‹ Le président de Brosses en ItalieChapitre 23 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

4n LI.— A Al. L'ABBE CORTOIS DE QUINCEY.

assiirément, parce qu'il est honnête homnae et bon diable, autant qu'il est possible ; ce que ne sont pas messieurs ses confrères. Mais bientôt les Anglais ont tourné la cérémonie en dérision; ces maudits héré* tiques ont troublé la gravité de la fonction ; il nous a été impossible de résister à la faction angls^ise, qui, étant prédominante en nombre^ s'est rendue maitresse de l'élection. Le chevalier' Ashewd, un des plus comiques hommes du monde, a ôté sa perruque et s'est fagoté en cardinal doyen ;^ Stafford et le cardinal Legouz se sont faits prêtre et diacre au scrutin^ Ce cardinal Stafford, quoique de la maison Howard, est un des mauvais catholiques que je connaisse. Ashewd prenant à s'y tromper le ton du qardiaal Oltoboni, s'est mis à entonner d'une voix tremblante des orémus qui, à ooup sûr, ne sont pas dans le rituel ; il en fallait pâmer de rire. Ce damné huguenot a dans la tète mi répertoire de chansons libertines contre la papauté; enfin, c'était un vrai scandalum magnatûm. Alberoni ^ été élu, naais jamais il n'y eut d'élection si peu canonique. Je suis tellement en colère d'une cérémonie si peu édifiante, que de dépit j'ai quitté le dîner à sept heures du soir et me suis venu renfermer chez moi pour me resanctifier un peu avec vous. ^

Voilà donc les cardinaux enfermés pour tout de bon. Après s'être installés dans le conclave, lereste du jour a été employé à t^égler au dehors quelques affaires domestiques, et à recevoir les Visites de cérémonie que les ambassadeurs des couronnes ont cou*

tume de faire aux chefs d'ordre ; je vis, en retournant ches& moi, passer Goscia dans un carrosse fermé du cardinal Aquavîv^, qui l'avait été prendre dans sa pris(m du château Saint- Ange y et le menait à sa cellule. 11 sera libre au sortir du conx^lave, le feu pape lui ayant accordé cette grâce et commué ainsi la peine de la prison perpétuelle , â laquelle il avait été condamné. Tout déshonoré qu'est ce personnage^ il ne sera pas sans utilité à la faction dans laquelle il voudra se jeter ; c'est un esprit dangereux , et qui a beaucoup de pratique de l'intrigue de cour.

Le même soir, on acheva de murer le conclave. Il n'y reste pour communiquer au dehors que. des roues ou tours en façon de parloirs de religieuses ; ils sont à la garde des Auditeurs de Rote ( c'est de là que ceux-ci tirent leurs noms), du clergé et dçs Conservateurs du peuple romain. Les Suisses montent la garde au dehors du Vatican ; le prince Savelli a la charge de Maréchal du conclave. Les cardinaux \^nt recevoir aux tours les visites ejî^térieures qu'on leur fait en présence des assistants de la Rote; mais la première chose que fait un cardinal dès qu'il est prisonnier, c'est de se mettre, lui et ses domestiques, à gratter durant l'obscurité, les murs fraîchement maçonnés , dans le voisinage de sa cellule , jusqu'à ce qu'ils aient fait un petit trou pour se donner, quand ils peuvent , un peu d'air et de clarté , mais surtout pour pendre par là , durant la nuit , des ficelles , semblables aux tirelires des prisonniers pauvres, par où les avis vont et viennent du dedans au dehors.

4i4 LI.-A M. L'ABBÉ CORTOIS DE QUINCET.

Chaque cardinal a pour domestiques condavistes un secrétaire y un scalco, un valet de chambre. Dans la règle, ils n'en doivent avoir que deux ; on en permet trois ou quatre aux étrangers et à ceux qui sont vieux et incommodés. H y a un certain nombre de facchini et d^ouvriers , pour la grosse besogne du plus bas service. Malgré cela, il n*y a pas un plus triste métier que celui de conclaviste ; on peut dire que c'est un véritable métier de valet. Cependant il est fort recherché pour les utilités qui en résultent. Vous voyez qu'en France les abbés de la plus grande distinction s'empressent de l'être, tant par curiosité que parce que les conclavistes obtiennent gratis les bulles des bénéfices dont ils peuvent être pourvus à l'avenir.

