II
jardin de Sallaste ; deux petits palais assez médiocres par eux-mêmes, mais qiii contiennent des choses fort précieuses. Tout cela n'est pas trop bien peigne ; cependant l'air champêtre n'en est pas désagréable. n ne faut pas s'attendre ici à trouver des jardins pareils aux Tuileries, ni même distribués dans le goût de celui du Palais-Royal, quoique cehii-ci soit bien loin de pouvoir être comparé aux Tuileries. Nous avons de beaucoup surpassé les Italiens dans l'art des jardins, que nous tenons d'eux. Les Tuileries sont en ce genre ce que Saint-Pierre est en bâtiments, c'est-à-dire, ce que l'on a jatuais exécuté de plus parfait, dans un terrain régulier. Après tout, les Italiens suivent leur goût et la nature de leur climat ; ils veulent des arbres verts, de l'herbe dans les allées, plutôt que du sable, de longues avenues en palissades hautes et étroites, qui donnent toujours de l'ombre dans un pays chaud : apparemment que l'humidité qui s'y entretient leur déplaît moins qu'à nous ; il leur faut abondance de fontaines, grandes ou petites ; un peuple de statues, des termes, des bas-reliefs, des obélisques : à cet égard ils ont, bien mieux que nous, de quoi se satisfaire ; c'est un grand ornement dans leurs jardins, dont les nôtres manquent souvent. Ils ne paraissent guère se soucier de l'entretien ni de la propreté * ils ne doivent pas faire grande dépense en jardiniers. Sans doute que c'est pour conserver à leurs jardins l'air agreste et sans culture ; car il faudrait avoir l'esprit mal tourné pour se figurer que c'est par 'épargne ; il est vrai que le
témpis de l'hiver n'est pas celui des jardins ; peutêtre sont-ils mieux tenus dans la belle saison. J'en doute cependant ; car en ce climat, lorsqu'il ne tombe pas de pluie, il n'y a presque point de jour où il ne fasse aussi bon, ou meilleur se promener en cette saison qu'en été. Je dis donc qu'en fait de jardins irréguliers, tels que sont ceux-ci pour la plupart, il n'y en a point, sans excepter le jardin Panfili, le plus \ 1^ beau de tous, qui égale Saint-Cloud pour le champêtre, ni Marly pour le pittoresque et l'agrément.
La première fois que je reviendrai me promener ici, je prendrai une notice des statues du jardin : les meilleures sont le Silène et le Priape. Parmi les basreliefs, quelques-ims m'ont paru excellents. On trouve dans les deux maisons des.statues antiques divines : le groupe célèbre de Faustine et du Gladiateur ; le Mars assis ; Pœtus soutenant d'une main Arria, sa femme, qui vient de se tuer, et s'enfonçant de l'autre tin poignard dans le sein ; le Génie, le Marc-Aurèle, etp. Vous avez vu tout cela en estampes, ou copié en marbre, et tout cela est merveilleux ; mais rien ne m'a satisfait davantage que le fameux groupe de Papiria, interrogeant son jeune fils sur le secret du sénat. C'est une expression inconcevable que la curiosité avide et l'impatiente attention de cette leïnme. Le petit coquin lui troussé un mensonge, avec des yeux en-dessous, d'un air plus que sournois. Si vous voyiez sa simplicité, sa malicieuse bonne foi ; en vérité cela est ravissant. Faustine et le Gladiateur sont dans le goût grec ; Arria et Pœtus, Papiria et
son fils, dans le goût romain ; tous trois de la première classe. Il y a aussi de belles statues modernes: Arion, de l'Algarde ; Pluton et Proserpine, du Bernin, etc. En peinture à fresque, le plafond représentant FAurore assise sur son char est un admirable ouvrage du Guerchin. Je l'estime ^au moins autant que la fameuse Aurore du Guide ; elle plafonne à merveille : la composition en est également grande et belle ; elle a plus de feu, et le ton de couleur est infiniment plus vif, peut-être même est-il un peu dur. On voit dans un coin une femme qui, après avoir veillé toute la nuit, tombe assoupie auprès de sa lampe, qui ne répand plus à l'entour qu'une lumière affaiblie par celle du jour naissant. Je ne connais guère de plus belle fresque ni de meilleur ouvrage du Guerchin.
Au sortir du jardin Ludovisi, remarquez l'enceinte du cirque de Flore, les restes du petit temple de Vénus Salhistienne, et quelques autres ruines. Plus avant^ la fontaine de Termini, d'une belle invention et d'un grand goût, mais moins élégant que celui qui a été en usage après le temps de Sixte V, qui a fait construire celle-ci. C'est un large portique à trois arcades séparées par des colonnes corinthiennes. Dans l'arcade du milieu, un Moïse colossal frappe le rocher, et en fait jaillir l'eau dans de prodigieux bassins de granit. Le reste est orné de lions qui jettent de l'eau et de bas-reliefs représentant des faits historiques du peuple hébreu.
Je viens d'avoir un bel exemple de^ce que la seule
force d'une beauté simple, poussée jusqu'au sublime, peut opérer sur les yeux les moins connaisseurs. Je suis entré aux Chartreux avec le fidèle Pernet, l'homme du monde le plus ignorant, et tout aussi béte qu'on puisse le souhaiter pour le mettre en expérience ; de qui je puis bien dire avec Michel de Montaigne, qu'il y a plus loin d'Epaminondas à mon valet de chambre, que de mon valet de chambre à mon cheval. Je suis donc entré avec lui aux Chartreux, et j'ai vu, dès le premier abord, mon homme rester stupéfait d'admiration. Il n'y a cependant que les voûtes de briques et les quatre murailles toutes nues, sans le moindre objet capable de donner dans la vue d'un homme grossier. J'avoue que ces quatre .murailles ne me paraissent pas inférieures en beauté à Saint-Pierre. C'est une croix à la grecque, formée par la rencontre de quatre salles immenses, dont les voûtes en berceau d'un furieux exhaussement sont soutenues à chaque extrémité par deux colonnes démesurées de marbre granit, d'un seul morceau. La rencontre des salles forme un chœur au centre de la croisée, et ce chœur est marqué par les hautes colonnes des angles. On ne peut rien imaginer de plus auguste que ce vaste édifice, tout simple. On parle de l'orner et on le gâtera. Il n'y faudrait rien autre chose qu'un autel à l'antique dans le centre, ou quelque colosse sur son piédestal, ou mieux encore un beau tombeau. Trois de ces salles sont antiques, faisant partie des restes des Thermes deDioclétien. Elles se sont trouvées toutes disposées de la sorte avec leurs
colonnes; ce qui a fait naître la pensée d'en b&tir une quatrième, pour terminer la croisée et en faire une église : c'est celle par où l'on entre. Michel- Ange en a été l'architecte ; mais elle est fort inférieure aux troi$ autres, au fond de chacunç desquelles j'approuverais fort aussi que l'on plaçât quelque grand et magnifique tombeau. Vous en avez deux petits assez jolis dans la salle moderne à côté de la porte d'entrée ; l'un de Salvator Rosa, l'autre de Charles Maratte, avec leurs bustes et des urnes de porphyre. On ne célèbre point encore l'office divin dans cette église, mais dans une chapelle voisine. Les chartreux ont de beaux cloîtres en portiques et en colonnades, qui méritent d'être vus. Le célèbre Bianchinî a fait tracer dans la croisée transversale de l'église une ligne méridienne en marbre.
