‹ Le président de Brosses en ItalieChapitre 5 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

dinal. C'est un homme de mérite et savant dans la littérature orientale. Je m'expliquais l'autre jour avec lui, sur la pensée que j'avais que l'on pourrait peut-être retrouver dans les- manuscrits arabes quelques traductions de nos anciens historiens perdus. Il m'a ôté toute espérance à cet égard, en me disant que les Arabes n'ont jamais mis le nez dans aucun livre grec ou latin, qu'autant qu'il était relatif aux études de leur goût, telles que l'astrologie, la médecine ou la philosophie d'Aristote ; que c'est par là que nous avons recouvré les traductions arabes de l'Almageste de Ptolomée et quelques autres de ce genre ; que, pour l'histoire des nations étrangères à eux, ils ne s'y sont jamais adonnés, et que très-peu curieux de s'instruire de celle de notre Europe et des livres qui en traitent, ils se contentent d'apprendre celle de leur pays, dans leurs propres livres remplis de fables.

Le palais Borghese, de l'architecture de Longhi, est assurément un des beaux édifices de Rome. Il est situé . sur une petite place carrée, où est la façade d'entrée ; mais la façade la plus longue et la plus belle est celle de côté. Le bâtiment est une espèce de pentagone irrégulier, presque de la forme d'un clavecin. La première cour est carrée, formée par quatre corps de logis à plusieurs étages, autour desquels, en dedans, régnent deux portiques, colonnades ou loges, comme il vous plaira de les appeler. La première, d'ordre dorique, et la supérieure d'ordre ionique, portant un attique qui va jusqu'au toit. Le

second portique est fermé par une balustrade entre les colonnes, et forme une tribune ou corridor, faisant le tour et la desserte des logements. Les fenêtres des chambres donnent sur le corridor ; les appartements en sont moins éclairés, mais aussi plus à l'abri du soleil. Cette manière de bâtir avec deux ou trois colonnades l'une sur l'autre est tout h fait magnifique ; et c'est ainsi qne sont construits ici la plupart des grands palais. Les appartements d'en bas sont composés d'une suite de salles et galeries remplies de tableaux. On a fait paraître l'enfilade encore plus longue qu'elle ne l'est, par un artifice fort agréable. La pièce de l'extrémité donne sur le Tibre, et est ouverte par une porte-fenètre ; dans le terrain vis-àvis, de l'autre côté du Tibre, on a pratiqué une suite de jets d'eau qui, vus de l'autre bout de l'appartement, forment un joli coup d'œil ; la perspective est terminée par un petit bâtiment décoré ; toute cette distance parait appartenir à la maison. Dans les salles, les embrasures des portes et les tables sont d'albâtre, aussi bien que certaines fontaines à jets d'eau naturels, retombant dans des bassins de marbre. Le , milieu de l'appartement est égayé par un petit jardin de fleurs avec force jets d'eau. Je ne vous parle pas des cheminées, qui, dans ce pays-ci, ne sont que de grandes ouvertures carrées, revêtues de marbre : on n'y veut ni on n'y cherche la façon que nous y faisons en France. Ce qu'il y a de plus considérable au palais Borghese, c'est l'immense quantité de tableaux. Lâdessus, je vous renvoie à l'ordinaire au mémoire

général^ où j'en ai mentionné quelques-uns des principaux. Au. reste, tous ces grands appartements si vastes, si superbes, ne sont là. que pour les étrangers : ils ne sont pas logeables pour les maîtres de la maison, n'ayant Qi cabinets, ni commodités^ ni meubles de service ; et même de ceci il n'y en a guère dans les logements du haut qu'on habité. Demandez à ces gens-ci, tant que vous voudrez, de la magnificence et de la grandeur ; mais n'en attendez rien d^agréable et de bon goût pour les choses d'usage. Les meubles et l'arrangement qu'on a une fois mis dans une maison y subsistent à tout jamais, al dis" petto de toutes les variétés de modes parisiennes : ils ne se piquent guère non plus de belles tapisseries. Tout l'ornement des pièces consiste en tableaux, dont les quatre murailles sont couvertes du haut en bas, avec tant de profusion et si peu d'intervalle, qu'en vérité l'œil en est aussi souvent fatigué qu'amusé. Ajoutez à cela qu'ils ne font presque aucune dépense en bordures, la plupart des cadres étant vieux, noirs et mesquins, et que, pour y en mettre une si furieuse quantité, il faut bien mêler grand nombre de choses médiocres parmi les belles. Je me souviens d'une galerie du palais Giustiniani qu'on s'est piqué de remplir imiquement de Vierges de Raphaél. Il y en a, en effet, des centaines ; mais pour un bon original, trente mauvaises copies.