Les cardinaux font venir de chez eux leur dîner en grande pompe et cérémonie. Tous les carrosses mar* chent gravement à grand attelage in fiocchi; ils sont remplis de surtouts bien parés, entourés d'estafiers, précédés de massiers ayant à leur tête un scalco^ maltre-d'hôtel ou écuyer tranchant, comme il vous plaira de l'appeler. Ce n'est quelquefois qu'un pauvre poulet maigre, qui marche en si grand cortège. Ceux qui ne veulent pas faire venir à ndanger de chez eux, sont servis dans les cuisines du Vatican, où il y a des maltres-d'hôtel et des cuisiniers gagés aux dépens de la chambre apostolique. Dans la règle étroite, après la première huitaine, on devrait leur retrancher chaque jour un plat, et après les Induire au potage. Si ce règlement s'exécutait à

la rigueur y j^aurais Tespérance de voir dans peu s'élever une faction gourmande qui, mettant fin au conclave, nous donnerait le spectacle que Ton veut nous persuader d'attendre; à moins de cela il n'y a pas moyen de s'en flatter. Cela sera long, et peut aller à deux mois, peut-être même à trois ; il y a làdedans des gens qui ne sont pas pressés. Je me rappelle d'avoir ouï tenir au Camerlingue le discours suivant : « Messieurs les cardinaux français et tous « autres étrangers sont toujours pressés , nous c( disait-il; dès qu'ils arrivent, ils voudraient voir Ci hesogne faite, et l'impatience les prend déjà de c( repartir. Ils restent ici, quelques semaines après <( l'exaltation, à s'amuser agréablement, fêtés de tout c( le monde et caressés du nouveau pontife ; puis ils « s'en retournent, et n'entendent de leur vie parler c( du pape, si ce n'est de loin. Mais moi, je rester ici « sous la férule ; c'est mon souverain , il me fait « mettre en prison s'il veut. Ainsi, messieurs les carce dinaux étrangers auront pour agréable que je me c( donne tout le temps nécessaire pour le choisir, et « que j'y songe autant qu'il peut être convenable à i< mes propres intérêts. »

La résolution est donc prise entre Sainte-Palaye, Lacurne et moi, de partir dans très-peu tie jours. La ville est d'un triste à mourir, depuis qu'il n'y a plus ni pape, ni cardinaux, ni opéra, ni assemblées. On ne fait que chuchoter à l'oreille ce qu'a dit la souris du conclave, dont le petit doigt est, le plus souvent, un menteur. Je suis las de politique en l'air, et je

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m'en vais. Loppia est encore irrésolu. Pour Legoux et Migieu, ils sont à peu près déterminés à rester, n'étant arrivés qu'après nous, et n'ayant pas encore fini leur revue de curiosités. Je vais donc fermer cette lettre ; ce sera la dernière que vous recevrez de moi . Faites*en part à Neuilly, à qui j'écrirai sur la route ; il vous dira de mes nouvelles.

Lll.-A M. L'ABBÉ CORTOIS DE QUINGEY.

Suite du môme siy et.— Élection de Benoît XIV.

Je vous écrivis de Rome, mon cher abbé, presque immédiatement avant mon départ. Je me rappelle que j'entrais dans divers détails sur le conclave et sur les factions qui le partagent; il est juste de suivre avec vous le même chapitre. Lès lettres que je reçois de cette ville contiennent quelquefois des circonstances qui pourront vous paraître curieuses et amuser votre politique. Je vais vous en faire part, à mesure quelles m'arriveront ; je vous les donne comme je les reçois.

