‹ Le président de Brosses en ItalieChapitre 9 sur 26 · II · texte numérisé non relu

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pour le bureau de mon cabinet ; le prix énorme que l'on me demandait pour la taille^ m'en a dégoûté. Lors même qu'il sortait de la carrière, il n'était progjjB à être employé qu'en colonnes et en panneaux ; il n'en fallait faire ni statues ni bas-reliefs, qui ne sont jamais recherchés ni finis avec le soin nécessaire. La fameuse cuve de Santa-Costanza, chargée d'arabesques, n'a guère d'autre mérite que la difficulté de l'ouvrage.

On peut dire qu'en France nous ne savons presque ce que c'est que des marbres, et qu'on n'en a point vu, si l'on n'est venu dans ce pays-ci. lien produit de cent espèces différentes plus ou moins belles, mais toutes curieuses : jaune de Sienne, blanc de Carrare , albâtre , brèche , lumachelle, turquin , griotte, cipolin, portor, eto., dont l'assortissement mêlé avec le marbre antique frappe l'œil d'un éclat tout à fait ravissant et inattendu, comme au tombeau de Ludovisi, qui se trouve comme entouré d'un vaste pavillon d'étoffe jaune exécutée en marbre. Quelle richesse en ce genre offre l'incomparable chapelle de Saint-Ignace, dont je vous parlerai tout à l'heure! En France, à l'exception de quelques beaux marbres que nous tirons des Pyrénées, nous n'employons, pour le plus souvent , que de ces vilains rances ou autres marbres de Flandre, de couleur terne, terreuse et ferrugineuse. Qu'on me dise pourquoi nous tirons plutôt nos marbres de Flandre que d'Italie, où ils sont infiniment plus beaux, et d'où ils seraient, à ce qu'il me parait , moins dispendieux à faire venir

du moins dans notre Bourgogne ^ où ils arriveraient sans grands frais par la mer, le Rhône et la Saône. Les anciens Romains donnaient dans un excès tout différent; ils n'ont employé dans leurs bâtiments aucun de ces beaux marbres qu'ils avaient sur place, ils en ont tiré de plus beaux encore de rArcbipel*, de Syrie; d'Egypte et de Numidie* Quels frais immenses ! car tous leurs édifices de marque, grands et petits, comme temples, thermes, portiques, etc., si l'on en excepte l'énorme fabrique du Colisée, qui n'est que de pierre tiburtine ^, étaient ou en entier de marbre, ou au moins revêtus de parpaings de marbre. C'est à ces énormes provisions qu'ils en ont faites que nous devons les restes qu'on emploie au^ jourd'hui, et que Ton ménage avec beaucoup de soin, surtout si les espèces sont rares ^ en les sciant pour en faire des placages. Il y en a de merveilleux^ soit pour l'éclat, soit pour la singularité des couleurs, tels que le phengitès transparent couleur d'orange^ le pentélique panaché à queue de paon , le rouge de Numidie, le basalte noir d'Ethiopie^ les albâtres ondes et fleuris, le blanc d'ivoire, le jaune antique/le vert d'Egypte, le porphyre vert, le vert jaune et noir^ le vert noir et blanc ; le riche africain rouge^ noir et jaune ; le grand et petit antique noir et blanc , sans parler de diverses autres brèches rares^ non plus que des jaspes et des primes, qui tirent sur la pierre prédeuse et qui ne se trouvent

^ Traverthi, - R. C.

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guère en gros blocs. Tous ces marbres se distinguent en général sous le nom à^antiqueSj c'est-à-dire qu'on n'en trouve plus que des fragments déjà mis en œuvre, et que la carrière est perdue. Je ne parle pas ici du porphyre rouge , ni d^s granits; ni du blanc de Paros, dont les carrières ne sont pas inconnues, quoique l'on n'en tire plus depuis longtemps.Cette énorme dépense des Ronlains, qui allaient chercher si loin les premiers matériaux de leurs édifices, caractérise bien le vaste génie de cette nation, qui, en ceci comme en toute autre chose, tendait toujours au plus grand, sans se rebuter des difficultés ni des longueurs, quand il Vagissait de conduire ses projets à un plus haut degré de perfection. Tous autres qu'eux auraient été contents des bons et beaux matériaux qu'ils avaient sous la main ; mais ils ont voulu du jaune antique, parce qu'il est plus vif que le jaune de Sienne, et du blanc de Paros, qui a l'éclat du s^ucre, au lieu du blanc de Carrare, qui n'est que blanc de lait. Au reste, de tous les marbres anciens et modernes, je n'en vois point, à mon gré, de supérieurs aux jaspes de Sicile pour le parfait poli, la vivacité, l'éclat et la variété des couleurs.

On - dirait que la colonne Trajane a été placée là tout exprès pour embellir le coup d'œil du palais de l'ambassadeur. Elle se trouve derrière le corps de logis du fond, dans une petite place peu digne d'elle, qui n'est que le milieu du terrain de l'ancienne place publique appelée Forum Trajani. Le sol s'est tellement exhaussé par la succession du • temps, qu'il

excède aujourd'hui le dessus de la base de la coloune. On a creusé tout à l'entour jusqu'à l'ancien sol pour mettre la base à découvert et faire usage de ]a porte qui y est pratiquée, par laquelle on monte au* dessus de la colonne, au moyen d'un escalier tour nant ménagé dans l'intérieur du ttà. Il est fâcheux que ce magnifique pilier soit ainsi enterré ; il faut descendre dans la fosse pour voir le piédestal, qui en Qst à mon gré la plus belle partie, surtout le tore inférieur de la colonne, admirablement bien sculpté en guirlandes de feuilles de chêne (ou de laurier, si je ne me trompe). D'ailleurs la place est beaucoup trop petite aujourd'hui pour twi monument si élevé. Elle est ornée de deux jolies petites églises à dôme ; l'une est Notre-Dame de Lorette, où vous ne devez pas manquer de voir une excellente statue de sainte Suzane, par Duquesnoy^; c'est une des quatre meilleures statues modernes ; l'autre église, qui se bâtit actuellement en rotonde, est dédiée au nom de Marie.

La colonne est de marbre de Paros, construite de blocs mis les uns sur les autres, faits en meules de moulin si prodigieusement larges et hautes, que chacune fait tout le massif de la circonférence du pilier, n'ayant, dit-on, que dix-sept pierres pour le fût, en tout vingt-quatre, y compris la base et le chapiteau, quoique le total ait environ vingt-quatre toises d'élévation. Les petites fenêtres et les marches de l'es-

* Le Fiaramingo» R* C.

calier en limaçon sont évidées dans la masse même de chaque bloc. Le dessus fait une terrasse entourée d'une balustrade^ d'où l'on découvre à son aise toute la ville et ses environs. La statue de saint Pierre a été substituée à celle de Trajan, qui apparemment a été brisée. Sans cela je n'imagine pas que Sixte V se fût avisé de donner un soufflet au pape Grégoire le Grand, son prédécesseur, en déplaçant le bon saint empereur que Grégoire, à force de prières et de jeûnes, avait eu tant de peine à tirer de l'enfer pour le coUoquer en paradis. L'histoire militaire de Trajan, scupltée en bas-reliefs sur la colonne, y a plutôt été mise^ comme un mémorijBil des faits que comme un monument de l'art. Le dessin est correct, d'un style sévère, sans perspective ni délicatesse. On a grossi les figures à mesure qu'elles s'éloignaient de la vue ; de sorte que toutes les parties se discernent avec une égale facilité. En un mot, l'ouvrier parait avoir eu dessein d'écrire en abrégé des annales qui pussent se lire couramment et [lion pas de chanter une action, ce qui demandait une toute autre manière de traiter son sujet. Je fais exprès cette remarque , parce que je la crois applicable à plusieurs autres sculptures anciennes que l'on critique , à ce que je crois, sans raison , faute d'en avoir bien démêlé le but principal. Le piédestal , excellent ouvrage en trophées d'aigles et de guirlandes , n'est pas moins propre à instruire les artistes, que la colonne à instruire les historiens. Ces bas-reliefs sont bien conservés, à l'exception des misérables trous qu'on y a

