II. 2î
390 L.-A M. D£ IIALËTESTE.
ordinaire de la nàtr^, que je ne pqis vous ep doBBw qu'une jbible îdé^ ; il faut Favoir vue. Uart de la peinture est aujourd'hui perdu eu Italie; il n'y reste d'habiles gens que dans la partie de perspective et de décoration. L'immense grandeur des théâtres leur donne lieu d'éialer leur savoir-faire dans un e^paee convenable que nous n'avons pas dans nos chétives salles de Paris ; vous ne sauriez croire avec combien de vérité, dans le tout et dans le détail, ils rendent le lieu représenté; c'est e^ effet une galerie, un^ forêt, un champ, une grange, un cabinet, une prison voûtée, etc. Au lieu de placer uniformément comme nous }es pièces de la décoration sur le^ deux files de coulisses, ils les répandent tout au travers du théâtre; si ce sont des colopnades; ou des galeries, ils les dis-* posent obiliqueaqent sur plusieurs lignes diagonales, ce qui augmente l'effet de perspective ; si le lieu doit avoir peu d'espace, ils y restreignent le théâtre et le ferment si bien de toutes part$> qu'on dirait être dans une caverne^ dans une tente ou sous une voûte. Il y a deux ou trois cbangeinents par acte ; ils s'exécutent sans beaucoup d'adresse, avec moins d'ensemble et de promptitude que chez nous. Mais aussi, quand ils sont faits, la vérité eii est telle que toute mon atieur tion se porte à reconnaître, lorsque l'on doit changer la scène, où se trouve la jonction de ces pièces que je viens de voir poser l'une après l'autre.
Au lieu des chœurs de voix et de danseurs qui peuplent et parent notre spectacle, ils remplissant le leur d'vm grand appav^il de marches, de sacrifice^j^
SPECTAGLBS £1 MU§;1QU£. ^X
cle séréçaoQiçs 4^ tqute espèce, qtfij§ r^nd'eilt avec un détail vrai, curieux et amusant, f^es spectacles innetS;^ que Servandoni cpnimence à donner avi? Tuir lefies, sont à peu près du inéme gpnï?e. Fpur des machines proprement dites, jjç ne leur en ai pas yi| ; Içursi ppëmes n'ayant ni merverlleux, ni divinités, ni ipagie, fl'çin §opt pas susceptibles. Le^ fï^arphesi ^ont QQn^^br^u^es, quelquefois de cent et de opnt cinquante personnes. Au premier coup d'œil, le spectacle de ces phaçs de tripniphe, de pette foule, 4ft tout cet attirail, a de la pompe et de la piagnifiçence; nxais il ne i^onipt pas cette éternelle uniformité de scènes terminées par nn air, aussi hien que \^ pour^^ait faire u^ie variété de choeurs et de danses intercalées. De plus, ces gens de la suite des principaux capteurs ne sopt ni inis ni vêtus coinme nos groupes dp choristes, comme nos troupes galantes de danseuses. Ce sont des gueux mal chaussés, revêtus d'unp longue soubreveste peintp en oripeau et d'un bonnet tel quel . Le peuple aime surtout les combat^, les mêlées ; il faut, pour plaire au parterre, qu'il y ^t dans chaque opéra une semblable pompe : Quando succède quaiche ifuffa sjkaventosa qui si fa gran fracassa, et le parterre est content. Ces combats sont assez bien exécutés ; ils m'amusent aussi. Jj'ai vu 4es capitaines arriver à la tète de leur troupe montés^ sur de trèsbeaux chevaux effectifs ; mais ces che vaip pc^raissaient n'avoir qu'un goût médiocre pour la musique, et ne se i^ ^)m^ ^ tçotteç çijr les planches d'^n
302 I..— A M. DE MALETESÏE.
Pour résumer en un mot la longueur inouïe de cette dissertation où m'a jeté votre lettre^ bien au delà de mon attente et de la vôtre^ la musique italienne est certainement au-dessus de la nôtre; mais notre opéra vaut le leur, tout mis en balance, si ce n'est qu'il leur serait plus aisé de donner à leur opéra la forme du nôtre, qu'à nous de donner au chant français la tournure brillante et les agréments flatteurs du chant italien. ^
J'ajouterai deux mots sur la musique d'église : nous en entendons souvent, car toutes les fois qu'il y a Fonction dans une église, il y a musique, et il y a tant d'églises ici qui ont chacune tant de fêtes ! On y exécute non-seulement des motets, mais aussi des concertos, et quelquefois à deux chœurs, qui se correspondent dans deux tribunes, d'une aile de l'église à l'autre.
Il y eut une musique superbe de cette espèce aux * Jésuites le premier jour de l'an, inférieure encore cependant à celle de Sainte-Cécile, où un Espagnol dobna un motet de sa composition, le plus beau que j'aie ouï en Italie. Les chœurs de leurs motets sont admirables; mais les récits manquent de la noblesse et de la gravité convenables aux sujets. J'y louerai la science et rharmonîe,.non pas le goût. Nos motets de Lalande sont plus beaux et mieux faits que tous ceux-ci . La musique latine n'a pas la même vogue que la musique en langue vulgaire : on n'en exécute guère hors de l'église. J'aurais peine à vous dire quels sont les plus célèbres compositeurs en ce genre. Pour le vieux
Garissimi' dont vous me faites mention, pour Dieu ! gardez-vous d'en parler ici, sous peine d'être regardé comme un chapeau pointu; il y a longtemps que ceux qui lui ont succédé sont passés de mode. On vantait beaucoup à Venise les psaumes en langue vulgaire d'un nommé Benedétto Marcello; ils sont à trois et à' quatre voix, à ba^se continue, sans symphonie. Ce que j'en ai oui m'a paru savant, mais triste «t dénué de chant.
Voilà^ mon cher Maleteste , tout le compte que je puis vous rendre de la musique italienne. Mille embrassements à tous nos amis ; faites part de ma lettre au petit Potot ^ , qui est un dilettante, quasi même un virtuose.
Mort de Clément XII.— Obsèques.-— Conclave.
Si vous avez une bénédiction à demander au saintpère in articido mortis (je parle de la sienne et non de la vôtre, mon cher abbé), vous n'avez pas un moment à perdre. Depuis l'accident qu'il eut au mois d'octobre, il n'a pas été en état de sortir un moment de son lit. A présent il tire tout à fait à sa fin , c'est une affaire de quelques jours de plus ou de moins ;
* Compositeur célèbre, né à Venise en 1600 ; réformateur de la musique moderne en Italie. R. C.