On n'a rien fait d'important durant les premiers jours du conclave ; c'est l'usage d'attendre l'arrivée des cardinaux des couronnes pour travailler sérieusement. Les Allemands étaient arrivés lors de mon départ, et les Français étaient en route. Le cardinal de Bossu, archevêque de Malines, qui depuis long-

temps se trouvait à Rome quand le siège est devenu vacant^ est le premier qui a rassiimblé pour lui un nombre remarquable de suffrages : vous jugez assez néanmoins que ceci n'est qu'un hasard ou qu'une badinerie. Quoique ce cardinal soit fort estimé, et Tun des meilleurs sujets du sacré Collège^ où ils ne

sont pas communs, on n'est nullement dans le dessein d'élever un Flamand au pontificat ; mais c'est une politesse usitée entre les cardinaux^ tandis que l'on ne fait que peloter en attendant partie, de se donner réciproquement des suffrages de civilités. Fleury, Tencin et autres, ont de même eu de ces voix de politesse. Aldrovandi est le premier sujet papable qu'on ait mis tout de bon sur lo tapis. Je m'étonne qu'il ait été proposé sitôt ; ceci me ferait croire que je me suis trompé dans ma conjecture, lorsque j'ai cru que l'on songeait sérieusement à lui ; on ne s'avise guère de proposer dans les commence^ ments ceux auxquels on songe en effet. Ces débuts sont très-orageux, chacun alors est entêté de sa faction, et, dans le premier feu de l'espérance de réussir, les partis se présentent alors des fantômes sur lesquels ils tâchent de faire épuiser en vain l'opiniâtreté de leurs adversaires; puis, quand ils les jugent las du combat, ils produisent* les sujets qu'ils avaient mis en réserve, et ce sont ceuxrlà qu'ils veulent tout de bon. Après Aldrovandi la pluralité s'est déclarée pour Ruffo. Ce choix paraissait devoir réussir ; il est bon et convenable. Rufib a de la naissance et du mérite ; il est d'un âge Ibri avancé , ce qui lui attire

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la faveur des vieillards, comme sa bonne conduite met de son côté les zélés, dont il s'est d'ailleurs déclaré le chef. Annibal Albani doit le favoriser comme créature de son oncle. Ruffo lui-même croyait avoir une espèce de certitude sur la réussite ; il ne lui a manqué en effet que deux voix pour être élu pape. Jusqu'à présent il n'a pu aller plus avant. Si son âge lui sert auprès des vieillards, il lui nuit dans l'idée de ceux qui ont dessein de faire choix d'un pape qui puisse régner longtemps, et les vieillards ne sont pas assez nombreux pour disposer de l'élection. Après Ruffo on a travaillé sur Riviera, homme de bien, fort respecté, et de mœurs aujourd'hui très-régulières; mais on n'a pas oublié que jadis elles n'ont pas été telles dans sa jeunesse, et ceci lui a cassé le cou dans la faction des zélés. Rezzonico, qui a suivi, n'a manqué la tiare que d'une voix. Ce grand nombre de suffrages parait plutôt l'effet de quelque coup indirect que nous ne savons pas, que d'une résolution véritablement prise en sa faveur. Cependant Ottoboni vient de trouver dans le conclave la fin de sa vie et de ses prétentions ; il est tombé malade et son mal l'a emporté en peu de jours. L'aventure est triste au dernier point pour ses conclavistes ; ils ont inutilement demandé de se retiper après la mort de leur maître, on les retient sous prétexte qu'ils peuvent être instruits de ce qui s'est passé dans l'intérieur. Jls ne pourront sortir qu'à la fin ; et les voilà condamnés à la plus infructueuse et la plus incommode prison qu'il soit possible de se figurer, Ruffo, Altieri, Cor-

radini et Spinelli ont été contraints aussi de sortir pour maladies. Altieri et Corradini sont à l'extrémité. II y a eu au travers de tout ceci une intrigue pour Delci conduite par le cardinal de Tencin. Je ne sais comment les choses ont tourné, on ne m'en dit rien en détail ; mais seulement qu'elles ont tellement changé de face à cet égard depuis peu que Delci se verrait peut-être aujourd'hui exclu par la faction française.

