GRANDES LIGNES ET PRINCIPES
Discours dadieu de Washington. — Son importance. — Guerre de Cuba. — Annexion des Philippines. — Wilson, comme tous ses prédécesseurs a cherché ses inspirations dans « le discours dadieu ». — Doctrine de Monroe, corollaire à cette politique de détachement. — Objet et origine de la Doctrine. — Ganning et Rush. — Jefferson et Madison consultés. — Opinions favorables à une entente avec la Grande-Bretagne. — Olney et le Venezuela. — Rooseveltsur la Doctrine de Monroe. — Canal de Panama. — Résolutions du Sénat. — Annexion des Philippines, une modification. — La guerre actuelle. — Anxiété quant à la perte possible de la suprématie maritime de l'Angleterre. — Effet de la déclaration de guerre sur le continent américain.
Note sur l'impérialisme aux Etats-Unis.
Note sur les immigrants étrangers.
Note sur les relations entre les Etats-Unis et le Japon.
Note sur les Etats-Unis et la Chine.
On parle souvent du célèbre « discours d'adieu » de Washington. On en cite des fragments. De temps en temps, on en torture le texte pour y trouver des arguments plus ou moins éloignés de sa vraie teneur. Pendant un siècle, en fait, il a servi de règle de conduite à tous les présidents.
Base de la politique étrangère américaine, il reste le vrai point de départ de toute étude sur cette politique. De son texte, si simple, si clair, si solennel qu'il serait superflu de chercher à le présenter sous une autre forme que la sienne propre, je traduis les parties essentielles de ce travail : (( Ici, peut-être, dit Washington, je devrais m'arrêler; mais le souci de votre bien-être qui ne pourra cesser qu'avec mes jours, ainsi que Tappréhension du danger, laquelle découle de ma sollicitude pour vous, me poussent en cette occurrence à soumettre à votre attention, en vous recommandant de les peser fréquemment, quelques pensées qui sont le résultat de beaucoup de réflexion et d'observations et qui m'apparaissent d'une importance suprême pour la stabilité de votre bonheur en tant que nation. Je vous les présenterai avec d'autant plus de liberté que vous ne pourrez y voir que les conseils désintéressés d'un ami qui s'en va, qui ne peut avoir aucun motif personnel pour imposer ses avis et qui comme encouragement ne peut oublier Tindulgent accueil que vous avez accordé à ses sentiments dans une occasion antérieure et analogue.
c{ Inné comme l'est l'amour de la liberté dans chaque fibre de vos cœurs, il n'est besoin d'aucune recommandation de ma part pour fortifier ou resserrer cet attachement.
« L'unité de gouvernement qui vous constitue en un peuple vous est devenue chère. Et c'est h
juste titre, car c'est une des colonnes principales de rédifice de votre véritable indépendance, c'est l'appui de votre tranquillité chez vous, de la paix à l'étranger, de votre sécurité, de votre prospérité et môme de cette liberté que vous chérissez tant. Mais comme il est facile de prévoir que, pour différentes raisons et de sources diverses, de nombreux efforts seront faits et de nombreux artifices seront employés pour affaiblir dans vos esprits la conviction de cette vérité, comme c'est là le point de votre forteresse politique contre lequel les batteries de vos ennemis internes et externes seront le plus constamment et le plus activement dirigées (quoique souvent à couvert et perfidement), il est de la plus haute importance que vous estimiez à sa juste valeur le précieux rapport de votre unité nationale avec votre bonheur collectif et individuel, que vous lui gardiez un attachement cordial, habituel et immuable, vous habituant à y penser et à en parler en le considérant comme le palladium de votre sécurité et de votre prospérité politiques, surveillant sa conservation avec un soin jaloux, désavouant tout ce qui pourrait même faire soupçonner qu'il puisse être abandonné et accueillant avec indignation le premier essai de toute tentative en vue d'aliéner une parcelle de notre territoire ou d'affaiblir les liens sacrés qui en unissent maintenant les diverses parties.
« Pour cela vous avez tout encouragement de sympathie et d'intérêt. Citoyens^ par droit de nais-
sance ou simplement en vertu du désir d'une nation commune, vous avez le devoir de concentrer sur cette nation toutes vos affections. Le nom d'Amérique, qui vous appartient en votre qualité nationale, doit toujours exalter la légitime fierté du patriotisme dans une plus grande mesure que toute appellation dérivée de variétés locales. Avec de légères nuances vous avez tous une communauté d'idées religieuses, de manières, d'habitudes et de principes politiques. Vous avez pour une cause commune combattu et triomphé ensemble; l'indépendance et la liberté que vous possédez sont la résultante de conseils et d'efforts mutuels, de dangers, de souffrances et de triomphes communs.