Jiaitd, de même qu'à tous les bâtiments antiques, pour arracher les fiches de cuivre fixées dans les blocs de marbre. Ceci veut être expliqué. Les Romains, dans leurs grandes fabriques, n'employaient à lier les pierres que le moins de mortier qu'il était possible. Ils prenaient des quartiers de marbre assez pesants pour être stables par leur propre masse; les lits étaient parfaitement ajustés les uns sur les autres et liés seulement par un très-mince enduit de ciment fait de chaux vive et de la même pierre pulvérisée ; mais, pour consolider les assises encore davantage , ils creusaient dans le bloc du dessous une petite mortaise carrée , profonde d'environ qual^e pouces, propre à recevoir une fiche de bronze carrée , qui faisait saillie d'autant, pour entrer dans la pierre du dessus. Ils appelaient ces pierres, les mâles et les femelles, les accouplant ainsi par un coït permanent; Qui n'aurait pas cru ces fiches de cuivre en sûreté , en dedans de ces gros blocs ? Cependant les barbares s'en étant aperçus, les ont toutes été tirer les imes après les autres, dans tous les b&timents antiques sans exception, et sans renverser les pierres^ les scarifiant par côté d'une et d'autre face, jusqu'à ce qu'ils pussent atteindre la fiche et la tirer. Vous voyez tous ces édifices antiques garnis de centaines de trous en dehors^ faits pour ce bel objet. On ne peut pas imaginer de plus grande peine , ni de plus mince profit. Je ne sais s'ils se sont figurés que ces fiches étaient d'or. Gela n'est nuUemeht vraisemblable ; mais vous devinez quelle patience il a fallu

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avoir, quel travail, quelle dépense en échafauds, il a fallu faire autour de l'extérieur du Colisée , des colonnes Antonine et Trajane, etc., pour tirer un petit bout de bron^^e du centre d'une meule de moulin. Je vous jure que de tous les procédés humains je n'en ai pas "vu de plus incompréhensible ni de plus fou ; cependant les bas-reliefs en sont mal et méchamment défigurés.

Je ne sais pourquoi notre cour laisse ici son ambassadeur exposé à louer fort cher un logement, au lieu de le loger au palais de France, dont le roi a fait emplette dans la rue du Cours. Je crois qu'il appartenait aux Mancini ; c'est un très-bel édifice, dont la seule façade vaut au moins l'argent qu'il a coûté. Le roi l'acheta pour y loger l'académie de France, composée d'un directeur et d'un certain nombre d'élèves, entretenus à Rome , pour les y former aux arts de peinture, d'architecture et de sculpture ; bel établissement de Louis XIV et digne d'un grand souverain. Mais ces élèves n'occupent que les entresols, et le directeur est assez grandement logé au second étage; de sorte que le premier, garni de riches ineubjes de la couronne, reste toujours inutile et vacant, à moins de certaines occasions de cérémonies ou de fêtes données par l'ambassadeur. Il y vient tenir sa conversation les derniers jours de carnaval , parce que c'est dans la rue du Cours que se promènent les masques et que se font les courses de chevaux , l'un des principaux amusements de ce temps-là. En agrandissant ce palais par l'acquisition

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d'une maison adjacente, on lui donnerait, ce me semble, assez d'étendue pour contenir l'ambassadeur et sa maison, le directeur et ses élèves. Parmi ces jeunes gens de l'académie de France , aucun ne m'a semblé annoncer un talent distingué pour la peinture ; mais il y a des élèves en sculpture qui font à merveille, et qui promettent beaucoup pour l'avenir. Ils n'ont pas l'embarras d'aller loin chercher leurs modèles ; on a rassemblé le long de l'escalier et des pièces du grand appartement jusqu'au fond , les copies moulées sur les creux des plus célèbres antiques. On est charmé de les trouver en si grand nombre dans un même lieu, où elles sont à portée de la vue, et où elles se peuvent facilement comparer les unes avec les autres. Il est surprenant qu'une manière si commode, si expéditive et si peu coûteuse d'avoir de fidèles copies des antiques ne les ait pas rendues plus communes. Malgré l'exactitude, elles y perde^t à la vérité beaucoup, n'ayant ni l'éclat, ni le poli, ni une certaine dureté qu'a le marbre même à l'œil, au lieu que le plâtre a toujours l'air pâte ; ceci produit plus d'effet qu'on ne le croirait. La finesse des expressions et la netteté des contours, sont infiniment mieux rendues sur un marbre dur et d'un blanc éclatant, que sur le blanc pâteux du plâtre moulé sur ce même marbre ; remarque qui se peut faire également sur les statues de pierre , de même que sur celles de bronze, qui ne sont jamais aussi agréables que celles de marbre blanc ; c'est cependant beaucoup que de pouvoir, à si bon compte, avoir en stuc de véritables

antiques. Si j'avais une assez grande galerie pour les loger , j'en achèterais bien vite une belle douzaine , malgré les frais de transport et les risques de les voir arriver cassées ; car elles se raccommodent facilement. A l'avenir il sera plus difficile d'en avoir ; ceux qui ont les creux aujourd'hui doivent les conserver avec soin. On dit qu'on ne veut plus en laisser prendre sur les originaux, et qu'on s'est aperçu qu'en les moulant, le plâtre ou l'huile tachait et ternissait le marbre.

Derrière le palais de France est le palais Odescalchi, autrement Bracciano, où l'on voyait ci-devant un recueil exquis de peintures de Raphaël , Titien , Véronèse , de la plus belle conservation, des cartons de Jules Romain , et surtout des Corrége de l primo grido : par bonheur tout cela n'y est plus. Nous l'avons en France au Palais-Royal ; c'est ce que M. le Régent a acheté des Chigi ou des Odescalchi, provenant de la reine Christine *. Il y reste cependant encore plusieurs bons tableaux , et quantité de belles antiques ; le Faune portant un chevreau ; le Jules César en habit sacerdotal ; la Clytie métamorphosée ; une Vénus admirable, etc.

On a fait, depuis peu, de nouvelles constructions au palais Panfili ^, avec essai d'un ordre nouveau , orné de fleurs de lis et de tètes de coqs , d'un goùf

1 Cette ipestimalilé colleciion, vendue par le duc d-ûrléaim (égalité), au Qommencement de la révolution de 4789, a passé tout entière à Tétranger.

' Anjourd'hui le palais Panfili Doria al Corso. R. C.

qu'on a cru galant, qui n'est néanmoinis que tirant sur le goût gothique, s'il n'est encore plus barbare. C'est une chose misérable à voir au milieu de tant d'autres d'un grand goût simple. Rome, où l'on ne trouve plus aujourd'hui aucun peintre, n'abonde pas, si je ne me trompe, en architectes vraiment habiles. Pourquoi vouloir faire mieux que ce qui est bien? C'est ainsi que les Goths maudits nous ont apporté leur manière laborieusement minutieuse et travaillée; Les Italiens nous reprochent qu'en France , dans les choses de mode, nous redonnonsilans le goût gothique, que nos cheminées, nos boites d'or, nos pièces de vaisselle d'argent sont contournées, et recontournées comme si nous avions perdu l'usage du rond et du carré ; que nos ornements deviennent du dernier baroque : cela est vrai. Mais cela est plus excusable, ou peut-être même plus convenable dfitns ces petites choses, si cette manière n'avait rien d'outré ; car je ne prétends pas excuser ce ridicule baroque et le travers de nos cartouches d'ornements ; le goût gothique étant petit , délicat et détaillé, peut convenir aux petits objets, et jamais aux grands. On a la faci* ^ lité d'avoir les uns par eux - mêmes tout entiers sous les yeux : il faut que les autres s'y mettent par la simplicité de leurs constructions.

La tournure de nos cheminées est plus élégante que celles des Italiens ; à cet égard ils ne connaissent que le carré. En général, nous entendons incomparablement mieux la distribution , les ornements , l'ordre et les comiiiodités de l'intérieur ; eux, la ma-

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gnificence et la grande manière du dehors. Les deux goûts réunis feraient une maison parfaite; reste à savoir s'ils ne se nuiraient pas l'un à l'autre; l'architecture du dehors devant produire une grande gène pour la distribution du dedans. C'est au talent de l'artiste de les accorder : en tout cas , c'est à l'intérieur de céder. Un bâtiment , pour être beau , doit conunencer à l'être dans la rue ; l'architecte ni le passant ne se départiront jamais de cet article. Avec cela n'y a-t-il pas pour le propriétaire un juste milieu entre la rage des petits cabinets, dont nous sommes possédés, et les inhabitables galeries italiennes ?

Les Panfili ont une quantité de beaux tableaux. Les Sept Sacrements, du Poussin, aassi bons ou meilleurs que ceux de M. le Régent ; trois ou quatre paysages des plus célèbres, du méïÉe' auteur ; un ou deux ouvrages (Ju Schedone, très-rares ; des portraits par Raphaél, et autres.

En sortant de là pour aller à la place Saint-Marc, vous n'oublierez pas de ne point entrer au palais Saint-Marc ; car c'est un vieux vilain logement tout à fait indigne de recevoir un procureur général du roi, quoique le roi y ait habité lui-même. ^11 fallait que Rome fût encore une vilaine ville au xv® siècle, puisque l'on n'eut pas de plus ^ belle habitation à donner à Charles VIII, lorsqu'il y fit son entrée triomphante.

