‹ Le président de Brosses en ItalieChapitre 6 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

Ne manquez pas d'entrer dans l'église délia Goncezione, que le cardinal François Barberini, capucin, fit bâtir pour les religieux de son ordre, sur la place Barberini. Vous y verrez plusieurs tableaux, entre autres Saint-Michel terrassant le démon, célèbre tableau du Guide, d'une beauté merveilleuse à la vérité, mais inférieure encore de beaucoup à celui que Raphaël a fait sur le même sujet. On prétend que le Guide, travaillant pour les Barberins, avait donné au diable la figure d'Innocent X^, qui avait fort mal traité cette famille, à laquelle il succédait au pontificat. Ce qu'il y a de certain, c'est que dans ce tableau le visage de Satan ressemble, à ne" s'y pas méprendre, aux portraits de ce pape, et que bien que laid, il ne l'est pas assez pour un diable. Aussi la figure manque-t-elle de l'expression et de la force requise pour l'action représentée. La figure de saint Michel est tout à fait angélique ; mais c'est d'un angélique du Guide, qui a toujours plus de douceur que d'autorité. Quelle sublimité , mon Dieu ! et quelle beauté angélique, tout à fait charmante et sévère que celle du saint Michel de Versailles ! Le Guide avait un tout autre talent pour les sujets gracieux que pour les sujets de force. Au reste, la peinture de ce tableau est au-dessus de celle du tableau de Raphaël, à Versailles', lequel est fort gâté.

1 Pamphile.

s Le Saint Michel de Raphaël se volt maintenant au Louvre.

Parmi toutes les maisons de Rome, je donnerais volontiers la préférence au palais Barberini. Il surpasse le Vatican en régularité ; il égale Monte- Cavallo, le Farnese et l'Altieri, en étendue ; il n'est inférieur ni à ceux-ci, ni au Borghese, au Giustiniani, au Chigi, au Colonna, au Panfili, ni à tous autres, en meubles, en recueils, soit de peintures, soit de sculptures anciennes et modernes ; il a pardessus tous ceux-là une plus belle apparence extérieure qu'aucun d'eux. C'est dommage que l'on ait ruiné le prince de Palestrine, qui le néglige beaucoup, et qui, dit-on, vend pièce à pièce ce qu'il en peut détacher, sans qu'il y paraisse ; mais, s'il fait toujours aussi Wen ses marchés qu'il en a voulu faire un avec moi, loin de blâmer sa conduite, je vous le garantis dans peu le plus riche seigneur de l'Europe. Figurez-vous qu'en entrant je trouvai à terre, dans une première salle, une copie de la célèbre Transfiguration de Raphaël , faite par le Napolitain * , de la grandeur de l'original , fort noire à la vérité, d'ailleurs exacte et bien faite. J'en pris d'abord fantaisie. J'ai une manie en acquisitions de cette espèce. Je ne me soucie point des originaux des grands maîtres, par certaines raisons à moi connues ; je ne fais aucun cas des originaux des petits maîtres ; mais j'aime par préférence les belles copies des fameux tableaux, au prix desquelles il m'est permisd'arriver. Voyant donc celle-ci assez négligée dans un coin, informé d'ail-

* Philippe d'Àngeli, Romain, dit le Napolitain, R. C.

leurs de l'humeur aliénante du patron de la case, je pensai d'abord à me l'approprier, et à en donner sept ou huit cents francs; ce qui était passablement la payer. Je ne voulais point paraître moi-même, sachant à quel point ces gens-ci rançonnent les étrangers sur les emplettes de cette espèce, quand ils les connaissent en état de payer, l'envoyai un peintre de l'académie de France, qui demanda à l'intendant du prince de Palestrine la permission d'y venir copier quelques études, sous le prétexte que l'original de la Transfiguration était trop loin de chez lui, placé trop haut et dans un jour peu favorable, ce qui est vrai. Il y vint dessiner à deux ou trois reprises ; puis, feignant d'en être fatigué, il proposa à l'intendant d'acheter cette copie, pour l'avoir tout à fait à sa disposition. Celui-ci, ne vous en déplaise, lui en demanda sept mille sequins. Jugez de la mine que fit mon homme à une proposition si ridicule en soi, et faite surtout à un pauvre peintre. L'autre eut beau se récrier sur l'extravagance d'un tel discours, et d'un tel prix pour une copie, l'intendant n'en démordit pas, soutenant que sa copie était fort au-dessus de l'original ; que c'était le besoin qui lui faisait faire un si sot marché ; que le prince en avait refusé plusieurs fois davantage; et enfin que le roi de France l'avait voulu avoir. Quand on a dit ici que le roi de France a voulu avoir quelque chose, tout est dit : c'est le dernier degré d'hyperbole et de louange qu'on puisse donner aux choses. Mon petit peintre, indigné contre ce maître fou, vint, en levant

les épaules, me rendre compte du peu de succès de sa négociation. Jugez, par cet échantillon, combien il est facile ici de faire des emplettes de tableaux. Les Anglais ne laissent pas que d'en faire à force d'argent. On les vole, on les dupe, on leur vend des pastiches ou des copies pour des originaux ; avec cela, ils enlèvent souvent de bonnes choses, et, pour cent mille francs, ils trouvent le secret d'emporter chez eux pour dix ou douze mille écus de valeur réelle, en beaux tableaux, dont ils peuplent peu à peu leur patrie.

Ma copie de la Transfiguration n'était pas la seule emplette que j'eusse prémédité de faire ici ; en voici une d'un autre genre, plus noble et plus grand. Il y a dans la cour un petit obélisque de granit, chargé de caractères hiéroglyphiques, couché par terre, négligé et rompu en trois morceaux , mais facile à raccommoder*. Il vient des ruines du cirque d'Héliogabale, autrement appelé l'hippodrome d'Aurélien. J'avais proposé à mes camarades de voyage de l'acheter à pique-nique, de le faire transporter à la place Saint-Louis, et de l'y ériger en notre nom, devant l'église des Français, comme un éternel monument de notre séjour à Rome. Mes compagnons n'ont pas voulu mordre à ce projet de dépense, qui ne nous serait pas revenu , pour le tout, à plus de cinq ou six cents louis, efïtre nous six. Voyez si l'on

- * Cet obélisque orne aujourd'hui la belle promenade du Pinoi'>.

pouvait à moins de frais s'immortaliser en style lapidaire. J'avais déjà fait les inscriptions des quatre faces du piédestal avec nos six noms propres par ordre alphabétique. Les voici :

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