« Il est important, de même, que l'habitude, la réflexion dans un pays libre inspirent à ceux qui sont chargés du gouvernement la sagesse de se confiner dans leurs sphères constitutionnelles respectives, évitant, dans Texercice des pouvoirs d'un département, de commettre quelque empiétement sur un autre. Le principe d'empiétement tend à consolider les pouvoirs de tous les départements en un seul et à créer ainsi, quelle que soit la forme du gouvernement, un véritable despotisme. Une juste appréciation du désir du pouvoir et du penchant à en abuser qui domine dans le cœur humain sufiit pour nous convaincre de cette vérité. La nécessité de barrières réciproques dans l'exercice du pouvoir politique, en le divisant et distribuant entre différents dépositaires et en constituant cha-
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cun d'eux le g^ardien du bien public contre toute usurpation par les autres, a été démontrée par des expériences anciennes et modernes, dont certaines se sont produites dans notre propre pays et sous nos propres yeux. Les conserver est aussi nécessaire que les créer. Si, de l'avis de la nation, la distribution ou modification des pouvoirs constitutionnels est en un point quelconque défectueuse, que ce défaut soit corrigé par quelque amendement d'une façon conforme à la Constitution. Mais (ju'il n'y ait pas de cliangement ou d'usurpation, car, quoique cela puisse dans certains cas être un instrument de bien, c'est, en général, Tarme par laquelle les gouvernements libres ont été détruits. Ce procédé surpasse toujours en mauvais effets permanents le bien partiel ou transitoire que son usage peut avoir obtenu.
a Respectez la justice et la bonne foi dans vos rapports envers toutes les nations, cultivez la paix et la concorde avec toutes. La religion et la moralité imposent cette conduite, et se peut-il que la bonne politique ne l'enjoigne pas aussi ? Il sera digne d'une nation libre, éclairée, et sous peu puissante de donner au monde l'exemple magnanime et malbeureusement trop nouveau d'un peuple toujours guidé par un idéal de justice et de bonne volonté. Qui peut douter que, au cours des âges et des événements, un tel plan de conduite ne produise des résultats qui compenseraient largement les inconvénients passagers qu'il pourrait y avoir
eu parfois à s'y tenir fermement? Se peut-il que la Providence n'ait pas associé la félicité perpétuelle d'une nation avec ses vertus. L'expérience, tout au moins, en est recommandée par tous les sentiments qui ennoblissent la nature humaine. Hélas, serait-elle rendue impossible en raison des vices de cette nature elle-même?
« Contre les perfides artifices de l'influence étrangère (je vous conjure de me croire, mes concitoyens), la jalousie d'un peuple libre devrait être constamment en éveil, car l'histoire et l'expérience montrent que J'influence étrangère est un des plus néfastes ennemis des gouvernements républicains. Mais ce soin jaloux, pour être efficace, doit être impartial; autrement, il deviendrait l'instrument de cette même influence au lieu d'être un rempart contre elle. Une partialité excessive envers une nation étrangère et une antipathie excessive envers une autre conduisent à ne voir du danger que d'un côté et servent à voiler et même à seconder les artifices de l'autre. Les véritables patriotes qui s'opposent aux intrigues des favoris risquent de devenir suspects et odieux, tandis que les intrigants reçoivent les applaudissements et la confiance du peuple contre son propre intérêt.
« La grande règle de conduite pour nous, au regard des nations étrangères, est que, tout en leur offrant nos relations commerciales, nous ayons avec elles aussi peu de rapports politiques que possible. Avons-nous déjà contracté des enga-
gements? qu'ils soient remplis de bonne foi. Mais arrêtons-nous là!
« L'Europe a des intérêts primordiaux qui n'ont avec nous sinon aucun, du moins qu'un infime rapport. Par conséquent, l'Europe doit se trouver fréquemment engagée dans des controverses dont les complications nous sont complètement étrangères. Il n'est donc pas prudent pour nous, de nous impliquer par des liens artificiels dans les vicissitudes politiques, combinaisons ou différends, amitiés ou inimitiés ordinaires de l'Europe.
« Notre position dégagée et distante nous invite et nous permet de poursuivre une route différente. Si nous demeurons un peuple uni sous un gouvernement capable, le moment n'est pas éloigné où nous pourrons défier toute attaque matérielle de l'extérieur, où nous pourrons prendre l'attitude nécessaire pour faire respecter la neutralité que nous pourrions avoir à déclarer, où des nations belligérantes, dans l'impossibilité de faire des acquisitions chez nous, n'éprouveront même pas la plus légère tentation de nous provoquer, où nous pourrons choisir la paix ou la guerre selon que notre intérêt conduit par la justice nous le conseillera.
« En vous donnant, mes concitoyens, ces conseils d'un vieil vl affectueux ami, j'ose à peine espérer qu'ils puissent faire l'impression profonde et durable (jue je désirerais, je n'ose à peine espérer qu'ils puissent réfréner le courant ordi-
naire des passions ou empêcher notre pays de suivre le cours qui, jusqu'ici, a marqué la destinée des nations, mais si je puis simplement espérer qu'ils produiront quelque bien partiel ou occasionnel, qu'ils reviendront de temps à autre à la mémoire pour modérer Tesprit de parti, pour dénoncer les 'dangers de Tintrigue étrangère, pour protéger coiitre les impostures d'un patriotisme hypocrite, cet espoir sera, certes, une récompense pleine et entière pour le souci de votre bien-être qui me les a dictés. »
Quiconque aura lu attentivement ce « testament politique » du premier président de l'État qui venait de se créer, aura sur la politique des États-Unis plus d'idées justes qu'il n'en saurait tirer d'aucune autre source. Les successeurs de Washington s'en sont inspirés comme s'il s'agissait de la Constitution elle-même. Quand la guerre de Cuba a amené l'annexion des Philippines, des auteurs et des politiciens des deux partis y ont également fait appel, et jamais on n'a contesté le caractère moralement obligatoire du « discours d'adieu ». Il s'agissait toujours de se mettre en garde contre la tentation d'abandonner, en faveur de prolits passager:-, les avantages permanents de la situation géographique des États-Unis sur un continent entièrement détaché de l'autre grand continent, qui s'étend de Textrémité occidentale de l'Europe à travers l'Asie jusqu'au Japon.