Vou3 trouverez encore près de la fontaine deux charmantes églises, Sainte-Suzanne et la Yictoir^. La première est ornée en dehors et encore plus eu dedans, avec ime extrême naagnificence. Il y a plusieurs bonnes fresques de Baldassare Croce et du frère Pozzo. C'est dans la seconde qu'est ce fameux groupe du Bernin, représentant sainte Thérèse en extase, et l'ange prêt à la percer. Elle est dans son habit de carmélite, pâmée, tombant à la renverse, la bouche entr'ouverte, les yeux mourants et presque fermés, elle n'en' peut plus ; l'ange s'approche d'elle, tenant en main un dard dont il la menace d'un air riant et un peu malin. C'est une expression merveil- Iquis^, mais franchement beaucoup trop vive pomr
une église. Si c'est ici l'aniDur divin, je le connais ; on en voit ici>bas maintes copies d'après nature.
n me semble que la promenade est assçz longue pour aujourd'hui ; ainsi monsieur deQuiptin^puisque je me trouve au bout de mon papier, je vous souhaite le bonsQir. Vous pouvez rentrer chez v^us, car je vais jouer aux minchiate chez madame Bolognetti, où vous ne connaissez pas un chat. A demain les affaires ; puisque vous avez si fort la rage de courir, je vous mènerai de quelque Autre côté, c'est-à-dire que je vous. choisirai quelques nouvelles feuilles suffisamment garnies de remarques. C'en est assez de ceci pour une première.
Ma al fia, del canto io mi trovo esser giimto, Si ch ^io farèj con vostra grazia, punto.
Audiences du Pape. Visites au roi d'Angleterre, et antres.
Après ce mot sur nos affaires particulière^) je vais continuer, mon ami, la relation de ce qui regarde mon séjour ici. C'est à Tordinaire pour en faire part à Neuilly et autres personnes de notre plus intime connaissance.
Nous ne tardâmes pas, aussitôt après notre arrivée, d^aller faire une visite au cardinal de Tencin. Il était
revenu de la campagne ce même jour, pour une audience que le pape lui avait accordée , et repartait le soir. Nous le trouvâmes mettant son habit de cérémonie de moire couleur de feu, assez sem*blable à celui des capucins , robe et manteau , sans omettre le capuchon qui n'est ni pointu ni si long, mais arrondi à peu près comme celui de no$ petits manteaux de femmes. Hors de ces occasions , il est vêtu, comme vous voyez nos cardinaux en France, soit en habit noir, soit en habit long , ad libitum^ A l'église, ils ont un autre long habit de cérémonie , différent du premier, rouge dans les temps ordinaires, violet durant le carême et l'avent, et le bonnet carré à trois cornes, suivant l'ancienne mode, conservée ici par la plupart des ecclésiastiques. De là vient l'usage du bonnet à trois cornes chez les jésuites, et non de la funeste affaire du père Guignard*, comme l'ont prétendu les pernicieux ennemis de la société. Les cardinaux, en entrant à l'église, prennent ce bonnet et quittent leur chapeau rouge bordé d'une dentelle d'or.
Notre cardinal nous reçut avec toutes sortes de grâces, nous priant de regarder sa maison comme notre demeure hcJïituelle, et sa table comme la nôtre ; ajoutant qu'il était au désespoir que le grand
1 Impliqué dans le procès de Jean Gh&lel , convaincu d*avoir attenté aux jours d^Henri IV, le P. Guignard, condamné par arrêl du parlement du 7 janvier 4596 à être pendu et brûlé, fut exécuté ledit jour. Le lendemain eut lieu le bannissement des jésuites.
nombre de gens qu'il était obligé d'avoir chez lui le mit dans l'impossibilité de nous offrir un logement. Nous lui parlâmes de nos affaires et de nos arrangements, il se chargea de tout ce que nous voulûmes ; après quoi il nous dit : ce Mais tout cela ne regarde « que vos affaires, dites-moi à présent ce qu'il faut « que je fasse pour vos plaisirs. » Enfin, jamais il n'y eut d'homme si charmant, il nous offrit de profiter de l'audience qu'il allait prendre du Pape, pour lui être présentés ; ce que nous acceptâmes, et montà* mes aussitôt dans son carrosse, pour aller à Monte Gavallo, Pendant que le cardinal prenait sou audience, nous nous entretînmes quelque temps dans l'antichambre, avec le marquis Capponi, fourrier du Pape, homme habile dans les antiquitéiâ, et honoraire étranger de notre Académie des belles-lettres. Au bout d'une demi-heure,' on nous introduisit dans la chambre, où nous trouvâmes le Pape dans son lit. Il n'est pas encore remis de la grande maladie qu'il -vient d'avoir, et il n'y a pas grande espérance qu'il puisse jamais relever de là, vu son âge et sa caducité. Ainsi nous voilà, selon l'apparence, privés pour le moment et pour l'avenir de l'honneur de baiser sa mule. Il ne laisse pas que d'avoir la- voix forte et le visage assez bon ; mais il est tout à fait aveugle et de plus affligé d'une prodigieuse hernie, qui ne sera pas d'un petit ornement dans le catalogue de M. Minot. On lui fait porter un bandage chargé de quatorze ou quinze livres de plomb, dont il est si incommodéy qu'il a pris l'habitude de le soulever sans
cesse d'une main tremblante, geste fort ridicule dang un saint-père. J'en pensai déconcerter ma gravité par un scandaleux éclat de rire. Depuis longtempi il ne se mêle à vrai dire de rien, étant de venu aveugla dès le commencement de son pontificat. C'est son neveu, Neri Gorsini, homme d'une capacité au-des«sous de la médiocrité, qui gouverne toutes les affaires. Cependant les secrétaires d'Etat vont tous les matins au chevet du Pape lui rendre compte de quelques-unes, et lui faire signer les principales, en lui posant la main sur le papier à l'endroit où il faut mettre son nom.
En approchant de son lit, nous nous agenouillâmes par respect ; c'est l'étiquette, quoi^e la cérémonie soH en pure perte pour le saint homme, qui n'y voit goutte. Le cardinal était assis sur une petite chaise à dos ; il établit avec grâce la conversation entre le Pape et nous : elle se fit avec beaucoup de douceur et de bonite de la part du souverain pontife, d'abord pendant un demi-quart d'heure en langue italienne. Puis le cardinal lui ayant dit d'un ton papelard : Beatissimo Padre : questi Cavalieri avrebbero gran gusio di sentir qualche parole francesi dalla bocca di sua Santità : sanno cheparla la loro lingua eon tutta perfezione. — ^Vraiment, répliqua le Pape en français d'uije voix claire et nette, « Je n'ai garde ; ne sais'je pas comment les Français se moquent des gens qui parlent mal leur langue ? » Je pensai lui répondre qu'en tout cas nous ne lui en témoignerions rien ; mais, au lieu de cela, je me mis à enchérir sur
ff AUDIENCES DU PAPE, ETC. 83
le propos du cardinal. Là-dessus la conversation fut continuée en langue française pendant quelques minutes ; après quoi, nous primes congé de Sa Sainteté. Je remarquai durant la visite que sa chambre était meublée d'une manière assez simple.
