‹ Le président de Brosses en ItalieChapitre 4 sur 26 · ROM · texte numérisé non relu

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iées que le reste, ils n'empêchent pas que la ville ne paraisse en général bien percée.

La rue du Cours (c'est celle qui fait le milieu de la patte d'oie dont je vous parlais) n'a pas moins d'un grand mille de la place Saint-Marc à la porte del Popolo, et autant de cette porte au Ponte Molle : elle est bordée en beaucoup d'endroits de fort beaux bâtiments ; mais elle est de beaucoup trop étroite pour sa longueur, et les trottoirs qu'on y a pratiqués de côté et d'autre, pour la commodité des gens de pied, la rétrécissent encore. C'est dans cette rue que l'on fait les courses de chevaux pour les prix, les courses de mascarades en carnaval, et la promenade ordinaire du cours en deux files éternelles de carrosses à la queue l'un de l'autre. Je ne puis digérer cette plate manière italienne de se promener en carrosse au milieu d'une ville, suffoqué de chaleur et de poussière. Toute belle qu'est aujourd'hui cette rue, combien est-elle déchue de son antique splendeur, si les plans et les descriptions qu'on nous donne de l'ancienne rue Flaminia nous la représentent telle qu'elle était en effet du temps des Romains!

Que peut-on se figurer de plus magnifique et de plus frappant que cette double file de mausolées et de statues colossales, qui régnait de côté et d'autre dans toute sa longueur, et de temps en temps, à droite et à gauche, des places, des colonnades, des obélisques? Mais je soupçonne qu'on ne nous décrit que ce qu'il y avait de beau chez messieurs les anciens. De tous

14 XXXVir.— A MM. DE BLANCEY ET DE NEUILLT.

les vilains objets qiii s*y pouvaient trouver, n'ayez peur qu'ils en disent mot.

Mais il est temps de continuer ma route par la rue del BabuinOy jusqu'à quelque hôtellerie banale, en attendant que nous ayons trouvé à louer un palais digne de recevoir nos excellences. Nous vînmes descendre à l'auberge du Mont-d'Or, place d'Espagne ; c'est la meilleure pour les étrangers qui débarquent, et presque la seule ; dans une si grande ville et si pleine d'étrangers, il y a très-peu d'auberges. Aussi n'est-ce pas la coutume ici de s'y loger, si ce n'est par entrepôt jusqu'à ce qu'on trouve ce qu'on appelle en terme figuré ordinaire du pays, un palais, et en style vulgaire, a un appartement garni ». C'est à quoi nous ne manquerons pas au bout de quelques jours, après avoir été chèrement scorticati dalt oste del Monte dOro ; mais le moyen d'en avoir regret quand on a mangé de ses poudings ! C'est une chose, mon ami, qui est au-dessus des tartes à la crème de Bedreddin-Hassan, qui produisent une reconnaissance si pathétique, si théâtrale dans les Mille et une Nuits. Nous avons aujourd'hui un petit cuisinier qui les fait d'une manière incroyable. Les Anglais, nos amis, à qui nous en faisons un regalOy conviennent unanimement que, quoique ce ragoût soit originaire de Londres, on n'en a jamais servi de si bon au parlement, même à Westminster. Prenez moelle de bœuf en quantité, et encore plus de mie de pain détrempée dans du lait^ frangipane, canneUe et raisins de Ckmirthe, le tout en masse, comme un pain.

eoit au pot dans un excellent bouillon, enveloppé dans une serviette fine ; puis faites-le cuire une seconde fois dans une tourtière pour y faire une croûte; mangez-en beaucoup si vous avez Testomac robuste, c'est-à-dire autant que fait ce goinfre de Sainte- Palaye, et dites que Martialot n'est qu'un fat de n'a* voir pas mis cet entremets à la tète de son Cuisinier français. Je trouve seulement que les raisins de Corinthe y sont de trop. Nous avons délibéré qu'on les exilerait tous dans un coin du gâteau réservé au seul Saînte-Palaye, qui écrira autour de sa portion : Non licet omnibus adiré Corinthum,

Nous sommes donc logés assez commodément dans une maison de louage, place d'Espagne^ vis-à-vis de la fontaine de la Barcaccia, au pied et joignant l'escalier de la Trinité du Mont, en latin : ad septa tributa, ad radiées montis Pinciiy sive collis hor^ tulorum; cela veut dire^ mon doux objet, que si l'ambition vous porte à briguer quelque grande cbarge dans la République romaine, je suis fort à portée de vous y servir, me trouvant dans le centre du lieu des élections. Madame Peti, très-digne patronne de la case, nous fournit abondamment tout le nécessaire, excepté des rideaux de lit, qui sont regar* dés dans ce pays comme une superfluité condam*' nable. Peste ! je ne suis point assez fait aux manièrei^ de ces gens-ci, et je veux donner dans le luxe d'avoir un pavillon de serge grise. Nous avons tiré les logements au sort ; l'illustrissime nez du cousin Loppiii a gagné lé plus bel appartement. Nous avons quatre

chevaux paies de TApocalypse, traînant gravement deux carrosses de remise qui ne sont ni beaux ni cherSy sous la conduite de deu.x cochers majestueux en perruques carrées et en rabats ; avec cela vous pourrez voir quand vous voudrez quattro signori francesi se promenant in fiocchi nella strada del Corso. A cette heure que voilà notre établissement fait, et que nous commençons à nous répandre dans le monde, je m'en vais donner à corps perdu dans les dames romaines.

J'ai d'abord voulu faire tout le tour de la ville, promenade très-longue : l'enceinte est à peu près égale à celle de Paris, peut-être un peu moins grande ; les murailles sont les mêmes qui y étaient du temps des empereurs i avec cela on ne peut douter, par les dénombrements, que Rome ne contint jadis cinq ou six fois autant d'habitants qu'en contient aujourd'hui Paris, ville très- peuplée et où les bâtiments sont fort exhaussés. Il n'y a pas d'apparence que ceux de Rome le fussent alors beaucoup plus ; il y avait un nombre infini de domestiques dans les grandes maisons, et il fallait que dans les petites les ménages fussent .entassés les uns sur les autres , comme à Pékin , où, selon ce que j'ai appris du P. Fouquet, une famille de douze personnes n'a pour tout logement qu'une chambre de grandeur médiocre, où tous les gens couchent sur une estrade, rangés à côté les uns des autres comme des éperlans. Il ne faut pas douter aussi que, dans le nombre des habitants de l'ancienne Rome, on ne comprit ceux des faubourgs, qui étaient

d'une immense étendue. Aujourd'hui cela est fort ' différent ; vous savez que la ville peut passer pour déserte^ eu égard à l'étendue de son enceinte. Il n'y a presque d'habité que la partie comprise entre le Tibre, le mont de la Trinité, Monte-Cavallo et le Çapitole ; ce qui peut faire un bon tiers de la ville. Ajoutez à cela^ le Trastevere, petit canton entre Saint-Pierre et le château Saint-Ange. Tout le reste consiste en jardins, en champs, en grands édifices, en ruines et en quelques rues peuplées par-ci par-là. On dit que la ville peut contenir en tout cent cinquante mille âmes. Les palais des grands seigneurs sont la plupart aussi déserts que le reste de la ville. Le nombre des domestiques n'y est point à charge ; on conserve dans le garde-meuble un bon nombre d'habits de livrée, qui sont endossés par des estafiers de louage, les jours de représentation.

