiocres , telles qaHypsipyle y SémiramiSj etc., sont au moins curieuses. 11 compose avec une exfarème facilité; il
est fertile en inventions variées. L'action de ses pièces est ordinairement double ; mais il lie les deux actions tellement Tune à l'autre, qu^^lles ne peuvent cheminer qu'ensemble , ce qui produit cependant un manque d'unité dans l'intérêt. De plus, il est sujpt au défaut que l'on remarque dans les Horaces du grand Corneille : ainsi, dans Démophon (qui est le sujet $Inès de Castro) et dans V Olympiade, après avoir tiré son héros du péril, il le replonge une seconde fois dans un nouveau péril imprévu, et d'une autre espèce. Alors c'est en quelque sorte une seconde action qui commence. Il a beaucoup de ces caractères vertueux au-dessus de l'humanité, qu'on se plaît à voir au théâtre ; il en a d'autres singuliers, qui nous paraîtraient bisarres, outrés, trop faibles ou trop forts : ses nœuds sont petits^ roulant sur des méprises et tenant presque du comique. Je suis toujours étonné, quand je vois cette nation-ci n'être pas choquée d'un défaut de noblesse, au milieu des plus grands sujets : l'intrigue roule presque toujours sur une conjuration ou sur une trahison. On dirait que leurs tragédies sont tragiques par les actions, et comiques par la manière de les traiter. Les Italiens admettent volontiers dans leurs tragédies une espèce de Zanni, ou de bouffon tragique, qui conduit l'intrigue par une perfidie, et fait donner les bonnes gens dans le panneau. Les spectateurs ne craignent point de rire, au milieu d'une scène intéressante ; tout aussitôt après, ils reprennent leur douleur, comme si de rien n'était. Le
SPECTALES ET MUSIQUE. 376
Métastase est grand plagiaire ; il pille de toutes mains, les Gorneilles> Racine^ Qiiinault, Crébillon et tout ce qu'il peut attraper; pensées, sujets, situations; tout lui est bon. Mais il rend très-bien ôe qu'il s'est approprié, si ce n'est qu'il epîtasse trop de choses les unes sur les autres, comme lorsqu'il lui faut deux; ou trois tragédies^ pour faire son dernier acte de V Olympiade. Cette pièce n'est pas^ du nombre de ses meillei^*es, quoique le second acte sc4t tout à fait beau et intéressant. Elle est construite un peu dififéremment des^autres: il y a des chœurs dans chaque acte, et dans le premier une très-longue expojsition du sujet, qui est fort implexe. Le sujet est tiré de l'histoire de Léon et de Roger dans l'Arioste. D ne tient qu'à nous d'avoir notre revanche, en puisant à noire tour dans le Métastase; nos auteurs actuels trouveraient assurément chez lui de quoi s'enrichir. Il dialogue comme un ange (j'en excepte les a partes trop fréquents) et avec im air de vérité que je ne trouve pas toujours chez nous mous avons de trop longues tirades. Chez lui les scènes sont de vraies conversations ; son style est coulant, vif, sentencieux, plein de pensées ingénieuses, parfois un peu trop recherchées ; encore faut-il lui rendre justice là-dessus, il a moins que personne ce défaut ordinaire à son pays ; il entend à merveille l'appareil du spectacle, sachant introduire, d'une façon naturelle, ràttiràil des fêtes, des combats, des triomphes et de tout ce qui en peut augmenter la magnificenoe. J'aime l'art avec lequel il a su, dans Àehille
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reconnu, lier une décoration avec le nœud de Taotion. Ulysse, rencontrant dans la galerie de Lycomède une jeune femme qu'il soupçonne d^ailleurs être Achille déguisé, se met à examiner les statues représentant les travaux d'Hercule, dont la galerie est ornée. Il comble d'éloges le héros jusqu^^u moment où, le voyant déguisé «n femme près d'Omphale, il fait éclater son indignation contre une telle dégradation. Par là, il excite un si grand trouble sur le visage d'' Achille, qu'il n'a plus lieu de douter que sa Qpnjecture ne soit véritable.