Je ne veux pas quitter ce chapitre sans vous reiir dré compte aussi de la seconde visite que nous venons de lui faire depuis l'arrivée de Legouz, car il y a un incident assez comique. Vous vous souvenez que, quand je partis, madame de Ghoiseul m'avait demandé fort bonnement, en votre présence, de lui apporter un des os du chef de saint Pierre, auquel elle avait ime dévotion toute particulière. J'avais conté cette histoire au cardinal de Tenoin. Quand le Pape nous demanda, comme il avait fait la première fois, ce. qui pourrait nous obliger de sa part, et si nous n'avions pas quelqtDe grâce à lui demander, le cardinal me fit signe en riant de lui faire ma deinande ; et, comme j'en faisais difficulté : c< Non, me dit-il, a faites toujours, cela le réjouira.» Legouz, plus entreprenant que moi, prit la parole : « Saint-Père, si a j'osais, je vous dirais qu'il y a une dame di poca « discrezioney qui m'a donné la commissicoi de vous
c( supplier de lui octroyer Ce n'est pas une baga-
« telle..,.. // capa di San Pietro. — Oh ! oh ! dit le Pape en riant : « Per<questo non sipuà.y> Puis il ajouta avec beaucoup de politesse : a Je suis très-fâché « d'être dans la nécessité de refuser quelque chose à a une dame ; assurez-la dé ma part que, si elle m'eût a demandé une chose qu'il fût en mon pouvoir de
« lui donner, elle Taurait certainement obtenue ^ » Au sortir de la première audience, nous allâmes avec le cardinal faire visite au cardinal Firrao, secrétaire d'État ; puis revînmes chez lui, où il nous fit de grandes excuses de ce qu'il ne pouvait nous retenir à diner, n'étant à Rome qa'en l'air, pour cette matinée seulement ; que néanmoins nous étions maîtres de rester et de risquer l'aventure ; et là-dessus on nous servit un superbe festin. Je fais grand cas de la bonne chère en ce pays-ci. On connaît encore mieux la valeur des biens par la privation que par la jouissance. L'amour, de la patrie, vertu dominante des grandes âmes, me saisit toujours àl'aspect d'une bouteille de vin de Bourgogne, malgré le peu d'usage que vous savez que j'en fais. En tout je ne suis pas fâché d'être à portée de faire des excès ; j'aime à devoir ma modération à ma propre tempérance plutôt qu'à la nécessité. Le cardinal en fait servir abondamment et je l'en loue. Il tient un grand état de maison et une , table ouverte. L'ambassadeur et lui sont les seuls grands seigneurs de Rome qui en usent ainsi, et , par cette raison,* il est à propos qu'ils le fassent.
On fait à mon gré fort bonne chère ici, non pas en gibier : il est médiocre ; mais les choses communes y sont très -bonnes: le pain, les fruits, la grosse viande,
> Clément XII avait pour matiresse la princesse Sobieski ; elle se promenait habituellement dans la voiture de cérémonie du pape. Son mari, ^ l'instigation de sa maîtresse, voulant faire cesser celte iulrigne, quitta Rome brusquement, et la princesse sa femme se relira dans un couvent , où elle se donna la mort. (Lady Montagu.)
et surtout le bœuf, dont on ne peut dire assez de bien, et dont vous jugerez quand je vous aurai dit qu'il est aussi supérieur à celui de Paris, que celuici l'est à celui des petites villes de province. Les po^ tages de pâtes filées, vermicelle ou macaroni, sont assez d'usage. Du premier, je ne dis ni bien ni mal ; sur le second, je suis assez de l'avis d'Arlequin : bien apprêté, soit au lait, soit au bouillon, je lui trouve le goût d'une fort bonne croûte de pâté. Pour les compotes, on doit donner la préférence à celles de cédrats coupés en quartiers et bouillis à l'eau simplement avec un peu de sucre, ainsi qu'une légère compote de pommes. De toutes les manières d'apprêter cet excellent fruit, c'est à mon gré celle où l'on jouit le mieux de sa fraîcheur et de son parfum.
Ace propos, disons un mot des fruits d'Italie. On en parle beaucoup en France ; mais ils n'ont pas répondu à mon attente. Ih ont abondamment de ceux qu'on appelle en général agrumi, nom qui comprend toute l'espèce citriforme. Les Génois, dont le territoire en produit une quantité, l'appellent aussi du nom générique de mauwiis fruit. Je leur ai souvent oui dire : « Nous n'avons ici que le mauvais fruit. » Je m'en étonnai d'abord dans l'habitude où nous sommes de faire grand cas de toute l'espèce des citrons et des orangers. « Oui, me répondaient-ils, ils sont fort beaux à voir, fort bons à sentir ; mais ils ne valent rien à manger. Ne vaudrait-il pas mieux avoir des poires et des pommes? Qu'est-ce qu'un fruit qu'on ne peut pas manger cru ? La ressource d'en faire des
confitures et d'excellentes boissons liquides, s'étend aussi bien aux autres pays qu'à ceux qui le produisent. » Il est vrai de dire que les fruits sont plus variés et pour la plupart meilleurs en France qu'en Italie, si ce ne sont les raisins, les figues et les me-^ Ions, trois excelléjites espèces qu'ils ont meilleures que nous. Les raisins de Bologne ne peuvent se comparer à rien. On trouve à Paris des figues et des melons d'un aussi bon goût qu'ici ; mais ici ces fruits sont communs et communément bons. Je n'ai point mangé l'automne dernier, en Italie, de prunes ni de pécTies qui valussent les nôtres.
Le cpmpte que je vous rends de notre première visite au cardinal est long ; celui de la première visite à l'ambassadeur pourrait être court. Il nous reçut gravement et froidement. Deux autres fois nous ne le trouvâmes pas ; et enfin à la quatrième, il nous fit dire de l'excuser s'il n'était pas libre de nous voir en ce moment, occupé coiïime il était à expédier le courriçr de France, nous priant de revenir à deux heures, et de lui faire Thonneur de dîner chez lui. Voilà une grande différence d'accueil, m'allez-vous dire ; plus grande encore que vous ne le croyez. Car tous les jours notre intimité augmente avec l's^mbassadeur, et je m'aperçois que tous les jours elle diminue avec le cardinal, non que la politesse ne soit toujours également soutenue de sa part, mais non pas l'aisanoe des manières, article qui plaît plus que tous, et par lequel il nous avait charmés d'abord. Il semblerait qu'à cette pr<Bmière entrevu^^ Vun se fût
fixmé de gravité, l'autre de bonhomie, c'est-à-dire chacun d'eux de ce qui lui manquait. Successive^ ment aussi chacun d'eux retombe dans son naturel. Uambassadeur est un bonhomme, doux, aimable et facile, que l'inaltérable tranquillité de sa figure fait paraître froid à l'abord, et qui s'humanise bien yite, après s'être un peti^ moment guindé sur la pointe de ses pieds. Le cardinal est au fond plein de morgue, dur et hautain par caractère, quoique souple à la cour, et tout à fait gracieux avec les belles dames. Messeigneurs du sacré collège sont fort sujets à la morgue ; c'est l'esprit de œrps parmi les cardinaux. Je n'en connais que deux qui en soient entièrement exempts : Lambertini et Passionei. Ce dernier sa moque souvent avec moi de ce faux air de grandeur qu'affectent ses confrères, de la plupart desquels il fait fort peu de cas. Il me dit que ce sont des ignorants, des gens dévorés d'ambition^ qai ne songent presque tous qu'à parvenir au pontificat, et si ivres de cette chimère, qu'il n'y a presque aucun d'eux qui ue se flatte de réussir. « Pour moi, dit-il, je ne songe « à rien de pareil ; j'ai ce que je voulais, et n'en ai a obligation à personne. Oh m'a tenu trente-deux « ans dans les emplois, et on m'a fait cardinal à la a fin, quand il n'a plus été possible de différer, ce Quelques-uns de mes confrères se moquent de mes a manières familières et franches ; et moi de leur a ignorance, deleurs grimaces et de leur politique. » Passionei ambitionne beaucoup la réputation d'homiâe de lettres. C'est une des raisons qui le portent à
fronder si fort l'ignorance de ses confrères, parmi lesquels, en effet, on ne compte guère de personnes savantes que Quirini et Lambertini. Il voudrait que le président Bouhier fût veuf, et qu'on le fit cardinal. Je doute fort que la préside nte voulût se prêter à cet arrangement pour la promotion de son mari.