Il n'y a point de quais le long du Tibre ; jugez quel énorme défaut dans une ville aussi ornée que celle-ci! n arrive de là que les quartiers voisins delà rivière, qui devraient être les plus ouverts et les mieux aérés, sont au contraire les plus vilains ; celui des juifs surtout est une.archi-saloperie. Les quais seraient le plus nécessaire et le plus grand embellissement qu'on pût donner à cette ville. On-m'a dit qu'il n'en aurait pas plus coûté pour en faire un depuis l'entrée de la ville jusqu'au pont Saint-Ange, que pour décorer, ainsi qu'on vient de le faire, l'église de Saint- Jean-de-Latran ; que l'on avait mis en balance à laquelle de ces deux dépenses la somme serait em-

ployée, et que la dernière avait eu la préférence. Fort judicieusement pensé ! Qu'en dites-vous? Cepen.dant cette décision a été applaudie ici, où Ton aime par-dessus toute chose le culte et ce qui s^y rapporte. En vérité, cette nation est tout à fait dévote, et n'en est pas plus sage. On m'a dit que les juifs avaient offert de nettoyer et creuser à leurs frais le lit du Tibre, et de faire des quais jusqu'à l'Ile Saint- Barthélemi (c'est la partie où ce serait le plus nécessaire), si on leur voulait donner toutes les richesses et curiosités antiques qu'ils trouveraient dans la rivière. Il est certain qu'ils y auraient trouvé des richesses immenses ; mais avec cela il est douteux qu'elles eussent pu suffire à payer la dépense. Leur proposition n'a pas été acceptée, dans la crainte que l'infection de la vase remuée ne mit la peste dans la ville. Le fleuve du Tibre n'a pas, comme vous le savez, grande réputation hors dé son pays ; on le traite souvent de méchant petit torrent jaune. On lui fait tort : pour jaune, il l'est à la vérité autant et plus qu'une beauté jaune du royaume de Yisapour, mais il est de même largeur que nos rivières moyennes de France, à peu près comme le Doubs vers son embouchure; son cours n'étant pas long depuis les montagnes est conséquemment fort rapide ; par la même raison, dans le temps des pluies abondantes ou des fontes de neiges, il déY >rde tout d'un coup, et fait le mauvais garçon : nous l'avons déjà vu dans toute sa pompe. On ne le passe guère que sur le pont Saint<-Ange ou sur le pont Sixte ; les autres ponts

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9ont ruinés ou peu fréquentés. Le pont Saint-Ange est très-magnifique, revêtu d'une balustrade de marbre blanc, portant sur les acrotères dix anged également de marbre blanc, tenant tous les instruments de la Passion. Sur ma foi ! les instruments de la passion font un pauvre effet sur un pont. Les anges et les saints se trouvent si bien dans les églises ! pourquoi ne les y pas laisser ? Ils n'ont pas Tair de se plaire ici, du moins y font-ils une figure assez déplacée.

Le port du Tibre, appelé Ripetta, n'a été accommodé que depuis peu par Clément XI , et Toavrage n'est pas aussi beau qu'il devrait Tétre. On Ta revêtu de grands degrés de pierres cintrées dans le milieu et on l'a orné de c[uelques fontaines et d'un petit monument surmonté d'une étoile, pour mar* quer que c'est un ouvrage de ce pape, dont la maison a une étoile dans ses armoiries. Ici on est fort jaloux de laisser sa marque ou son nom à chaque édifice que l'on fait construire. Si plusieurs personnes y ont part, on a grand soin de distinguer ce qui appartient à chacune d'elles ; rien n'est plus propre à entretenir l'émulation que l'envie de laisser quelque mémoire durable de soi-même à la postérité : aussi faut-il avoir vu, pour le croire, combien cette émulation a fait construire ici d'édifices publics et particuliers par 1^ souverains, les cardinaux et autres grands seigneurs. Ils approchent par là des anciens Romains, proportion gardée néanmoins à rénorme différence de leurs facultés, qui ne leur

permettent pas de faire de si vastes entreprises. Nous disons souvent ^ nous autres Français, que les Italiens sont avares et mesquins, qu'ils ne savent pas dépenser, se faire honneur de leur bien, ni donner un verre d'eau à personne ; qu'il n'y a que parmi nous que les seigneurs aient un air de magnificence^ une table somptuejise^ des équipages brillants, des meubles, des bijoux, des parures de goût, etc. J'ai souvent lieu de mettre ici en parallèle le genre différent du faste des deux nations française et italienne; à vous le dire sans fard, celui de cette dernière me parait infiniment plus riche^ plus noble, plus agréable, plus utile, plus magnifique, et sentant mieux son air de grandeur. Ce que nous appelons le plus communément en France faire une grande figure, avoir une bonne maison, c'est tenir une grande table. Un honune riche qui représente, a force cuisiniers, force services d'entrée et d'entremets, des fruits montés d'une manière élégante (dont l'usage, par parenthèse, nous vient d'Italie) ; la profusion des mets doit toujours être au triple de ce qu'il en faut pour les convives. Il rassemble le plus grand nombre de gens qu'il lui est possible pour consommer ces apprêts, sans se beaucoup embarrasser s'ils sont de ses amis, ou s'ils sont gens aimables; il lui suffit qu'on voie qu'il fait la chère du monde la plus délicate et la mieux servie, et qu'on puisse publier que personne ne sait mieux se faire honneur de son bien. Au milieu de cette espèce de dépense, il vit dans un embarras journalier, sans plaisir, si ce

n'est même avec ennui ; malaisé, malgré ses richesses ; souvent ruiné, et à coup sûr oublié après la digestion.