Enfin il est question de Porzia , et c'est ici , je pense y que la partie commence à se jouer tout de bon. Porzia est le sujet qui convient; son âge est celui auquel on devient pape ; il est du nombre des indifférents, étant créature de Benoit XIII. Il a de la naissance, du mérite, une grande réputation de capacité. Il est sévère et tel qu'il le faut pour rétablir le bon ordre dans un État qui en a si grand besoin; il saura régner et sera un petit Sixte-Quinl; aussi le menu peuple l'appréhende-t-il au dernier point ; mais on espère que, malgré les vœux de la canaille, la brigue faite pour lui sera suivie d'un plein succès. A la vérité, il n'est ni Romain , ni sujet de l'État de l'Eglise, mais des Vénitiens. Il a été religieux de l'ordre de Saint-Benoit ; comme on ne se soucie pas beaucoup de moines , ceci pourrait lui nuire, mais non pas autant que s'il fût sorti d'un ordre mendiant ou qu'il eût été jésuite. Vous ne verrez jamais choisir de pape parmi ces derniers, dans la crainte qu'ils ne vinssent à remplir le sacré Collège de gens de leur robe. Par exemple , j'ai toujours ouï parler en

bien de Tolomei, et ne Tai jamais oit! nommer parmi les sujets papables. Autrefois Bellarmin fut souvent proposé et toujours rejeté malgré sa science et sa vie exemplaire. On me mande que Porzia est porté par les zélés et par la faction Gorsini, et fort contrarié par Annibal Albani qui le craint particu-*

^èrement

Dites adieu au pauvre Porzia ; son r61e a fini par une catastrophe vraiment tragique pour lui. Sa partie était si bien faite , qu'avec un peu de vigueur et quelques coups de collier, il se voyait monté sut soglio. Sur ces entrefaites on a semé la nuit, dans le conclave, un libelle rempli d'injures graves contre son honneur, et de menaces tout à fait grossières contre sa personne. Quoique cette infamie ait indigné tous les gens de bien, et que Porzia en ait poursuivi ve(ngeance avec toute la force et la hauteur qui lui sont naturelles, il ne lui a pas été possible d'obtenir satisfaction. On n'a pu découvrir les auteurs du libelle diffamatoire ; il a été fort mal servi à cet égard par le Camerlingue que l'on soupçonne, non sans vraisemblance, d'avoir eu part à la pièce. Annibal Albani, de son côté, l'a rejetée sur les ennemis qu'il prétend que Porzia s'est faits dans Rome, et la donne comme une marque de la haine qu'a conçue pour lui le peuple romain. Quoi qu'il en soit de cette lâche trame, elle a fait son effet ; quelques-uns des partisans de Porzia se sont refroidis, disant qu'il n'y avait pas moyen d'élever un homme au trône au moment même où l'on vient de le couvrir d'un uf-

front public. Les zclanti oui trouvé qu'il avait montré dans cette conjoncture trop de fureur et d'ambition ; il a vu ses espérances aller à vau-l'eau dans les scrutins suivants. Sa réputation commise et sa fortune perdue, lui ont mis la rage dans le cœur ; il s'est retiré dans sa cellule, où il est mort an bout de trois jours, délia rabbia papale.

Aldrovandi est revenu sur l'eau. Corsini, Aquaviva et Tencin poussent celui-ci de toute leur force ; Annibal Albani ne fait pas de moindres efforts pour l'exclure. Le sujet n''est pas de son goût, parce qu'il est créature du feu pape, parce qu'il est porté pour la France, dont Annibal est ennemi ; plus particulièrement encore, parce que la famille d' Aldrovandi a été maltraitée sous le pontificat de Clément XI, et qu'il craint de voir un pape de cette maison prendre sa revanche sur les Albani. Cependant le parti formé pour Aldrovandi est siliombreux qu'Annibal, doutant quç ses forces fussent suffisantes pour y résister, a jugé à propos de susciter une diversion qui l'interrompit. Il a, je ne sais comment^ fait mettre sur le tapis Firrao, créature de Corsini, qu'il a paru accepter, en même temps qu'il a fait parmi les siens ime cabale qui l'assurait d'être maître de lui donner l'exclusion en temps et lieu. L'affaire a été portée si loin qu'on l'a jugée, ou qu'on l'a voulu juger conclue. Les cardinaux se sont assemblés en foule à l'appartement de Firrao; on lui a fait compliment Mir son exaltation ; ils Vont mis au milieu d'eux on le conduisant à la chapelle Sixtine, où s'allait Jalre le