Le cardinal Passionei était prévenu de mon arrivée par une lettre de notre ami ; Dieu sait comment les portes s'ouvrirent à deux battants quand j'entrai ! car, au nom du président Bouhier, tout genou fléchit dans cette maison. Je le trouvai couché à la renverse sur un canapé, sa perruque d'un côté et sa calotte rouge de l'autre. J'allais m'asseoir sur une chaise voisine, il me dit : «Mettez- vous là tout bonnement sur le canapé, vous y serez plus à votre aise. » Gomme j'en faisais quelque cérémonie : « Hé ! que de fa- « çons, reprit-il, vous me prenez pour un autre ; sa- « chez que le secrétaire des brefs n est pas un sot ; » et, me prenant par le collet de mon habit, il me renversa sur le canapé. Voilà de quelle manière a commencé notre connaissance. Ses ennemis prétendent que cette grande franchise^ tf est qu'apparente ; que sa dévotion (car il «st fort dévot) n'est pas plus sin- • cère, et qu'il ne se faut fier à lui qu'à bonnes enseignes. Pour moi, qui ne vois rien de pareil, et qui d'ailleurs n'ai ouï citer aucun fait, je le prends pour tel qu'il se donne, et le trouve fort bonhomme. Nous le voyons souvent ; il admire cette caravane de six compatriotes. Il prétend que, depuis l'invasion des
Barbares, il n^y a pas eu tant de Bourguignons à la fois dans Rome. Sa magnifique bibliothèque m'est d'une grande ressource, ainsi que celle de Monli à la Propagande, moins pour lire, n'en ayant guère le temps, que lorsque j'ai besoin de consulter ou de vérifier quelque point d'antiquité. J'ai renouvelé connaissance avec son neveu, Monsignor Passionei, mon ancien camarade d'école. Il a repris, plutôt par raison que par goût, l'état ecclésiastique qu'il avait quitté ; le voilà dans la prélature ; il fera son chemin. Sa figure est toujours assez jolie, quoiqu'un peu gâtée de la petite vérole depuis que vous ne l'avez vu.
Revenons à l'ambassadeur. Il fut aimable dès ce premier diner que nous fîmes chez lui ; c'est un homme d'esprit, d'une conversation douce, qui a des connaissances et des lettres. H aime à conter et s'en acquitte agréablement : à le voir, on le croirait plus jeune ; encore moins se douterait-on qu'il fût le frère du vieux duc de Beauvilliers, gouverneur du roi d'Espagne et fils de cet ancien paladin, qui figurait idans le tournoi de la Princesse d*Élide^ au temps du mariage de Louis XIV. Le vieux bonhomme, qui avait été toute sa vie une fine fleur de galanterie, faisait encore, à l'&ge de quatre-vingts ans, les doux yeux à une demoiselle suivante de feue sa femme, fille de condition néanmoins. Le sévère duc de Beauvilliers, son fils, trouvant ce tracas fort scandaleux, fit marier son père pour en ôter le péché : ce n'est pas sans raison qu'il avait pris le nom de Guidon le Sauvage. A ce grand âge, il eut encore de son second
mariage trois enfants, qui 6nt servi à soutenir sa, maison, tes deux grands fils du duc de Beauvilliets étant morts en huit jours de la petite vérole. Dai^s le ' temps de cette mort, celui-ci venait de partir pour aller faire ses vœux à Malte! Son frère envoya un courrier après lui, le fit revenir à la cour et 1q maria avec une Montlezun, fille du gouverneur de la Bastille, morte depuis quelques années à Rome, où elle était fort aimée. On prétend que, depuis sa mort, son mari a eu quelque dessein de prendre l'état ecclésiastique, dans l'espérance de parvenir au cardinalat,*
Il De faut pas s'étonner si le duc de Saint- Aignan à son âge a le t^int si fleuri j il ne vit que d'œuf& frais et de vin de Genzano. C'est un petit via du pays, sans corps et sans goût, jaune et doux jusqu'à la fadeur : il faut être aussi doux que lui pour s'en accommoder. La famille de Tambas^deur et sa mai-* son nombreuse ne lui permettent pas d'avoir habi* tuellement autant d'étrangers à sa table qu'en a le cardinal; sa maison n'e^t pas aussi montée d'un si bon air. La raison en est toute simple ; l'un finit, épuisé de mener depuis longues années un train de vie qui a fort dérangé ses affaires, et ne songe qu'à se retirer dans le moins mauvais ordre qu'il pourra; l'autre ne fait que de débuter : il faut de plus qu'il cherche à s'attirer une considération extérieure propre à lui donner du crédit ; car je vois assez clairement que c'est à lui plutôt qu'au premier, que la
^ M. de Saiut-Àignan épousa la sœur de M. Turgot, en 4766, en secondes noces. R. G.
cour donne aujourd'hui le secret des affaires. Ceci fait déchoir le premier dans l'opinion publique^ et lui donne plus que jamais renvie de se retirer. A dire vrai, je le crois d'un caractère un peu trop lent et. tiïnide pour ce pays ; c'est un homme qui ne veut rien prendre sur lui. Le cardinal s'entend mieux à mener ces gens-ci d'un air tranchant et décisif. Je le rencontrai la semaine passée sur le grand escalier du Vatican, en conversation particulière avec le cardinal neveu ; ils s'étaient retirés à part. Je ne sais de quoi il était question ; mais c'était une comédie pour le public, que de voir la mine hautaine de l'un et les gestes d'excuse de l'autre.