Un Italien ne fait rien de tout cela; sa manière de paraître après avoir amassé, par une vie frugale, un grand argent comptant , est de le dépenser à la construction de quelque grand édifice public, qui serve à la décoration on à Futilité de sa patrie, et qui fasse passer à la postérité d'une manière durable son nom, sa magnificence et son goût. Ce genre de vanité n'est- il pas mieux entendu que l'autre? Ne va-t-il pas mieux à ses fins? D'abord, si l'on mesure le faste par la dépense, comme cela est juste, celle de l'Italien est beaucoup plus grande ; ajoutez qu'il répand son argent parmi les métiers de première nécessité, encore plus que parmi les métiers de luxe, au lieu que parmi nous c'est le contraire. Quant au plaisir qu'on peut prendre soi*- même à ces sortes de dépenses, n'y en a-t-il pas autant à voir croître sous ses yeux des ouvrages qui resteront , qu'à voir l'arrangement d'un festin qui va disparaître, outre que ce premier genre est d'une espèce plus satisfaisante et plus noble ; et, quant au plaisir que l'on peut don* ner aux autres, n'y en a-t-il pas autant à se régaler les yeux qu'à se régaler le palais? Une belle colonne cannelée vaut bien une bonne gelinotte. Après l'avoir vue on la verra encore : c'est un régal perpétuel, présent et à venir, tous y sont invités nés ; et il est constant que plus la fête est générale, plus celui qui la donne sait représenter et se faire honneur de son bien.

Il me semble, mon gros Blancey, que, malgré Totre abominable goinfrerie, mon saffrage doit être de quelque poids sur cet article, à moins que votre langue de serpent n'ait menti au Saint-Esprit, quand elle m'a donné dans le public la réputation d'être d'une inouïe et superlative gourmandise. Pour vous, Neuilly, qui avez l'honneur de partager ce blâme avec moi, je me tiens néanmoins assuré que votre sentiment sera conforme au mien. Je conclus de cette savante et profonde dissertation que les Italiens n'ont pas grand tort de se moquer à leur tour de notre genre de faste, che tutto se ne va al cacatojo (c'est leur expression burlesque), et qu'ils seraient fondés à taxer de vilenie nos grands seigneurs, parce que ceux-ci ne font point d'édifices publics, au moins aussi bien que nous à leur faire un pareil reproche, parce qu'ils ne donnent pas à manger. Mais la table est en soi une chose très-agréable ; d'accord. Qui le sait mieux que moi? C'est un amusement journalier qui forme un des principaux liens de la société. Oui, quand on mange sans faste entre un petit nombre d'amis ou de gens qui se plaisent ensemble. C'est ce que font chez nous les gens de bon goût et d'une fortune ordinaire. Je blâme les Italiens de ne pas savoir en user de même ; mais les gens d'une fortune ordinaire ne sont pas faits pour entreprendre des constructions publiques. Ainsi ma dissertation ne les regarde pas ; elle ne se rapporte qu'aux personnes faites pour représenter. Or, je sou« tiens que ceux-ci , dans leurs grandes dépenses de

ROME. n

table» u'oot en vue ni le plaisir de manger, ni eelui de la société ; qu'ils n'ont pour but que d'étaler un faste qu'ils se croient obligés d'avoir par état ; que l'objet de leur magnificence est fort mal choisi; qu'ils feraient mieux pour eux et pour les autres de donner de petits soupers et de construire de grandes fabriques, d'avoir des berlines unies et des statues de marbre. Telle est ma thèse en dépit de tous les arguments de Blancey . Dixi.

Indépendamment des curiosités anciennes et modernes dont cette ville fourmille, un seul des trois articles suivants, pris chacun en particulier, vaut la peine que l'on fasse exprès le voyage de Rome : l'église de Saint-Pierre, les Fontaines, le coup d'oeil du Janicule. Il est vrai que Rome parait située tout exprès pour avoir des eaux, entourée comme eUe l'est d'un demi-cercle de montagnes abondantes en sources ; mais elles sont toutes à une distance qui varie de quatre à neuf lieues. Quelles dépenses n'a-t-il pas fallu faire pour les conduire? Les aqueducs des anciens Romains, leurs égouts, leurs châteaux d'eau sont des ouvrages prodigieux. Il en a coûté, depuis deux à trois siècles, des frais énormes pour en remettre en état une partie seulement , qui , avec quelques nouvelles adjonctions, a suffi pour fournir la ville d'une innombrable quantité de fontaines, grandes ou petites. Il n'y a presque point de place vide où l'on n'en trouve une ou plusieurs. On en rencontre à chaque pas le loag des rues, dans les maisons^ dans les jardins, partout. L'inégalité du

terrain de la ville et ses montagnes ont donné la facilité de les multiplier par l'attention qu'on a eue de faire d'abord arriver les eaux dans des lieux élevés ; de sorte que les fontaines d'en haut servent de réservoirs à celles d'en bas.

Je n'imagine point d'ornements dans une ville comparables à cette profusion de sources et d'eaux jaillissantes; elles me font plus de plaisir encore que les bâtiments. Les grandes sont toujours d'un goût noble, les petites d'un goût agréable, qui quelquefois dégénère trop en badinerie, surtout dans les jardins, où à la vérité cela est plus supportable ; mais dans les grandes, ce ne sont plus des filets d'eau , ce sont des torrents, des rivières entières qui s'échappent de tous côtés. Outre l'abondance naturelle de l'eau, on sait encore en ménager la chute avec l'adresse nécessaire pour lui donner la plus grande surface possible.