M. Wilson aussi chercha, dans le a discours d'adieu » comme tous ses prédécesseurs, la direction qu'il était nécessaire, dans des circonstances critiques et peut-être trompeuses, de donner à la politique de la grande République. Washington avait conseillé d'éviter toute partialité dans les guerres européennes comme un principe primordial dont il serait dangereux pour les Etats-Unis de se départir, une partialité qui conduirait à ne voir du danger que d'un côté et à seconder les artifices de r autre. Il avait prévu le temps où les États-Unis pourraient prendre V attitude nécessaire pour faire respecter la neutralité qu'ils pourraient avoir à déclarer^ quand, ajouta-t-il, les nations belligérantes ne saisiraient pas à la légère des occasions de provocation, quand les États-Unis pourraient choisir la paix ou la guerre comme leurs intérêts, sous la conduite de la justice, le leur conseilleraient.
On trouvera ces conseils de la sagesse washingtonienne au fond de toutes les hésitations, de toutes les paroles et de tous les actes du président Wilson, et les commentaires des auteurs, de la presse et de ses critiques politiques sont plutôt des commentaires en contradiction avec les principes américains d'application générale qu'avec la politique spéciale de celui qui, pour le moment, exerce le pouvoir exécutif.
Cette politique de détachement, de non-ingérence dans les affaires de l'Europe comporta nécessairement un corollaire ; c'était qu'il ne serait pas permis aux puissances européennes de venir apporter en x4.mérique le choc en retour de leurs ambitions et de leurs querelles. C'est le président Monroe qui y donna l'expression voulue au cours d'un discours au Congrès qu'il prononça le 2 décembre 1823. Il semblait opportun, dit-il, d'établir bien clairement, comme principe de la politique étrangère des États-Unis, cette proposition, lorsque les droits et les intérêts des États-Unis étaient en cause : « Que les continents américains, en raison de l'état de liberté et d'indépendance qu'ils ont acquis et qu'ils maintiennent, ne pourront désormais être considérés comme des territoires propres à être colonisés à l'avenir par une puissance européenne quelconque ».
(( En conséquence, continua-t-il, nous le devons à la franchise amicale des relations qui existent entre ces Puissances et les États-Unis de déclarer que toute tentative de la part de ces Puissances d'étendre leurs institutions jusqu'à cet hémisphère serait considérée, par nous, comme dangereuse pour notre paix et pour notre sécurité. Nous ne sommes pas intervenus en ce qui concerne les colonies et les dépendances actuelles de ces Puissances et nous n'interviendrons point. Mais, quant aux Gouvernements qui ont déclaré et maintenu leur indépendance et dont nous reconnaissons l'in-
dépendance après mûre réflexion et en raison de justes principes, nous ne pourrions voir aucune démarche ou intervention de la part d'une Puissance européenne, dans le but de les opprimer ou de contrarier en quoi que ce soit leur destinée sans considérer une telle intervention comme une démonstration de dispositions hostiles envers les États-Unis. »
Cette affirmation de la doctrine eut lieu au moment où le gouvernement français préparait une expédition en Espagne. M. Ganning, alors ministre des Affaires étrangères en Grande-Bretagne, fit connaître Tintention de son pays de rester neiitre à certaines conditions, parmi lesquelles celle que la France ne tenterait en aucune manière l'annexion de colonies espagnoles quelconques. L'expédition française aboutit à la restauration de la dynastie légitime en Espagne. Craignant la possibilité d'une union entre les deux dynasties apparentées, la Grande-Bretagne déclara alors que, si elle ne pouvait, à la vérité, intervenir entre l'Espagne et ses colonies américaines, elle considérerait cependant l'appui donné par une puissance étrangère, quelle qu'elle fût, à une entreprise de l'Espagne contre les colonies « comme constituant une question tout à fait nouvelle et au sujet de laquelle le gouvernement de Sa Majesté
devrait prendre telle décision que les intérêts de la Grande-Bretagne seraient susceptibles d'exiger. » M. Ganning avait déjà informé le ministre des États-Unis, à Londres, M. Rush, d'une proposition qui serait faite après l'expédition française en Espagne, en vue d'un congrès, d'une réunion ou d'une consultation pour le règlement des affaires intéressant l'Amérique du Sud. Dans les conférences qui eurent lieu à ce sujet, entre M. Canning et M. Rush, le premier proposa au ministre des Etats-Unis que son gouvernement s'entendît avec celui de la Grande-Bretagne pour protester contre toute action qui menacerait les nouvelles républiques sud-américaines. M. Rush, tout en admettant qu'une tentative de la part de la France et de l'alliance continentale pour remettre sous le joug les jeunes républiques serait « un acte d'injustice nationale révélant une ambition progressive et très alarmante », estimait néanmoins que se joindre à la Grande-Bretagne dans la protestation proposée pourrait paraître contraire à la politique traditionnelle des États- Unis, consistant à se tenir à l'écart des affaires politiques de l'Europe. M. Canning insista. Les États-Unis étaient la puissance maîtresse sur le continent américain. Ils étaient, affirmait M. Canning, en rapport étroit avec TAmérique espagnole par leur position, ainsi qu'avec l'Europe par leurs relations; et ils se trouvaient aussi unis avec les nouveaux États de l'Amérique du Sud par des
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liens politiques. Était-il possible qu'ils pussent voir avec indifférence le sort de ceux-ci décidé par l'Europe? Est-ce qu'une modification ne s'était pas produite dans la situation que les États-Unis occupaient vis-à-vis de l'Europe, modification que l'Europe elle-même devait reconnaître ? Les c^rands intérêts politiques et commerciaux, qui dépendaient des destinées du nouveau continent, allaientils être débattus et dirigés dans cet hémisphère sans la coopération des États-Unis? Devaient-ils être débattus et dirigés... sans entente préalable entre les États-Unis et la Grande-Bretag-ne,, les deux principaux États commerçants et maritimes des deux mondes?