H vient d'arriver une aventure désagréable à l'ambassadeur, dans sa famille> Son fils, l'abbé, s'est amouraché d'une petite créature, fille d'un orfèvre. Un beau matin, sans en parler à personne, il a envoyé au cardinal de Fleury la démission de ses bé-» néfices ; puis il a tout simplement enlevé sa maîtresse par le proccacio {cQixvviev ordinaire), s'est marié avec elle dans le premier village, et a poursuivi sa route jusqu'à Florence, où le gouvernement l'a fait arrêter, avec sa prétendue femme, à la prière de l'ambassadeur. On dit qu'ils sont aujourd'hui fâchés de l'avoir arrêté, et qu'ils le remettraient volontiers en liberté, si, dans l'état actuel des choses^ ils ne craignaient de faire une démarche qui mécontenterait certainement la cour de France. Pour l'abbé, il soutient effrontément son procédé et cite en plaisantant l'exemple de son oncle l'évèque de Beauvais. Le
procès est commencé pour la cassation du mariage, Taffaire ne parait pas devoir soufiPrir la moindre difficulté : cependant on en parle diverseînent. J^étais à Bologne lors de cet enlèvement, je passai une soirée à raisonner de cette affaire avec le cardinal Lambertini ; il me dit nettement qu'il jugeait le mariage bon. Cette décision de sa part me parut étonnante, d'autant plus que Lambertini est parfaitement bien versé dans les matières canoniques. Je lui représentai que, outre qu'un ambassadeur et sa famille devaient être jugés suivant les lois de leur nation, le mariage me paraissait mauvais par tout pays, les plus grands empêchements dirimants, portés par le droit canon, l'ayant accompagné, tels que le rapt et le défaut de consentement des parents. Il est vrai, me dit-il, que le mariage ne vaut rien quant au contrat et quant aux effets civils; mais, quand la dignité du sacrement est survenue sur le consentement mutuel des parties, principale condition religieuse, l'union devient indissoluble, et le pouvoir humain ne peut plus rompre un nœud devenu sacré. Je trouvai pour le coup que le cardinal donnait trop aux opinions ultramontaines, dont il est cependant pour l'ordinaire moins entiché qu'aucun autre Italien. (Le mariage de l'abbé de Saint- Aignan a depuis été cassé à Rome, mais sur une raison plus fûble qu'aucune des précédentes ; savoir : parce qu'il n'avait point été fait caram proprio parocho. On dit que la cour de France n'a pas voulu recevoir la démission de ses bénéfices. On ne sait ce qu'il est
aotuellement devenu ; selon l'apparence, on le retient dans quelque maison de retraite.)
Ce fut à ce dîner chez l'ambassadeur que j'ai rencontré pour la première fois le marquis Cresceûzi , frère de celui qui est nonce à Paris ; c'est un homme de la plus belle figure et de la plus haute naissance. Ses ancêtres ont été tyrans de Rome dans le x"* siècle. J'ai été charmé de lier connaissance avec lui ; il a poliment contribué à m'en donner beaucoup d'autres. Il a de Tesprit et beaucoup de savoir-vivre ; il a voyagé dans la plupart des cours de l'Europe. Son frère sera bientôt cardinal ; il ne tient qu'à vous de croire qu'il sera pape ensuite, si vous avez foi aux prophéties. La prédiction du pays porte que la maison Grescenzi finira par un souverain pontife ; les deux frères sont les derniers de leur maison, le marquis n'ayant pour tout enfant que la petite Violante, sa fille.
La troisième personne qui représente ici pour la nation française est l'abbé de Ganillac, comte de Lyon, auditeur de Rote. Il a un magnifique logement et tient un état de maison fort convenable : c'est le seul dans Rome qui ait proscrit de son domestique l'indécente coutume de la bonne main. £n quelque maison que l'on aille en simple visite pour la première fois, on a le lendemain à sa porte toute la livrée qui vient vous demander la buona mano, c'est-à-dire de quoi boire ; ainsi font non-seulement les Italiens , mais les gens de l'ambassadeur et de notre cardinal , et mème.ceux du Pape. Pour le coup,
cette espèce de mendicité m'a paru d'une souveraiile indécence chez un souverain ; il est vrai qu'ils sé contentent de ce qu'on leur donne^ et la fréquence des demandes rend la libéralité assez mesquine. Par exemple, nous]donnàmes en corps environ deux louis à toute la livrée papale ; ainsi des autres, à proportion du nombre et de la dignité. Mais ils ne s'en tiennent pas à la première visite, ils reviennent aux bonnes fêtes, au jour de l'an, à tout événement domestique, heureux ou nialheureux; si leur maîtresse a eu. du rhume, quoique vous n'en sachiez rien et ne vous en souciez guère, ils viennent se réjouir avec vous de ce qu'elle se porte mieux; bref, ils se réjouissent à tout propos : ce sont les gens du mondd les plus gais, à vos dépens.
J'achèverai avec vous ma tournée de visites importantes par celle du roi d'Angleterre. On le traite ici avec toute là considération due à une majesté reconnue pour telle. Il habite place des Saints- Apôtres, dans un vaste logement qui h'a rien de beau. Les troupes du pape y montent la garde comme à Monte Cavallo, et l'accompagnent lorsqu'il sort ; ce qui ne lui arrive pas souvent. Sa maison est assez nombreuse, à cause de quelques seigneurs de sa nation qui lui sont restés attachés et qui demeurent avec lui. Le plus distingué de ceux-ci est milord Dumbar^ Écossais, homme d'esprit et fort estimé, auquel il a confié l'éducation de ses enfants^ quoiqu'il fasse profession de la religion anglicane, ce qui peut être un trait de politique. Le Prétendant est
facile à reconnaître pour un Stuart, il en a toute la figure : il est d'une taille haute et assez mince, fort ressemblant de visage aux ()ortraits que nous avons du roi Jacques II son père, et même au feu maréchal dé Berwick , son frère naturel , si ce n'est que le maréchal avait la physionomie triste et sévère, au lieu que le Prétendant l'a triste et niaise. Il ne man^ que pas de dignité dans les manières. Je n'ai vu aucun prince tenir un grand cercle avec autant de grâce et de noblesse. Il lui arrive quelquefois d'en tenir, malgré la vie retirée qu'il mène, n'étant ni d'âge ni en état d'avoir le faste extérieur qui entoure habituellement les souverains ; cherchant d'ailleurs â se rendre agréable dans une ville à laquelle il a tant d'obligations, il met toute sa dépense d'appareil â faire donner de temps en temps aux dames, par ses jeunes filsj quelques fêtes publiques, où il vient figurer pendant une heure. Il est dévot à l'excès; sa matinée se passe eu prières aux Saints- Apôtres, près du tombeau de sa femme. Je ne vous dirai rien de son esprit, faute de le connaître assez : selon l'apparence il est médiocre ; mais toute sa conduite est raisonnable et convenable à sa position. Quoique j'aie assez souvent l'honneur de le voir, il ne parait qu'un moment au retour de l'église, puis il rentre dans son cabinet, d'où il ne sort que pour se mettre à table. Il parle peu , avec douceur et avec bonté, et se retire quelque temps après le repas. Les jeunes princes *
^ Le plus jeune de ces princes, le duc d'York, devint par Ta suite cardinal et évêque de Frascaii. £n 4784, il s'y attira du ridi-
ont le soir un petit souper où le roi y qui ne soupe pointy ne parait jamais. Sa table^ le matin^ est toujours également composée de onze couverts, pour les dix personnes de sa maison qui mangent habituellement avec lui. Quand il vient des gentilshommes romains ou étrangers pour lui faire la cour, pour l'ordinaire il leur fait dire de rester par un de ses officiers ; autant il en reste, autant de gens de sa maison vont diner aune autre table. Je n'y ai jamais été qu'il ne m'ait fait dire de rester. Gomme le nombre de ceux qu'il peut retenir est borné, nous avons l'attention de n'y aller que deux d'entre nous : sa table est servie honnêtement, sans aucun faste. Ces dîners ne sont pas faits pour être amusants ; s'il arrive néanmons qu'ils le soient par hasard, le roi en parait bien aise. Les jeunes princes ont pris Legouz en grande affection. Sa gaieté Içs réjouit infiniment et ne déplaît point au roi. Lorsque ce prince vient se mettre à table, ses deux fils^ avant que de prendre place, vont, se mettre à genoux devant lui et lui demander sa bénédiction. Il leur parle ordinairement en anglais, et aux autres en italien ou en français. La bouteille dont on le sert 'est toujours sur la table entre les mains d'un de ses officiers. C'est l'étiquette de ne point demander à boire que le roi n'ait bu ime première fois ; j'en ai pensé gagner la pépie, un jour qu'il oublia d'en demander de bonne heure.