De tout ce que j'ai vu ici et ailleurs, rien ne m'a surpris davantage au premier coup d'œil que la fontaine de la place Navone; aussi faut-il dire que rien en ce genre n'est plus auguste, .ni d'une plus merveilleuse exécution. L'admirable estampe que vous connaissez n'en donne encore qu'une faible idée ; elle me fit à la première vue beaucoup plus d'effet que l'église de Saint-Pierre, non que je veuille néanmoins par là égaler ces deux objets l'un à l'autre ; car Saint-Pierre est plus étonnant la millième fois que la première. [Figurez-vous seulement au milieu d'une place cette masse de roehers percés

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à jour ; ces quatre colosses du Danube, du Nil , du Gange et du Rio de la Plata, couchés sur les angles du rocher, versant de leurs urnes des torrents d'eau ; ce Nil qui voile sa tête, ce beau lion qui sort de sa caverne et vient s'abreuver à la fontaine; ce cheval qui boit d'un autre côté; ces reptiles rampants sur la montagne; ces bouillons d'eau qui rejaillissent de tous côtés sur les pointes des rochers; et à la cime du roc un obélisque, de granit, tant que l'on peut lever la tète. Avec tout ceci, la fontaine de Saint- Pierre in Montorio m'a fait encore plus de plaisir, et ne m'a guère moins causé de surprise : c'est un arc-de-triomphe à cinq portes au-dessus du mont Janicule ; trois grandes et deux plus petites ; au lieu de portes ce sont des nappes d'eau perpendiculaires, qui en ferment le vide en retombant dans un vaste bassin. En même temps que vous jouissez d'un spectacle si neuf et si agréable, retournez la tête du côté de la ville, au moment où le soleil incliné sur l'horizon en éclaire le sommet ; voyez cet étonnant assemblage de dômes, de campaniles et de coupoles dorés, de faites, de façades, d'églises et de palais, d'arbres verts, d'eaux jaillissantes. Il n'y a point de coup d'œil de la ville de Paris égal à celui-ci, malgré l'ornement même qu'y ajoute la vue des environs de cette ville, infiniment plus agréables par la nature et plus embellis par l'art que les environs de Rome.

Le Janicule, sur lequel nous sommes à présent , est resté l'une des collines les plus élevées de Rome,

m XXXVII.— A MM. DE BLANCET ET DE NEUILLY.

se tronvant à rextrémité du faubourg au delà du Tibre, dans un canton qui n'est sujet à être ruiné ni rebâti. Les destructions continuelles et les réédifications dans les quartiers habités de cette ville si souvent renversée ont tellement comblé les vallons, que l'on aurait peine à reconnaître aujourd'hui Vurbs septicollis : tant ses sept montagnes, ou, pour parler plus vrai , ses douze collines sont effacées en plusieurs endroits par l'exhaussement successif des lieux bas ; ce qui n'empêche pas qu'à tout prendre, le terrain ne reste encore fort inégal. Les collines dont le tertre reste marqué d'une manière fort distincte sont l'Aventin, le Cœlius, le Palatin, lemontPincius dans la ville, et le Janiçule au Trastevere : il n'y a que bien peu d'endroits dans les lieux bas où l'on aperçoive l'ancien sol et le vieux pavé de Rome, qui est de larges pierres plates. Dans quelques-autres, lorsque l'on veut jeter les fondements d'une maison neuve, on ne trouve, jusqu'à de grandes profondeurs, qu'un terrain remué; alors, à ce que j'ai ouï dire, il faut, pour la solidité, creuser dans ce terrain mobile les fondations aussi profondes que l'on veut donner de hauteur extérieure au bâtiment , ce qui le tient en équilibre; mais ce sont de grands frais.

Vous voudriez que je vous fisse une description circonstanciée de tous ces édifices et palais que l'on aperçoit d'ici; mais, mes amis, c'est un radotage : je vous dis, je vous dis encore un coup, que cela ne se peut. Ignorez- vous l'aventure par laquelle j'ai débuté À mon entrée triomphante dans Rome? J'allai dé*

ROME. an

barquer à la Doua&e ; c'était autrefois la curia Anto^ niana. Tandis que j'étais, attaché comme un badaud, à con^dérer cet admirable portique de colcoines an* tiques cannelées, et à m'indigner contre les animaux indécrottables qui ont rempli les interstices de ces colonnes par un infé^me torchis pour en faire un repaire de fripons, les maudits commis de la douane fouillaient mes bardes et trouvèrent, sur le coussin de ma chaise de poste, le second volume de Misson : aussitôt confisqué au profit de l'inquisition; c'est justement le volume de Rome; voilà nuya guide-àne perdu. Ainsi vous voyez que je ne pourrai plus vous rien dire ; je suis dans le cas de ce cardinal dont parle la Satyre Ménippée :

Son éloquence il n^a pu faire voir.

Faute d'un livre où gît tout son savoir. Seigneurs États, excusez ce pauvre homme, II a laissé son calepin à Rome.

Jugeant qu'il me serait inipossible de retrouver ici chez les libraires un livre si bien noté à l'index expurgatoire, j'ai tout tenté pour amollir le cœur de ces perfides commis; j'ai même offert de leur donner les deux autres volumes de Misson en contre* échange de. celui-là. Rhétorique inutile :

Les traîtres, Quand on a besoin d^eux, sont plus fiers que les maîtres.

C'était bien pis à l'autre chaise de poste, où l'on confisquait à M. Lof^in une pièce 4e velours ciselé

qu'il venait d'acheter à Florence, encoi*e fut-il blâmé de toute la société pour l'avoir laissée exposée à la cupidité de ces gens-ci. Mais qui se serait douté que, dans une ville où les ouvriers ne font point d'ouvrages, on se fût nouvellement avisé d'y établir une manufacture de velours ciselé et de déclarer de contrebande ceux des manufactures étrangères? Cependant la bonne foi, fondée sur l'ignorance d'une loi nouvelle, et quelques sequins lâchés aux commis, ont remis M. Loppin en possession de son velours ; tandis que mon«^her Misson reste damné à perpétuité. Ce n'est pas que le P. Bremont, dominicain, membre du Saint-Office, ne m'ait offert de le tirer de la gorge de Satan, par la toute-puissance du saint-père, si je voulais dire â Sa Sainteté que j'avais un pouvoir particulier de mon évêque pour tenir des livres défendus. Diantre ! je n*ai eu garde de me prêter à cette supercherie, de peur de tomber roide mort, comme Ananie, pour avoir menti au successeur de saint Pierre. Dans le vrai, je n'ai pas jugé que cette bagatelle valût la peine d'en parler au pape. Je me suis rejeté, pour me guider dans ma course, sur une plate et longue description de Rome, par Deseine, en marge de laquelle j'avais fait quantité de petites nbtes et de remarques. Mais vous n'êtes pas plus avancés; car j'ai égaré le premier tome dans une église. Voilà-t-il pas Blancey qui va dire que je perds tout! Parbleu! pour vous, vous n'avez pas perdu la parole.