Vous avez vu les Borghese à la ville ; voulez- vous les venir voir à la campagne, hors de Rome, près de la porte du Peuple, où vous ne les trouverez pas

moins magnifiques? Leur maison de campagne et celle des Panfili, sont à moQ gré les plus belles de Rome, soit par l'étendue, soit par l'agrément des jardins, soit par le, nombre prodigieux des choses rares qu'elles contiennent. La villa Borghese four- ( mille de statues antiques et modernes, en dedans et au dehors. Le jardin a de longues allées, des parterres, des bois, des parcs, des volières. La maison a des incrustations de bas-reliefs, des colonnes de porphyre, des tables et des vases de marbres précieux, divers tableaux et une galerie pleine, ainsi que le reste des appartements, d'incomparables statues. Vous y verrez le Gladiateur combattant, le coryphée des statues antiques. Jugez ce que c'est, car enfin, quelque beauté qu'on reconnaisse dans nos statues modernes qui se voient à Rome, à Versailles, à Florence, etc., on ne saurait se dissimuler qu'elles sont loin, bien loin d'égaler la perfection des plus belles antiques, surtout de celles qui sont dans le style grec. Celle du Gladiateur passe pour la plus parfaite de toutes, aux yeux de certains maîtres de l'art ; à mon gré ce serait le Laocoon, mais il faut en croire les connaisseurs. Ils assurent même que cet admirable Gladiateur n'est pas exempt de tout défaut, dans les proportions de ses diverses parties. Les Borghese le trouvèrent dans les ruines d'ilntiurriy du vivant de leur oncle le pape Paul V.

Vous y verrez l'Hermaphrodite, autre antique de la première classe^ trouvée dans les jardins de Salluste. Le dessus du corps est d'une femme et le bas d'un

jeune garçon. La figure est couchée dans une telle attitude, que l'on n'aperçoit qu'un des sexes à la fois. Elle dort sur un matelas de marbre blanc, fait par le Bernin. C'est un de ses plus étonnants ouvrages; à le voir et à passer la main dessus ce n'est pas du marbre, c'est un vrai matelas de peau blanche ou de satin qui a perdu son lustre. Le Bernin excelle dans les ouvrages où il faut de la mollesse et de la délicatesse. Mais son goût maniéré est bien loin de la fierté, du grand goût et de la simplicité de l'antique, comme il est aisé d'en juger en ce lieu-ci même, par la comparaison de quelques-unes de ses plus fameuses pièces avec les antiques placées dans leur voisinage. Plus, le Faune portant dans ses bras le petit Bacchus ; plus, le Bélisaire mendiant; plus, Sénèque expirant dans le bain, statue de basalte, tirant sur la pierre de touche. Il est debout, les pieds dans une cuvette, les jambes faiblissantes, tout le corps s'affaissant, vieux, hideux, tel enfin que vous le voyez dans le vilain et désagréable tableau de du TiUiot*. Oh ! le dégoûtant philosophe! C'est le cas de dire avec Chapelle, que le sculpteur l'a si bien fait

Triste, ridé, noir^ effroyable, Qu^il ressemble, en vérité, moins Au bon Sénèque qu^au grand diable.