cale, par la défense qa*il fit de laisser errer les poules et les coqs dans les roes et places publiqaes, propter scandaivm, R. G*
Ce prince tire de grands secours de la France^ d^ l'Espagne^ et surtout de la chambre apostolique. Il faut que cette dernière hii donne beaucoup^ puisque j'ai oui dire qu'on avait agité en dernier lieu au consistoire si on ne lui abandonnerait pas en remplacement la jouissance du duché d'Urbin, dont le revenu est fort considérable. Louis XI Y avait donné au roi Jacques deux cent mille livres de rentes sur rhôtel de ville, avec promesse que ces rentes ne seraient réduites en aucun cas. Elles avaient néanmoins, été réduites au denier quarante , dans ces temps derniers. Le Prétendant a fait agir Tarchevêque d^Embrun, qui a obtenu de notre cour le rétablissement sur l'anciep pied du denier vingt; En reconnaissance, le Prétendant^ lui a donné sa nomination au chapeau de cardin^d. Voilà ce que l'on dit en public; mais en particulier^ on ajoute que le Tericin a, de son côté, ajouté à ce bon office un présent d» cinq cent mille livres, argent comptant, au roi d'Angleterre. J'ai vu le cardinal de Tencfti fort piqué de ce bruit. « On prétend, me disait-il un c( jour, que j'ai aQJiieté mon chapeau; si j'avais voulu <t en aycHT un de la sorte, lorsque j'étais ci-devant à « Rome du temps de Goscia ^, il ne m'aurait pas « coûté si cher, et peut-être pas plus qu'à certaines c( gens. )) Il voulait parler de Borghèse, de qui le père, si Ton en croit la chronique, donna dix mille écus romains à Goscia, pour Mre avoir le chapeau à
i Le cardÎDal Goscia, âicrétaipe d'Élat sDus le pape Benott XIII, était conau par sa vénalité. R; G.
Bôa fib, qui n'avait alors que vingt-six à vingt-sept ans.
H n'y a pas de doute que le Prétendant ne tire aussi de grosses. sommes de ceux qui le favorisent secrètement en Angleterre , et qu'il n'y en répande lui-même de plus'grosses parmi ses créatures ; c'est là sa plus forte dépense. Elle est si nécessaire, quelle ne peut que le mettre à l'étroit sur tout le reste. Il n'est pas possible de renoncer à l'espérance de recouvrer la couronne dans un pays si sujet aux révolutions, et parmi une nation autant et plus vénale qu'aucune autre de l^Europe, malgré la fierté républicaine dont elle se pique. Que cette espémnce soit Men fondée, c'est autre cbose : j'ai toujours ouï dil*e à ceux qui conàliîssent l'intéri^B^ de l'Angleterre que le par;^ ées Jacobites n'y étïbit qu'un vain épouvantail , et que tout projet fondé sur ce parti s'en irait eft fumée. L'esprit de' la nation est de haïr le roi ^^elle a , quel qu'il soit ; cela est forfldîBférent d'aimet les Stuarts. Ceux qui sont dans le parti de l'opposition, c'est-àriitirè tous ceux qui veulent se faire acheter par la cour , sont bien aises iju'il' subsiste une faction en faveur de la maison détr6née , mais faible, et telle qu'elte puisse seulement servir à leurs fins dans quelque occasion, saif$ être en état d'allé» plus loin. :C'est à cause de cela qtie tant de gens is^puient en secçet cette faction , moins pour la soutenir que pour rèmpêcher de tomber, et qu'ils seraient fâchés, si la maison des^ftèuarts venait i s'éteindre ,. de n'avoir plus à la montrer de loin au roi
régOMt. On assure qu'il y a un peu plus de bonne foi parmi les partisans du roi Jacques en Ecosse , et que rirlande lui est fort dévouée dans le fond ; mcds les Irlandais sont sans pouvoir ^t les esclaves du ^esjte de la nation. A dire vrai, la conduite que cette maison.infortunée peut tenir est fort embarrassante^ surtout à Véfffi^ 4e la religion. Le catholicisme est une birrière insurmontable à son retour. Il ne serait pas possible de le quitter honnêtement à la face de TËurope^ au moment de remonter sur le trône , si jam^s les affaires en venaient pour eux à ee point décisif ; et si à Tarvenir un de ces princes^ dans Véboii où ils sont aujoi4Fd!hui , allait d'avance embrasser la religiw anglicaae, il se verrait peuirètre abandonné des souveilîns catholiques, des secours desquels il Be sn^^it se passer ; mais au moins à coup sûr privé de ceux du Pape, qui lui donne plus qu'aucun autre. Des deux fils du Prétendant % Talné est âgé d'en* viron vingt ans, l'autre de quinze. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'ils sont connus ici sous les noms de prince de Galles et de dite d'York. Tous deux ont
i L^atné 'des fils de Jacques III , le prince Charles-Édottard, connu, comme son père, sous le nom de Préiendant, naquii à Rome le 31 décembre 4720. Après quelques années d'une fie fort aventureuse, et sa défaite à Culloden, en 4745, il se relira à Florence et y mourut le 34 janvier 47S8. Charles-Edouard avait été marié à là princesse de Siolberg (la comtesse d*Albany), plus jeufte y^ lui de trente ans. Cette li|mme vécut plus tard avec Alfiert^et après sa mort avec le peintre Fabre de Montpellier. — Le second fils 4e Jacques III fut le cardinal d'York. On voit dans Saiot-Pierre de Rome le tombeau que Georges IV a fait élever par Canovt à ces malheureux princes. fiu G.
un air de famille , mais le cadet a jusqu'à présent une fort jolie figure d'enfant. Ils sont aimat^^s^ polis et gracieux ; tous deux montrant un esprit médiocre, et moins formé que des princes^ ne doivent l'avoir à leur Age. Le cadet est fort aimé dans la ville à cause de sa figure agréable et de la gentillesse de ses manières. Les Anglais, doût Rome est toujours remplie , cherchent avec empressemeqt Foccasion de les voir. Par la loi d'Angleterre, il leur est défendu, sous peine capitale , de mettre le pied dans le palais des Stuarts, et d'avoir aucune fréquentation avec eux ; mais comme nous vivons beaucoup avec les deux partis, les Anglais s'informent volontiers de nous des endroits publics où ils pourront voir les^ jeunes princes, et nous demandent d'y aU«r ensemble, surtout on voit qu'ils parlent du second avec plaisir ^ J'entends néanmoins dire à cwx qui les connaissent à fond que l'alné vaut beaucoup mieux et qu'il est plu3 chéri dans son intérieur; qu'il a de la bonté de cœur et un grand courage ; qu'il sent vivement sa situation , et que , s'il n'en sort pas iin jour, ce ne sera pas faute d'intrépidité. On m'a raconté qu'ayant été mené tout jeune au siège de Gaëte, lors de la conquête du royaume de Naples par les Espagnols , dans la traversée son chapeau vint à tomber dans la mer. On voulut le ramasser : « Non, dit-il, ce n'est pas la peine ; il faudra bien
L^Aogleterre enlretenait alors des espions à Rome» pour savoir exactement quels étaient les voyageurs anglais qui rendaient visite aux Stuarts. (Lady Montagu.)