Vous oublierez encore moins [de donner en pas- "* satit, urîocchiata au charmant petit palais de Carlo d' Aste, non-seulement à cause de sa jolie façade et de

ses balcons, mais beaucoup plus encore parce qu^il a rhonneur de contenir la fille dudit Carlo, une trèsjolie petite dame Ricci , dont je suis fortement înamouré. Sachez qu^elle descend en ligne droite de Renaud d'Aste, et que j'apprends par cœur ForaiSon de Saint-Julien, dans l'impatience de la réciter avec profit, n y a pourtant là un certain dom Paul Borghèse qui me lanterne ; il a toujours le nez fiché dans ses cheveux : on ne trouve jamais l'un sans l'autre. N'oubliez pas non plus à Saint-Romuald le tableau d'André Sacchi, l'un des célèbres de Rome , représentant la prédication de Saint-Romuald dans une vallée délicieuse des Apennins.

L'église du Jésus est tout à fait belle, tant au dedans qu'au dehors ; mais à l'intérieur on n'a des yeux que pour l'admirable chapelle de Saint-Ignace, chef-d'œuvre de magnificence et de goût. Elle mérite d'être mise au rang des plus beaux objets qui se puissent voir, n'y ayant nulle part ailleurs d'assemblage de marbres, aussi heureux et aussi parfait ; ce n'est pas une chapelle à part renfermée en soi , elle est appliquée contre le fond de l'aile gauche. Si cette forme de construction lui 6te quelques avantages , elle lui donne celui de frapper les yeux à découvert. Elle est entre deux pihers de la croisée à pilastres cannelés de jaune antique , sur des bases de brèche africaine, rouge , jaune et noire , surmontés d'une Yrise d'albÀtre chargée de feuillage de bronze doré , sur un socle de giallo verde antique ,'avec des statues de bronze sur les acrotères. Le pavé est de

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marbre mélangé^ les degrés de l'autel, de porphyre, et le marche -pied de marbre à compartiments, comme un tapis. Toute la première plinthe au rezde-chaussée est de granit antique, fouetté de grosses taches noires et blanches, merveilleusement beau. Ce premier socle en porte un second de jaune antique , supportant des piédestaux de vert antique les uns, d'albâtre onde, chargés de bas-reliefs dorés d'or moulu , les autres d'agate fleurie disposée avec un excellent artifice. Les piédestaux sont surmontés d'un socle antique, noir et blanc, portant quatre arrière-pilastres de même , et au-devant quatre colonnes cannelées de lapis-lazuli, ayant les cannelures, les bases et chapiteaux composites de bronze doré d'or moulu. L'architecture et la corniche sont de vert antique ; mais entre elles deux règne une frise de lapis , sur laquelle court une arabesque de bronze doré. L'autel , en forme de tombeau , où repose le corps de saint Ignace, est de bronze doré. Au-dessus, dans une niche d'albâtre d'Orient et sur un piédestal d'africain est la statue , en argent , de saint Ignace, vêtu d'ornements sacerdotaux de vermeil brodé en pierreries. A droite des colonnes, un groupe en marbre blanc de Paros, représente la Foi qui convertit un Japonais ; à gauche, la Religion terrassant THérésie. Plus loin, deux crédences d'albâtre fleuri, et les revêtements des arrière-corps, avec portes, balcons, etc., en albâtre également fleuri, mélangé d'albâtre jaune et vert antique , bas-reliefs et modillons de bronze , statues d'anges d'argent

bruni , etc. Ce merveilleux ouvrage , sans pareil au monde en son genre, est du frère Pc^zi, jésuite. Deux sculpteurs français , Legros et Jean Théodon , ont fiait les statues.

L^autre église des jésuites, appelée Saint-Ignace, est plus grande encore que la précédente, et n^est guère moins belle ; c'est l'une des plus vastes de Rome, après Saint-Pierre : elle n'est^ ainsi que celleci, qu'à trois nefs, séparées par deux rangs de piliers entourés de colonnes corinthiennes. Son magnifique portail à pilastres, est de l'Algarde. La chapelle de Gonzague, par Pozzi , en colonnes torses de vert antique, entourées de ramages en bronze doré d'or moulu ; au milieu , une excellente statue de Louis de Gonzague, par Legros. A la place du dôme, car il n ett pas fait, le frère Pozzi a peint en détrempe sur un plafond de toile, la figure concave d'un dôme en perspective. Cet ouvrage, dont vous avez sans doute ouï parler, a une grande réputation. En effet, il est d'un& exécution hardie, facile et surprenante ; mais, quoiqu^il soit récent, les couleurs sont déjà devenues fortbnmes. Je croîs que dai^s sa nouveauté il était d'un effet supérieur à celui quMl produit aujourd'hui.

Pour ne pas interrompre l'article de la société, passons au Collège Romain, édifice extrêmement Taste et de grande apparence, quoique d'architecture fort simple. La galerie est pleine de choses curieuses sur rhistoire ancienne et sur l'histoire naturelle ; eUês y ont été rassemblées par le P. Kircher. Vous y

trouverez , mon cher Quintin, quantité d'heureuses chiffonneries propres à tenir compagnie à celles du salon de votre jardin. Combien donneriez-vous, par exemple, pour avoir ces deux momies que Pietro délia Valle fit déterrer en .Egypte; et dont, à son retour, il fit présent au P. Kircher? On n'en connaît pas de plus grandes, ni de plus parfaitement conservées. J'avoue que j'eus un plaisir singulier à les voir ; ce n'est rien encore en comparaison de celui que vous auriez à les posséder. N'en soyez point en peine, les bons jésuites vous les gardent avec tout le soin possible.

Dans le voisinage du Jésus, est le palais Altieri ; il n'y en a guère à Rome que je préférasse à celui-ci. La face extérieure, qui donne sur deux rues, est immense, régulière et magnifique ; les appartements clairs et bien disposés, richement meublés et remplis d'un excellent recueil de peintures. Quoique ce recueil soit un des plus beaux et des mieux choisis qui se voient ici, je ne vous en entretiendrai pas pour le présent, ne l'ayant encore vi^ qu'une fois avec trop peu de loisir. Je ne fis qu'en prendre en courant une petite note sur' mon agenda, et je me promets d'y retourner les examiner à mon aise ; alors nous en pourrons redire un mot,' aussi bien que de la bibliothèque, des statues antiques et d'un certain précieux miroir de cristal de roche, à bordures d'or garnies de pierreries, que l'on montre aux étrangers comme la pièce à choisir.

Le palais Strozzi a aussi de grands appartements,

SÉJOUK A ROME. 1^5

des tableaux^ des statues ; mais ce que l'on admire le plus , c'est le recueil de pierres gravées, entre lesquelles sont ces deux admirables camées de Livie et de Septime-Sévère,et la fameuse agate-onyx connue sous le nom de la Méduse de Strozzi, réputée avec raison le premier camée qui existe, soit pour la grandeur, sôit pour la perfection de l'ouvrage. Cette Méduse est excellemment belle, et je vous assure qu'elle ne pétrifiera personne, si ce n'est d'admiration. Il y a chez les Strozzi une quantité de curiosités de cette espèce, en médailles rares, pierres précieuses singulières, pierres gravées antiques, une entre autres qu'on me dit être un diamant (j'eus peine à le croire) ; plantes marines, coquillages, livres et peintures d'histoire naturelle, porcelaines, fragments d'une statue de cristal de roche, et autres choses, dans le détail desquelles je n'ai garde d'entrer. Mais rien ne me fit plus de plaisir que lar ba^gatelle suivante : c'est un livret in-4** oblong, où sont peintes sur vélin toutes les espèces de marbres antiques et modernes, finis avec soin et lissés à nierveille, si bien que chaque feuillet semble être de marbre effectif. On ne peut pas trouver un recueil du marbres en échantillons plus joli et plus portatif. Ce livret était néglige sur une table et dans l'antichambre des valets. J'ai regret de ne l'avoir pas demandé ; ou me l'aurait peutêtre donné. On ne paraissait pas en faire grand cas, et il m'aurait fait un plaisir singulier.

La petite place de la Minerve n'a pour toute décoration qu'un gros éléphant de marbre sur sa base

ae XIL.— A M. DE QUINTIN.

au milieu de la place, portant sur son dos un obé* lisque antique de granit chargé de caractères ; c'est celui du temple d'Isis. L'idée de l'avoir mis sur le dos d'un éléphant est bien trouvée ; l'ouvrage est du cavalier Bernin. L'éléphant retourne la tète du côté du couvent des dominicains et semble rejeter sa trompe vers son derrière, sur quoi l'on m'a dit en deux mauvais vers, une mauvaise polissonnerie latine :

Stans elephas rétro Versa proboscide, dicit ; Dominici fratres, hîc ego vos habeo.