Sur le surplus des antiques, je vous renvoie à la notice générale. Parmi les modernes, les pièces les

^ M. Lncotte du Tilliot, grand amateur d'antiquiiés, demeurait à Dijon» oti il est mort en 4750. R. C,

plus distinguées sont deux morceaux célèbres du cavalier Bernin. David frondant Goliath : la statue est légère et son expression a beaucoup de force ; mais il fait une moue de la bouche, et fronce les sourcils d'une manière qui sent l'affectation et qui n'a rien de noble ni de satisfaisant à la vue. J'aime bien mieux le groupe d'Apollon près d'atteindre Daphné, qui se change en laurier. La figure de Daphné, longue et élancée, ne parait retenue que par les doigts des pieds, déjà roidis et formés en racines. L'attitude de l'Apollon n'est pas moins bonne. Les contours des corps, la beauté des airs des têtes, et surtout les expressions, sont pareillement merveilleuses : dans l'une, la crainte ; dans l'autre, la surprise. Cet ouvrage, l'un des meilleurs du Bernin, est de la première classe parmi les modernes. Avec tout cela, je m'en tiens toujours à ce que j'ai dit plus haut de cet artiste.

La colonne vulgairement nommée Antonine a donné le nom à une petite place carrée assez jolie, d'où l'on découvre à son aise tout ce grand pilier ; car c'en est un plutôt qu'une colonne. Il est bien mieux situé que la colonne Trajane, étant entièrement découvert avec toute sa base. Cependant la colonne Trajane parait beaucoup plus élevée. Nous en jugeâmes tous de même, et pensâmes devenir fous de la berlue, quand on nous eut unanimement assuré comme une chose certaine que, mesures prises mille fois pour une, F Antonine était constamment beaucoup plus haute. Dites-moi comment cela se

peut faire. Ce n'est point parce qu'on regarde de plus près la Trajane, qui est située dans une place plus étroite, car ces deux objets se découvrent de fort loin par-dessus tous les bâtiments. On a beau savoir que l'une est plus basse que l'autre, c'est toujours celle-là qu'on juge la plus haute, de loin comme de près. Il s'en faut de beaucoup que celle-ci vaille la Trajane ; les bas-reliefs ont moins de bosse et ne se voient pas aussi bien. D'ailleurs elle est toute noircie et gâtée d'un côté. On prétend que ce sont les Goths qui, en haine de ce que les victoires remportées sur eux faisaient le sujet de ces sculptures, les ont ainsi défigurées par le feu, n'ayant pu venir 4 bout de jeter à bas le monument en entier. C'est chose impossible à comprendre que les barbares aient été faire des échafauds prodigieux, pour brûler ces pierres en plein air, d'un côté seulement, au lieu de briser les bas-reliefs à coups de marteau dans tout le tour. Il parait néanmoins que le marbre a été comme brûlé et calciné à force de feu. Les victoires qu'on y a représentées sont celle? de Marc-Aurèle et non celles d^AntoniniLS Plus, Je ne sais donc pourquoi on l'appelle Antonine *. Je ne suis pas monté au-dessus, comme je l'ai fait pour la Trajane : on me dit que l'escalier du dedans était ruiné et peu praticable. Co monstrueux pilier n'est que de vingt-huit morceaux de marbre de Paros. Je remets à vous parler plus au

^ Cette erreur subsista jusqu'à Tépoque où la véritable colonne d^Antonin le Pieux fut découverte dans le jardin des prêtres de la Mission (Voir la note au bas de la page 55.) R. C.

long de ces étonnantes fabriques, à l'article de la colonne Trajane, que j'ai mieux vue et qui n!est que de dix-sept pierres, chapiteau, base et fût. 0 Romains ! vous étiez de grauds hommes d'un grand courage, et les entreprises prodigieuses ne vous étonnaient guère !