C'est une règle en Italie, de ne jamais ensanglan*ter la scène, ni la^ catastrophe, par le meurtre de quelqu'uu des principaux, personnages^ lors même que là pièce contient les actions du nK>nde les plus atroces ; tellement qu'on peuts^assurçr d'avance que les plus grands forfaits demeureront impunie au dénoùment. Les gjens que l'on tue Sont tout à fait subalternes, ou ne paraissent pas^ Cet usage^est si bien établi que, dans le Caton dUtique, dont le sujet est si connu. Métastase, ayant youlu s'îen écarter, en ramenant sur la scène Caton blessé à mort, fut obligé de faire un: changement en cet endroit de sa pièce; J'ai cependant vu, dans Hypsipyle^ tin Léarque se précipiter dans la mer^, mais c'^st une manière douce de se tuer sans coup férir. On doit nous donner, pour la fin. du carnaval, le C.aion d Utique, bel opéra de Leoj au théâtre d' Aliberti,
Métastase, à ce que j'ai ouï dire, est un enfant de naissance inconnue, qu'un gentilhomme romain, le
SPECTACLES Eï MUSIQUE, 377
fameux jurisconsulte Gravina, fit élever chez lui par charité et institua pour son héritier. Métastase montra de bonne, heure un heureux génie, et fut reçu jeune de Tacadémie des Arcades. Il est premier poète de l'empereur et fait sa résidence à Vienne, où il est fort chéri; c'est pour cette cour qu'il a composé ses opéras. 11 a fait aussi quelques jolis ballets ou divertissements en un acte, et des oratorios en musique, sur des sujets tirés de l'Ecriture sainte.
Le récitatif italien déplaît souverainement à ceux qui n'y sont pas habitués. On dit qu'on le goûte quand on y est accoutumé : il est vrai que je commence à m'y faire ; mais les gens du pays n'y sont peut-être pas encore faits ; car dès qu'ils savent la pièce, ils ne l'écouient plus, si ce n'est^ dans les scènes intéressantes. J'açlmirais, au commencement, comment il peut être à la fois si baroque et si monotone. Je demandai uq jour à un Anglais , qui devait être sans prévention sur cet article , s'il était possible que le récitatif de no& opéras fût aussi plat et aussi ridicule que celui-ci. ce Tout autant, me répondit-il ; je vous assure que tous deux sont fastidieux et insupportables au dernier point. » Cependant nous aimons le nôtre , et nous savons, à n'en pouvoir douter , qu'il est bon, du moins pour nous. Les Italiens en disent autant du leur ; je sens même déjà que certains endroits bien travaillés commencent % me plaire ; il est plus simple et encore moins chantant que le nôtre; ce n'est presque qu'une simple , récitation scandée dans le goût de celles de ces ac-
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teurs tragiques qui chantent en déclamant. J'imagine que c^est à peu près de la sorte que Ton jouait la tragédie en France, avant que Baron et là Lecouvreur eussent donné le vrai ton. La basse continue d'accompagnement est tout à fait simple , ne faisant que fournir un son, dans les repos des phrases , pour soutenir le ton ; le clavecin plaque ses accords d^uue manière rude y et n^arpége jamais. Ce n'est pas qu^il n'y ait quelques récitatifs avec accompagnement obligé de violon, ce sont même les plus beaux ; mais ils 4Sont rares. Quand ils sont parfaitement traités , comme quelques-uns de Jomelli que j'ai entendus , il faut avouer que, par la force de la déclamatipn et la variété harmonieuse et sublime de l'accompagnement^ c'est ce que l'on peut voir et se figurer de plus dramatique, bien au-dessus du meilleur récitatif français et des plus beaux airs italiens. L'exécution de ces récitatifs accompagnés est tout è fait difficile , surtout pour les parties instrumentales , à cause de la bizarrerie des mouvements, qui ne sont conduits par aucune mesure battue.