A la réception des dépêches de M. Rush, le président Monroe envoya la correspondance de M. Ganning' à MM. Jefferson et Madison, les hommes d'États américains les plus éminents de ce temps, afm de leur demander un avis.
La réponse de Jefferson jette une certaine lumière sur la politique actuelle sur laquelle, sans trop insister, j'appelle l'attention du lecteur.
La question, répondit-il, était la plus importante qui eût jamais été soumise à sa réflexion depuis celle de l'Indépendance. « Gelle-là fit de nous une nation, celle d'aujourd'hui va orienter notre boussole et désigner la route que nous devrons suivre à travers l'océan du temps ouvert devant nous. Et jamais nous n'aurions pu nous embarquer vers ce but dans des circonstances
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plus propices. Notre première maxime fondamentale doit être de ne jamais nous engager dans les disputes européennes ; la seconde, de ne jamais souffrir que l'Europe se mêle des affaires cis-atlantiques. L'Amérique, septentrionale et méridionale, a une série d'intérêts distincts de ceux de l'Europe et qui lui sont particulièrement propres. Elle doit, pour ce motif, avoir un système à elle, séparé et distinct de celui de l'Europe. Tandis que celleci travaille à devenir le domicile du despotisme, nos efforts devraient certainement tendre à faire de notre hémisphère le séjour de la liberté.
« Une nation, surtout, pourrait nous troubler dans la poursuite de ce but ; elle nous offre maintenant de nous guider, de nous aider, de nous accompagner. En accédant à sa proposition, nous la détachons des alliances européennes, nous jetons son poids dans la balance du gouvernement libre, ot, d'un coup, nous émancipons un continent qui, sinon, pourrait languir bien longtemps dans Fincertitude et les difficultés. La Grande-Bretagne est la nation qui peut nous faire le plus de tort parmi toutes les Puissances du monde, tandis que, si elle est avec nous, nous n'avons pas à craindre le monde entier. Il nous importe, en conséquence, d'entretenir assidûment avec elle des relations de cordiale amitié, et j'ien ne tendrait à resserrer plus étroitement nos affections que de combattre une fois de plus pour la même cause. Ce n'est pas cependant que je voudrais acheter son amitié en
prenant part à ses guerres. Mais la guerre dans laquelle la présente proposition pourrait nous engager, si une guerre en résultait, serait non pas la guerre de l'Angleterre, mais la nôtre. Son but est d'introduire et d'établir le système américain qui consiste à écarter de notre continent toutes les Puissances étrangères, à ne jamais permettre aux Puissances européennes de se mêler des affaires de nos peuples. 11 s'agit de maintenir notre propre principe, et non pas de nous en départir; et si, pour faciliter la réalisation de ce projet, nous pouvons créer une division dans le corps des Puissances européennes, et amener de notre côté son membre le plus puissant, assurément nous devons agir ainsi. Mais, je suis absolument de l'avis de M. Ganning, c'est que cette tactique empêchera la guerre d'avoir lieu au lieu de la provoquer. Du moment que la Grande-Bretagne serait enlevée à leur parti et reliée à celui de nos deux continents, toute lEurope coalisée n'oserait pas entreprendre une telle guerre. Comment ces Puissances pourraient-elles, en effet, s'en prendre à un de ces deux ennemis, sans avoir des flottes supérieures? Et il ne faut pas négliger l'occasion que nous olïre cette proposition, de faire connaître notre protestation contre les atroces violations de tous les droits des nations perpétrées par suite de l'intervention de n'importe qui dans les affaires internes d'autrui, ces violations que Bonaparte commença si honteusement et que continue maintenant l'Alliance qui
se donne le nom de Sainte, et qui est aussi peu respectueuse que lui de la loi. »
Madison partagea les opinions de Jefferson dans une autre lettre qui n'a toutefois pas la même importance.