n y a dans la même place Golonna une assez jolie fontaine à guéridon. Le palais Ghigi fait un des côtés j de la place. C'est une vaste et belle maison, riche en statues et tableaux, en meubles, en livres, en manuscrits. J'en ai mis à part un des meilleurs, toujours pour l'objet que vous savez. Les tableaux viennent, ce me semble, en partie de la reine de Suède, outre tous ceux qu'acheta feu M. le régent. Parmi les statues, je distingue une Tullie, fille de Gicéron.... Le groupe d'Apollon, qui saisit Mai*syas ; il tient son couteau, et lui fait une mine qui ne promet pas poires molles. Marsyas a une peur de tous les diables Le fameux buste de Galigula en porphyre,

posé sur une colonne d'agate orientale Un Gladiateur mourant.... et plusieurs Vénus dans le goût de celle de Médicis, l'une desquelles n'est, en vérité, guère moins belle, et mérite bien d'être appelée la Vénus de Ghigi. En général, presque toutes les Vénus sont travaillées dans le goût de ces deux-ci. L'autre jour, dans les intervalles du pharaon, je raisonnais de ceci chez la princesse Borghese avec le chevalier Marco Foscarini, ambassadeur de Venise, homme d'un esprit et d'un feu surprenants. J'attribuais cette ressemblance si commune dans ces sortes

d'ouvrages, à la simple envie de se régler sur le modèle- d'un célèbre original. Il va plus loin sur le même fonds de pensée ; il prétend, et avec raison, que les anciens, par rapport à leurs dieux, cherchaient à se former une image fixe de ces êtres chimériques, déterminée sous une certaine ressemblance supposée véritable, tant dans les traits que dans toute l'attitude du corps ; ainsi que nous nous figurons, dans nos tableaux de dévotion, par exemple, Jésus- Christ avec une certaine forme de visage, et que nous représentons assez constamment saint Pierre avec une tète chauve, des cheveux courts, ime barbe mêlée, courte et frisée, un vêtement vert et jaune, etc.; de sorte que, lorsqu'un habile sculpteur fut parvenu le premier à faire une belle statue de Vénus ou de Jupiter, conforme aux idées répandues, chacun s'écria : « Voilà Jupiter, voilà Vénus ; il a raison, ce sont bien eux-mêmes. » Dès lors le caractère demeura fixé, les artistes qui voulurent réussir ne durent plus rendre autrement leurs figures que selon ce type convenu. En effet, une Vénus, un Jupiter, qui n'ont jamais existé, sont aussi faciles à reconnaître aujourd'hui parmi les antiques à leur prétendue ressemblance, qu'un Auguste et un Marc-Aurèle, dont nous avons les médailles contemporaines.

Voilà la véritable colonne d'Antonin,, dans la place voisine près Monte Citorio. On l'a déterrée depuis une trentaine d'années, et on l'élèvera quand il plaira à Dieu ; il serait pourtant bien temps, car elle ne fait qu'embarrasser dans la rue, sans qu'on puisse la

voir, quoique couchée tout de son long, à cause d'un encaissement en forme de toit, dont on l'a couverte pour la préserver des injures du temps et des badauds. J'ai guigné par un trou et j'ai aperçu des basreliefs sur une assez belle base. Je ne sais s'il y en a sur le fût du pilier; on lui donne six à sept toises de longueur. Voici l'inscription qu'on m'a dit être gravée sur une des faces du piédestal :

« Divo. Antonino. Avgvsto. Pio. Antoninvs. Avgstvs. Et L, Vervs, Avgstvs. Filii^. »

Le palais public de Monte Citorio, de l'architecture du Bernin et de Fontana, a l'une des plus belles façades et des plus étendues qui se voient ici. J'y trouve dans la construction un défaut qui me déplaît, et qui néanmoins ne peut y avoir été mis qu'exprès. Les deux parties de la face qui accompagnent l'avantcorps du logis, au lieu d'être parallèles à l'avantcorps, sont diagonales et fuient obliquement, sous un angle saillant de quelques degrés ; c'est une affectation dont l'effet ne vaut rien à l'œil. Ce palais est leChàtelet, ou, si vous voulez, le bailliage de Rome. On y plaide en première instance, sauf appel. Il n'y a rien à voir en dedans que des greffes et des salles d'audience, si ce n'est l'appartement de M. Furietti, où sont les deux beaux centaures de pierre de touche,

* Celle coloDne, irouvée sousierre en 1705, élail de granit rouge et de 47 pieds de long, sur i 7 de circonférence. Endommagée depuis dans un incendie, elle a élé employée par fragments» sous Pie VI, à diverses restaurations. Le piédestal a élé transporté dans les jardins du Vatican. R. C.

et la mosaïque antique, dont je vous ai déjà parlé dans une lettre précédente.