On bat la mesure à l'église dans la musique latine, mais jamais à l'Opéra, quelque nombreux que soit l'orchestre, quelque chargé de parties que soit l'air que Ton exécute ; ces gens-ci ont tout autrement que nous de justesse et de précision ; aussi disent-ils encore plus de mal de notre exécution que de notre musique, oc Je n'ai, me disait Zuccareni, jamais entendu à l'Opéra français qu'un bon morceau, savoir : le chœur de Jephté^ encore était-il misérablement
estropié. Ils n'ont pas tort pour Topera , mais à la chapelle^ du roi et au concert spirituel on exécute assez bien, quoique ce ne soit pas avec autant de précision qu'ici. Ij' orchestre italien, soit par le nombre, soit par la variété des instruments , est en état de produire ce grand fracas que demandent certains morceaux. Dans un concert spirituel qui fut exécuté la veilla de Noël, dans la salle papale de Monte Gavallo, je jugeai qu'il y avait à peu près deux cents instrumeiitsi; je m'attendai$ à un bruit prodigieux. Dans l'exécution, l'effet ne me parut pas plus fort que s'il n'y en eût eu que cinquante ; d'où je conjecture qu'un certain nombre de violons est suffisant pour donner à l'air tout l'ébranlement qu'il est capable d'cA recevoir, et que mille de plus ne l'augmenteraient pas. Comme tout l'orchestre accompagne , il faut .qu'il ait grand soin de s'observer , sans quoi il couvrirait la voix» Tandis que les parties de ripieno font les accords harmoniques, le premier violon joue presque partout le même chant que la voix ; cet unisson la soutient et l'accompagne fort bien. Je ne sais pourquoi nous n'en usons pas souvent de même. Ils ont une méthode d'accompagner que nous n'entendons pas , qu'il nous serait facile d'introduire dans notre exécution, et qui relève infiniment le prix de leur musique ; c'est l'art de l'augmentation ou de la diminution du son, que je pourrais appeler l'art des nuances et du clair-obsour. Ceci se pratique, soit insensiblement par deg rés , soit tout à coupv. Outre le fort et le dpux , le très-fort et le très-doux , ils prati-
quent encore un mezzo piano eX\m mezzo forte plus ou moins appuyé. Ce sont des reflets , des demiteintes qui mettent un agrémeiit incroyfiJ)le dan$ le coloris du son. (Peste! la jolie expression; le père Castel * ne dirait pas mieux.) Quelquefois l'orchelstre accompagnant piano y tous les instruments se niettent à forcer à la fois pendant une note ou deux, et à cou«vrir entièrement la voix , puis ils retombent subjitenîent dans la sourdine : c^est un effet excellent.
Une autre variété naît de la manière dont ils emploient les modulations. Ils ne composent guère dans le mode mineur ; presque tous leurs airs sont écrits dans le mode majeur; mais ils y entremièlent, sans qu'on s'y attende, des phraseé mineures qui Surprennent et saisissent l'oreille jusqu'au point d'aflfecter le cœur. Ils ont de très-beaux tons dont nous ne faisons guère d'usage ; tm entre autres en mi majeur à trois bémols, qu'ils appellent 5e-/rt-/iz, d'une beauté et d'une noblesse singulière.