Les dimensions de ce volume ne comportent pas Texamen des péripéties par lesquelles sont passés les principes en question, ni de Tattitude du gouvernement des Etats-Unis dans la crise créée par l'intervention française au Mexique. La doctrine de Monroe, d'ailleurs, ne pouvait devenir un principe inflexible de la politique américaine qu'après la consolidation d'un gouvernement unifié à la suite de la guerre civile.
Il suffit de dire que la politique de non-intervention dans les affaires européennes et son corollaire, la doctrine de Monroe, ont été la clef de voûte de la politique étrangère des États-Unis pendant urt siècle entier consacré au développement d'une situation intérieure et de ressources matérielles sans parallèle.
« Jusqu'à présent », dit M. Olney dans sa fameuse dépêche du 7 août 1893 sur la question du Venezuela, « dans notre histoire, nous avons échappé aux charges et aux maux qu'entraînent les armées immenses, et tous les autres accessoires des grands établissements se rapportant à la guerre, et cette exemption de charges a large-
T. Barclay. — Le Président Wilson. 6
ment contribué à notre grandeur et à notre richesse nationales, ainsi qu'au bonheur de chaque citoyen. »
Ce n'est certes pas là, exagérer les avantages que les États-Unis ont retirés d'une situation qui permet à leur gouvernement de se tenir à l'écart des rivalités et des complications européennes.
<( Les Etats-Unis, dit encore M. Olney, sont pratiquement souverains sur leur continent, et leur fiat fait loi dans les matières auxquelles ils imposent leur intervention. Et poui'quoi en est-il ainsi? Ce n'est pas simplement un effet de leur amitié ou de leur bonne volonté. Ce n'est pas simplement en vertu de leur caractère de puissance hautement civilisée, ni parce que la sagesse, la justice et l'équité seraient les caractéristiques invariables des actes des Etats-Unis. C'est parce que, entre tous les autres motifs, leurs ressources illimitées combinées avec leur position isolée, les rendent maîtres de la situation et invulnérables vis-à-vis de chacune des autres puissances soit isolées, soit réunies. »
Avoir la puissance suprême sur le continent américain, parmi des voisins faibles, bien que turbulents, tout en préservant leur immunité contre les charges similaires à celles sous lesquelles les États européens agonisaient, était le vœu d'alors des États-Unis.
De là provenait la politique étrangère des États- Unis : non-intervention dans les affaires extra-
américaines, intervention dans les affaires américaines pour autant qu'un- intérêt européen y fût engagé.
On voit bien dans ces dernières paroles de M. Olney où tendra éventuellement l'évolution de la politique américaine.
Dans sa dépêche du 7 août 1895, M. Olney alla plus loin : « Trois mille milles d'océan, dit-il, qui séparent ces continents, rendent toute union politique permanente, entre un État européen et un État américain, contre nature et inopportune ».
On se demanda à ce moment-là en Angleterre, si Témancipation des colonies européennes qui subsistaient encore en Amérique pouvait devenir une partie de la politique étrangère des États-Unis.
La guerre hispano-américaine amena une situation qui ne semblait pas s'accorder uniquement avec la doctrine de Monroe. Néanmoins, le président Roosevelt, dans un discours en 1902 sur les résultats de la guerre hispano-américaine, la déclara intacte :
« La doctrine de Monroe, dit-il, est simplement une énonciation de ce sentiment, profondément implanté chez nous, que les nations qui existent à l'heure actuelle sur ce continent doivent être lais-
sées à elles-mêmes pour accomplir lem' destinée, et que ce continent ne doit plus être considéré comme un terrain susceptible de colonisation par une Puissance européenne. La seule Puissance qui puisse sur ce continent rendre cette doctrine effective, c'est, naturellement, nous : car, dans ce monde tel qu'il est fait, une nation qui émet une doctrine capable d'intéresser d'une façon quelconque d'autres nations, doit posséder le pouvoir de la défendre, si elle veut que cette doctrine soit respectée ».
Nous arrivons à notre temps, a la veille de Touverture du Canal de Panama.
Le 2 août 1912, le Sénat des États-Unis adopta la résolution suivante, proposée par le sénateur Lodge, à une majorité de 51 voix contre 4.
« Lorsqu'un port ou autre endroit du continent américain est situé de telle façon que son occupation au point de vue militaire et naval pourrait menacer les communications ou la sécurité des États-Unis, il est entendu que, alors, le Gouvernement ne pourrait voir sans de graves préoccupations la possession de ce port, ou autre endroit, passer aux mains d'une société ou association qui aurait avec un gouvernement étranger des rapports tels que ce gouvernement obtiendrait de ce fait un contrôle sur les intérêts nationaux ».
Cette manitestation de la part du Sénat fut
causée par le bruit qu'une étendue de territoire, bordant la baie de Magdalena au Mexique, allait ôtre achetée par des ressortissants d'un pays étranger et ainsi, par le contrôle du gouvernement de ce pays étranger, pourrait devenir la base d'une occupation navale ou militaire permanente. A l'appui de la résolution le sénateur Lodge dit :
« Cette résolution se base sur un principe d'application bien plus vaste et plus ancienne que la doctrine de Monroe. Elle ressort de ce principe généralement accepté que toute nation a le droit de protéger sa propre sécurité. C'est dans ce cas son droit et son devoir d'intervenir ». Il ajouta que Fouverture du Canal de Panama donnait à la baie de Magdalena une importance qu'elle n'avait jamais jusqu'alors possédée, car devant elle passaient les routes de Panama.