L'église, autrefois temple de Minerve, sans aucune apparence au-dehors, n'offre qu'un coup d'œil médiocre au-dedans. On y voit cependant au détail plusieurs objets de curiosité, surtout les tombeaux des cardinaux Cazanata, Pimentelli, Alexandrin; des papes Urbain VII, Paul IV, Léon X, Clément VII, Benoit XIII. Ce dernier, qui ne fait que de sortir de la main de l'ouvrier, surpasse tous les autres en magnificence. Le couvent des religieux est vaste et tout à fait beau. Ces messieurs les dominicains tiennent ici le haut bout parmi les moines, à la J)arbe des jésuites. Ils ont l'inquisition et la charge de maître du palais. Us ont eu en dernier lieu, pour général, un père Cloche, Français de nation, homme d'un mérite singulier, qui jouissait ici de la plus haute considération. J ai fait connaissance avec un d'entre eux, nommé le père Bremond, natif de Besançon, que je vais quelquefois voir avec plai-

sir : c'est un homme sage, doux, sensé, de bonne cpDversation et estimé dans son ordre. Il est assistant du général, et pourra bien le devenir lui-même. Je ne lui sais qu'un travers d'esprit, c'est de croire de bonne foi que, parce que Benoit XIII était dominicain, il faisait, réellement des miracles. H est oncle du jeune Bremond de l'Académie des sciences , où il se fait déjà une réputation distinguée.

La plus belle bibliothèque de Rome est celle de la Minerve. Le vaisseau est grand, clair, commode, distribué* à deux étages par une tribune , comme celle du roi à Paris. Elle est publique, presque tou» jours remplie de gens qui travaillent. J'y ai trouvé d'excellents manuscrits de Sailuste, que l'on me coUationne actuellement. On y est bien servi' et de bonne grâce.

Tout le quartier délia Yalle a reçu son nom de notre cher voyageur Pietro. Il était d'une famille trèsiUustre, éteinte aujourd'hui (à moins qu'il n'en reste, comme on le dit, une branche en Sicile) ; quoiqu'il eût laissé quatorze enfants de la petite Mariaccia, Babylonienne qu'il épousa à son retour, et avec la* quelle je soupçonne fort qu'il s'amusait, chemin faisant, pour calmer la douleur où le plongeait la perte de la très-illustre Siti-Maani, sa légitime épouse . Il avait, près de Féglise, son palais orné de sculptures, qui appartient, je pense, à présent à la maison d'Autriche. Gettç grande et belle église délia Yalle, l'une des plus belles de Rome, vous est sans doute fort connue par l'admirable dôme représen-

tant le paradis, peint à fresque par Lanfranc, d'une hardiesse,'d'une facilité et d'une vaghezza merveilleuse ; c'est un ouvrage de la première classe. Il y a des figures d'une vigueur de ton et d'une grandeur archi-gigantesque, qui font fuir les^ autres ultra Saromatas : le tout fait d'en bas un prodigieux efifet de perspective. Cependant, après l'avoir vu, vous serez au moins aussi content de la coupole du chœur, peinte par le Dominiquin, d'une parfaite correction de dessin, dans le goût de l'antique, avec une précision qui approche encore plus de l'exactitude sévère du Poussin, que des grâces adoucies de Raphaël.

Vous trouverez dans ce quartier quelques restes d'antiquité : les ruines des bains d' Agrippa, aujourd'hui l'arc de la Ciambella ; les bains de Néron, sur lesquels sont bâtis les palais Madama et Giusiiniani ; le premier, appartenant au grand-duc, beaucoup moins vaste que l'autre, mais mieux proportionné et d'une architecture plus agréable à mon gré ; outre que ce dernier, malgré ses chambranles de portes en vert antique a, dans l'intérieur, l'air pauvre et malpropre. On ne saurait croire l'immense quantité de statues antiques qu'on a trouvées dans les bains de Néron, en bâtissant le palais Giustiniani, et qu'on y a rassemblées depuis. Mais le tout est mélangé de bon et de mauvais, jeté sans ordre et sans grâce sur le pavé d'une grande galerie dénuée de tout ornement; c'est moins une galerie qu'un magasin. J'en dis autant de l'immense profusion de tableaux à

vilaines bordures, mal rangés, les uns contre les autres, dans un mauvais jour, le long de ces grands appartements obscurs. Il y a cependant une trèsgrande quantité de belles peintures tout au travers d'une autre très-grande quantité d'assez médiocres ; par exemple , plusieurs beaux Garavages ; les Marchands chassés du temple , du Yeronese ; la Chananéenne, d'Annibal Carrache ; un portrait de J^Ies II, par Raphaël, et le Jugement de Salomon, du Pous- * sin, d'une ordonnance exquise et d'un coloris fort soigné. C'est, à mon avis, le plus beau de tout le recueil, et même un des meilleurs tableaux de chevalet que je connaisse : l'ordonnance en est telle, qu'il n'y a pas une partie dont l'arrangement ne plaise et ne forme un ensemble que Tœil saisit facilement. L'excellente perspective du lieu où l'action se passe, figure une vaste étendue et sert bien à marquer le lien des personnages et à rendre leur action distincte et sans confusion. Le Poussin excelle dans ses ordonnances, surtout quand l'action qu'il représente se passe dans l'intérieur d'un bâtiment. Il y met presque partout une netteté que je ne rencontre pas toujours dans les meilleurs ouvrages des premiers maîtres. Us proportionnent rarement leurs figures au champ sur lequel ils travaillent ; au lieu que celuici, par l'attention qu'il a de peindre une salle en entier, et de tenir ses figures de petite stature, en raison perspective et proportionnelle à la hauteur du lieu où il les place, se procure à lui-même du vide, pour disposer nettement son sujet, donner à l'œil du

spectateur du repos et de Taisanee^ et & tout son ensemble un grand air de vérité.

Algarotti porte de ceci le même jugement. Il me disait un jour en conversation que la mesure que le Poussin a communément choisie pour la hauteur de ses personnages, était celle dont les peintres devraient presque toujours faire choix, comme de la plus favorable, parce que c'était la forme où l'œil embrassait le plus facilement tout le sujet du tableau, et qu'il jugeait que ce choix judicieux avait beau-* coup fait pour la grande réussite des tableaux du Poussin.

Je ne doute pas que cette espèce de conduite ne contribue beaucoup au grand mérite des tableaux de ce fameux peintre, en donnant à son style le ton sage, savant et régulier qu'on y admire. Nous avons encore un peintre français, Dufresnoy (Charles- Alphonse), qui a la même attention, et dont la manière, à mon sens, approche assez de celle du Poussin.

Mais que dirons-nous , chez le Giustiniani , de la fantaisie qu'on a eue de remplir un salon du haut en bas, des quatre côtés, uniquement de Vierges de Raphaël ? Yotre serviteur n'a pas compté combien il y en avait de centaines ; quand elles seraient touteâ admirables, le total deviendrait d'une fatigante monotonie : mais, pour un bon original , trente copies médiocres; et puis des Perugini qui voudraient jouer le Raphaël : cela leur va quelquefois, comme des manchettes à notre chien. Quant aux statues, les plus célèbres sont la Diane d'Ëphèse^ la Dea Salus ^

le Méléagre, le Jupiter Imbraticus^ le bas-relief d* Amalthée, celui d'une femme qui vient d'offrir un dur sacrifice à Priape : ce drôle-là ne ménage point le beau sexe ; elle s'évanouit en le quittant; je ne sais, au reste, si c'est de douleur ou de regret ; la Capronie, la belle Cléopàtre, la fameuse Isis, trouvée lors des fouilles pour les fondations du couvent de la Minerve , que plusieurs mettent dans la première classe des antiques, et l'Apollon tenant sous son bras, comme un maître -d'hôtel tient sa serviette, la peau de ce pauvre diable de Marsyas , qu'il vient d'écorcher. La peau du visage fait encore une mine de damné, et conserve toute l'impression du chagrin mortel qu'on lui faisait par un si sanglant outrage. L'invention de cette manière d'exprimer est tout à fait singulière et pleine d'espxit. Parmi les sculptures modernes, un petit groupe admirablement beau de Joseph d'Arimathie tenant le corps de Jésùs-Christ, par Michel- Ange.

Si vous voulez avoir tout ceci à bon marché, pour quelques trois ou quatre cent mille écus , je crois la chqse praticable. Le prince Giustiniani a l'air bien grêlé ; je dînai hier avec lui chez le roi d'Angleterre ; à sa mine, non plus qu'à l'accueil qu'on lui faisait , je ne me serais douté ni de sa principauté ni de toutes ses Vierges de Raphaël.