Derrière ce palais est le théâtre de Capranica, dont je n'ai garde de vous dire aucun bien ; il m'en a coûté mon bel argent pour y louer une loge pour tout mon hiver. Je n'y suis allé qu'une fois^ à la première représentation de Mérope^ qui s'est fait attendre trèslongtemps après le jour indiqué, et encore je payai à la porte ; car les abonnements ne sont pas comptés aux premières représentations. J'étais mal assis ; il y avait une foule à étoufifer ; les décorations n'étaient ni finies ni tendues : on voyait les murailles de tous côtés, les violons ivres, les rôles mal sus, les acteurs enrhumés, une Mérope abominable, un Poly phonte à rouer de coups de canne. Le lendemain, le gouverneur de Rome fit mettre en prison l'entrepreneur, la pièce et les acteurs. In queHo modo fu finit a la commedia. Je n'ai revu ni l'opéra ni mon argent. Tout le prix des loges s'est trouvé délégué par Tentrepreneur aux ouvriers qui avaient travaillé. Le gouverneur a jugé qu'il valait mieux que la banqueroule tombât sur les abonnés que sur eux ; ainsi nous voilà condamnés à payer des ouvriers que nous n'avons pas employés. Bien jugé, par ma foi ! un bailli suisse n'aurait pas mieux prononcé. Grâce à Monticelli, néanmoins je ne compte pas avoir tout â fait perdu mon argent : le plaisir de l'entendre valait plusieurs sequins, lui seul savait son rôle. Il a joué et chanté comme un ange ; c'est une des célèbres voix d'Italie, du genre de celles qu'ils appellent voce

di testay d'une étendue^ d'une finesse et d'une légèreté de gosier impayables.

Tandis que je rôde avec vous dans ce quartier, il nous faut un peu travailler à l'édification publique. Il serait à propos de faire un tour à l'église ; il y a fonction aujourd'hui et grande foule. Si vous voulez voir l'enterrement et le catafalque du cardinal Da* via, spectacle assez beau, venez avec moi à San- Lorenzo in Lucina, aussi bien est-ce notre paroisse, et je n'y avais pas encore mis le pied.... Mais, diantre! il n'y a qu'un moment que j'y suis, et on m'a déjà volé dans ma poche deux mouchoirs et une tabatière ! Ah ! Ah ! monsieur le curé, si vous ne faites pas mieux observer la police dans vôtre égUse, vous n'aurez pas en moi un paroissien bien assidu : d'ailleurs, entre nous, vous n'avez pas de fort bonnes peintures, à l'exception d'un Christ , du Guide, sur le grand autel ; mais en récompense, vous avez un grand peintre, c'est le Poussin *, dont j'ai copié l'épitaphe :

Parce piis lacrymis, vivit Pussinus in urna^

Vivere qui dederat, nescius ipse morl.

Hic tamen ipse silet; si vis audire ioquentem,

Mirum est, in tabulis vivit et eloquitur.

Ce lieu a bien changé de face : c'était autrefois un

> M. de Giateaubriand , pendant son ambassade à Rome (\ 828- 4829), a fait élever par des artistes français un tombeaa à Nicolas Poussin I et le monument a été placé dans Téglise de San-Lo- , renzo in Lucina, en mars 1832. R. G.

bois profane (lucus) où Ton se promenait, et où l'on courtisait les .filles comme au bois de Boulogne. A cette heure, c'est une église où Ton vole des mouchoirs.

Ne regrettez-vous pas ce cardinal Davia? Il était fort considéré dans son corps et Tune des meilleures tètes du sacré collège : janséniste au demeurant , à ce que Ton a prétendu. Du moins savez- vous assez combien il était en liaison avec le Colbert, évêque de Montpellier; mais le jansénisme de ce pays-ci ne ressemble guère à celui du nôtre. Je vous expliquerai cela une autre fois. Davia, au dernier conclave, a concouru pour la tiare avec Clément XII. J'ai ouï dire que , sans le cardinal de Bissy, il aurait été élu. Le pape, qui continue d'être à l'extrémité, vient de dire, en apprenant sa mort : « Voilà la seconde fois <K que nous nous trouvons en concurrence lui et moi. m Je Tai emporté datis la première occasion, et il a (( plu à Dieu de l'appeler avant moi dans celle-ci )> .