Ils s'entendent aussi à varier le son par la variété de celui des instruments qu'ils' emploient, violons, cors, trompettes, hautbois, flûtes, harpes, violes d'amour, archiluths, mandolines, etc* Nous n'avons pas assez de diversité dans nos instruments ; c'est ce qui contribue encore à la monotonie que l'on reproche à notre, musique. Leurs ritournelles sont ravis-
i-Castel (LouisBertrand), jésuite, géomètre et physicien, né k Montpellier en \ 668 , mort en 4757 ; il travailla pendant près de trente ans 'au Journal de Trévoux^ et imprima plusieurs ou virages.
santés y et le chœur qui les suit est si joliment tourné, si flatteur ou si surprenant , qu'auprès de ceci nos airs français ne sont que du plain-ehant; c'est folie que de vouloir les mettre. en parallèle. Je ne 4ii*^ qu'un mot, là-dessus pour combattre votre opinion ^ savoir^ que Fessence de la musique étant d'être chautée, celle qui a le plus de chant doit avoir la préfétffli0^ Les morceaux les plus unis 4e la leur sont au niveau des plus chantants de la nôtre ; si la nôtre est uiiiforme, la leur parait se répéter aussi, surtout aux Oreilles étrangères, celles-ci n'étant pas faites à leurs ports de voix, à leur xpanière de couler les notes , à leurs chutes très-différentes ûes nôtres ; elles en sont d'abord surprises, puis en remarquent plus aisément les retours.
ho défaut de leur musique , dont ils cOAviennent etucrakèmes, est de n'être propre qu'aux spectacles et qu'aux eoneerts^ ne pouvant se. passer d'accompa*^ gnement« Une chanteuse à. qui vo^is demanderez un air dans une chainbre ne chantera pas sans se mettre au clavecin pour , s'accompagner , jouant la basse de la main gauche, et le sujet, npn les accords de la droite; toutes en savent assez pour;cela. Aussi, malgré le p^u de cas qu'ils font de nos chants, louent-ils beaucoup nos vàl^Jevilles gais, nos jduos et chansonnettes de table j c'est tçut ce qu'ils, aiment de notre musique.
PrâfM]^ue tous leurs airs sont à voix seule ; à peine a-*t-on deux ou trois duos dans tout un opéra, et quftH Jamais djç ifio.\Les^. duos sont consacrés au
.•Wi L.-A M. DE MALKTESTE.
genre tendre et touchant, aux situations les plus pathétiques de la pièce ; ils sont d'une beautiâ merveilleuse, et produisent un extrême attendrissement. C'est là surtout que les voix , ainsi que les violons , emploient ce clair-obscur, ce renflement insensible du son, qui augmente de force de note en note, jusqu'au plus haut degré , puis revient à. une nuance extrêmement douce et attendrissante. On admire ici les cadences ou points d'orgue, qui se font à la finale de chaque air dans les Èolos. Pour moi , ils ne me plaisent point du tout, outre qu'ils sont trop fréquents, ils disent toujours la même chose. J'ai envie de rire (|ùand je vois un^ros châtré se renÔer comme un ballon, pour faire du haut en bas de sa voix pendant un demi-quart d'heure, sans reprendre haleine, vingt roulements les uns sûr les autres. Je n'aime pas non plus l'usage éternel d'avoir, ainsi quB dans nos cantates, chaque air divisé en^deux parties, dont la première se reprend après la seconde. Ceci même est choquant , par la manière dont lès paroles soût construites; car ce sont deux quatrains où le pins fort de la pensée, se trouvant dans le second , est affaibli par la répétition du premier .