La situation politique des États-Unis avait déjà subi un changement considérable par l'annexion des lies Philippines. Par cette annexion, les États- Unis s'écartaient très sensiblement des principes énoncés par Washington.
D'ailleurs, soit dit en passant, la guerre n'amènera pas Tabandon des Philippines, probablement loin de là\
L'ouverture du Canal de Panama a été un événement d'une importance encore plus grande dans l'évolution de la politique internationale des États- Unis. Ce Canal était forcément destiné à avoir sur sa politique un effet analogue à celui qu'a eu sur la politique étrangère anglaise l'ouverture du Canal de Suez. Le commerce maritime passant par le Canal de Suez amena même des transformations organiques dans la construction de navires, qui n'avaient plus à traverser sans escale de vastes espaces d'océan. Mais surtout la nouvelle route des Indes amena la transformation du système de commerce adapté aux nouveaux marchés et celle du transport des troupes et des passagers vers les possessions asiatiques de l'Angleterre. La fermeture du Canal pendant quelques jours, même quelques heures, pouvait causer des pertes immenses et déranger des méthodes et des plans sur lesquels reposait l'exercice régulier de la domination impériale aux Indes et ailleurs. Il en résulta la question égyptienne, la main-mise sur l'Egypte et son annexion.
Le Canal de Panama a également bouleversé tout un système commercial qui reposait sur des conditions de trafic qui devront nécessairement se transformer. Le commerce môme entre les deux versants, occidental et oriental, des États-Unis, dépendait des chemins de fer transcontinentaux et de la route maritime éloignée du détroit de Magellan. L'ouverture du Canal amènera la créa-
tion d'un nouveau système commercial, comme Ta fait le Canal de Suez, système qui impliquera de graves intérêts que la fermeture du Canal exposerait à des désastres. Or, entre le territoire des États-Unis et le Canal de Panama, il y a un Etat considérable qui, depuis quelques années, s'est trouvé incapable de revenir à une condition de tranquillité intérieure. On n'a qu'à étudier Tbistoire du Canal de Suez pour se faire une idée du caractère du développement possible des intérêts américains relatifs au Canal de Panama. De ces intérêts dépendra, dans une certaine, et peut-être grande mesure, la politique du gouvernement des Etats-Unis vis-à-vis de ses voisins.
Le lecteur a vu, dans l'exposé succinct que je viens de donner de l'évolution de la politique étrangère des États-Unis, l'origine des idées de détachement des affaires de FEurope, et d'hégémonie sur le continent américain.
Il a vu que l'avantage de préserver le continent américain de la nécessité de créer des armées permanentes et de se laisser entraîner dans le mal européen du militarisme avaTTaÏÏTCTTé à la fois les déclarations de Wasiiington et de Monroe. 11 a vu une infraction considérable à ces principes dans l'annexion des Iles Philippines. lia vu, enltn, sjii'gir la nécessité de défendre le Canal de Panama,
encore éloigné des Etats-Unis, contre toute interruption de ses services.
Et voici enfin la grande guerre européenne.
D'un côté, les États-Unis avaient à envisager la possibilité de la défaite de TAngleterre, qui aurait complètement bouleversé la situation politique et commerciale des États-Unis, et surtout menacé leur hégémonie sur le continent américain et leur contrôle du Canal de Panama. Les succès sur terre européenne de l'un ou de l'autre belligérant n'avaient, pour les États-Unis, d'intérêt qu'au point de vue de leur influence sur la suprématie britannique sur mer. Tant que cette suprématie resta intacte, les États-Unis n'avaient d'intérêt qu'à aider les Puissances alliées à apulenir une guerre de défense capable d'empêcher les Puissances centrales d'étendre leurs conquêtes. Par leur finance et par leur industrie, les États-Unis Tont fait dans la mesure des moyens privés. Quand la suprématie maritime de l'Angleterre sembla menacée par la guerre sous-marine, il fallait considérer une foule de nouvelles possibilités.
Ce sont ces possibilités que M. Wilson avait à examiner. Il avait à examiner aussi une possibilité plus proche encore ; c'était celle d'une alliance entre l'Allemagne et le Mexique, alliance qui, on le sait par la correspondance saisie, avait été envisagée, et qui pourrait toujours se réaliser. Je n'insiste pas sur des conséquences trop évidentes pour exiger des explications.
Par la déclaration de guerre, M. Wilson a, tout à la fois, définitivement rendu effective Thégémonie des États-Unis sur le continent américain, maintenu intacte la doctrine de Monroe et assuré la protection du Canal de Panama. En ce qui concerne le Mexique, l'existence d'une armée américaine suffisante établit une proportion entre les deux pays qui met fin à un danger dont certains politiciens à vue b^sse n'ont pas compris la gravité.
La déclaration de guerre n'est, par conséquent, que la dernière étape d'une politique séculaire, et ceux qui pensent qu'elle renverse cette politique et constitue un « nouveau départ », feront bien de se débarrasser de celte illusion.