Rentrons un moment chez moi, je vous prie, car je ne puis me passer de tabac ni de mouchoir ; nous donnerons un coup d'œil en route au palais Simonetti, bonne et ancienne maison romaine : notre ami Boniface VIII en était. Dans ce siècle-là, les gentilshommes romains n'avaient pas beaucoup de savoir-vivre ; ils s'échappaient quelquefois ensemble à des libertés un peu brutales. Que pensez- vous, par exemple, de Sciarra Colonna, qui donna un soufflet à ce grand pontife avec im gantelet de fer? Aussi tous ses descendants ont-ils été excommuniés; ce qui

ne les empêche pas d^ètre les plus grands seigneurs de Rome. Le palais SHUonetti a une façade fort étendue et assez noble, mais rustique, et qui n'est pas de trop bon goût. Il y a un vaste escalier tout à fait grandioso et quelques statues antiques, entre autres un Marcellus, Je puis vous faire voir, un peu plus haut , dans la même rue, chez un particulier, un joli groupe antique à vendre, si vous voulez Tacheter; il représente une femme embrassant un jeune homme, qui la saisit par les cheveux. Les deux tètes manquaient; Adam, sculpteur français, a très*ingénieusement conjecturé que c'était Gaunus repoussant sa sœur Biblis qui veut Tembrasser. Il a refait- les têtes sur cette idée et parfaitement bien réparé le groupe. <

(La conjecture s'est trouvée juste. M. de Sainte- Palaye, à son second voyage deRome, a vu un double de ce groupe antique non mutilé et déterré depuis peu; c'est en effet Biblis et Gaunus, à cette différence que le frère caresse sa sœur de très-bon appétit, et qu'au lieu de lui tirer les cheveux par derrière pour la repousser, il ne fait que les empoigner pour la flatter.)

Revenons sur nos pas à la place du Panthéon; elle est laide et sale. On y tient un marché autour d'une aiguille de granit, autrefois l'obélisque de Sérapis^ et d'une fontaine qui retombe dans un prodigieux bassin de porphyre. Le terrain de cette place s'est exhaussé à la longue au-dessus de l'ancien sol de Rome, de sorte que le temple parait enterré^ ce qui

lui fait d'autant plus de tort au premier Aspect, que c'est déjà par lui-même une très-lourde masse : il aurait infiniment plus d'apparence s'il était élevé sur une esplanade de dix ou douze pieds. L'admirable portique de seize énormes colonnes de granit, tout d'une pièce, est bien au-dessus du temple même, qui n'est pas à mçs yeux d'une proportion agréable. Il a trop peu d'exhaussement pour la largeur, l'un des diamètres ne différant guère de l'autre ; ce n'est presque qu'une demi-sphère concave, si bien qu'il semble que cette prodigieuse calotte aille vous tomber sur la tête. Son élévation doit néanmoins être considérable; car l'ouverture ronde du milieu de la voûte, qui seule, comme vous savez, donne du jour au temple et lui en donne assez, quoiqu'elle ne paraisse pas grande, a plus de diamètre que les colonnes du portique n^ont de hauteur*. Tout le vaste cintre intérieur de cette voûte est divisé en petits caissons ou rosaces carrées, façon de grosse mosaïque uniforme. Peut-être que si les caissons avaient encore les beaux ornements intérieurs dont on les a dépouillés, leur effet serait de rendre aux yeux le dôme plus fuyant ; au lieu qu'en l'état où il est ai>jourd'hui, ce n'est plus qu'une massive calotte de pierres à demi brutes. Quoi qu'il en soit, la courbure du cintre commence à coup sûr trop près du rez-dechaussée. Tout le tour intérieur du temple, divisé

i Erreur. Les colonnes du portique ont 38 pieds \ 0 pouces de hauteur, sans y comprendre les bases et les chapiteaux ; tandis que le trou de la voûte n'a que 27 pieds de diamètre. R. G,