Si Von danse quelquefois sur Ife thé|itw& de l'Ppéra, ce n'est pas que les ballets fassent-partie de la pièce; ils ne sont ni amenés par des fêtes, ni liés au sujet. Chaque opéra étant de trois actes, chacun de près d'une heure 4e durée, on eii use la longué\ir par deux entr actes en danses ou en intermèdes. Ces danses; sont des espèces de pantomimes très-ricHett-
lement placées dans les intervalles d'une tragédie. Les danseurs, hommes et femmes, sont vifs, légers, s'élevant plus haut que la Camargo et autant que Maltèr€ l'oiseau; ils ont du jarret, de plus une certaine gentillesse plaisante, et ne manquent pas de précision ; mais ils n'ont ni bras , ni grâces , ni noblesse. En un mot, la danse des Italiens est fort audessous de la nôtre; ils le reconnaissent eux-mêmes. Lo:rsqu'ils veulent danser au bal , n'ayez peur qu'ils prennent de leurs airs; ils font jouer des menuets français et allemands. La musique italienne n'est pas aussi dansante qu'elle est chantante ; leurs symphonies si belles, si harmonieuses ne sont pas du genre qu'il faut pour y adapter des pas. Ils ne savent même pas trop bien composer dans cette vue , n'ayant que peu de bons airs propres aux ballets de théâtre. J'ai ouï dire mille fois en France que la musique instrumentale d'Italie valait mieux que la nôtre, mais que nous l'emportions pour la vocale. Il me semble que c'est tout le contraire, et que ces gens-ci en jugent ainsi que moi. Premièrement pour la musique vocale , point de comparaison ; car je n'en souffrirai jamais. Pour Imstrumentale, ils ont des concertos, soit à grands chœurs , soit mêlés de chœurs et de récits à violon seul , fort au-dessus de tout ce que nous pourrions faire dans ce genre : ils couchent mieux leurs parties ; l'harmonie leur estplus familière. Ils observent de ne faire travailler qu'une partie à la fois , et de tenir les autres couchées fort simplement, pour que le chant du sujet sorte et se
distingue d'une manière nette, pour que les accords soient justes et précis, les uns contre les autres, sans se brouiller, comme il arrive lorsque le dessus et la basse travaillent trop à la fois ; ils entendent tout ceci mieux que nous. D'un autre côté, nos opéras sont pleins d'une infinité d'airs à danser, de mouvements et d'espèces variées, d'un chant naturel, agréable, facile à retenir, ei qui, au sortir du théâtre, courent de bouche en bouche. C'est là notre vraie symphonie française, moins grande, moins harmonieuse que la leur, mais d'un chant plus vif et plus gai.
Quant à la sonate à violon seul, tranchons le mot, ils n'en ont pas d'égales à celles de Leclair ; au reste, soit qu'ils ne se tiennent pas forts de leurs richesses eu ce genre , ou que la symphonie ne leur plaise qu^autant qu'elle est à grands chœurs, ils exécutent peu de sonates. Je menai dernièrement un assez bon violon français, au concert chez le cardinal Bichi , et je lui fis jouer la sixième sonate en ut niineur du troisième livre de Leclair, pour voir si ces gens-ci auraient le front de ne point trouver cela beau ; fis ne furent pas si mal avisés ; mais ils firent peu de cas de l'exécutant , qui n^ jouait cependant pas mal. Je ne sais, mais je troi^ve que le jeu français paroil mat et insipide auprès du leur; ce n'est pas que nous n'ayons la main aussi bonne qu'eux sur le manche du violon^ c'est la main de l'archet qui nous manque ; ils ont mille tournures délicates , mill«' faillies, en u,n> mot , une articulation que nous ne savons pas attraper. Pascalini de Rome est exquis dans cette
partie brillante ; il joua l'autre jour à Sainte-Cécile, comme un dieu. C'est le Guignon * de l'Italie, comme Tartini de Padoue en est le Leclair. Pour la grande exécution et pour être clef de meute ô. la t^te d'un orchestre, je crois que la fille de Venise ne le cède à personne.