Ne passons pas si près de notre église Saint-Louis, pleine dé prêtres français, sans^dîre un requiem aux cardinaux d'Ossat, d'Angennes, de Foix, de la Bourdaisière, et autres qui y reposent m joace. Vous y

trouverez au dehors un bon portail d'architecture simple , des bornes de porphyre au-devant des degrés ; au dedans, des peintures du Guide , du Dominiquin, duMuziano, etc. De là, il ft'y a qu'un pas, il faut faire un tour à la poste de France, savoir s'il n'y a point de lettres. Ce chien de courrier me désole ; jamais il n'arrive , surtout quand il a fait mauvais temps le mercredi : c'est le jour qu'il passe la mer pour arriver à Viareggio. Quand une fois la felouque n'avance pas son chemin, on n'entend plus parler de mon coquin qu'aux calendes grecques ; cependant il lui est défendu de passer par mer, de peur que les lettres ne soient retardées par le perfide élément. Le roi lui paye ses postes pour passer tout le long des côtes de Gènes sur le chemin de la Corniche, où j*ai tant renié ma yie. Malgré cela, il n'en fait rien ; il met l'argent des postes dans sa poche, et s'embarque sur quelque felouque à petits frais. La semaine passée, le bélître retarda de neuf jours ; c'est-à-dire , qu'au lieu d'arriver le dimanche, il n'arriva que le lundi de la semaine suivante. J'en pensai faire une sédition. Les chemins ei>le, temps étaient exécrables : il n'avait pu passer papjyiffl|ii|i(jur cette fois; mais il avait parfaitement choisi sôii^ii^oment pour se charger de tant de commissions à son profit, qu'il arriva avec trois chaises de poste , façon de guimbardes , baguées jusqu'à l'impériale, avec lesquelles il ne pouvait faire aye dans les bourbiers de Lombardie et dans la traversée de l'Apennin. Je suis d'avis qu'on le casse.

Le grand collège de la Sapience est semblable ici, dans son institution y à celui qu'on appelle à Paris, collège Royal ; il est d'une vaste étendue , régulier , dominé par son clocher en ligne spirale, d'une riche et très-bizarre sculpture , qui ne peut être que du Borromini ; le dedans est entouré d'un portique à deux étages : il a une belle bibliothèque et force professeurs.

La place Navone , autrefois circus Agonalis A lexandri Severiy serait un magnifique lieu s'il n'était pas si sale ; mais, comme on y tient le marché aux herbes ; etc., c'est pis que la place Maubert. Il faut avouer néanmoins , que les fontaines valent un peu mieux que celle de la place Maubert. Presque toute une des façades de cette place longue et étroite (car elle retient sa forme de cirque) est formée par l'église de Sainte-Agnès et par l'ancien palais des Panfili , deux édifices aussi superbes qu'on puisse se le figurer. Notre pape Corsini faisait sa demeure en ce palais avant son élection au pontificat. Il était , étant cardinal, le plus grand seigneur de RomQ , et de plus, dit-on, un des bons violons d'Itahe. Avrei gran gusto di sentir une sonate de Corelli de la main de Sa Sainteté.; mais le pauvre honmxé ne joue de rien, si ce n'esl qu'il jouera bientôt de son reste. Je n'ai pas encore vu l'intérieur de^ ce palais, où je me ménage un plafond de Pierre de Cortone, dont on dit du bien. Je vous ai déjà parlé de la principale fontaine de la place Navone, avec son obélisque hiéroglyphe, trouvé dans le cirque Agonal même ; on

Idi XIX--Â M. DE QUINTIN. i

en parlerait cent ans sans cesser de dire qu'il ne se peut rien voir de plus auguste ni de plus satisfaisant ; remarquons à ce sujet y qu'on voit souvent quantité d'ouvrages des maîtres du premier rang, avant que de pouvoir prendre d'eux l'idée , qui s'en est généralement répandue dans le public ; ce qui m'est surtout arrivé à l'égard de Michel- Ange et du Bernin. Plusieurs de leurs ouvrages ne m'avaient pas satisfait, ils me laissaient toujours chercher sur quoi était fondée cette haute réputation ; mais, quand on aperçoit le dôme de Saint-Pierre et la fontaine Navone , on s'écrie : « C'est avec raison que la renommée a « mis ces deux maîtres si au-dessus de tous les « autres. Le cavalier Bernin ne pouvait pas mieux prendre sa bisque pour exécuter son chef-d'œuvre si ce que l'on raconte à ce sujet est véritable. On lui avait remis tous les dessins de l'église de Saint-Pierre, tous les plans et mémoires de Michel- Ange et du Bramante^ pour continuer l'édifice, en le réduisant, de la forme d'une croix grecque, en la forme d'une croix latine ; pour y faire, en un mot, tout ce qu'il voudrait de nouveau, avec défense expresse néanmoins de rien changer , ni de toucher à ce qui était fait. Mon Bernin s'ingéra de creuser im des quatre fameux piliers pôdr y pratiquer un petit escalier montant à la tribui^e; aussitôt le dôme se fendit, fttt fut obligé de le relier tout entier avec un cercle de fer. Ce n'est point raillerie, le cercle y est encore ; le mal n'a pas augmenté depuis. Par malheur pour lé fiauvre cavalier, on trouva dans les Mémoires de

Michel^Ange qu'il avait recommandé, sab pasnâ capitis, de ne jamais toucher aux quatre piliers massifs faits pour supporter le dôme , sachant de quelle masse épouvantable il allait les charger; le pape voulait faire pendre Bemin qui , pour se rédimer , inventa la fontaine Navone ; elle a été exécutée par FAlgarde, Celui-ci, Raggi et quelques autres ont travaillé aux statues. £n été ont ferme les écoule^ ments des bassins ; la place, creusée en coquille , se remplit d'eau sur laquelle on se promène en bateau ; les belles dames circulent en carrosses tout autourj patrouillant de leur mieux le long de^ bâtiments. Je n'ai pas vu ceci; mais je suppose un grand lavage antérieur , pour purger la place de tous les immop* dices que j'y vois aujourd'hui. Outre la grande fontaine du milieu, il y en a deux autres assez considérables aux extrémités , Tune de Nymphes, et l'autre de Neptune avec ses Tritons. Cette dernière est d^ Michel-Ange, du Bernin , de Flaminio Vacca, Leone du Sar^ana, Silla de Milan et Taddeo Landini.

Que dites-vous de l'église Sainte-Agnès, de son portail, de ses campaniles, de son dôme , de sa forme ovale, de son architecture à colonnes corinthiennes, tant au dedans qu'au dehors, de son superbe pavé de marbre à compartiments, de ses revêtements de marbre, sculptures, dorures, stucs , peintures^ etc. ? Ne convenez-vous pas qu'on ne peut rien voir de plus riche, ni de plus orné? Au reste^ on trouve beaucoup de choses à reprendre dans l'architecture de cet édifice, plus magnifique que régu-

lier. Ce serait la matière de longs discours inutiles ; vous aurez plus tôt fait de voir l'estampe : chaque autel a un bas-relief au lieu de tableau, ce qui forme un bon Contraste avec les peintures des voûtes et du dôme, exécutées par Ciro Ferri et par le Corbellini, son élève, d'une manière vague et pourtant dure. Dans la frise, au-dessous du dôme, on lit en trèsgros caractères ces paroles de la légende : Agnes locum prostibuli ingressa angehim Domini invertit benè prœparatum. Ceci vous indique que ce qui est aujourd'hui un très-saint lieu en était autrefois un très-mauvais, où de vilains empereurs païens envoyaient les pauvres filles souffrir pour la foi chrétienne. Voilà ce que deviennent les choses : cent ans bannière^ cent ans civière j dit le proverbe. La petite chambre destinée à l'opération subsiste encore dans une chapelle souterraine de l'église. On voit au-devant de l'autel un admirable bas-relief, de l'Algarde, représentant sainte Agnès conduite à son supplice ; la créature est nue comme la main ; c'est une jeune fille de 14 à 18 ans, avec de longs cheveux, de petits seins naissants, tout un corps plein de morbidezza et très-palpable, qui est conduite par un grand coquin de housard, se promettant de la martyriser sans pitié ; en vérité je la plains, la pauvre enfant n'est pas en âge de supporter une telle fatigue ; aussi les choses ne se passèrent-elles pas comme votre esprit gâté pourrait le soupçonner : au lieu de cette soldatesque brutale, elle trouva un beau jeune ange du Seigneur, benèprceparatum, d'où il faut présumer

qu'au bout de peu de temps ils se crurent tous deux en. paradis. N'avez-vous pas honte^ monsieur le procureur général, vous qui êtes d'un état grave, de me faire dire tant de folies ? Admirez plutôt l'incomparable beauté de ce bas-relief, l'un des plus fameux ouvrages modernes : la férocité du soldat, la pudeur et la honte de la jeune enfant... Ce n'est point du marbre , mais de la chair molle et flexible sous le doigt.

Derrière Sainte-Agnès, on voit dans la place des Libraires, une statue antique fort mutilée, mais aussi célèbre que pas une autre : c'est le seigneur Pasquin. Il était grand babillard en son temps , depuis longues années il ne dit plus un mot, n'étant pas à portée de faire des dialogues satiriques avec son ami Marforio, qui glt aujourd'hui couché dans une cour du Capitole.