en huit niches ou chapelles, et orné d'une file de colonnes corinthiennes cannelées, est admirablement beau. Les colonnes sont des plus précieux marbres antiques de couleur , et repolies depuis peu tout à neuf; elles sont très-hautes, de plus surmontées d'une architrave portant inscription. Avec cela, je le répète , le temple est trop bas : ce qui vient de ce qu'on a tenu l'enceinte trop vaste. Le pavé va en pente jusqu'au milieu , où l'on a pratiqué un puits perdu, recouvert d'une grille de bronze, pour recevoir les eaux pluviales tombant par l'ouverture du dôme. Les anciennes portes de bronze y sont encore. On a beaucoup crié contre le pape Urbain VIII , de ce qu'il fit enlever les poutres de bronze du portique et les autres revêtissements de même métal : Quod nonfecere Barbari, fecere Barber ini. Mais le moyen de lui en vouloir du mal, quand on sait qu'il en a fait faire le superbe baldaquin de bronze du maltre-autel de Saint-Pierre, la plus belle pièce du monde en ce genre? On voyait aussi sous le portique le tombeau d' Agrippa, d'un seul morceau de porphyre tout uni , sur quatre pieds, avec son couvercle, du goût le plus simple, le plus noble et le plus élégant qu'il soit possible. Cette pièce n'a pas non plus sa pareille. Notre pape Corsini vient de la faire transporter à Saint- Jean-de-Latran , pour lui servir de tombeau dans sa chapelle, que l'on décore à grands frais.

C'est un meurtre que d'avoir converti ce fameux temple en église. Il fallait le laisser Panthéon tel qu'il était, pour y placer, dans les interstices des co-

6î XXXIX.-A M. DE QUINTIN.

lonnes au dedans et sous le portique au dehors, les plus belles statues antiques. On aurait vu là rassemblés les restes les mieux conservés de toute Tantiquité. On y a seulement placé les bustes de quelques artistes illustres, mon cher Raphaël et deux de ses élèves, Jeând'Udine etPierinodel Vaga, Lanfranc, Taddeo Zuccaro, Annibal Carrache, Flaminio Vacca, le célèbre Algarde, Archange Corelli, etc. C'est le cardinal Ottoboni qui vient d'y faire placer la figure de cet habile musicien. Au-dessus du buste de Raphaël est gravé l'excellent distique du cardinal Bembo : Ille hic est Raphaël, etc. , et peut-être en connaissez*-vous aussi la traduction suivante :

Questo è quel Rafaël, oui vivo, vinla Esser temeô Natura, e morto, estinta.

Je vous la cite comme une parfaite traduction, elle manque cependant de l'harmonie qu'on sent dans l'original : aussi de combien les vers prosodiques sont-ils au-dessus de nos vers barbares des lan* gués modernes!

La douane, autrefois Curia Antoniafia, est au moins aussi admirable à mes yeux que le portique du Panthéon, pour sa façade antique de hautes colonnes corinthiennes cannelées, surmontées d'une excellente corniche. Quelle honte, au lieu de laisser ces exquises colonnes toutes sveltes et isolées, au heu de réparer les bossages effacés des cannelures , d'avoir mur^ les intervalles par un infâme torchis, qui en-

gage le vif des colonnes d^s cette ignoble construction J Un assemblage aussi odieux est du dernier révoltant. Comment une action si basse a-t-elle pu être commise par une nation dont on ne peut nier que le goût ne soit grand et noble ? Mais aussi pouvait-on se promettre que ce beau portique échapperait aux profanations de la main impure de ces douaniers sacrilèges, qui n'ont respecté ni mon livre ni le velours de mon cousin ?