^ M. de Montot.
39i U.~A AI. L'ABBIS COKTUlS DK ftUjNCEY.
on croyait qu'il ne passerait p^ rautrfi semaine. Le cfirâinal-vicaire avait fait cesser les speptacles, pi exposer je Saint-Sacrement dans tput^s les églises , si bien que les pauvres étrangers^ ne sachant plus où donner de la tète pour leur soirée par défaut d'opéré, se trouvaient tout à f^it désorientés. Au bout de quelques jours, les choses n'avançant ni ne reculant, les ouvriers qui ont travaillé pour les entrepreneurs des théâtres se sont mis à crier ; car la plupart ne ' reçoivent en payement de leur travail que la rétribution journalière de certaines loges de hauts étages dont l'entrepreneur leur abandonne le produit. Le gouverneur de {lome a voulu fg^ire rouvrir les théâtres. Il est allé faire ses représentations au cardinal-vicaire , qui a répondu que cela ne se pouvait tant que le Saint-Sacrement serait exposé. A quoi le gouverneur a répliqué , qu'il était plus à propos de le renfermer que de laisser mourir de faim les ouvriers. }1 fallut longtemps batailler avec pe bon cardinal Guadagni pour lui faire entendre raison :
Et ce n^ést pas sans peine Qu'enfin le diable a repris le dessus.
Les spectacles ont recommencé ; mais voilà qu'on parle déjà de les interrompre de nouveau. Tout ce tracas m'impatiente au dernier point; en vérité, le saint-Père devrait bien prendre son parti d'une manière ou d'une autre. Croit-il que j'aie le temps d'attendre , et que je veuille demeurer ici trois fois 41$ ans ? J'envoie tous les matins savoir desi npuy^U«$ à
MORT DE CLÊMÈNt XIÎ, ETC. 305
MoiJtë Cavfitllo, fet je m'jr pfèÈcls d'àvèihcë à tenir cette lettre toute prête poui? Ydtts doiïiiêp incontiiietlf avis de la conclusion. En attendant ^ poiîr volts aîdei* à dresser Votre plan sur le ptocliain conclaVe , je vàià joindre ici line fèuiilè de quelques petites ïïotes que j'ai faites sur èfe que j'ai vu et çniendu dire çà et là dti caractère de plusieurs cat*dinattx. Le bruit public se tait encore sur le successeur ; cependant le graiïd âge du pape et sa lofigiie maladie ont donné le temps nécessaire pour faire des brigues. Les deux factions dominantes seront celle du Camerlingue et an cardinal neveu. Il y a apparence que les( factionâ de France et d'Ëspâgne , très-puissantes par ellesînênaes, se joignant â celle de ce dernier^ qui à un si graîid nombre de créatures de son on<île, lai doivent assttrer la victoire ; mais il a ûSaîte à uii maître no^me.
GtJADAGNi, carme,' grand-vicaire, bigèty papelard. Sans esprit, sans goût, pailvre moine 5 c'est le cardinal blanc. Les moines potteht l'habit de cardinal dans la forme ordinaire y mcLiâ de 4a couleur de leur ordre,* au lieu de le porter rouge.
AouAViVA d'Aragon / archevêque dé M otitréal y protecteur d'Espagne et de Naples, le plus grclid éeigfleilr de Rome et le plus magnifique ; figure ndble et tm peu épftifsse^ l'esprit comme là figure, paissant par ëa factîciii , considéré ^ accrédité , passe poui^ homme de bien et grand débTideur de filles.
AcconABiBdKi, ufi cardinalonè, beautoup d'impôrtatice et peu de fond»
dm LI.— A M. L'ABBÉ CORTOIS DE QUINCEY.
Como^ Milanais y gouvemeor de Rome ; ce qui Ta fait cardinal : honnête homme.
Ottoboni, doyen, neveu d'Alexandre VIII, Vénitien, protecteur de France, fait cardinal à dix-sept ou dix-huit ans ; sans mœurs, sans crédit, débauché, ruiné, amateur des arts, grand musicien.
CoRsiNi, clerc tonsuré, Florentin, neveu du pape actuel , peu d'esprit , moins de tête , nulle capacité « courtisé pour sa place et par le grand nombre de créatures qu'a son oncle dans le Collège. On verra au conclave ce qu'il sait faire. Le gouvernement est entre ses faibles mains : il a mis les finances surtout en pitoyable état. Le peuple crie hautement de la rareté et du mauvais titre de l'argent , se plaint du transport de l'espèce à Florence, ne veut plus de pape qui ne soit Romain ou de l'État ecclésiastique. La famille Corsini a du mérite ; elle s'est logée mal à propos dans un pa,lais du Transtevere , rue de la Longara, quartier fort éloigné. Aujourd'hui on va lui faire la cour ; dans trois mois personne n'y mettra le pied. La princesse Albani disait que les gens de la famille papale mouraient deux fois : la première de la mort de leur oncle, la seconde de leur mort naturelle.
Fleurt, Français, ministre d'État, considéré au dernier point , surtout depuis la dernière guerre et la paix de Vienne ; regardé comme l'oracle de l'Eu-i rope ; major è lonçinquo reverentia.
Alberoni, Plaisantin, plein d'esprit et de feu; inquiet, remuant, méprisé, sans mœurs, sans dé-
cence, sans considération^ sans jugement. Selon lui,
un cardinal est un Jean habillé de rouge. On l'a
nommé légat à Ravenne, où il a formé le beau projet de conquérir la république de Saint-Marin.
RuFFO, Napolitain, homme de mérite et de crédit, Tun des Zelanti. Il est convaincu qu'on ne peut faire un meilleur choix que celui de sa personne au prochain conclave ; peut-être a-t-il raison.
De Bossi] , Flamand , archevêque de Malines y homme de vertu et fort estimé, mais étranger, c'està-dire inutile et sans crédit.
Fini, fort peu de chose, jadis dans les bas emplois domestiques.
Davia *, Bolonais, nonce en Flandre, à Cologne, en Pologne, à Vienne ; savant, homme de tête, très^ estimé , passe pour janséniste, a concouru pour le pontificat avec Clément XII, eût été pape, dit-on, sans le cardinal de Bissy.
PoLiGNAc, Français, archevêque d'Auch, homme de lettres et d'esprit ; plus de brillant que de fond , médiocre négociateur ; poli, doux, sociable et fort aimé à Rome.
Petra, grand pénitencier, vieux radoteur. Il croit qu'il sera pape, et le croit tout seul. - Rezzonico, Vénitien, fils d'un banquier, ne man*^ que pas de mérite.