Je sors dti palais de la Chancellerie dont je n'ai pas été fort content, non plus que de la visite que j'ai faite au cardinal Ottoboni, vice-chancelier et doyen du sacré collège, qui nous a fait un accueil assez froid, au lieu que nous nous attendions à en être reçus avec quelques démonstrations de caresses, puisqu'il est depuis longtemps Protecteur de France. Il nous ajpeçus à peu près en ministre. J'ai pensé lui dire, pour le remettre à son aise, que nous n'avions ni affaire à lui, ni besoin de lui. Il est plaisant de voir messeigneurs les cardinaux prendre le titre fastueux de Protecteurs des couronnes, à l'imitation sans doute de ces anciens Romains, chez qui les II. 8.

grandes familles s'attribuaient la protection de cep« taines provinces conquises. Mais ici le cas n-est pas égal ; d'ailleurs il y a un peu loin du sacré consistoire à la république romaine. Ottoboni ayant été fait cardinal par son oncle dès l'&ge de 17 à 18 ans, se trouve doyen depuis assez longtemps ; il est vieux et casséy fort' décrédité par ses mœurs , ayant 4out6 sa vie été grand rufien et peu circonspect sur le décorum à cet égard. Il aime passionnément la musique et les arts; il donnait encore cette année, chez lui, de grands%concerts où l'on exécutait quelquefois des motets en langue vulgaire , de Benedetto Marcello, noble Vénitien et fameux compositeur. Ces motets ont beaucoup de réputation ; ils m'ont paru d'un style antique I d'une expression grave et belle, d'une excellente harmonie et de peu de chant. Le cardinal a voulu aussi introduire dans la musique l'exécution de quelques actes d'opéras français ; ce qui n^a pas eu de succès. Indépendamment de la prévention oA sont ici les nationaux contre toute autre musique que la leur^ il faut convenir que nos grands opéras ne sont pas faits pour sortir du théâtre, ni de l'appareil du spectacle, encore moins pour être transportés dans un pays où notre langue n'est pas assez familière, et où on les exécute à faire mourir • de rire ; c'est-à-dire à peu près comme nous chantons la. musique italienne en France. Il a fait construire chez lui, pour sa musique et son plaisir, une espèce de théâtre qui lui a coûté fort cher.

Le palais de la Chancellerie est triste, tant au de-

hors qu'au dedans; les appartemei^ts m'oni paru sombres. L'iutérieur de la cour est orné d'une belle colonnade antique et de quelques statues. Il y a de bonnes peintures dans les appartements, des paysages de Lucatelli, des tableaux de Trevisani, le seul bon peintre moderne qui vive de nos jours ; mais il est d'une vieillesse extrême, et pe travaille plus de^ puis longues années. Une galerie assez bien ornée, et une bibliothèque considérable, qui faisait partie de celle de la reine de Suède, dont le surplus est au Vatican. Le Vatican a reçu le plus grand nombre des manuscrits, et la bibliothèque du palais de la Chancellerie, les deux tiers au moins des livres imprimés. On y trouve néanmoins beaucoup de manuscrits, outre une belle collection de médailles et de pierres gravées. Il reste aussi de la reine Christine plusieurs tentures de tapisseries et autres beaux meubles. Près de là, il faut voir l'église de San Lorenzo in Damaso, fort ornée et même trop chargée de peintures et dorures, et la maison de Michel* Ange construite par lui-même.

Autre visite au cardinal Rezzonico, dans le palais Altemps, non pas tant pour l'amour de lui, quoique honnête et civil, que pour l'amour de certaines anti-« ques, et surtout d'une célèbre Bacchanale en basreUef . Ma foi ! ils ont raison de dire qu^elle est de la première classe des antiques ; mais il faudrait mettre dans les propos un peu de modestie ; il y a là une chèvre avec un satyre... Ah ! ah ! monsieur le cardinal, conveniunt satyrisparumpudicaprotervis.

Mais tout franc, ceci est un peu fort pour Tantichambre de votre éminence.

Au sortie de chez le cardinal Rezzonico *, passant par hasard devant Féglise Saint- Augustin, je me suis malheureusement avisé de tirer le cordon de mon carrosse, pour faire voir à Legouz le fameux Isaïe de Raphaël. Mon souvenir a été fatal à un pauvre laquais de louage qu'avait Legouz. Il est descendu pour savoir ce qu'on voulait ; la botte du carrosse a manqué sous son pied ; il a fait un faux pas d'un demi-pied de haut, et s'est cassé la cuisse près de la hanche. Nous en avons fait prendre tous les soins imaginables ; ce qui ne l'a pas empêché de mourir. L'Isaïe de Raphaël est exécuté d'une manière forte, à l'imitation de Michel- Ange. On dit que Raphaël peignit son prophète, après que le Bramante lui eut fait voir en secret la chapelle Sixtine, que Michel-Ange peignait. Quel génie ne devait pas avoir un homme qui, du premier coup d'œil, vit qu'il devait changer la manière gothique et roide qu'il tenait du Pérugin, son maître; qui discerna dans le moment, tout ce qu'il fallait prendre de la grande manière de Michel- Ange, et tout ce qu'il fallait réformer sur la belle nature, de son goût outré et féroce.

L'Anima et la Pace, deux églises voisines l'une de l'autre, ont chacune de quoi satisfaire votre curiosité.

A l'Anima, remarquez le portail et toute la façade qui l'accompagne , et dites-moi si le Borromini lui-

^ Devenu pape sous le uom de Clément XIII. R* C.

même a rien composé de plus richement bizarre que cette œuvre d*un architecte allemand , aidé des dessins du Bramante. C'est une espèce de portique en demi-cintrc convexe, recouvert d'une demi-coupole. Par-dessus une autre colonnade en demi-cintrc concave^ surchargée de diverses saillies et renfoncements revêtus de colonnes. Ce genre de décoration, ni antiqup, ni gothique et le plus éloigné du simple qu'il soit possible, ne laisse pas d'avoir de la magnificence.

A la Pace , vous trouverez les fameuses Sibylles, peintes à fresque par Raphaël, d'une exquise correction de dessin ; cet ouvrage et Tlsaïe sont les premiers qui aient élevé aussi haut la réputation de Raphaël, n est aujourd'hui fort gâté , fort effacé, aussi bien que les deux autres Sibylles peintes vis-à-vis par son compatriote Timoteo délia Vite , d'une manière pareillement excellente. Je ne me souviens pas d'avoir vu autre chose de ce Timoteo , qui a laissé ici un grand échantillon de son talent.

N'oubliez pas de* venir ce soir à l'Oratoire , en musique, dans la chapelle des pères de ce nom. On y chante des dialogues , de petits opéras sacrés de Métastase, musique de Vinci. La pièce affichée pour aujourd'hui est Caïn et Abel. Saint Philippe de Neri, sachant bien que nou& ne nous passerions pas de spectacle, a, dit-on, inventé ceci pour nous détourner de ces vilaines tragédies profanes. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il nous a donné un spectacle de pins, et je lui en sais bon gré. Arrivez de bonne heure,

car tout mérite ici votre présence : rassemblée , le9 voix, la musique, la maison, Téglise, la chapelle, les peintures, les stucs , les statues, tout y est brillait , agréable et d'un grand goût.

En attendant l'heure marquée, prenons notre route du côté du palais Farnese. Vous verrez, en passant , à Saint- Jérôme de la Charité , le fameui^ tables^u de la Communion de saint Jérôme , par le Dominiquin, si estimé du Poussin, avec raison, et d'une expression tout à fait touchante. J'ai ouï dire qu'André Saccbi le préférait à la Transfigin?ation de Raphaël ; adagio, signor Sacchi, adagio ^ ceci est un peu fort. On vient d'en faire une copie en mosaïque pour l'église de Saint-Piçrre. Voyez auparavant au Saint-Esprit le Martyre de saint Janvier , par Luca Giordano. C'est un grand compositeur qui me plaît beaucoup. N'omette^ pas la maison de Falconieri sur le bord de la riyière. Outre la dame du logis, qui est

. jolie, vous y trouverez des peintures en petit nombre, mais d'un bon choix; les plus célèbres sont les Amours de Vénus et d'Adonis , de TAlbane, en quatre tableaux , connus sous le nom des quatre Élément^. On est charmé, en entrant dans la place Farnese, de la vue de deux belles fontaines en girandoles, da^fli des cuves de granit antique, d'une grandeur incroyable, quoique d'une seule pièce. Montons un moment dans la petite maison des Pighini , pour y voir le fameux Méléagre de marbre couleur d'ivoire, dont

, parle Pline. Il est manchot le pauvre diable; c'est, selon le sentiment commun, un antique de l primo

grido. J'aurai quelque peine à en convenir, si je resserre dans des bornes étroites ma première classe des antiques. On ne tient guère en honijeur cette statue célèbre : elle est couchée tout bonnement dans une petite chambre. Le propriétaire n'est pas riche, et se mettrait à son aise en la vendant. Par malheur pour lui les substitutions perpétuelles de meubles ontUeii dans ce pays-ci; le Méléagre se trouve dans ce cas, si bien que Pighini ne peut s'en défaire ; ce dont iî enrage.