^ V AUDIEiNCES DU PAPE, ETC. 101
« que j'aille le chercher un jour moi-même , si les « choses ne changent pas de face. » Les princes n'allant jamais dans les assemblées particulières où les Anglais sont fort répandus y je n'ai pas eu occasion de voir quel maintien on aurait réciproquement ; mais ceci se rencontrera ce carnaval. Notre ambassadeur a annoncé qu'il irait voir tes mascarades et les courses au palais de France^ dans la rue du Cours, et qu'il y donnerait une grande fête. Il a demandé à milord Staiford * et à quelques autres s'ils n'y viendraient pas , quoique le roi d'Angleterre et ses fils y fuirent. Stafford lui a répondu que ce nom loi était inconnu à Rome ; mais qu'il se ferait toujours un honneur de se trouver chez lui , et d'y rendre aux personnes respectables ce qui leur est dà partout où elles sont.
Les jeunes princes sont tous deux passionnés pour la musii^ , et fa savent parfaitement. L'aîné joue très-bien du violoncelle ; le second chante les airs italiens avec une jolie petite voix d'eùfant du meilleur goût ; ils ont une fois la semaine un concert exquis : c'est la meilleure musique dé Rome , je n'y manque jamais. Hier, j'entrai pendant qu'on exé^ cutait le fameux concerto dé Corelli, appelé la Notte di Natale; je témoignai du regret de n'être pas arrivé plus't6t pour l'entendre en entrer. Lorsqu'il fut fini et qu'on voulut passer à autre chose> le prince de GaHes dit : « Non , attendez ; recommençons ce
' De rillîistremaisou Howard. R.(i).
iu 6.
« concerto ; je viens d'ouïr dire à M. de Brosses qu'il « serait bien aise de l'entendre tout entier. » Je vous rapporte volontiers ce trâât^ qui marque beaucoup de Politesse et de bonté.
Les Anglais fourmillent ici ^ comme je vous le disais; ils y foût une très-grosse dépense. C'est la nation chétie des Romains, en, faveur de l'argent IJpi'ils apportent ; car le fond du cœur est pour les Allemands, par toute l'Italie* Je m'aperçois qu'en général il n'y a point de nation moisis aimée que la nôtre ; ce qui ne vient que de la mauvaise habitude où nous sommes, de donner hautement partout la préférence à nos mcBurs sur celles des nations étrangères y blâmant sans égard tout ce qui ne se fait pas comme chez nous. L'argent que les Anglais dépen* sent à Rome , et l'usage d'y venir faire un voyage comme pairt»#de leur éducation, ne profitent guère à la plupart d'entre eux. Il y en a qfii sont^gcns d'esprit et cherchent à s'instruire, mais ce n'est pas ie grand nombre. . La plupart oçt un carrosse de remise attelé dans la place d'Espagne, qui les attend tant que le jour dure, tandis qu'ils le passent ensemble à jouer au billard, ou autre bel amusement pareil. J'en vois tels qui partiront de Rome sans avoir vu autre chose que des Anglais, et sans savoir où est Jie Golisée ; les autres sont fort répandus dans le monde. Nous mangeons et vivons beaucoup avec eux les ims ehez le§ autres. Ils nous recherchent, surtout Legouz et moi qu'ili? voient d'une humeur encline à rire, et conviennent de bonne foi qu'ils ne s'amu-
sejài à souper qu'avec nous, et qu'entire eux ils me fout que b<Hie et nmnger. Je remarque que nom ne joopns jamais eâfieuri^le, quoique parmi nous il y ait de fort gros joueurs dans les deux nations ; maisi ma foi ! on se fait sage par force sur cet article «a ^g^$ étrangers, etLégouzplus qu aucun autre. Croiriez^ vous qu^ii n'y cQr eiit aucun de nous qui gouverne plus prudemmjenisi^ finances, ni qu\ fasse le voyage à moins de frais ? ie n'en dirai pas autant de Migieu ; l'aventure sera chère pour lui. Il joue un jeu du ^Ue quand il s'y met , et semble par son entêtement avoir £ait gageure à qui aura le dernier de la lostune ou de lui. Il achète aussi beaucoup en divers genres d^ curiosités, comme bronzjBS, estampes, dessins et pierres gravées. De ceci je l'en loue; U faut pjcofiter de l'occasion, et , quand on vient ici , destiner à cette. sorte de dépense une partie de la somme que l'on peut mettre au voyage. Je manque tous les jours , par économie ou par avarice , des emplettes auxquelles j'aurai grand regret, quand je verrai que je ne suis plus A portée , et que l'argent s'est écoulé sans que les choses me restent. J'espère cependant apporter ■ quelques tableaux en petit noinbre, des estampes et une assez grande quantité de livres, smv tout de vieilles éditions des premiers temps de l'imprimerie. Les Lacurnes donnent beaucoup dans les pierres gravées ; ils ont autant de bagues que M. Thlbaudois. Migieu aime assez les bonnes choses, et s*y entend : il a de l'esprit, des connaissances et un grand attachement à l'étude. Je n'étais en aucune
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liaison avec lui, quand il est arrivé ici ; elle se forme depuis de jour en jour, entre nous deux. Je vous ai mandé que Legouz et lui ne s'accordaient pas trop bien ; depuis que nous sommes tous réunis , comme nous avons trois carrosses, nous allons deux à deux, les deux frères ensemble^ Legouz s'est mis avec Loppin ; ainsi nous nous sommes trouvés Migieu et moi, ce qui nous a donné lieu, étant plus souvent ensemble , de faire une connaissance plus particulière. Il est froid, et son abord i^e prévient pas ; il est têtu, mais dans le fond , sa contrariété n'est que dans le discours ; il est complaisant en actions ; il a le cœur bon, franc, plein de droiture, noble et désintéressé, autant qu'il soit possible. En tout , c'est un garçon fort estimable.
Suite du séjQur à Rome.
Il est donc écrit, monsieur le procureur ^général , qu'il faudra que je fasse avec vous le cicérone , vous menant tous les jours par la main badauêer dans les rues de Rome , d'un bout de la ville à l'autre ? Que; ne prenez-vous Ficoroni, comme j'ai fait? C'est le démonstrateur^ ordinaire suivant la cour; on lui donne un sequin par jour. Mais vous voulez les choses à bon m^ircbé , et moi je vous montre graii»
la lanterne niagicpie. On dit Ficoroni habile antiquaire; en effet, il a publié quelques ouvrages passables en ce genre ; il se donne ici pour être memt^e de notre Académie des belles-lettres. Jugez comme il s'adressait bien pour prendre ce titre. Sainte^ Palaye se. contenta dé faire un peu la mine , et, gr&ce à notre indtdgeilte réticence, il est demeuré en pos« session de son titre. Tout ce qu41 m'a le mieux ap-* pris, c'est qu'il est très-vieux et sourd comme un pot. Plût à Dieu qu'il Mt également muet ! Ces sortes de gens, quand on les mène avec soi , en vous faisant voir les antiquités avec leur b^^uette, vous disent d'un même dactyle tonte la râtelée de ce qu'ils savent ou ne savent pas, comme le moine qui onontre le ' trésor de Saint-Denis , sans s'embarrasser si l'on est curieux, ou non , de les entendre ; A l'on n'est pas plus pressé d'aller ailleurs, sans s'interrompre. Le bonhomme Ficoroni eut bientôt lassé ma patience. Diantre ! j'aime à parler un petit à mon tour. Je le congédiai à la première séance : faites-en autant de moi si vous êtes sage ; car son exemple m'a gagné. Vous allez vous en apercevoifr dans la course d'aujourd'hui, où je vais d'abord vous camper a\^ beau milieu de la ville, place des Saints- Apôtres.