On a fait la même ânerie au petit temple de Vesta, sur le bord du Tibre ; c'était un charmant petit édifice sphérique, ouvert de tous les côtés, composé seulement d'un dôme porté sur un ordre corinthien de vingt colonnes cannelées de marbre blanc. On a muré de briques les intervalles, pour en faire une chapelle fermée, avec le titre ethnico-chrétien * de la Madonna del Sole ; car il y a des antiquaires qui croient que c'était un temple du Soleil. Ce n'est pas la peine que je prenne dispute avec eux là-dessus, moi qui ai prouvé jusqu'à la démonstration' que Vesta n'était autre que le Soleil ou le père du Feu (Aph-Esta chez les Orientaux, 'nXioç^ chez les Grecs), et que le culte pratiqué par les vestales était celui des dieux Cabires ; c'est-à-dire le sabéisme des anciens mages persans, adorateurs du feu. Figurez- vous, si l'on avait eu la complaisance de nous conserver ce petit temple tel qu'il était, combien il serait agréable de le voir aujourd'hui gracieux, ouvert, isolé, avec

* Païen-chrélien. R. C.

' Dans le livre inlitulé : Du Culte des dieux féticheSy etc.

sa coupole^ son rang de colonnes, un simple autel au milieu, chargé d'une flamme brillante, cinq ou six jeunes vestales vêtues de blanc, couronnées de roses, plus jolies que l'Amour, s'approchant de l'autel d'un air respectueux, leur fagot de bois d'aloès à la main, à la manière des honnêtes Guèbres, en lui disant avec une douce révérence : llup AeaTroTa, "Eors, Tiens, seigneur FeUy mange. Ma foi ! ma foi ! on devait bien nous laisser à Rome un peu de paganisme pour nos menus plaisirs ; je vous jure que nous n'en aurions pas abusé.

La fontaine de Trevi, delFacqiui Vergine^ dont la source est excellente et d'une extrême abondance, ne sera plus , comme elle a été jusqu'à présent, une source rustique et négligée. On travaille à force à l'orner d'une riche architecture : l'ouvrage est élevé environ au tiers de son total ; ce sera l'une des plus belles fontaines de Rome. Le plan de l'ouvrage est un revêtissement de dix pilastres d'ordre corinthien de la hauteur de deux étages, élevé sur un soubassement taillé à refends, et surmonté d'un entablement et d'un attique au-dessus de la corniche. Les arrièrecorps du bâtiment ont à chaque étage, entre les pilastres, des fenêtres à balcon de pierre, ornées de colonnes et de tympans. L'avant-corps du milieu, qui occupe près d'une moitié de la face, fait saillie par quatre colonnes avec une pareille architecture ; elles porteront un fort beau couronnement en attique, avec des panneaux propres à mettre des inscriptions, terminé dans le comble par une terrasse en bal us-

SÉJOUR A HOME. fîô

trade, et au milieu deux statues soutenant Fécusson des armes du pape. Chacune des quatre colonnes porte une statue sur son piédestal, qui divise les trois panneaux de l'attique. Dans l'intervalle des colonnes sont trois niches ; les deux des côtés sont carrées avec statues et bas-reliefs au-de?sus ; celle du milieu en demi-dôme porté en cintre par quatre autres colonnes de moindre hauteur, avec la figure colossale d'un Neptune sur son char en coquille, traîné par des chevaux marins, conduits par deux tritons sonnant de leurs conques : ils se cabrent et s'élancent sur un amas de rochers confusément jetés tout le long de cette façade. L'eau s'échappant à grands flots de toutes parts à travers les rochers les recouvre et vient ensuite se réunir dans un seul bassin en forme de lac, qui fait un demi-cercle au-devant de cette grande construction : c'est un nommé Salvi qui en a donné le dessin. J'aurais préféré, cependant, celui que j'ai vu en relief pour ce grand ouvrage à Sainte-Martine, donné par notre Bouchardon ; c'est un ordre de colonnes simple et étendu, d'une noblesse singulière.

L'église de Saint- Vincent et de Saint-Athanase, près de la fontaine, a un portail corinthien surmonté d'un ordre composite, accompagné de statues, basreliefs, tympans, frontons et d'un très-haut couronnement ; le tout trop chargé d'ornements, et plutôt riche qtie noble. Voyez aussi l'église de San-Carlo al CorsOy d'ordre corinthien, beau vaisseau, beau portail, beau pavé, beaux stucs et belles dorures.

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