Le fameux palais Farnese a dans âon architecture extérieure plus de majesté , de grandeur et de solidité que de grâce et d'ornement. Il est cependant l'ouvrage des plus célèbres architectes réunis , entre autres de Michel- Ange , qui a fait la corniche ; aussi est-ce le plus beau morceau. Mais je ne pourrai jamais me résoudre à dire qu'un bâtiment sans colonnes, soit un bâtiment parfaitement beau; d'ailleurs, on a toujours une dent contre lui lorsqu'on se souvient que , pour le construire, ces insensés Fai*neses détruisirent une partie du Colisée , qui leur fournissait un amas commode et voisin de grands matériaux à bon marché. Ne faut-il pas être possédé thi démon pour commettre une pareille action ? Ne vâudrait-il pas mieux cent fois qu'on eût mis autant de soins et de travail à réparer le Colisée , qu'on en a mis à réparer l'amphithéâtre de Vérone , et qu'il n'existât point de palais Farnese ? La cour carrée est ornée de plusieurs étages de portiques à pilastres et de statues colossales. Je vous en citerai trois de la

144 XU.— A M. DE QUINTIN.

première classe, trouvées toutes trois dans les ruines de l'Antoniane, c'est-à-dire des thermes de Garacalla ; THercule , trop connu sous le nom d'Hercule Farnese, pour vous en parler plus au long ; la Flore , qui l'emporte sur toute autre antique, par la perfection de ses draperies : ces deux-ci ont été admirablement bien réparées par Guillaume délia Porta, sculpteur moderne. Au fond de la cour, sous un hangar, l'histoire de Dircé, groupe épouvantable , ou , pour mieux dire, histoire entière , d'un seuj bloc de marbre démesuré. Cet ouvrage se compose : de la figure de Dircé, qu'Amphion et Zéthus, pour venger la mort d' Antiope leur mère, attachent avec une longue corde aux cornes d'un taureau indompté ; d'une femme et d'un enfant, spectateurs de cette tragédie : en tout six grandes figures placées sur une masse de rochers , sans compter le détail, composé de figures d'animaux, plantes, etc. Ce détail est assez misérable ; ce qui arrive souvent aux plus belles antiques , où l'on voit une figure principale exquise avec des accessoires tout à fait pauvres, comme si le maître, dédaignant de les travailler lui-même , les eût laissé faire à quelque élève ignorant. Ici, l'action, les expressions, les attitudes, sont d'un grand feu et d'un , grand style grec ; l'exécution a d'ailleurs quelque chose de rude et de grossier qui déplaît* Si on la met dans la première classe d.es antiques, c'est plutôt par la grandeur de l'ouvrage et par son exécution prodigieuse, que par toute autre raison. Cette masse est parfaitement bien conservée, quoique souvent

transportée d'un lieu à un autre ; elle avait été faite à Rhodes par Apollonius et Tauriscus. Pollion la fit venir à Rome , au rapport de Pline ; Garaealla la p]aça ensuite dans ses bains. Les Farneses Pont transportée ici y où elle est assez mal placée , dans un lie A d'entrepôt*.

Les appartements du palais sont tous démeyblés : il n'y reste que les quatre murailles garnies de quelques peintures et d'une infinité de statuejs antiques , parmi lesq[uelles j'ai eu une peine extrême à démêler celle de Salluste, que je savais y être , et qu'à mon grand étonnement personne ne connaît ici. Je la connaissais encore moins, n'ayant jamais vu mon homme ni mort, ni vif. Il m'a fallu faire venir de Dusseldorf un dessin de la copie de ce buste, que j'avais oui dire être dans le recueil de l'électeur Palatin. Avec le pa« pier à la main, j'ai reconnu mon original, dont j'apporte un excellent dessin ^ pour le faire graver audevant de mon ouvrage.

Ohimèl je viens d'avoir une peur horrible. J'ouvrais sans malice la porté d'une chambre voisine , vous connaissez ce vilain Caracalla , il s'était campé tout près de la porte , et il s'est mis à me regarder nez à nez, avec sa physionomie de réprouvé ; j'en ai reculé avec la plus ridicule frayeur. Ma foi ! Quintin, c'est ici le premier des bustes , même au-dessus du Jules-César du palais Gasali et du Yitelhus de Gênes. , Yous y trouverez d'autres bustes curieux : Homère,

t Ce groupe est aujourd'hui au musée de Naples^ après avoir orné longtemps la promenade de Chiaja. B. €.

Itf ^ XLL^A M. DE QUINTIN.

Sénèque, ime excellente Yestale, etc. Parmi les statues, la fameuse Yénus aux belles fesses, chef-d'œuvre du nu ; Apollon, de basalte, ayant le bras passé pardessus la tète, Fune des plus célèbres antiques ; un hermaphrodite. Que vous dirai-je enfin? car ce ne serait jamais fait. N'oubliez pas le grand plan de Rome ancienne , sur marbre , tiré du temple de Ro^ mulus : il y manque beaucoup de pièces.

Quels éloges pourrai-je aussi vous faire de la galerie peinte par Annibal Garrache, qui ne fussent tout à fait au-dessous de ce que l'on en doit dire? Lies histoires des Métamorphoses d'Ovide y sont peintes à fresque dans le plafcmd et sur les murailles, à compartiments d'inégales grandeurs; quelquesims en camaïeux verts pour plus de variété, presque tous en couleur. Louis et Augustin Garrache y ont eu quelque part ; mais la plus grande partie est de la main d' Annibal. Gette galerie est de la première classe des vastes compositions. Tout mis en balance, elle va de pair avec les grands ouvrages de Raphaël. Lie style et les dessins n'ed sont pas de beaucoup inférieurs à ceux du Sanzio ; le coloris et la conservation beaucoup' meilleurs. De plus on a l'agrément de trouver ici des sujets agréables et des images riantes, au lieu de ces perpétuels sujets de dévotion si rebattus en Italie ; quelque bien traités qu'ils soient, on s'en lasse à la fin, à force de ne voir autre chose. ^

Le palais Spada, d'une architecture tenant du rustique, possède la fameuse statue de Pompée, trouvée dans les ruines de la Gurie de Pompée, où le sén^t

s'était assemblé le jour que César y fut poignardé. Cette circonstance me parait avoir quelque chose de piquant pour la curiosité, puisque la statue, outre qu'il en existe fort peu de Pompée, est certainement la même au pied de laquelle les historiens rappœ*tent que César alla tomber. J'^en ai fait prendre deux dessins, Tun de face et l'autre en profil, très*exacts tous les deux; cependant les cleux têtes n'ont pas la moindre ressemblance l'une avec l'autre. Je ne sais s'il y a jamais eu de physionomie qui différât davaàtage, vue de face ou de profil, que celle de Pompée. On voit encore au même lieu le grand et beau tableau de la mort de Didon, du Guerchin, et quel-* ques excellentes peintures du Guide.

Le duc Mattei possède aussi dans la galerie de son palais un portrait unique ; c'est le buste de Cicéron, seule image authentique que qous ayons de ce grand homme. Le nom s'est trouvé écrit sur la base. Le nez est moderne, mais il se rapporte fort bien au reste du visage. J'ai fait faire un dessin le plus correct qu'il a été possible de cette pièce originale, n'étant pas content de toutes les gravures qu'on en a publiées, et qui n'ont aucune ressemblance avec ce buste. Vous ne sauriez croire combien il est difficile de copier au crayon une statue parfaitement ressemblante, outre que c'est une misère que d'avoir ici un bon dessinateur. Je m'étais figuré que Rome en fourmillait : point du tout; voilà déjà trois où quatre fois que j'ai été obligé d'en changer, pour le recueil que je fais tirer sur les originaux des portraits antiques,

148 XUI.— A M. UABBÉ CORTOIS DE QUINCÈT.

relatifs à mon Salluste« Je vaus laisse au palais Mattei pour y voir à votre aise tout ce qu'il contient, c'est-à-*dire une assez bonne bibliothèque^ une belle galerie ; les sièges curules qui viennent, dit^n, de Ib, Curia Hostilia ; les bas-reliels antiq^es et sculptures, deux entre autres trouvés dans le Castrum Prœtorium; l'un représentant des soldats \ l'autre le bœuf couronné qu'on leur donnait pour récoÈQpense, etc. Pour moi, je vous avertis que je ne puis plus me tenir sur mes jambes.