Aldhovandi, Bolonais, de bonne maison, estimé, tète bien faite ; sujet papable.
^ Le cardinal Davia était mort avant Touverlure do conclave, (Voir p. 67.) R. C.
zm Li.-A M. r/ABBE fORT01> DE QLINrEY.
Del Giudici, protectcnr de l'Empire, considéré.
QriRna, évêque de Brescia, bibliothécaire du Vatican, pieux et savant, mais d'une science lourde.
GoL05NA, pauvre sot. Naguère les Colonnl étaient Allemands, aujourd'hui ils sont Espagnols : ils seront toujours ce que sera le possesseur du royaume de Naples , dont le chef de leur maison est conné* table.
Le cardinal Infant , archevêque de Tolède, fils du roi d'Espagne. Celui-ci ne viendra certainement pas.
MoLTA , Portugais ; peu connu à Rome.
Les deux Altieri, de haute naissance, neveux de Clément X. Le premier est attentif, exact ; le second tout uni : tous deux bonnes gens. Le premier est estimé, l'autre jouit de peu de considération.
Sacripant!, ci- devant trésorier général, fripon de la première classe. Comme il n'a pas volé pour lui tout seul, on l'a fait cardinal; ce qui le dispense de rendre compte.
MAccm, nonce en France, évéque d'AncônCj homme de rien, mais fort estimé. On le regarde comme papable.
ZoNDADARi, demeure à Sienne sa patrie, dont il est archevêque ; frère du feu grandmaitre de Malte ; haï des Français, qui l'ont traversé.
CoLONiTZ et ZiNZENDORF, l'un archevêquc de Vienne, l'autre évêque de Breslaw ; demeurent tous deux en Allemagne.
Lambxrtini, Bolonais, archevêque de Bologne, bonhomme , uni , facile , aimable et sans morgue ,
MORT DE CLÉMENT XII, ETC. mît
chose rare en ceux de son espèce ; goguenard et licencieux dans ses discours ; exemplaire et vertueux dans ses actions ; plus d'agrément dans Tesprit que d'étendue dans le génie; savant surtout dans le droit canon; passe pour pen<5ber vers le jansénisme; estimé et aimé dans son corps^ quoique sans morgue , ce qui est très-singulier.
RiviEHA, respectable, d'une grande probité; jadis un peu galant, aujourd'hui d'une grande régularité : l'un de leurs meilleuFS sujets.
Albaio { Annibal)^ neveu de Clément XI, Camer* lingue, extrêmement considéré par sa capacité^ hal et redouté à l'excès ; sans foi, sans principes, ennemi implacable , même quand il parait s'être réconcilié ; grand génie" dans les affaires , inépuisable en res« sources dans les intrigues, la première tète du collège et le plus méchant homme de Rome. Sa faotion n'est' pas nombreuse, les créatures de son oncle diminuant tous les jours; mais il se mettra à la tête des Zelanti , et battra le Corsitii avec tout son monde. . Une armée de cerfs, commandée par un lion, vaut mieux qu'une armée de lions commandée par un cerf. Il gouverne tout dans le conclave par la ^périorité de son génies l'autorité de sa charge, et ses manières impérieuses et terribles. Il sait bien qu'il ne sera jamais pape ; mais il en vent un de «a main ; et, s'il ne le fait tout seul, du moins empèchera-t-il qu'on ne le fasse sans lui. Il est ennemi des Français.
Albani (Alexandre), frère du précédent et son ennemi « Quelques gens prétendent néanmoins que
cette haine n^est qu'un jeu pour mieux couvrir leurs menées. Us âe sont un peu rapprochés depuis peu : celui-ci est chef des Piémontais y homme d'esprit , galant et le plus répandu de tous dans les sociétés de la ville. Il aime le jeu, les femmes, les spectacles, la littérature et les beaux-arts , dans lesquels il est grand connaisseur.
FiRRAo, Napolitain, secrétaire d'État, mince politique, médiocre à tous égards.
Yalenti, Mantouan, allié de la maison de Gon-* zague^ n'est point à Rome. On en dit du bien, et que c'est une tète des plus capables du sacré Collège.
BoRGHESE , jeune homme d'une jolie figure. Lc^ sang des Borghese est ordinairement beau comme celui dès Rohans en France. Il y a onze ans qu'il est cardinal : son père donna , dit-on , dix mille écus romains à Goscia , pour lui obtenir cette placé ; d'autres assurent que le fils ayant su ce que voulait faire son père, l'en empêcha et refusa d'être cardinal par ce moyen ; mais le plus grand nombre croit que la somme a été donnée.
Ferreri, Piémontais, évêque de Nice où il demeure.
Gesvres, Français; oublié.
GoTTi, jacobin; il a quelque science monacale, assez de piété et peu de crédit. Cependant on en parle pour le conclave ; mais cela ne peut être sérieux, si ce n'est que parce que c'est un sujet médiocre.
Tolomei, jésuite; assez estimé.
De Bovillon, comme on l'appelle id ; c'est le car-
dinal d'Auvergne : ce mot dit tout. Les Romains ne le connaissent point; ils sont portés à le considérer par son nom et la mémoire de son oncle ; ils verront.
Pico délia Mirandola, vieux bonhomme fort cassé, estimé du pape ; a Tait les études des moines ; scotiste;, dévoué aux jésuites; de la faction allemande.
CosciA, mijaistre sous Benoit XIII, digne de la potence, condamné à une prison perpétuelle au château Saint- Ange, où il se trouve à merveille, dit-on, parce qu'il ne lui en coûte rien et qu'il amasse de l'argent. Le pape a modéré sa peine ; il sera mis en liberté au prochain conclave, où il ne sera peut-être pas sans crédit, étant homme d'intrigues.
D'AcuNHA, Portugais, grand inquisiteur, ignorant, ffait grande dépense à Rome.
Spinola, Génois, légat à Bologne, belle figure, manières d'un homme de qualité, a de la considération.
RoHAN, magnifique ici comme en France, l'air noble, les manières d'un grand seigneur, cependant peu estimé et peu accrédité. On croit que tout ce qu'il a fait, au sujet des affaires de notre clergé, n'a été que par air pu par ambition. D'ailleurs, ne sachant point se plier aux manières italiennes, hasardant le propos légèrement et divulguant sa politique dans les ruelles. Lui et l'abbé de Vauréal cassèrent le cou au feu cardinal Olivieri, à qui tout le monde songeait pour la papauté, pour avoir dit trop haut qu'ils étaient venus le mettre sur le trône. Les Italiens furent piqués de ce propos si décisif; et Olivieri luimême, donnant plus à la ruse italienne qu'à la légè-
reté française, a cru pendant quelque temps que le oardinal de Rohan n'en avait usé de la soi^te que pour le perdre*
BicHi, Siennais. C'est lui qui a suscité à la coul! de Rome tant d'affaires en Portugal et qui se fit faire cardinal malgré le pape ; fourbe et pauvre espèce d'ailleurs; peu de crédit et point d'estime; grand amateur de musique : c'est ce qu'il a de mieux.