Au milieu de toutes ces considérations, il ne faut pas perdre de vue un aspect de la situation mondiale qui se dessine à l'horizon.
Ce que nous réserve l'avenir quant aux relations entre les États-Unis et le Japon est une question, qui dépend, on Ta vu, plutôt des circonstances que de la volonté humaine, bien fragile quand elle se heinle. aux faits géographiques irréductibles. Le chemin de fer Transsibérien ne pourra jamais être que la route la plus directe et la plus rapide de l'Europe à l'Extrême-Orient. On peut prévoir non seulement le déilaublement de la voie, mais un développement du trafic qui peut ressem-
hier à celui du trafic à travers le continent transatlantique. On peut prévoir que ce développement, avec la transformation de la politique en général, en matière de transports, aura sa répercussion à travers l'Asie; que des branches latérales, pleines de menaces tant que la Russie se trouvait sous la domination d'un régime despotique, pourront être sans danger sous un régime démocratique. On peut prévoir que l'existence de cette nouvelle route rendra lEurope indépendante de tout impérialisme américain, si le malheur voulait que le peuple américain succombât aux arguments spécieux de quelques-uns de ses patriotes. Enfin, on ne peut fermer ses yeux aux événements qui, après que la guerre sera finie, pourront encore agiter le monde. Plus que la guerre elle-même et ses eflets directs, la révolution russe, la participation des États-Unis à la guerre et des manifestations récentes en Extrême-Orient produiront probablement pendant de longues années des changements matériels auxquels il y a lieu de penser même dès maintenant.
NOTE
sur l'impérialisme aux Etats-Unis.
M. Boutmy, dans son livre Eléments d'une psychologie politique du peuple américain (Paris, 3^^ édition, 1911). a fait remarquer en 1901. date de la l'*" édition, que l'impérialisme est un état psychologique. Il a commencé à paraître en Europe vers 1860. L'Allemagne l'a éproiiyé la première ; puis il a gagné l'Angleterre, la France, et a enfin traversé l'Atlantique pour s épanouir aux Etats-Unis. Trois caractères le distinguent à divers degrés dans ses spécimens européens : d'abord un désir extraordinaire d'acquérir de nouveaux territoires et de faire sentir sa domination sur les anciens, ce qui a amené la prépondérance de la politique extérieure et de la politique coloniale dans les préoccupations habituelles de chaque peuple. Secondement, surtout en Allemagne et en Angleterre, la glorification de chacune des deux races, devenues les instruments du Très-Haut pour laccomplissement de ses desseins : « Tous les actes qui avaient pour fin la grandeur nationale revê^ talent ainsi un caractère sacré et toutes les objections qu on eût tirées il y a cinquante ans des notions de droit absolu ou du respect dû aux traités, étaient dédaigneusement rep.oii'S.sé.es du premier plan oîi iie restait que l'intérêt de l'Etat, associé aux fins delà t*rovidence. Il est remarquable que, dans les trois pays, les principes abstraits, dont Tinfluence avait jusqu'alors été sans rivale, n'ont plus été considérés que comme
une idéologie oiseuse et irritante. Enfin l'armée, surtout en Allemagne et en France, a été considérée comme le premier corps de l'Etat. En France même on a soutenu de bonne foi que, ne pouvant être coupable, elle ne devait pas être souj^connée, que tout blâme dirigé contre elle était inspirépaTlm esprit pervers. On a créé une sorte de façon rituelle d en parler et de la glorifier. On lui a supposé des ennemis imaginaires, auteurs d'injures mortelles qu'on aurait volontiers punis de la peine capitale. Tels sont les principaux caractères qua présentés ce qu'on a appelé l'impérialisme européen.
« C'est un sentiment de même nature qui a fait son entrée en scène aux Etats-Unis pendant les dix dernières années. L'impérialisme américain a deux caractères par lesquels il diffère de l'ancien patriotisme : l'excès de Tinfatuation, la vivacité de la convoitise. Les Etats-Unis veulent être comptés parmi les grandes puissances du globe ; ils n'admettent pas qu'on ait un autre avis que le leur en ce qui concerne les affaires de leur continent. Ils s'attendent à être consultés avec déférence dans les questions qui intéressent l'ancien monde. De plus, chaque fois qu'ils rencontrent un territoire bon à prendre, ils éprouvent une envie instinctive de se l'approprier et, ensuite, une difficulté extrême à y renoncer par sagesse. Dautre part, limpérialisme américain diffère de celui des grandes nations de lEurope par trois caractères : 1° il est absolument dépourvu de tout élément mystique. L'élément mystique est le legs d'un long passé qui faisait naturellement défaut aux Etats-Unis ; 2° on ne trouve pas ici cette glorification de l'armée, conçue à part et faisant figure à côté de la nation. L'armée n'avait que les proportions d'une force de police. Elle était trop petite pour qu'on pût se la représenter isolément et comme subrogée au peuple lui-même dans l'accomplissement de ses desti-
nées. On a simplement manifesté au retour des troupes fédérales un enthousiasme assez grossier où se dépensaient les esprits animaux de la foule. Enfin l'esprit positif sest montré, là encore, plus dégagé des contradictions et des difficultés que lui opposaient ailleurs sinon les notions de droit absolu, au moins la générosité, la courtoisie, le respect des formes. Il était d'avance très déterminé à ne pas tenir compte d abstractions qu'il jugeait vides, d'une sentimentalité qu'il considérait comme puérile. » (P. 333 et suiv.).