XXXVIIL— A M. L'ABBE CORTOIS

DE QUINCEYS

Finances. Billets de banque. Loterie, etc-

Qui vient d'être attrapé comme un renard qu'une poule aurait pris? c'est votre serviteur. Je croyais bonnement y sur la foi des. lettres de crédit de M. Montmartely que j'allais remplir mes poches d'or et d'argent ; mais il signor cante Giraudy notre banquier, nous a appris ce que nous ignorions ; savoir, qu'on ne sait presque ce que c'est que de l'argent à Rome, où le système des billets de banque existe depuis un temps infini ; de sorte que notre grand trésorier, au lieu de nous payer enJuleSy ne nous a proposé que des billets sur le Mont-de-Piété et sur la Banque del Spirito Santo. Quoique ces billets valent ici de Tor en barre, ils ne font cependant pas notre compte ; car ils n'ont point cours hors de Rome, et je ne puis croire que, quand il faudra partir, messeigneurs les maîtres de poste ou autres pareilles gens veuillent nous faire crédit jusqu'à ce que nous revenions enitalie. D'ailleurs il faut même ici de l'argent réel en mille occasions, n'y ayant point de billets

^ Depuis évéque de Belley. R. C.

au-dessous d'environ vingt écus de notre monnaie. Ainsi il a fallu prendre un ajournement. Nous nous sommes munis d'abord de leftres de change sur Naples, dont nous allons incessamment chercher le montant; cet événement précipitera notre voyage. Ces sequins nous serviront ici pour l'argent de poche, et la plus grande partie sera précieusement mise en prison au fond d'un coffre jusqu'à notre départ. Pour le séjour, nous avons pris du papier pour la grosse dépense. Il semblerait, quand on a ces lûllets, qu'il ne serait plus question que d'en aller,^ comme cela se dit, toucher le montant à la Banque ; mais ne vous y fiez pas, ils vous couperont vos billets en d'autres moindres, et vous donneront seulement nnpoco di denaro pour faire l'fippoint. Le seul secret de tirer d'eux de l'argent, ce serait de n'avoir à leur présenter que des billets tout ronds de vingt écus ; aussi, pour n'y être pas attrapés, les rusés n'en fabriquent presque point de cette somme, et font presque tous leurs moindres billets de quelque chose au-dessus. A cela près, la confiance et la sûreté en cette banque ont été extrêmes jusqu'à présent. C'est de là que Law avait pris l'idée de ce système qui nous a fait tant de mal en France, et qui , au vrai , n'était pas mauvais en soi , s'il eût été retenu dans de certaines bornes, puisqu'en même temps qu'il multipliait l'agent universel, il en facilitait le trans^ port et le commerce ; mais il ne fallait pas avoir afiaire à un prince trop facile, et à une nation fougueuse qui pousse tout à rextrèmc.

Law est mort à Venise, n'ayant laissé ponr tout bien à sa mort, de tant de millions qu'il avait maniés, qu'environ 80,000 écus, presque tout en meubles et en tableaux , dont il était fort amateur. Je tiens ce fait de son exécuteur testamentaire. Il vivait de la pension de ministre d^Ëtat. C'était un génie hardi ,- qui ne s'occupait guère du soin d'amasser des richesses, et qui n'était sensible qu'à ' celui de mettre à exécution des idées souvent trop vastes.

Les Italiens sont tout autrement modérés, et les choses subsistent longtemps avec eux sur le pied où elles ont été mises. On a cependant donné ici à la longue dans un des inconvénients qui nous ont fait tant de tort ; e'eçt de fabriquer une quantité de billets dont la somme va fort au delà de l'argent monnayé qui est dans l'État; ce qui réduit à la nécessité de fodre de gros empnmts pour faire face dans l'occasion, et a chargé l'Etat de dettes immenses qui, allant toujours en se multiphant, comme cela est inévitable, pourront bien enfin tout culbuter. L'argent effectif est aujourd'hui si rare à Rome , qu'à peine en aperçoit>on. On dit même que sous le règne du pape actuel on a pris, pour le multiplier, le parti le plus détestable de tous, c'est d'en affaiblir le titre : voilà le moyen d'achever de tout décrier vis-à-vifi l'étranger. Les murmures sont grands ici sur ce pitoyable état des finances, et sur ce que sous ce pontificat-ci l'espèce est plus rare qu'elle n'a jamais* été. On se figure que les Corsini, voyant-approcher

32 XXXVIir.—A M. L'ABBÉ CORTOIS DE QUINCEY.

la mort de leur oncle, transportent le peu qu'il en a à Florence, leur patrie ; et l'on est fort dans l'intention de. prendre au prochain conclave un pape romain, ou du moins natif de l'État ecclésiastique, pour que l'argent que prendront ses parents reste au moins dans le pays papal. Quoi que l'on fasse, il ne faut pas croire, néanmoins, qu'on apportera jamais grand remède à cette maladie des finances, non plus qu'aux autres désordres du gouvernement, à cause des variations continuelles de ses vieux souverains, qui, étant élus dans un âge trop avancé pour avoir de longues vues, ne songent qu'à passer le moins mal possible le temps de leur pontificat, et à établir pendant qu'il dure le crédit et la fortune de leur famille (ce qu'on appelle ici le népotisme) ; sauf ensuite k ceux qui leur succéderont à se tirer d'affaire el à pourvoir aux choses comme ils aviseront. J'ai ouï assurer ces jours-ci à des gens qui en doivent avoii* connaissance que la chambre apostolique devait à présent près de 380 millions de notre monnaie. Il n'est plus question d'acquitter jamais la totalité de ces capitaux ; ce serait une entreprise presque impossible. On se contente d'en payer l'intérêt, qui, je crois, était dans le temps de l'institution à six pour cent, et n'est plus aujourd'hui qu'à trois. Le payement de ces intérêts est assigné sur les revenus qui proviennent de différentes provinces de l'État ecclésiastique. Il n'y a pas d'exemple qu'on ait encore manqué à ces assignats; ainsi ces dettes sont regardées comme fort bonnes, et comme le meilleur effet

qu'on puisse avoir à Rome, où les terres ne rendent que fort peu.

Mais le grand mal , c'est que les gros créanciers du pape né sont pas ses sujets, ce sont des Génois et des Florentins, ce qui fait sortir tout l'argent ecclésiastique hors de l'État, ou, pour mieux dire , il n'y en entre point; et l'argent qui de^^ait venir fait toujours un tel circuit par le maquignonnage des payeurs, qu'il va aboutir enVe les mains des Génois ou des Florentins. Le pape n'a ni mines ni vaisseaux, ni commerce par terre ou par mer, très-peu de manufactures. Tout son revenu vient des impôts qu'il tire comme prince temporel de ses sujets qui, à cet égard, sont extrêmement peu chargés, et de la distribution qu'il sait faire par l'Europe de son parchemin. Cette distribution est lucrative, mais non pas autant qu'on se le figure ordinairement. Je tiens du cardinal de Tencin que ce qu'il tire de la France ne va pas à plus de 5 à 600,000 francs, par année commune; mais toutes ces sommes étrangères ne sont payées qu'en remises sur les banquiers des pays qui ont l'argent, lesquels s'entendent avec les créanciers de l'État ecclésiastique pour leur payer l'argent à eux-mêmes, qui par là n'a jamais l'honneur de voir Rome. Ainsi , cela n'apporte point d'argent en cette ville, où d'ailleurs rien n'y en produit.