PoRziA, bénédictin, Vénitien du Frioul, de baùte naissance, d'un très-^rand mérite et d'une égale considération; l'esprit noble et élevé, ferme, sévère, grand justicier, impitoyable pour la canaille, sujet très-papable et capable dé rétablir le bon ordre dans Rome. Il serait naturel qu'on jetât les yeux sur lui ; probablement le fera-t-on ; mais il est fort haï du menu peuple, qui l'appelle : // nemico del povero.
Tencin, Français, archevêque d'Embrun; dur, haineux et vindicatif par tempérament, grave et politique par état, aimerait par goût le commercé du monde et des femmes ; souple et ambitieux à la cour de France, fier et hautain à celle de Rome, représentant bien et tenant un plus grand état que nul autre : très-redouté, très-considéré, très-accrédité. On a ici une opinion de sa capacité au moins* égale à tout ce qu'il en peut avoir. Joignez à cela que le nom du roi de France est tout-puissant en Italie depuis la dernière guerre : par cette raièon et par le pouvoir qu'a le génie français sur la faction d'Espagne très-puissante en nombre, on est persuadé que ce sera le cardinal de Tencin qui fera lé pape, et cela doit être.
Son métier^ au prochain conclaYe^ est de faire tète au Camerlingue, de mener le Corsini et de se conserver étroitement uni avec Aquaviva.
CiNci, Romain, sujet ni bon ni mauvais; par ces deux raisons peut-être il papegera.
Spinelli, Napolitain, archevêque de Naples, reeommandable par sa piété et par la régularité de ses mœurs.
Lercari, Génois, n'est pas mauvais sujet.
Delci, Florentin, ci-devant nonce en France.
MoscA, de Pesaro, fait peu: de bruit. On dit qu'il est en liaison avec les Albani.
Passionei, de Fossombrone, nonce en Suisse et à Vienne, grand partisan du génie allemand^ secrétaire des Brefs ; rond et uni dans ses manières, d'une extrême liberté de langue, contant beaucoup et avec esprit, méprisant souverainement la morgue cardinalique : peu estimé de plusieurs de ses confrèreS| à qui il le rend au double. Quelques-uns l'accusent de cacher un esprit double sous l'extérieur d'une franchise excessive ; affecte beaucoup la réputation d'homme de lettres.
Mari'ni, Génois, n'est pas dans les ordres sacrés.
LipSKi, Polonais, inconnu à Rome; c'est l'archevêque de Gnesne.
Belluga, Espagnol. Avant que d'être ecclésiastique, il a été officier général dans les armées d'Espagne et commandant dans le royaume de Valence ; c'est un bon vieux militaire, il a conservé ses moustaches guerrières. . .
Enfin ^ le fidèle Pernet entrant ce matin dans ma chambre, vient de m'annoncer que tout était consommé pour le vicaire de Jésus-Christ : il est mort entre sept' et huit heures. Je vais m'habiller sur-lechamp et aller à Monte ,Cavallo. J'entends déjà sonner la cloche du Capitole et battre le tambour dans notre quartier.
Je viens de voir au palais pontifical une triste image des grandeurs humaines : fous les appartements étaient ouverts et désertés, je les ai traversés, sans y trouver un chat,* jusqu'à la chambre du pape, dont j'ai trouvé le corps couché à l'ordinaire dans son lit et gardé par quatre jésuites de la Pénitencerie, qui récitaient des prières ou en faisaient semblant. Le cardinal Camerlingue était venu sur les neuf heures faire sa fonction : il a frappé à diverses reprises d'un petit marteau 'sur le front du défunt, l'appelant par son nom, Lorenzo Corsiniy et, voyant qu'il ne répondait pas, il a dit : Voilà ce qui fait que votre fille est muette; et lui ayant ôté du doigt l'anneau du pêcheur, il l'a brisé selon l'usage. Il y a apparence que tout le monde l'a suivi lorsqu'il est sorti. Aussitôt après, comme le corps du pape doit rester longtemps exposé en public, on est venu lui raser le visage et mettre un peu de rouge aux joues, pour adoucir cette grande pâleur de la mort. Je vous assure qu'en cet état, il a meilleure mine que je rie lui ai jamais vu durant sa maladie. Il a naturellement les traits assez réguliers ; c'était un fort beau vieillard : son corps doit être embaumé ce soir. Incontinent on
va s'occuper de beaucoup de choses qui mettront la ville en mouvement : les obsèques, le catafalque, les préparatifs dû conclave. Le Camerlingue commande souverainement durant la vacance. Il aie droit, pendant quelques jours, de faire frapper la monnaie en son nom et A son profit. Il vient d'envoyer dire au directeur cie la Monnaie que, si dans l'espace des trois jours suivants il n'en avait pas fabriqué pour une certaine somme fort considérable^ il le ferait pendre. Le directeur n'aura garde d'y manquer; ce terrible Ca» merlingue est homme de parole. On m'avait annoncé que, régulièrement le jour de la mort du pape, la ^pulace du Trastevere venait faire une sédition dans la place d'Espagne. Je m'attendais à voir, sous mes fenêtres, le spectacle d'une émeute populaire , inuti* lement m'y suis-je mis, il n'est rien arrivé...
Si la cérémonie de l'exaltation du [nouveau pape ne vaut pas mieux que les obsèques du défunt, ce n'est pas la peine d'attendre la fin du conclave, qui m'a la mine de durer plus que de raison. Les manœuvres du conclave seraient à la vérité un objet plus digne de curiosité, s'il n'était réservé seulement à ceux qui sont dans l'intérieur d'en voir au juste la pratique ; ils achètent si cher cette com^aissance par leur prison, que je n'ai garde de leur envier le spectacle à pareil prix. Je suis allé chez le duc de Saint- Aignan voir passer ces obsèques, qui ne sont que la translation du corps à Saint-Pierre. Il était porté sur une litière découverte de velours cramoisi brodé d'or, entouré de la garde suisse en hallebardes» précédé II. ^.