scrutin décisif : décisif en effet, car c^était là que l'exclusion Fatteudait, soit de la part de la faction du Camerlingue^ soit de celle des ministres de l'empereur, qui ont déclaré qu'un cardinal napolitain n'était pas agréable à leur maître. On lui a donc donné vilainement le coup de Jarnac, à l'instant même de son triomphe. Il s'en est retourné pauvre cardinal à sa cellule, où Ton s'attendait à le voir crever de dépit en deux fois vingt-quatre heures ; mais il n'a pas été si dupe que Porzia. Tout malhonnête qu'est pour lui cet événement, il l'a pris avec un flegme qui lui a fait beaucoup d'honneur parmi ses confrères. Le Camerlingue n'a gagné à ceci qu'un délai. On a repris, pour la troisième fois, Aldrovandi plus fort que jamais.

Voici bien une autre histoire à laquelle je ne m'attendais guère. Tencin est brouillé avec Âquaviva ; c'est un nouvel artifice du Camerlingue dont on n'a pu ou voulu me faire un suffisant détail. Voici tout ce que j'en apprends. Annibal Albani, sachant bien que Tencin avait trop d'esprit pour se laisser duper, lui a détaché Passionei, l'un des partisans de la faction allemande ; il l'a trouvé propre à ses vues, jugeant que Tencin, qui n'en fait aucun cas, ne se défierait pas de lui. En effet, j'ai toujours vu à Tencin un grand mépris pour Passionei, et je m'en étonnais ; car je me figure que celui-ci, avec son extérieur brusque et rustique, en sait bien autant que l'autre. Je ne puis vous dire sur quoi roulait cette intrigué ni les circonstances ; je l'ignore.

On me marque seulement que Tencin a donné dans le piège que lui tendait Passionei, que l'effet de ceci a été de faire naître une altercation assez vive entre Aquaviva et Tencin ; que le premier, mal satisfait du ton de l'autre, l'a pris de hauteur, et s'en est séparé avec tous les siens, de sorte que Tencin. reste à présent sans crédit dans le conclave. Aquaviva demeure chef de la faction entière, et conduit seul tout le parti, Corsini n'étant, pour ainsi dire, qu'un fantôme. Les intérêts d'Aldrovandi n'ont rien souffert de cette rupture : on continue à le pousser avec constance. Les zélés lui sont favorables ; il a jusqu'à trente-une et trente-deux voix : il ne lui en faut que trentequatre pour avoir le nombre suffisant. Il n'est pas improbable qu'on ne parvienne à lui acquérir ce peu de suffrages qui lui manque jusqu'à présent ; tellement que l'on commence à regarder dans Rome son élection comme certaine.

Annibal Albani néanmoins ne perd point courage; il persiste avec la môme opiniâtreté dans le parti de l'opposition. Il s'est abouché avec Corsini, lui offiant de choisir le pape parmi les créatures de feu son oncle, et de nommer im cardinal des promotions de Clément XI, autre qu'Aldrovandi. Il lui a proposé Mosca, sujet qui n'est ni bon ni mauvais; ce que Corsini n'a eu garde d'accepter, puisque ce serait donner au Camerlingue tout l'honneur de l'élection. Celui-ci ne laisse pas que de pousser sa pointe autant qu'il peut en faveur de Mosca, quoique avec un médiocre succès, même parmi les siens, assez nombreusl:

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434 LU.— A M LABBK COKTOlSDKQUlNCEY.

à la vérité pour traverser une élection, mais troj} peu pour la déterminer, outre qu'il n'a pas le même crédit pour l'un que pour l'autre. En général, dans chaque faction, les cardinaux se trouvent toujours plus disposés à l'exclusion qu'à l'élection : le chef, n'ayant pas autant de facilité à les porter à l'un qu'à l'autre, est toujours plus assuré du premier que du