Le Mont-de-Piété et la flanque du Saint-Esprit sont les deux endroits où l'on paye. Ce premier lieu surtout a un très-bel établissement, fort bien inventé et fort profitable tant au souverain qu'à ses sujets, à

qui il épargne beaucoup de mauvais marchés. Tous ceux qui ont besoin d'argent, riches ou pauvres» y vont emprunter pour un an, sur des gages qu'ils y déposent, nippes, argenterie ou bijoux,* etc., dont on leur donne une reconnaissance ; on fait estimer très-loyalement par des connaisseurs la valeur de l'efifet, et le Mont-de-Piété prête sur ces nantissements pour une année, avec intérêt à deux pour cent, presque jusqu'à concurrence de la valeur de l'efifet; je pense que c'est jusqu'aux quatre cinquièmes. Si la somme est au-dessus de trente écus romains, qui font plus de cinquante des nôtres, on ne prend point d'intérêts pendant la première année. A défaut de reti* rer l'effet au bout de l'année, on le garde encore autant de temps, après quoi on le fait vendre. Le Mont-de-Piété se paye de ce qui lui est dû, intérêts et Capital, et, s'il y a du surplus, on le garde eu dépôt pour le rendre au propriétaire, quand il viendra le redemander. Il y a là de grands magasins où toutes choses sont serrées et rangées en bon ordre. Les gens les plus riches de Rome et les plus rangés, pour s'épargner le soin et le risque de garder beau* coup d'argent chez eux, font porter leurs revenus, à mesure qu'ils les reçoivent, à l'une de ces deux banques publiques, et tirent dessus à mesure qu'ils ont quelques payements à faire. On ne refuse pas même de payer au delà du dépôt , quand il a lieu ; mais lors du décompte on fait payer l'intérêt.

Ces deux banques ont perdu beaucoup de leurs anciennes richesses, on n'y trouve plus, à beaucoup près,

ROME. — FINANCES, BANQUE, LOTERIE. Sî»

la même quantité à^effettivOy c est-à-dire d'argent monnayé. J'ai ouï dire qu'ily a une douzaine d'années les fonds ordinaires étaient encore communément d'un million d'écus romains, et qu'aujourd'hui ils ne roulent que sur environ cent trente mille. Tout, comme je vous l'ai dit, s'y paye et s'y délivre en papier ou car ta. Cependant leur crédit est si grand, que si le pape en voulait créer une nouvelle, en assignant le payement des intérêts sur quelqu'une des parties libres de l'État ecclésiastique, on ne doute pas qu'on n'y portât, en très-peu de temps, assez de fonds pour en faire le premier établissement. Ceux qui veulent vendre les actions qu'ils ont làdessus en trouvent aujourd'hui cent vingt-huit pour cent, et cela ira toujours en augmentant. Il est assez singulier de voir qu'à mesure que le revenu diminue, le capital augmente. Je ne doute pas qu'il n'en ftiille attribuer la cause au mauvais état des fonds de terre, dont le dépérissement a mis dans la nécessité de se pourvoir de cet effet-ci , faute de meilleur. Le pape Benoit XIII voulut mettre l'intérêt des actions à deux pour cent; ce bruit, néanmoins, ne les fit baisser qu'à cent dix-huit.

Le pape actuel, pour grossir ses fonds, a établi dans son Etat une espèce de loterie qui se tire tous les mois, oxi plutôt un biribi fort compliqué, semblable au jeu de Cènes, dont je vous ai déjà fait mention quand j'y étais Ml me serait , je crois, très-

^ Voyez tome I^r, page 62. R. C,

difficile de vous donner, en peu de mots, une idée claire de ce jeu singulier. Il consiste dans l'extrac* tion de cinq noms propres hors d^une roue qui en contient quatre-vingt-dix. Si le ponte joue simple, il le peut faire de deux manières : l'' en pariant pour un nom ; si ce nom est tiré dans les cinq, il gagne un peu plus de treize fois sa masse ; ^ en pariant que le nom qu'il a choisi viendra dans un tel ordre, par exemple le quatrième, auquel cas il gagne environ soixante-dix fois sa masse. Si le ponte joue double, il peut le faire également de deux manières : 1° en pariant que deux noms choisis viendront dans le tirage, auquel cas il gagne un peu moins de deux cent soixantcrdix fois sa masse ; â"" en pariant que, de tout autant de noms qu'il en veut choisir, il en sortira deux dans le tirage des cinq ; alors il gagne de même deux cent soixante-dix fois sa masse. Mais il faut de cette manière qu'il paye autant de fois la masse , que le nombre des noms qu'il a choisis se peut combiner par deux ; en dix façons il paye dix masses. On joue de même triple de deux manières, et on gagne 3,430 et tant de masses; soit, l"" en pariant que trois noms choisis viendront cumulativement parmi les cinq du tirage ; soit, 2© en choisissant tant de noms qu'on veut, en pariant pour trois de ces mêmes noms parmi les cinq ; mais dans ce cas on paye autant de fois la masse que la quantité de noms choisis peut se combiner par trois. Enfin on joue par triple, double, et c'est la manière la plus usitée; ainsi on choisit tant de noms qu'on veut, s'il

en vient deux on gagne le prix du jeu double ; sMl . en vient trois, l'on gagne le prix du jeu triple, et en jouant de la sorte Ton paye la masse autant de fois que le nombre de noms choisis se peut combiner en deux et trois façons.