406 Ll.— A. M. L'ABBÉ CORTOIS DE QUINCEY.
des chevau-légers, et de quelques autres troupes, des trompettes et de plusieurs pièces de canon posées à l'envers sur leurs affûts roulants ; le tout accobipagné de plusieurs estafiers et d'une considérable illumina^ tion : c'était à huit heures du soir. J'ai cru d'abord que c'était quelque général d'armée, tué dans une bataille, que l'on rapportait dans son camp. Au diable si j'y ai vu apparence de clergé^ que quelques prêtres de la Pénitencerie en longs manteaux noirs ! Le catafalque élevé à Saint-Pierre est magnifique et d'un grand goût, orné d'architecture^ de statues feintes et de médaillons, d'inscriptions et de tableaux, repré*sentant le» principale^ actions du pontificat et les» monuments élevés par le pape. On n'y âpas oublié le port d'Anc6né et la construction d'un beau lazaret au milieu de la mer. Il est étonnant qu'on ait pu, avec tant de promptitude, élever un catafalque qu'on pourrait appeler un édifice. Aussi c'est un plaisir que de travailler aux décoratioâs de œttè espèce à Saint-Pierre ; on a du large et de l'exhaussement tant que l'on en veut. Le eorps doit rester exposé jusqu'au neuvième jour, auquel le sacré Collège etleschanoi<« nés de Saint^Pieire feront un enterrement prélimi* naire, c'est-à-dire> que l'on expose le corps dans uiî trou carré de muraille, où il reste jusqu'au jour de Tanniversairè de sa mort. Alors la famille du défont lui fera faire, à ses propres frais, une superbe pompe funèbre, pour le transporter dans le nuuasolée, et dans la superbe chapelle qu'il a fait construire pour sa sépulture à Saint- Jeam-de^^Latran. On le mettra in
pace dans cet admirable tombew dç porphyre d' Agrippa, qui était ci-devant sous le portique du Pau** théon.
Le sacré consistoire s'assemble touslesjours depuis la mort du pape. Les cardinaux se regardeul tous comme autant de princes régnan ts/ possédant la sou* yeraineté par indivis. Depuis que le siège est vacant, nous jie nous mettons, plus à côté du cardinal de Tencin, dans son carrosse ; il est seul dans le foutd^ comme représentant une portion de monarque. Toujb ceux qui l'accompagnent sont sur le devant ou aa;^ portières^
C'est un plaisir de voir toute la ville 0n course ei en mouveuient pour la construction du conclave* Vous savez qu'on le bâtit dans l'intérieur du Vatican ; pour vous le dire, en un mot, on bâtit une ville dans une maison et de petites maisons dans de , grandes chambres, d'où vous devez conclura que c'est la villa de l'univers la moins logeable et la plus étouffée. D'abord les maçons se sont mis à murer en briques toutes les portes extérieures du palais, les portiques des loges ou galeries hautes, et toutes les fenètoes^ où l'on n'a laissé de libre que deux ou trois carreaux de vitre au-dessus de chacune, pour faire entrer dauK l'intérieur un peu de crépuscule. Les appartements étant très-vastes et fort élevés, on peut y^ratiquer au-dedans des cabanes en pl9iichesayec des entre*sols au-dessus, en laissant tout le long des ohambres un corridor libre pour le passage. On ne se sert pas des pièces où sont les plus belles peintures de peur de
les gâter. Le grand péristyle d'en haut, au-dessus du portail de Saint-Pierre, forme une spacieuse galerie, où il y a de quoi bâtir des cellules des deux côtés, en laissant un corridor au milieu. Ce péristyle seul contient dix-sept logements, et les plus commodes ; toute la construction de ceci doit être faite dans l'espace de douze jours. Il n'y a, pour faire entrer les ouvriers, les échafauds, les bois, les meubles, les ustensiles et tout, qu'une petite porte étroite et haute 6u fenêtre â balcon, â laquelle on monte de la rue par un petit escalier fait exprès. Jugez quel tumulte et quel embarras pour construire de la sorte, à la fois, soixante-dix maisons dans un appartement! L'artisan de Rome, tout habitué qu'il est à la paresse dans le cours ordinaire de sa vie, en sort avec une activité sans égale, dès que l'occasion se trouve aussi nécessaire que pressée. Je voudrais que vous vissiez dans ce palais les ouvriers, les valets des cardinaux et le nombre infini de badauds regardant, aller, venir, s'agiter, travailler à toutes sortes d'ouvrages à la fois, donner des coup^ et en recevoir, entrer et sortir de la même porte par une fluctuation continuelle ; c'est une vraie fourmilière, une ruche d'abeilles. Les ouvriers, sans s'égosiller à dire gare, ni s'arrêter un moment pour la foule, laissent le soin aux longs soliveaux qu'ils portent de se faire faire place en avant, le long de ces étroits corridors.
Chaque logement est à peu près composé d'une cellule où est le lit du cardinal, d'une autre petite pièce â côté, d'un bout de cabinet, avec un escalier
montant à Tentre-sol, où l'on ménage deux petites pièces pour des domestiques : quand l'espace se trouve favorable, on a un peu plus. Ceux qui sont dans la grande loge au-dessus du portail, c'est-à-dire dans le péristyle dont je vous parlais, ont l'avantage d'avoir vis-à-vis d'eux, de l'autre côté du corridor, tout un riang de cabanes le long des fenêtres, dont ils font des cabinets d'étude ou d'assemblée. Quand il se trouve, dans le fond dès appartements, de petites pièces sans issue, ou trop peu spacieuses, soit pour y bâtir, soit pour y pratiquer des corridors déserts, on les laisse en entier telles qu'elles sont, en y mettant seulement la cellule de planches où doit coucher le cardinal ; car la règle invariable est d'avoir son lit dans la cellule : ces logements sont les meilleurs de tous. Le fripon de Coscia en a un de cette espèce, composé d'une belle chambre et de deux Jolis cabinets. Après lui, c'est le cardinal de Rohan qui a le mieux rencontré. Les logements se tirent au sort. Le cardinal de Fleury est glté on ne peut pas plus mal, tout au bout d'un appartement désert et perdu ; pour le coup il ne s'en soucie guère. Mais j'attends à son gîte le cardinal d'Auvergne, qui est aussi trèsmal tombé, lui qui aime tant ses commodités. Notre cardinal de Tencin est au milieu du péristyle, justement vis-à*vis du grand balcon, au-dessus de la principale porte de Saint- Pierre ; de sorte que l'enfoncement de ce balcon muré sert d'arrière-cabinet passablement spacieux à son cabinet d'étude ; mais aussi il sera pillé et mis en pièces <juand le nouveau
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face Yieodra se mettre sur ce balcon et domier sa béDédictkm an peuple aaseniblé dans la place Saint- Pierre. Il a aussi un peu étendu ses coudes aux dépens de son voisin Molta, qui ne vient point an conclave ; si bien quMl n^est pas mal à Taise. Passionei^ Aqnaviva et Tlnfant d'Espagne sont aussi dans le péristyle. Vous entendez que soit qu'un cardinal vienne au conclave ou non, il faut toujours qu'il iasse les frais de la construction, qui ne vont pas à moins de cinq ou six mille francs; car Dieu sait comme les ouvriers se font payer dier dans ce cas de nécessité.