dernier

Fin de l'histoire d' Aldrovandi. Il avait toujours le plus beau jeu du monde, trente-trois voix au scri*tin. On me mande que, lorsque Passionei, scrutateur de jour, vint à ouvrir le trente- troisième bulletin en faveur de ce cardinal, il devint pâle comme un linge, dans la crainte de trouver bientôt le trentequatrième parmi ceux qui restaient dans le calice. Il en a été quitte pour la peur ; rien de plus à Vacces^ sit. Aldrovandi a été tenu ainsi, pendant un temps considérable, tous les jours à trente-trois voix sans avancer ni reculer, sans pouvoir acquérir la trentequatrième qui lui était nécessaire. Chacun est demeuré fidèle à son parti ; cependant il y a plus de cinq mois que le conclave dure. Annibal Albani, craignant que l'ennui, l'incommodité, les chaleurs, l'infection et autres motifs, ne déterminassent enfin quelqu'un des siens à se déclarer en faveur de son adversaire (et il serait surprenant en effet qu'aucun de ceux-ci n'ait voulu se donner à lui-même l'avantage de rendre au prétendant un service de celte importance, si l'on n'avait l'expérience du peu de souvenir que conservent les papes des intrigues

KLECriON DE BENOIT XIV. 435

faites en leur faveur durant le conclave) ; Annibal Albanie dis-je, a résolu de faire jouer un dernier ressort, et de se défaire à tout prix d'Aldrovandi. Il lui a mis aux trousses un certain père Ravali, cordélier à la grand'mancbe, et l'un des grands colliers de l'ofdre. Celui-ci est allé rendre visite à la Rote au cardinal Aldrov^ndi, et lui faire compliment sur son exaltation future, qu'on regardait à Rome comme certaine. A quoi le cardinal a répondu qu'il étaii vrai que le plus grand nombre lui faisait l'honneur de songer à lui ; mai» qu'il ne voyait rien de fait en cela, et même peu d'apparence que cette bonne volonté qu'on Iqi marquait dût avoir son effet, puisqu'il n'y avait aucun progrès depuis longtemps, et que quelques personnes prévenues contre lui le tr^-^ versaient de toutes leurs forces. Lq moiiie a pris soi^ texte sur ce discours ; il a fait au cardinal un sermon très-religieux et très-pathétique sur l'énorme durée de ce conclave, sur l'abus des intrigues, sur le scandale qu'une telle longueur donnait à toute la chrétienté, sur le danger de laisser ainsi si longtemps l'Eglise saxks un chef. « Je sens assez la vérité de tout « cela, lui répliqua le cardinal ; mais c'est* à votre <sc ami, M. le Camerlingue, qu'il faudrait faire de si « justes représentations, lui qui n'emploie son crédit « et son savoir-faire qu'à ruiner tous ceux que l'on « propose. — Ah ! monseigneur, a repris le coridelier, c< j'ai pris la liberté <ie les lui faire plus d'une Cois, a mais que Votre Éminence se mette à la place de fK M. le Camerlingue. Vous savez les anciieB$ démêlés

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a de vos deux maisons. La vôtre n'a {fas été bien « traitée sous le pontificat de son oncle ; il apprête hende le même sort pour la sienne, quand le pouce voir suprême sera dans vos mains. D'ailleurs, je a crois avoir assez démêlé ses véritables sentiments, . « dans les conversations que nous avons eues ente semble, pour pouvoir vous assurer qu'il n a aucune a inimitié personnelle contre vous, et que, sans cette « crainte, il cesserait bientôt de vous être contraire : a mais je ne puis vous dissimuler qu'il croit que « vous lui voulez du mal. — ^11 sfe trompe assurément^ « a répondu le cardinal, charmé de cette ouverture ; « cette vieille mésintelligence n'a jamais roulé sur a de grands objets, j'en ai dès longtemps perdu <c tout souvenir. D'ailleurs, je ne pense pas que « M. le Camerlingue y ait jamais eu lui-même aucune « part. Il ne doit pas douter que je ne l'honore pera sonnellement, et que je ne fasse de lui tout le cas « qu'il mérite. De plus, je ne suis pas homme à « oublier ceux qui m'auront rendu de bons offices. — « Mais, puisque cela est ainsi, a repris le moine, il « me parait bien plus facile qu'on ne l'aurait cru de tt vous mettre bien ensemble. J'y vois une disposi- « tion réciproque de part et d'autre. Voulez- vous c( me permettre de lui faire part de votre façon de « penser sur son compte, et je vous rapporterai sa « réponse? »