Si vous êtes choqué de voir remplir les entr'actes d'une grave tragédie par des ballets pai^tomimes, vous le serez bien davantage de la voir coupée par des intermèdes. On appelle intermezzi de petites farces en deux actes^ dans le bas comique, à peu près du ton de celles que l'on joue sur des tréteaux à la place Royale. ^
Jugez si de telles pièces riment à rien dans les entr'actes d'une tragédie ; mais, dç grâce, pardonnez-leur, c'est un délice, pourvu que la musique en soit parfaitenient bonne et parfaitement bien exécutée ; le miédiocre en ce genre n'est plus que bas et trivial. Ces petites farces n'ont que deux ou trois personnages bouffons ; la musique en est simple, gaie, naturelle, d'une expression comique, vive et risible au dernier point. Je voudrais pour quelque chose de bon vous pouvoir faire entendre un mari contrefaisant sa femme, qui perd tout son argent au pharaon; les regrets d'un pauvre diable qu'on va pendre, ou quelque duo d'une querelle bizarre, ou d'un raccommodement entre un galant et sa maltresse ; il n'y a
i Guignon (Jean-Pierre),, habile viobni^te^né ftr Tarin en 4702^ mort à Versailles en 4774 ; devint le rival du fameux Leclair et acquit une grande fortune. R. G.
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rien au tiioncle clé plus plaisant. Ajoutez â cela Va\t de vérité dont ceci est traité de la part dû musicien et rendu de celle de l'acteur, et la précision singulière de rexécution. Ces bouffons pleurent, rient à gorge déployée, se démènent, font toutes sortes de pantomimes, sans jamais s'écarter de la mesure d'un demi-quart de seconde. J'avoue que ces sortes de pièces, quand elles sont telles que le Maître de tniisigue de Scarlatti, là Serva Padronaj Livieta e Traçai lô de moii charmant Pergolese, me font plus de plaisir que toutes les autres. Les précieuses de ce pays-ci, qui n'estiment que leurs pièces sérieuses, me raillent de mon affolement pour ces farces. Mais je persisté dans mon opinion, que moins lé genre est grave, inieux la musique italienne y réussit. En effet, on sent qu'elle réspire la gaieté, et qu'elle y est dans son élément. J'aime aussi leurs comédies " mêlées de sérieux et de rôles comiques. On nous en donna une très-jolie de Rinaldo di Capuà, au théâtre délia Valle, et j'en vis une charmante à Naples, de Leonardo Léo. Je ne pense pas que nous puissions réussir à faire de la musique risible, quoique nous ayons d'excellentes comédies d'un gente un peu plus élevé, témoin les Fêtes vénitiennes^ dont le ton est vraiment celui de la comédie ; et plût â Dieu qu'on nous en donnât souvent de pareilles !
Les meilleures écoles de musique, ou, pour me servir de leurs termes, les séminaires de maîtres de chapelle sMt à Naples. C'est de là que,s<mt soHHi Scarlatti, Porpora, Domenico Sarri, Porta, Leô,
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Vinci, Pergolese, Gaëtan J^atilla, Ilinaldo d\ Cs^pqa, et plusieurs autres célèbres çômppsit(Bi]irs. Pq^r leg voix, la bonne école est à Bologne ; la (iOmbardîe excelle dans la musique ipstriinjeiitale. Il ipe para|ji que la musique italienne était à son plus haijt; période, il y a six ou sept ans j le gpût change fp^ quemment ici. Latilla est aujourd'hui à la mode 4 Rome, L'opéra de SiroëSy qu'on nou§ doping a^ théâtre d'Aliberti, est de sa composiliop; mais ni lui, ni Terradellas et autres, ne sont de la force d« ceux qui travaillaient le plus il y a peu d'années ; et ceux-ci avaient surpassé leurs prédécesseurs, tels que Buononçini, Porta, l'alné Scarlatti, Sarri, com-? positeur savant et triste, Porpora, naturel, mais peu inventif. Vinci, Hâsse, communément nonamé \^ Saxon, et Léo, sont ceyx dont les pièces ont le plu^ de réputation. Vinci est le LuUi de l'Italie, vra|, simple, naturel, expressif