Chaque cabane de planches est partout uniforme*ment revêtue en dehors de serge violette, si c^est une créature de feu Clément XII ; verte, si c'est un cardinal de l'ancien collège ; en dedans on la meuble comme on veut. Yous croyez bien qu'on n'y cherche pas beaucoup de façon. Celle de l'Infajit, qui reste inhabitée, est bien plus magnifique que les autres, en damas, trumeaux et tables de marbre, avec des vitraux de glace, les plus grands qu'il a été possible de les faire, pour laisser Isl. psu'ure de l'intérieur à découvert ; on dirait le café du conclave. Les autres ont dans chaque pièce une petite fenêtre carrée qui tire un peu de jour des corridors ténébreux. On est là pressé comme des harengs en caque, sans air, sans lumière, avec de la bougie en plein midi, perdu d'infection, dévoré des puces et des punaises. Ce sera un joli séjour si ces messieurs n'expédient pas leur besogne avant que les chaleurs arrivent; ausai
eompte*t-on qu^il en meurt d'ordinaire trois on quatre par conclave.
Le Camerlingue , en sa qualité de chef de la chambre apostolique, a droit de commander dans le conclave et d'y faire observer la police. Le cardinal Annibal Albani, revêtu de cette charge, s'en ac^itte d'une manière hautaine et sévère. Il fait sa ronde tous les soirs pour reconnaître st tout est en repos et en bon ordre. Là nuit il a des émissaires en senti* ^ nelle pour enipècher les visites nocturnes, favorables aux brigues secrèteis ; mais on trouve le moyen de rôder à la faveur de l'obscurité. Quand un^ cardinal ne veut pas être interrompu dans sa cellule, il croise en dehors certains bâtons au-devant de sa porte ; ce qui est un signe qu'il dort, ou du moins qu'il ne veut pas être chez lui.
Quelque ennuyeuse et incommode que soit la vie que l'on mène en cette odieuse prison , peut-être le temps s'y éooule-t-îl fort vite, tant il y a de menées, d'intrigues et d'occupations. Soir et matin les cardinaux s'assemblent à la chapelle Sixtine pour procéder à l'élection. Ils se rangent dans les stalles, chacun ayant devant soi un catalogue du sacré Collège pour marquer, à mesure qu'on ouvre le scrutin, le nombre des sufifrag-es donnés à chacun. Trois cardinaut pris dans chaque ordre , é vêque , prêtre et diacre , sont nommés chaque jour pour préisider au scrutin, l'ouvrir et proclamer les élus. Chaque cardinal, après avoir été faire serment sur l'autel qu'il procède sans brigues , intérêt ni vue humaine ^ mais dans sa (^on-
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science , pour la plus grande gloire de Diea et le plus grand bien de TÉglise (formulaire qui se répète chaque fois ) , va poser son bulletin de sufttage , en présence de trois inspecteurs^ dans un calice , sur une petite table au milieu de la chapelle. Les bulletins contenant les noms de celui qui nomme, de celui qui est nonmié , et de plus une certaine devise particulière , prise de quelque passage de FËcriture , sont fermés à plusieurs plis et cachetés à chaque pli. On commence à les ouvrir par le bas, de sorte que Ton ne voit d'abord que le nom de celui qui est élu. On compte soigneusement les bulletins avant que de rien ouvrir. Si le nombre ne se trouve pas égal à celui des cardinaux présents , on brûle le scrutin sans rien voir, et l'on recommence ; si l'un des cardinaux n'a pas le nombre suffisant pour être élu, savoir : les deux tiers des suffrages, on brûle le scrutin sans décacheter plus avant^ pour que les nominateurs restent inconnus ; si le nombre était suffisant, il faudrait décacheter les autres plis pour vérifier les nominateurs et les devises , dont chacun, sans doute, retient copie. Mais, comme on ne finirait jamais, si Ton s'en tenait au scrutin, après y avoir procédé , on vient à l'accessit ; c'est l'adhésion à l'élection d'un cardinal déjà porté au scrutin ; et, si les deux ensemble font le nombre de voix suffisaÂt, l'élection est canonique ; chaque cardinal s'approche de l'autel et dit : J'accède à ceicx qui ont donné leurs suffrages à un tel. Alors, si le nombre est bon, on vérifie les nominateurs du scrutin pour voir s'ils sont
différents des accessit, de peur qu'une même voix donnée , dans Tun et dans l'autre , ne soit comptée pour deux. A V accessit on est maître de n'accéder à personne : accedo nemini; cela est fréquent, et c'est même le cardinal Nemini qui a souvent le plus de voix. D'autres fois on renverse subitement, à cette secondé cérémonie, tout ce qui avait été fait à la première ; c'est à V accessit aussi que se font les plus fins coups de politique. Quelquefois, par exemple, quand la partie est liée pour quelqu'un , le chef de la faction met en réserve pour V accessit tous les bons suffrages certains, et charge tous ceux que l'on croit douteux de se jeter au scrutin, afin de reconnaître d'avance par le nombre , si ceux dont il soupçonne la fidélité ont procédé de bonne foi dans rexécution de leur promesse , et de ne lever ensuite le masque qu'à jeu sûr. Il y a d'autres manières d'élire , par acclamation, par inspiration, par adoration, quand on se voit assez fort pour le déclarer hautement tout d'un coup, dans l'espérance que le petit nombre, intimidé par la crainte , se laissera entraîner au torrent ; car personne n'est curieux d'avoir refusé son suffrage au souverain qui vient d'être élu; mais, pour user de ces dernières méthodes, il faut qu'un chef de parti sache bien prendre son moment décisif, ou qu'il voie régner un instant d'enthousiasme. Par adoration , un cardinal se prosterne aux pieds d'un autre, «et l'adore tout à coup comme Vicaire de Jésus-Christ. C'est ainsi que fut élu le cardinal des Ursins, autrement Benoit XIII. Ces manières tumul-
4U LI.— A M. L'ABBE COKTOJS DE QUINCBY.