Aldrovandi, qui ne voyait d'autre obstacle à son élection que celui-ci, et qui, pour toute chose au monde, aurait voulu se tirer cette épine dû pied, y a

fort volontiers consenti. Là-dessus on a changé de propos ; et, après un quart d'heure de conversation indifférente, le moine a pris congé de lui. Puis, tout d'un coup, comme par réflexion, Ravali a dit au cardinal en le quittant : (c Mais , monseigneur , les « paroles d'un pauvre moine tel que moi sont une a mince caution entre des personnes de votre impor- « tance ; je ne sais si elles trouveront grand crédit « sur l'esprit de M. le Camerlingue, il faudrait que c( j'eussQ à lui faire voir des choses plus capables de c( le convaincre. Permettez- moi de vous écrire comme « de mon propre mouvement, et de glisser dans ma « lettre les représentations que j'ai pris la liberté de i( vous faire sur le scandale de ce très-long conclave; c< ce qui me donnera lieu d'entrer en matière pour y « ajouter les mêmes choses qui viennent de faire le <( sujet de notre conversation. Par là vous aurez occaa sion dans votre réponse de me dire tout ce que c( vous pi'avez dit pour monseigneur le cardinal c< Albani ; et, quand je lui aurai parlé de vos sentic< ments à son égard, s'il lui reste des doutes, j^aurai « en main de quoi les lever. » On est demeuré d'accord de ceci, et cela s'est exécuté. On me marque même que la réponse d'Aldrovandi était assez forte sur l'article de la reconnaissance. Annibal Albani, nanti de cette réponse, est allé trouver les zelantiy en leur disant : « Voyez, voyez votre Aldrovandi, « que vous me vantez tous les jours comme un « homme de Dieu, incapable d'employer l'intrigue « pour devenir son vicaire ! Le voilà pourtant qui

« cberche des souterrains, et met les promesses en a œuvre pour se raccommoder avec moi et briguer a mes suffrages. » Là-dessus Ruffo, Petra et les autres zélés, à la lectm*e de la lettre, se sont écriés : « Cela est vrai ; cela est horrible ; Aldrovandi brigue, (( Le Saint-Esprit n'en veut point, qu'on ne nous a parle plus de lui. » Le pauvre homme a vu dé jour çn jour ses espérances décliner au scrutin. Il a reconnu qu'il s'était cassé le cou lui-même par sa duperie, et il a été le premier à prier ses partisans de ne plus songer à lui. On dit que c'est lui qui leur a proposé de tourner leur bonne volonté vers Lam- ■ bertini, son compatriote et son parent.

Enfin, Aquaviva s'est abouché une dernière fois avec le Camerlingue ; il lui a représenté que, depuis puis plus de cinq mois et demi que le conclave durait, il n'était plus possible d'y tenir, et qu'il fallait bien en sortir d'une manière ou d'une autre. Annibal Albani a insisté pour Mosca, se plaignant de l'opiniâtreté du cardinal neveu, qui refusait une créature des Corsini. ce II est inutile de parler de « Mosca, lui dit le cardinal d'Aragon , nous ne ferons c< p^s un pape de votre choix ; mais nous le voulons « faire de votre consentement. Aldrovandi vous « déplaît, à la bonne heure, n'y songeons plus. Vous « ne voulez point de nos cardinaux ; nous ne pren- « drons point les vôtres : reste doue à choisir parmi a les cardinaux indifférents, qui sont les bénédictins. « Entre ceux-ci, je ne vois de papableque Lambertt tini ou Lercari, lequel voulez- vous des deux? Vou-

ELECTlOiN DE BENOIT XIV. 439

a lez-Yous Lambertini? Il est né dans les États de « l'Église, comme le demandent les Romains. — Lamc( bertini? soit! de tout mon cœur, dit le Camerlingue, (i qui aurait pris un iman pour n^voir pas Aldroce vandi. — Eh bien donc! a répliqué l'autre, allons de a ce pas ; c'est une affaire conclue » Les chefs étant ainsi d'accord, on est allé prendre Lambertini ; on l'a mené à la chapelle où il a été élu tout d'une voix par scrutin, le lendemain de la Notre-Dame d'août. Il a pris le nom de Benedetto , en mémoire du pape Benoit XIII, qui lui a donné le chapeau. On m'écrit qu'il ne se sentait pas de joie à cet événement. Depuis longtemps il leur disait de son ton grivois en badinant : Se voleté un buon coglione^ pigliatemi.