Non piii^ signor, non più di questo canto^ Ch'io già son stanco, e vo posarmi al quanto.

(Orlando.)

Inquisition.-— Puissance papale .—Népotisme.— Derniers PapiBS de ce siècle.— Politique.— Nuit de Noël.

Tribunaux.

La liberté de penser en matière de religion, et quelquefois même de parler, est au moins aussi grande à Rome, mon cher abbé, qu'en aucune ville que je connai^e. Il ne faut pas croire que le saintoffice soit aussi diable qu'il est noir ; je n'ai oui parler d'aucune aventure de gens mis à l'inquisition^ ou par elle traités avec rigueur. Le saint-office a son

palais auprès de Saint-Pierre ; mais la congrégation se tient à la Minerve. Elle est composée de douze cardinaux et d^m cardinal-secrétaire ; le grandpénitencier préside ce tribunal ; il est chargé de rapporter au pape les affaires sur lesquelles on veut sentire il suo oracolo. Outre les cardinaux, il y a dans la congrégation plusieurs prélats, un commissaire, un assesseur et des théologiens consulteurs, parmi lesquels sont toujours un cordelier et trois dominicains^ Le maître du sacré palais est aussi toujours pris parmi les dominicains. Les consulteurs avec le commissaire^ et Tassesseur, préparent les matières et font le rapport aux carcUnaux. Ceux-ci s'assemblent le mercredi à la Minerve ; ils ont seuls voix délibérative^ et décident les affaires, à moins quHls ne les jugent dignes d'être rapportées le lendemain matin au pape même. On lui dit de quel côté s'est portée la pluralité des suffrages, et il confirme l'avis. Toute sollicitation est absolument bannie de ce tribunal ; jusque-là même que le juge sollicité est obligé d'aller déclarer à la congrégation le nom de ceux qui l'ont sollicité. On dit qu'on n'y emprisonne personne que la preuve de son délit ne soit bien acquise, et que les délinquants qui viennent de leur propre mouvement s'accuser eux-mêmes sont toujours absous. Le secret y est inviolablement gardé ! aussi y porte-t-on toutes les affaires qu'on veut qui soient secrètes, pour peu qu'elles aient de rapport au dogme. L'affaire du cardinal de Noailles y fut traitée ; c'est là qu'on agite,

à ce que Ton m^a dit, celles où le parlement de Park se trouve n^^lé..

Rien n'est plus singulier que la façon dont on a parlé ici de notre jansénisme, soit d'état,, soit de religion, et des sentiments tantôt hauts^ tai^tôt bas, que nou^ avons sur le pouvoir du pape. Il faut, puisque je suis sur ce chapitre, que je vous donne Tes^trait d'une conversation que j'avais en dernier lieu avec un homme qui a infiniment d'esprit et de connai&H sances. « Yos Français, me disait*il, sont d'étranges « gens. Nulle nation catholique n^affecte plus de mé« « priser l'autorité du pape, et nulle ne lui en attri- € bue davantage, quand elle en a besoin. Si vous (f, venez demander à la cour de Rome quelque ordon- « nance qu'ielle n'aurait pas songé à rendre, on a ce beau vous faire des objections , vous portez sur le a pinacle le pouvoir du vicaire de Jésus^hrist» Il ce faut vous expédier tout de suite ; rien n'est plus « simple. Qu'est-ce que le pape ne peut point ? C'est « la furia francese. Et puis, quand l'ordonnance est a rendue, vous la portez en France à vos parlements, « qui nous font mille avanies. Cependant, quand (( l'éclat est fait, nous sommes, en quelque façon, <K engagés d'honneur à soutenir ce que nous avons ce fait ; ne serait-ce pas à vous à savoir si ce que vous « demandez est conforme ou non aux lois de vôtre « État? Mais en même temps que vous refusez dans (( votre pays d'avoir la moindre déférence pour ce « qui émane de l'autorité papale en matière spiri* <i tuelle, il semble que vous en vouliez attribuer une

a sans bornes sur ce même point, soit à votre roi, « soit à votre clergé. Celui-ci vient nous demander <c des condamnations contre des choses sur lesquelles n nous eussions gardé le silence ; et, quand nous les «c avons données, vous vous en prenez à nous ; vous <c nous accusez d'être les auteurs de vos dissensions, « dont vous-mêmes êtes seuls la cause. Vous avez a tort ; faites qu'on ne demande point ces choses, «i « vous n'êtes pas d'accord entre vous qu'elles soient abonnes; ou, après qu'elles sont données, si vous a ne lejs approuvez pas, faites qu'on ne les publie ce point* Imitez les Allemands, qui gardent le silence « sur ce que nous leur envoyons, quand il n'est pas de <( leur goût. Je puis vous citer pour exemple lalégende « de Grégoire VII. Le feu pape Benoit XIII était un ((bonhomme, fort pieux, fort faible et fort sot; il a n'avait pas de plus grand amusement au monde « que de faire des saints. On lui proposa Grégoire VII, a qu'il adapta tout aussitôt. II fallut faire un office « au nouveau saint dans le bréviaire. Il y avait deux c( légendes déjà^ faites anciennement à l'usage de « ceux qu'on béatifisdt; on donna, sans plus d'exaa men, la préférence à celle des bénédictins, parce a que Grégoire ayant été bénédictin, on les crut ik mieux instruits de ses gestes et faits. Malheureua sèment c'est celle où ^e sont trouvées les choses ik choquantes que vous savez sur le pouvoir des rois, «c Le nouvel office fut envoyé dans toute l'étendue a des pays catholiques. L'empereur, que la chose (( regardait plus personnellement que nul autre ,

<i ayant été informé de ce qu'il contenait , envoya « défense à tous les évèques d'Allemagne d'en perc( mettre la récitation ; ce qui fut exécuté sans que (c personne en fit désormais la moindre mention. « L'on ignora, ou l'on fit semblant d'ignorer à Rome a l'ordre donné par l'empereur. En France, le par- « lement fit un éclat ; cçt éclat attira quelques nouf( veaux mouvements de la part delà cour de Rome, «. qui, en effet, ne peut pas trop rester dans l'inaction a quand elle voit condamner les choses émanées « d'elle, par le tribunal le plus considérable d'un « royaume. Détachez-vous de croire que vos prélats a ni vos jésuites soient nos émissaires^ ni que nous a leur sachions grand gré^ quand ils font certaines <c démarches qui paraissent favorables à notre cour ; (( encore moins que le cardinalaisoit là tout prêt pour « les récompenser. Ce n'est pas qu'ils n'agissent « peut-être bien dans cette vue , aussi bien que par « le penchant naturel qu'on a pour augmenter l'au- « torité de son corps : c'est Tesprit naturel de chaque « état ; mais s'ils viennent nous demander la récom- <c pense de ces prétendus services , nous savons fort a bien leur répondre : Qui vous en avait priés ? Je «c dirais au contraire que c'est plutôt la faveur de c( votre cour qu'ils semblent capter par ces démara ches. N'est-ce pas sur la nomination de Louis XIY « que vos cardinaux de Rohan et de Bissy ont obtenu <jc cette dignité? Quant aux autres cardinaux français, «c il n'y en a point qui ne soient de la nomination de a quelque couronne ; e(, sans le roi d'Angleterre, il

c( n'y a pas d'apparence que le concile d'Embnin eût <c servi de beaucoup à celui qui vient d'être nommé *. <( Concluez de là que les brûlots dont vous vous plai- (( gnez ne sont point d'une manière particulière sous <c la protection de la cour de Rome ; et que si on « voulait, cheas vous, punir sévèrement un de ces <( esprits remuants, pour s'être donné des libertés, « selon vous, préjudiciables à l'État, on n'y trouve- <c rait nulle opposition de la part de la cour de Rome. «Les Français, ajoutait-il, se raillent volontiers « des dispenser qu'accorde souvent le pape ; quoique, «. en fait de discipline, on ne lui puisse contester cette « autwité. Mais , dit-on , il l'étend quelquefois jus-^ « qu'au dogme divin, par «itemple, l'indissolubilité « du mariage. Prenez garde qu'il n'y ait trop d'im- * « prudence dans ce reproche , et songez que c'est <( d'une pareille dispense que descend votre maison « régnante. Il y a des choses sur lesquelles, loin de « trop appuyer, il faut se contenter du plus léger « prétexte qui en. colore les apparences. Il est à pro- « pos et même nécessaire d'admettre dans le monde « un pouvoir capable de rompre , en quelques pip- « constances, de certaines obligations étroites, dont « la rigoureuse exécution entraînerait alors de ter- « ribles inconvénients. A coup sûr, le mariage de a Henri IV subsistant sans enfant avec Marguerite de «c Valois était de cette espèce , vu l'état misérable a où la France venait de se voir plongée. On aurait

^ Le cardinal de Tencîn . B.C.

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