tueuses étant terribles lorsqu'elles manquent leur coup ne s'emploient que rarement. Dans Tusage ordinaire , le pape se nomme dans un scrutin unanime prévu d'avance ; ces gens-ci connaissent si bien quand une partie est liée de façon à ne pouvoir manquer de réussir, qu'alors les contradicteurs se taisent, et que toute opposition Cesse. Je crois que depuis Panfili, pour qui les Barberini achetèrent en secret le consentement de l'ambassadeur de France, qui le devait exclure, il n'y a pas eu diversité de suffrages le jour de l'élection ; aussi l'artifice consiste-t-il à tendre des pièges aux contradicteurs pour les intimider, en leur faisant croire que le coup est certain; mais il est rare qu'ils en soient les dupes : au reste, ils sortent presque toujours de leurs menées d'une toute autre manière qu'ils ne s'y étaient attendus.
J'ai oui dire au cardinal Alexandre Albani , qu'il y avait si loin du dessein de leurs batteries à l'effet qui en résultait, qu'il était tenté de croire réellement que le Saint-Esprit se servait de toutes ces machines pour les faire arriver à ses vues. Il serait plus simple de dire qu'étant bien plus facile de renverser que d'édifier, quand les factions sont venues à bout de ruiner sans ressources leurs batteries réciproques, elles se voient contraintes à les abandonner ; il faut donc se rejeter ailleurs, et en sortir par quelque autre porte. Alors tel, à qui l'on ne songeait pas d'abord , se voit accepté par la crainte qu'on a d'un autre.
Je reviens à vous , mon cher abbé , au sortir de la
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procession que les cardinaux ont faite en entrant au conclave, et d'un copieux dîner que j'ai été faire ensuite^ pour donner du courage à nos gens qui vont se battre.
J'ai assisté ce matin à la messe du Saint-Esprit, célébrée dans la grande chapelle de Saint-Pierre par Ottoboni, doyen du sacré Collège. Les cardinaux occupaient les hauts sièges y et les prélats de la cour, ayant à leur tète le gouverneur de Rome , se sont placés dans le bas. Assemani a fait en latin le sermon de eligendo pontifice. Il m'a rappelé ces vers d'un poëte burlesque :
Pblégias là fait des sermons, Outre qu^ils sont mauvais^ fort longs.
Ce n'était qu'une fort plate rapsodie de lieux com»munSy en assez mauvais langage. Les cardinaux, précédés du clergé, chantant le Veni^ Creator y se sont mis en marche ; ils ont traversé processionnellement l'église de Saint-Pierre, et sont montés par le grand escalier du Vatican, où nous avons pris congé d'eux en leur souhaitant beaucoup de plaisir. Cette procession n'est pas si bien ordonnée que les nôtres, et plus confuse encore que celle que vous Voyez faire à Versailles aux chevaliers de l'Ordre. Je m'étais mis en rang avec les Eminences, toujours faisant la con^ versation avec notre cardinal, au milieu de lahaiedes assistants, quenous entendions faire leurs conjectures sur le futur conclave ; car, à celte heure, ce dont on est le plus curieux, c'est de savoir qui sera pape. On
en nomme une douzaine ; il y a à parier pour un de ceux -là j et plus à parier encore que ce ne sera aucun d'eux ; selon le proverbe qui dit : que celui qui entre pape au conclave, en sort cardinal. Outre l'intérêt général de la nation, il n'y a ni petit ni grand dans Rome qui n'ait un intérêt personnel à ce que tel ou tel soit élu, à cause des liaisons et dés protections, à cause des cardinaux qu'il fera, et parce qu'il rend incontinent son chapeau, à quelque autre personne appartenant à la famille du pape qui le lui a donné ; de sorte qu'il importe à beaucoup de gens que le nouveau pontife soit choisi dans le nombre des créatures de tel ou tel pape.
Parmi les créatures des différents papes, celles de Clément XII, étant en plus grand nombre, rendent la faction deCorsini plus considérable, qu'aucune autre. Il y a trente -deux cardinaux de la promotion de son oncle, et si Gorsini sait conduire sa barque, avec l'appui qu'il aura d'ailleurs, il n'y a point de doute qu'il ne doive déterminer l'élection de son côté. On peut compteraunombre des sujets éligibles dans ses créatures, JMacchi, Aldrovandi, Delci, Cincî, Ruspoli et Rezzonico. Macchi et Delci ont contre eux d'être nés Florentins, c'est une raison pour avoir la faveur de Gorsini leur compatriote, mais c'en est une aussi pour n'être pas agréable à Rome, où l'on se plaint beaucoup du mauvais état dans lequel le dernier pontificat d'un Florentin a mis les finances, et où l'on prétend, peut-être à tort, que l'on a fait passer beaucoup d'argent en Toscane ; de sorte que l'on demande un pape
romam^ ce qui est favorable à Cinci et à Ruspoli, dont on parlerait peu sans cela. On le veut du moins sujet de l'Etat ecclésiastique, tel qu'est Aldrovandi, Bolonais de naissance : d'ailleurs, Macchi et Delci ont eu tous deux Ist nonciature de France, ce qui peut les rendre suspects à la maison d'Autriche. Rezzonico, qui est né Vénitien, n'a aucune de ces raisons pour ni contre lui ; il est homme de mérite, mais de peu d'extérieur et de peu de naissance.