Elle est tout entourée par^'église de ce nom, précédée d'une colonnade médiocre , et n'ayant dans l'intérieur que peu d'objets de curiosité ; par le palais Golonna ; par celui du duc de Saint- Aignan, notre ambassadeur ; celui d'Odescalchi , et le palais Muti, où demeure le roi d'Angleterre.
Le vaste palais GolonBa, de peu d'apparence extérieure, dédommage quand on y est entré par son magnifique escalier, ses riches meubles, son oranger rie^ et surtout psui^ sa superbe galerie, préférable peut*étre à celle de Versailles^ et remplie de tableaux exquis. Elle est soutenue par des colonnes démesurées de marbre jaune antique qui , en la divisant^ forment deux salons aux extrémités ; celle du roi est plus longue et plus ornée, .mài^celle^ci est plus auguste. C'est une pièce très-remarquable et presque sans égale dans Rome même ; le plafond représente les victoires de don Juan d'Autriche et du prince Colomia , commandant l'armée catholique à la ba- * taille deLépante ; les murs sont ornés d'une quantité de tableaux prédeux : paysages de Gaspard Poussin et du Lorrain ; le Saint François , du Guide ; une Mater Dolorosa, du Guerchin , vêtue d'une draperie outremer si vive et si fraîche, que le lapis-lafiuli ne peut pas avoir plus d'éclat. J'ai été su^ris de toouver ce brillant coloris dans un ouvrage du Guerchin, qui n'y est pas sujet; mais j'ai pensé perdre l'esprit d'un petit Gorrége, denjàin^e poueesde long, représentant trois ou quateeieués filles nues, tout à fait au naturel , qui entrent dans la rivière pour se baigner^ se jettent de l'eau et se font des niches ; ce sont des gr&oes, des gentillesse!^, une fraîcheur, un petit enchantement de nûnes à e^ devenir fou. Je n'ai jamais désiré d'avoir quelque chose en ma posses^ sion , coïKime ce petit tableau. Cela m'était bien aisé ; j'étais resté là tout seul , je n'avais qu'à le mettre
dans ma poche. Voyez le grand malheur, quand ce butor de connétable n'aurait pas eu ce tableau, luji qui ne s'en soucie non plus que de Jean-de-Vert, e1 qui en a cinq cents autres de plus grand prix ! A moi, c'était la satisfaction de ma vie : foin de ma probité I
Il y a quelques antiques que vous trouvère» dans la notice. Parmi les meubles, j'ai distingué de belles tapisseries, trois statues d'esclaves, supportant un cabinet à colonnes de primes d'améthyste, garni de statues dorées et d'un placage de pierres précieusas ; un lit de parade à colonnes de marbre vert d'Egypte, dont le châlit doré est fait en conque mai'ine, traînée par quatre chevaux marins. Si jamais madame la connétable s'est avisée d'être la Vénus flottant sur ce canal , c'était une vraie Àraminte des Menechmes, Mon bon Jésus! quelle Vénus! Ah! madaioQe, que v6us étiez bien déguisée ! Son mari est un bonhomme de irès-petite figure, et l'esprit comme la mine; il ne serait pas si bien déguisé en Vulcain, si ce n'est qu'il n'est ni boiteux, ni cocu. Il y «ajm^autre palais Colonna à Piazza Sciarrâ., où vous pouvez remarquer un balcon fort vanté, au-dessus «d'une porte d'ordre dorique : on le dit de Michel- Ange.
Notre ambassadeur a un grand palais, par-dessus lequel on aperçoit, justement au milieu, la colonne Trajane^ qui semble en faire partie et servir d'orneiftent à la cour ; comme il 'e^ homme qui a des connaissances, qui aime les lettoes et les arts, il y a rassemblé diverses choses curieuses, parmi lesquelles j'ai distingué deux tebles de porphyre vert, et une
charmante statue de la petite Julie, fille d'Auguste, jouant aux osselets, copie de Tantique, et au moins aussi bonne que l'original même. Il y a dans ce palais un salon immense, où l'ambassadeur fit la cérémonie de donner le cordon bleu au prince Vaïni, avec une pompe extraordinaire. Je vous jure qu'il y avait dans cette affaire deux personnes bien joyeuses : celui qui donnait Tétait au moins autant que celui qui recevait. Le duc de Saint-Ajgnan est l'homme du monde le plus charmé de trouver occasion de faire quelque grande dépense brillante. Il n'a pas moins le goût des fêtes que monsieur son père, qui était à la tête des tournois dans les jeux de la Princesse dÉlide. Je lui ai ouï souhaiter qu'il y eût en France ime charge de surintendant des fêtes publiques, et d'en être revêtu. Il est vrai qu'il les entend et les ordonne d'un goût merveilleux, s'embarrassant peu de l'argent qu'elles peuvent coûter, pourvu que l'exécution en soit prompte; aussi je défie le Grand lidbgol de l'enrichir. Il s'était déjà ruiné à son ambassade d'Espagne ; à son retour dans le temps du système, le Régent donna commission à Law de lui rétablir ses- affaires : l'un fabriqua des billets dé banque à discrétion ; l'autre liquida ses dettes ;: il achève ici de fricasser son bien pour la seconde publication. Il ne dissimule guère que ses affaires se trouvent aujourd'hui ^ns un état siierré, mêm^ difficile.
Je vous ai parlé du porphyre vert ; il ne faut pas le quitter sans vous dire qu'il y a trois espèces de
porphyre : le rouge , le vert et le noir, toutes trois fort précieuses ; mais les deux dernières très-rares. Je n'ai pas l'idée d'avoir vu d'autre porphyre noir que deux colonnes à Sainte-Marie délia Navieella. Yous avez en France, dans le cabinet du cardinal de Polignac, une urne antique de porphyre vert à anses torses ; c'est bien le vase le plus élégant ef le mieux fini qu'on puisse voir; le vert est fort agréable ; les deux autres , surtout le rouge, me paraissent tristes. Je crois que c'est moins le coloris singulier du porphyre qui l'a rendu recommandable, que ses grosses pièces, sa dureté et le parfait poli qu'il est capable de recevoir? Ce sont pareillement les masses énormes qui ont fait valoir le granit d'Egypte et de Syrie; car il est d'une couleur sale et triste, et de plus, malgré sa dureté, il ne prend pas trop bien le poli. Aussi paralt->il que les anciens ne faisaient pas plus de façon à leurs colonnes de granit que nous n'en faisons à celles de pierre de taille, au lieu qu'ils polissaient exactement les autres marbres blanc et de couleur; le granit jaunâtre et rouge est un peu plus poli que le gris et noir. On trouve des fragments prodigieux de porphyre, restes de l'antiquité, aban* donnés dans le milieu des rues ou des jardins, ou servant de bornes dans les carrefours. J'ai observé que, malgré son extrême dureté, il était sujet à se fendre en long et à se déUter ; à force d'avoir été à l'air il est devenu si dur, que les outils n'y peuvent presque plus mordre. J'avais eu le dessein de faire faire une écritoire de porphyre d'une forme élégante