et le plus beau chant du monde, sans être recherché ; il a beaucoup travaillé quoique mort jeune. On dit qu'il éts^it insolent, et qu'après avoir été plus d'une fois châtié pour pqe galanterie qu'il ipenait trop publiquement avec une dame, il finit par être empoisonné. Artaxerce '^dk'&SQ pour son plus bel ouvrage ; c'est en même temp^ l'une des meilleures pièces du Métastase, qui l'a prise tant du Stilicon de Thomas Corneille, que 4îi Xerxès de Crébillon. C'est le plus fameux opéra italien. Je ne l'ai pas vu jouer, mais je le connais pour l'avoir oui presque tout entier ep concepts, et j'ep g,i 4t$ chfu^é. Tout exçelleiit ^H^^st cet puv(*^ge 49
Vinci, ]a scène du désespoir d'Artaban, ajoutée par le poëte et mise en musique par le Sassone, surpasse peut-être encore toutes les autres. Le TécOdiiiEccpmz al fine in libertà del mio dolot\ est admirable, ainsi que l'air qui suit : Pallido il sole. Ce morceau ne 'se trouve pas facilement ; c'est le prioee Edouard qui a eu la bonté de me le donner ; je le regarde comme ce que j'ai de plus beau parmi sept ou huit cents airs que j'ai fait copier de diverses pièces. Le Saxon est très-savant ; ses opéras sont travaillés d'un grand goût d'expression et d'harmonie. Leô a un génie peu commun ; il rend bien les images ; son harmonie est très-pure ; ses chants sont d'une tournure, agréable et délicate, pleins d'une invention recherchée. Ils ne sont pas trop faciles à déchiffrer, qqoiqu'en général la musique italienne ,soit plus aisée à lire et à chanter que la nôtre, outre qu'elle n'exige pas tant de voix. J'en avais déjà vu l'expérience avec surprise, sur de jeunes demoiselles de Genève, à qui on les enseignait toutes les deux à la fois, et qui avaient plutôt appris trois airs italiens qu'un air français.
Pergolese, Bernasconi, Scarlatti, Jomelli, sont presque égaux aux trois dont je viens de vous parler. Parmi tous ces musiciens, mon auteur d'affection est Pergolese. Ah ! le joli génie, simple et naturel. On ne peut pas écrire avec plus de facilité, de grâce et de goût. Consolez-moi dans mon affliction ; j'en ai grand besoin ; mon pauvre favori vient de mourir de la poitrine, à l'âge de trente-trois ans, jouissant déjà d'une réputation qui aurait bientôt
égalé celle de Vinci, son maître. Il est mort au milieu des applaudissements que lui attirait son excellent opéra de Y Olympiade ^ qui m'a tant fait de plaisir. Ses petits intermèdes sont charmants, si gais, si réjouissants. On regarde sa cantate diOrphée comme la meilleure des cantates italiennes ; son Stabat MateVy comme le chef-d'œuvre de la musique latine. Il n'y a guère de pièce plus vantée que celleci pour la profonde science des accords. On dit aussi des merveilles d'un De profundis de sa composition qui est entre les mains du duc de Monteleone ; on m'avait promis de me le faire avoir, mais il est encore à venir. Jomelli nous a donné en dernier lieu l'opéra de Ricimer au théâtre d' Argéntina, et quelques autres pièces. Ce jeune homme pronïet d'aller loin et d'égaler bientôt tout ce qu'il y a jamais eu de grands maîtres. Il n'a pas moins de force que de goût et de déhcatesse ; il possède à fond l'harmonie, qu'il déploie avec une richesse surprenante. Je ne dois publier, dans le catalogue des compositeurs que je connais, ni Jacômelli, ni Lampugnani qui a fait des airs si touchants, ni un Français, nommé Antoine Gay, qui n'a pas mal réussi eii ce pays-ci . J'en passe quantité d'autres sous silence. Haendel a une grande réputation en Angleterre ; ses ouvrages ne sont pas répandus en Italie, et, sur ce que j'ai vu de sa musique vocale, je le croirais inférieur à tous ceux que je vous ai nommés. La magnificence de la décoration dans les opéras
italiens est telle, surtout comparée à la mesquinerie