Les créatures des plus anciens papes ne doivent pas être comptées pour beaucoup. Il n'y a plus, de la création d'Alexandre VIII, qu'Ottoboni et les Altieri. On dit qu'Ottoboni y songeait pour lui-même, maîô cela n'est croyable par aucun endroit. Il est Protecteur de France ; il est neveu de ce pape, et n'a par lui-même aucune considération dans le public. Altieri est estimé ; il est Romain et sujet assez papable , mais il est neveu de Clément X^ et l'on ne reprend pas sitôt dans la même famille. Alexandre Albani reste seul de la promotion d'Innocent XIII ; il est attaché à la maison de Savoie, et se rangera selon que le comporteront les intérêts du roideSardaigne. Quoique les créatures de Clément XI soient encore en assez grand nombre, il ne parait pas qu'on puisse les compter pour beaucoup; ce sont pour la plupart des étrangers, ou des cardinau^^ attachés aux couronnes. Le Camerlingue, Annibal Albani, doit être regardé comme chef des créatures de son oncle ; sa faction est reconmiandable par l'habileté du chef, par la grande expériejice qu'il a des conclaves, par le
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pouvoir que lui donne ici sa charge, pour nuire aux brigues des autres et en pratiquer lui-même. Je ne vois pas quel sujet il pourrait porter parmi les créatures de son oncle, si ce n'est Ruffo. U ramassera de côté et d'autre autant de partisans qu'il en pourra rassembler ; avec cela ils. seront peu nombreux ; mais, s'il manque de pouvoir pour faire, il en a beaucoup pour empêcher ; car le nombre qui ne suffit pas pour élire est plus que suffisant pour donner des exclussions. On £ait de grandes tentatives pour le réconcilier avec son frère ; et il est certain que- le cardinal Alexandre, ayant plus de liaisonset étantplus répandu dans le monde qu'aucun autre, sa réunion avec Annibal peut avoir une.grande utilité pour ce der* nier. Au reste^ bien des gens prétendent que Ton travaille fort gratuitement pour faire cesser une brouillerie qui, n'est que feinte entre les deux frères* Les cardinaux bénédictins, c'est-à-dire créatures de Benoit XIII, sont assez nombreux ; ils peuvent être regardes comçie indiiférents. Ils n'ont point de chef : ils ont parmi eux de bons sujets, entre autres Porsia. Je ne doute pas que celui-ci n'ait bonne part au gâteau.
Les zelanti forment la troisième faction^ composée de ceux qui font profession de ne suivre que l'inspi-ration du Saint-Esprit, et sants vouloir se môler ni entendre aucune brigue, se déclareront pour celui qu'ils croiront n'avoir point intrigué pour parvenir au pontificat. Il y a beaucoup de vieillards dans cette faction, Ruifo et Petra sont ft leur tète , tous deux
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ayant des prétentions pour eux-mêmes. Ruffo est bon sujet et fort âgé; deux circonstances favorables. Del Giudici, homme capable, est à la tête de la faction allenaande, qili n'est pas sans crédit. Tencin a le secret de celle de France, peu nombreuse, composée du peu de cardinaux français qui arriveront, et de quelques autres attachés à la France par des raisons particulières. Aquaviva commande celle d'Espagne, dans laquelle il faut comprendre les Napolitains qui en dépendent aujourd'hui et qui sont en grand nombre dans le sacré Collège. Celle-ci est donc la plus puissante des factions nationales ; mais la liaison qui est entre les branches de la maison de Bourbon, l'ascendant de la branche aînée, sur la cadette, et celui qu'on se figure que la supériorité d'esprit doit donner à Tencin sur Aquaviva, font regarder ici l'Espagne comme succursale de laFrance, Joignez à ceci la haute considération où la France est en Italie, surtout depuis la dernière guerre ; joignez-y le crédit qu'a dans toute l'Europe le cardinal de Fleury, dont on groit ici que X^^ncin est le confident ; et enfin l'opinion où l'on est que Tencin gou- ,veme l'esprit timide de Corsini et l'esprit peu délié d* Aquaviva. C'est donc un sentiment presque généralement répandu que Tencin porte le Saint-Esprit dans sa poche, et qu'il décidera seul de l'élection. En conversant avec lui durant la procession, nous entendions, non sans plaisir, les assistants raisonner sur ce ton. J'en ai vu plus d'un le montrer au doigt, en disant : Sarà guesto che farà il papci. Quel est celui
que Ton peut avoir en vue de ce côté-ci? c'est ce que je ne sais ni ne saurai qu'après l'événement. Je me figure néanmoins que le choix tombera principalement sur Porzia ou sur Aldrovandi, mais plutôt sur le premier.
Toutes les factions peuvent se réduire à deux, celle de Corsini et celle d'Annibal Albani, celui-là plus puissant, celui-ci plus habile. Je joins à Corsini, Aquaviva et Tencin avec leur suite : tant de créatures de Clément XII, les Français et les Napolitains, doivent faire présumer que Corsini restera maître du choix, soit qu'il le veuille faire parmi les créatures de son oncle ou parmi les indijïérents. Mais il s'en faut de quelque chose que Corsini dispose de toutes les créatures de son oncle. Annibal parait s'attacher aux vieillards, aux zélés. Etant ennemi de la France, il a pour lui les partisans du génie autrichien ;, il a détaché quelques créatures de Corsini : le cardinal Alexandre Albani, tout réfléchi, reviendra du côté de son frère. Tel est le corps avec lequel Annibal va jouer un rôle défensif et donner de la pratique au parti contraire, étant homme rompu et corrompu dans les affaires. Les zélés se jetteront d'un ou d'autre côté, selon que le sujet proposé leur conviendra.' Les vieillards sont toujours opposés à l'élection d'un jeune homme : ils se porteront volontiers sur Ruffo, dont le grand âge leur peut laisser des espérances, car il n'y a presque peint de cardinal qui n'espère parvenir à son tour et qui ne soit possédé de la maladie qu'on appelle ici la rabbia papale. Parmi les
geûs âgés, voas pouvez compter pour papables Ruffo, Gottî, Porzia, Aldrovandi, Riviera. Comptons aussi ceux de moyen âge à qui l'on pourrait songer : Rezzonico, Spinola, Lambertini, Lercari, Yalenti ; mais on ne parle pas de ces derniers. Cependant Le public souhaite que Ton fasse choix d'un pontife dont le règne puisse être long, qui puisse avoiF des vues pour le rétablissement des affaires et le temps de les exécuter. On parle trèsbien de la capacité de Yalenti ; mais il est né sujet de l'empereur, outre que ce n'est pas im titre dans le conclave, que trop de réputation de capacité, chaque chef de parti n'ayant en vue que de gouverner celui qu'il nonmiera. Yoilà, mon cher abbé, ce que l'on dit en substance sur le prospectus d'un événement qui fait la matière ordinaire de tous les entretiens.
Au sortir de la procession du Saint-Esprit, nous sommes allés tous six à un grand festin, que les Anglais avaient préparé al Yascello, près de la porte Saint-Pancrace. Je n'ai fait de ma vie de partie plus folle ni plus originale ; nous étions tous frais émoulus des cérémonies que nous venions de voir. L'assemblée s'est miise en tète de tenir le conclave et de faire le pape. JJeminentissimo Naso a fait les fonctions de maître des cérémonies ; d'abord, monsignor Loppino y a procédé gravement, et j'ai de bonne foi donné mon suffrage au cardinal Lambertini qui est, à ce que je crois, celui de tout le sacré Collège qui vaut le mieux. C'est du moins celui que j'aime le plus