Autant qu'on vient de me l'expliquer, ou plutôt autant que je l'ai pu comprendre après une trèsgrande contention d'esprit, voilà, en substance, ce que c'est que ce jeu extraordinaire, où il se perd tant d'argent en Italie ; mais il est aisé de voir qu'il est très-désavantageux pour les pontes, et encore plus, à ce qu'il me semble, que ne sont nos loteries^ pharaon et biribi; cependant l'espoir du gros gain y attire, comme aux nôtres, quantité de gens de toutes les provinces. Je ne vous ai marqué que les payements par nombres ronds, faute de me souvenir des nombres au juste. Le fonds du jeu romain monte, à ce que l'on dit, à plus de cent mille écus par mois. Là-dessus il y a gros gain certain pour le pape, gain qui est porté dans ses coffres en argent comptant. S'il était mis dans les banques publiques, il pourrait y remédier au défaut d'argent effectif; mais loin de là, la chambre, apostolique le fait elle-même passer dans les pays étrangers , comme la Toscane, Gènes ou Naples, afin d'y gagner le profit qui est offert par ceux à qui cet argent est donné en échange de billets à prendre sur Rome.

Je ne veux point quitter la banque ni les banquiers sans vous faire part d'une bonne fortune que j'ai eue chez le signor conte Girat4d. Après de grandes n. * 3

excuses sur ce qu'il ne nous donnait pas à dîner, n'étant point dans cet usage, il me pria de lui permettre de me présenter quelques bouteilles de vin de France, pour me dédommager de la froideur et de la platitude de ceux du pays. Cette permission lui ayant été donnée de grand cœur, à mon retour je trouvai dans notre palais six belles douzaines de bouteilles de vin de Champagne, moitié rouge, moitié blanc. Ma foi I le cadeau est tout à fait honnête ; j'aimerai ce banquier à la foUe, pourvu que son vin n'ait pas de déboire , et que je n'aille pas le retrouver dans l'escompte des lettres de change. Les gens qui don* nent beaucoup sont sujets à prendre de même. En attendant voici tm petit fonds pour le ménage^ non S8Lns besoin; car nous avons fait recrue de deux voyageurs fort altérés. Ceci vous annonce que nos compatriotes viennent d'arriver cette semaine. Mardi, en m'é veillant, un de mes gens m'annonça qu'il venait d'apercevoir dans la place un de ceux de Legouz. Je me levai à la hàte^ et courus les embras^ ser à l'auberge du Mont-d'Or, où ils avaient mis pied à terre la veille fort tard. Migieu était déjà en course; Legouz était encore au lit. Nous avons commencé à perte d'haleine cent discours interrompus. Je vois qu'il y a parfois de petites noises dans la société des survenants; cela est tout simple. Un voyage est comme un mariage ; on se voit jour et nuit; on se pratique, on se contraint si peu qu'il en résulte souvent du malaise et quelquefois de l'humeur. Nous n^en sommes pas toujours exempts entre

nous quatre ; mais nous sommes convenus tacitement de crier comme des démons pendant une mortelle seconde, après quoi autant en emporte le vent ; la minute suivante on n'y fait pas attention. Il y a ici deux autres gentilshommes français^ qui avouent de bonne foi que de partie faite ils s'étranglent tous les matins; encore conviennent-ils que cela vaut mieux que d'être seul en pays étrangers, et ils ont raison.

J'ai amené nos deux arrivants dans notre susdit palais, où, en nous retranchant, Lacurne et moi, chacun une pièce de nos appartements, nous avons trouvé moyen de loger Legouz. Pour Migieu, surgat junior y il a pris un logement dans le voisinage, et nous faisons ménage en commun. Nous voilà donc aujourd'hui tous six emmaisonnés, avec un nombreux cortège de domestiques , tant de chaises de poste qu'on ne sait où les fourrer, outre trois vénérables carrosses antiques, à qui la place d'Espagne sert de remise. Depuis le Principe diBlaisy^y votre patrie n'avait pas fourni dans Rome un si grand train ; j'espère pourtant que nous n'y mangerons pas, comme lui ^ cinquante mille écus chacun, pendant notre séjour.

A propos, messieurs les gens d'ÉgUse, de quoi vous avisez-vous de vouloir interrompre la Uberté publique par une licence plus grande encore? Nous avions pris la coutume d'avoir la nuit, comme en

^ M. Joly de Blaisy, président au parlement de Dijon, avait déployé un si grand faste à Rorae^ qu'il y était qualifié de prince.

40 XXXVIir.— A M. L'ABBÉ CORTOIS DE QUINCEY.

France, de grands flambeaux derrière nos carrosses. On nous a fait dire que cela était hors d'usage, et que les citoyens romains ne goûtaient pas cette illumination nocturne, qui, éclairant quelquefois les passagers plus qu'ils n'auraient voulu, pourrait nous attirer quelque mauvaise affaire.

J'ai pensé que l'avis venait de quelque prélat honteux; j'entends de quelque prélat honteux qui est bien aise d'exercer en secret sa charité envers le prochain. Il est pourtant dur d'aller à tâtons l'hiver dans une ville où il n'y a point de lanternes. Il a fallu se réduire à en porter une petite attachée au brancard. Tous les carrosses mal graissés rôdent ainsi la nuit en gémissant, semblables à de pauvres âmes du purgatoire en ce lugubre équipage ; encore crie-t-on quelquefois : Volti la lanterna; c'est-à-dire ne me troublez point dans mes opérations, et chacun obéit à l'ordre. Voyez s'il y a rien de plus gracieux que cette liberté citadine, dont on jouit ici sous la protection du saint-père.

Adieu , mon bel abbé ; mille tendresses et compliments à votre belle-sœur et à tous les vôtres. Ma lettre ne sera pas de fraîche date : j'ai trouvé cette première page que j'avais commencé à vous écrire peu après mon arrivée, et j'ai continué sur le même chapitre. Vous en ferez part à Neuilly.

Suite du séjour à Rome.

Mon cher Quintin, je commence avec vous» mes mémoires par l'endroit le plus voisin de ma maison ; je les suivrai comme je pourrai en vaguant çà et là, à la manière du petit Potot^y et, puisque vous voulez les avoir, vous les aurez dans l'ordre où je les ai couchés par écrit, à mesure que j'en avais le loisir.

Vous savez que je suis logé au pied de l'escalier de marbre de la Trinité-du-Mont, vis-à-vis de la fontaine de la Barcaccia. Cette fontaine représente un petit lac, sur lequel est une barque ; et du milieu de cette barque s'élève un jet d'eau qui en fait le màt. L'idée serait assez jolie; mais l'exécution et l'effet m'en paraissent médiocres.