Prospero Lambertini est né à Bologne, dont il était ci-devant archevêque, d'une famille noble, et même, à ce que j'ai ouï dire, assez ancienne ; mais non pas illustre, Son âge est d'environ soixantequatre à soixante-cinq ans. Il est d'une taille au-dessous de la moyenne, assez gros, d'un tempérament robuste ; le visage rond et plein, l'air jovial, la physionomie d'un bonhomme ; il a le caractère franc, uni et facile, l'esprit gai et plaisant, la conversation agréable, la langue libre, le propos indécent, les mœurs pures et la conduite très-régulière, semblable en cela au cardinal Le Camus, évèque de Grenoble. Il conduisait son diocèse de Bologne avec beaucoup de charité et d'édification ; mais il faudra qu'il se défasse de l'habitude plus grenadière que papale d'assembler ses phrases. Il a commencé sa carrière

par le métier d'avocat, qu'il a exercé assez longtemps et auquel il se plaît encore. Il a la réputation d'homme savant, surtout dsois le droit canon et dans les rites ecclésiastiques, sur lesquels il a publié un assez long ouvrage. S'il sera propre au gouvernement d'un État, c'est ce que je ne puis vous dire, et ce qu'on ne saura que par l'événement ; jusqu'à présent, il parait avoir plus de goût pour s'amuser d'études littéraires dans son cabinet, que pour s'occuper d'affaires publiques ; pour faire des contes avec quelques amis, que pour se casser la tète de longues vues politiques. Ce sera, suivant l'apparence, un gouvernement tranquille et pacifique. A tout prendre, c'est un fort bon choix. Eh ! le moyen d'en douter, puisque je lui avais donné ma voix lors de l'élection que nous fîmes l'hiver dernier à la porte Saint-Pancrace? Ils vont me croire sorcier à Bologne, ou tout au moins profondément versé dans les affaires, pour leur avoir annoncé ce choix, lorsque j'y repassai au commencement de la tenue du conclave. Voilà comment le hasard, en dépit de Tacite, fait quelquefois la réputation des plus fameux politiques ; car on aime toujours à trouver aux choses plus de finesse qu'il n'y en a. Mais le saint-père luimême, nous verrons son bon procédé à mon égard, et s'il se souviendra de me témoigner sa reconnaissance pour lui avoir prédit son exaltation, quand nous nous rencontrâmes à la poste d'Ancône. Si le Saint-Esprit m'eût alors inspiré tout à fait, je n'aurais pas manqué de lui demander son chapeau de

cardinal ; il aurait été tout content de me le donner à pareil prix. Quel malheur ! J^ai manqué la plus belle occasion que j'eusse pu jamais trouver de faire une grande fortune dans l'élat ecclésiastique ; mais je vois bien que le ciel ne m'y destine pas. Je m'en console, pourvu qu'il lui plaise de retourner ses faveurs de votre côté et de faire choir sur vous ses bénédictions temporelles. Ainsi soit-il.

Route de Rome à Modène.— Séjonr à Modène.

 Modène, le mercredi des Cendres 1740.

Je vous ai tenu parole, mon doux objet; et, dès le lendemain de la dernière lettre que vous avez reçue de moi, nous primes le parti de laisser en prison messeigneurs les cardinaux se faire réciproquement d'éminentissimes coïonneries. Nous avons embrassé bras dessus bras dessous Loppin, Legouz et Migieu. Les deux derniers n'ont pas fait encore un séjour suffisant dans la capitale de l'univers, et l'autre n'a pas voulu exposer l'embonpoint de son individu à l'inclémence de la saison glaciale. Ils héritent d'un demi-palais, dont nous leur laissons la pleine jouissance pour s'étendre ; mais je doute qu'ils en fassent grand usage. Je crois que chacun va tirer à son enseigne et que notre départ sera la fin de la société.

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