La montagne voisine, au-dessus de laquelle est le couvent des Minimes français de la Trinité, est entièrement revêtue de marbre blanc ; le tout formant le plus grand et le plus large escalier de l'Europe sans contredit, interrompu par huit terrasses, repos ou perrons pavés et revêtus de marbre, ornés de cintres, d'architectures, de balustrades et de longues

* Nom familier que Ton donnak à M. de Monloi. R. C-

inscriptions. Les marches sont variées par des cintres saillants ou rentrants, ou par des doubles rampes. Ce prodigieux ouvrage n'a pas été exécuté avec soin ; il se dément déjà, quoique neuf. Comme l'église est aux Français, et que la montagne est censée être une dépendance de Téglise, la France a beaucoup contribué aux frais dé ce nouvel établissement, dont le cardinal de Polignac a procuré l'exécution ; aussi a-t-on eu soin d'y mettre de belles inscriptions sur son compte. Notre cardinal d'aujourd'hui, alors abbé de Tencin, aurait fort souhaité d'avoir sa part de ces éloges lapidaires. Il prétend qu'il était alors à Rome, et que personne n'a plus contribué que lui à faire ce monument; mais le Polignac a toujours dit : Nescio vos, et pas un mot du Tencin. Je ne doute point que ceci ne soit une des premières causes de la mésintelligence qui règne entre ces deux princes de l'Eglise. Jugez combien elle a dû s'accroître par le mémoire que le cardinal de Polignac a envoyé à M. de Chauvelin, et par le retard qu'ils ont mis de concert à la promotion du Tencin au cardinalat. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les deux Eminences se détestent très-cordialement ; et le Tencin n'a pas envie qu'on l'ignore, à ce qu'il m'a paru plusieurs fois dans les conversations que nous avons eues ensemble. Je suis fort trompé, si la haine n'est pas une des passions dominantes de cet éminentissime prélat, et celle de toutes qu'il a le plus de peine à dissimuler. Au reste, la mémoire du Polignac est fort chérie des Romains. Je vois que chacun s'empresse à nous de-

mander de ses nouvelles et à faire son éloge , ainsi qu'à montrer la joie qu'on aura de le revoir, s'il revient ici pour le prochain conclave. Ce n'est peutêtre pas un grand politique ; mais c'est un homme d'esprit et de mérite, plein de noblesse et d'affabilité dans ses manières.

Les armes de France sont sur le portail de l'église de la Trinité ; et de plus, tandis que le cadran de l'horloge de l'une des tours marque les heures à l'italienne, d'un coucher du soleil à l'autre, le cadran de l'autre tour les marque à la française, par le passage du soleil au méridien; c'est la seule horloge de Rome qui soit réglée de cette manière. Comment les Italiens peuvent-ils persister dans leur mauvaise méthode, qui rend chaque jour et chaque heure de la journée inégaux? Elle n'a d'autre commodité que pour les voyageurs, à qui elle donne le petit avantage de toujours savoir combien il leur reste d'heures de soleil pour faire route. Au reste, on est bientôt fait à l'une des manières comme à l'autre ; et nous tenons depuis huit mois nos montres réglées sur celles du pays. C'est dans cette église qu'est ce fameux tableau de la Descente de Croix, par Daniel de Volterre, si estimé du Poussin, qui le jugeait un des quatre premiers tableaux de Rome. Quelque mérite qu'ait ce tableau, quelque respect qu'on doive avoir pour le suffrage du Poussin, j'aurais peine à mettre dans ce rang l'ouvrage en question. Le couvent est situé en bon air et en belle vue; il a un jardin, un beau vaisseau de bi-

bliothêque, et de très-honnêtes moines qui savent plus que leur métier. J'y ai trouvé un P. Jacquier, très-habile géomètre, qui travaille avec un sien compagnon * à un commentaire, en quatre volumes in-4®, sur les principes de philosophie de Newton. Les premiers volumes s'impriment actuellement à Genève. J'ai ouï dire beaucoup de bien de cet ouvrage. Vous savez ce que disait Malebranche, que Newton était monté au plus haut de la tour, et avait tiré l'échelle après lui. Le P. Jacquier * fabrique une nouvelle échelle pour pouvoir l'atteindre. Je lui reprochai, en riant, son ingratitude, d'avoir préféré la méthode newtonienne à celle de Wolff , qui a si bien mérité de l'ordre des Minimes par son traité De Minimis et Maximis: mauvaise pointe !

P-rès de la Trinité, ne manquez pas de voir la villa Medici; vous y trouverez une maison revêtue de bas-reliefs antiques, un joli parterre, un obélisque autrefois placé dans le cirque de Flore, quelques fontaines agréables^ surtout celle où est im excellent lion, une montagne factice en pyramide, recouverte d'arbres disposés régulièrement avec un petit castel au sommet; des colonnes et des marbres dans les appartements et diverses statues antiques, tant en dedans de la maison qu'au dehors. Sans doute que vous n'oublierez pas la Niobé et ses enfants, histoire entière par Phidias ou par Praxitèles. (Dieu me

< Le P. Leseur. R. C.

2 Le P. Jacquier mourut à Rome le 29 août 4788, à Tâge de soixante-dix-huil ans. R. C.

damne si je me souviens lequel des deux!) C'est un ouvrage très-célèbre ; mais il y a des antiques plus belles que celle-là. Vous serez consolé de n'y plus trouver la Vénus de Médicis ; car vous l'avez déjà vue à Florence, où on l'a fait transporter depuis plusieurs années : on la cassa en la voiturant. Oh ! les damnables maladroits ! Par bonheur elle est si bien rejointe qu'on ne s'en aperçoit point du tout.

Vous avez encore aux environs de notre place le vaste palais d'Espagne, habité par notre ami le cardinal Aquaviva, de qui j'aurai souvent occasion de vous parler.

L'église Saint- André délie Fraie avec son dôme singulier, demi-dôme et demi-clocher, par le Borromini, qui ne peut se défendre des inventions d'un goût bizarre. Le collège de Propaganda Fide, où l'on engraisse des missionnaires pour donner à manger aux cannibales. C'est, ma foi ! un excellent ragoût pour eux, que deux pères franciscains à la sauce rousse. Le capucin en daube se mange aussi comme le renard, quand il a été gelé. 11 y a à la Propagande une bibliothèque, une imprimerie fournie de toutes sortes de caractères des langues orientales, et de petits Chinois qu'on y élève, ainsi que des alouettes chanterelles, pour en attraper d'autres. J'y vais voir quelquefois le prélat Monti, Bolonnais, frère de feu notre cordon-bleu, et souvent le P. Fouquet, notre compatriote, avec qui j'ai des conversations sur la Chine, qui ne finissent point. Monti est bibliothécaire en chef de la Propagande : il sera bienti5t car-

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