Il ne faut pas toutefois confondre avec le développement de limpérialisme américain la question de Cuba. M. Boutmy ailleurs dans son livre le spécifie : « Cuba est une île, mais elle n'en est pas moins une dépendance avérée du continent américain. Elle est située au Sud et à 60 lieues environ de la Floride. Elle infléchit sa corne occidentale dans la direction du Yucatan, de façon à fermer le golfe du Mexique. Elle prolonge vers le Sud-Est, sur une étendue de 360 lieues une côte riche en bons ports en face de la côte américaine qui en est dépourvue jusqu'à Baltimore. De l'autre côté elle forme presque le tiers de l'h^^pothénuse du vaste triangle que constitue la mer des Antilles. Elle est une station merveilleuse avant la dernière étape qui mènera les vaisseaux à l'un quelconque des canaux projetés, surtout au canal de Nicaragua, qui est littéralement couvert par la grande île. Il est facile de comprendre que Cuba est pour les Etats-Unis un complément nécessaire, une annexe dont ils ne peuvent se passer, depuis qu'ils sont devenus, par la cession de la Louisiane, riverains du golfe du Mexique. S'ils ont pu tolérer que cette possession restât encore pendant plus d'un siècle aux mains d'une puissance étrangère, c'est que cette puissance était l'Espagne, nation faible, en déclin rapide et hors d état de rien entreprendre contre la grande République nord-américaine. Que Cuba fût
entrée par voie d'achat ou d'échange dans le domaine colonial de la Grande-Bretagne ou de la France, les Etats-Unis se seraient sentis presque aussi menacés que si, en regard de leur New-York. Brooklyn ou Jersey City, fussent restées des dépendances anglaises. Aussi ne faut-il pas s'étonner que tous les hommes d Etat qui ont eu 1 occasion de parler au nom des Etats- Unis se soient montres depuis un siècle très impatients de décider l'Espagne à leur céder Cuba. Jetîerson disait, dès 1809, que Cuba serait pour l'Union une conquête bien plus utile encore que les Florides. qu'il serait facile de s en rendre maître si Napoléon n'y faisait pas d objection, et qu'en ce cas « il faudrait ériger immédiate- « ment une colonne à l'extrémité méridionale de 1 île « pour marquer les limites de l'extension américaine « de ce côté ». John Quincy Adams, dans une lettre écrite en 1823 au représentant de lAmérique à Madrid, prévoyait comme un fait qui ne peut pas ne pas se produire l'annexion de Cuba aux Etats-Unis. « Si une « pomme, disait-il, détachée par la tempête de 1 arbre c( qui la portait ne peut faire autrement que de tomber « sur le sol, Cuba, les liens artificiels qui l'unissent à « 1 Espagne rompus, incapable de se soutenir sans un (( appui extérieur, ne peut que graviter vers l'Union « nord-américaine, qui, par suite de la même loi natu- « relie, ne peut la repousser. » Au temps de Pearce, les Etats-Unis entreprennent avec une conviction très décidée de démontrer à 1 Espagne qu'elle ne peut mieux faire que de leur vendre Cuba. Les principaux ministres américains en Europe, réunis à Ostende, expriment avec beaucoup de fermeté cette opinion et terminent leur manifeste par une phrase comminatoire. Le secrétaire d'Etat, M. Marcy, refuse de s'associer à ce langage, mais n en continue pas moins, avec 1 Espagne qui n y répond pas, des négociations très pressantes qui seront poursuivies sous la présidence de Buchanan.
l'impérialisme aux ÉTATS-UNIS 95
En 1868, après la guerre de Sécession, la question s'impose de nouveau au général Grant par la rébellion des Cubains. Le général Grant ne parle plus d'acheter lîle à beaux deniers comptants, mais il offre sa médiation et ses bons offices, qui pourront comprendre l'avance faite aux indigènes d une somme que ceux-ci paieraient à 1 Espagne à titre d'indemnité. Cuba se trouverait donc ainsi dépendre de la grande République nord-américaine par une dette dont elle aurait beaucoup de peine à s'acquitter. C est aussi sa médiation qu'offre, pour commencer, le président Mac-Kinlcy. Seulement, il reprend la phrase comminatoire du manifeste d Ostende. Il ne dissimule point l'extrémité à laquelle il pourra éventuellement être amené « par nos obligations, « dit-il, envers nous-mêmes, envers la civilisation, « envers l'humanité ». Je ne pousse pas plus loin ces citations. Elles auront suffi pour démontrer que la question de Cuba appartient en entier à la politique traditionnaliste, que la nécessité de l'annexion a été aperçue et affirmée dès le commencement du xix*^ siècle, qu'à quatre ou cinq reprises, à des époques où le jingoïsme était encore inconnu, elle a été réclamée sous différentes formes et amorcée par différents moyens, que. lorsque le jingoïsme est né de la substance de lancien patriotisme, il n'a eu qu'à recevoir la question cubaine des mains d'une longue suite d'hommes d'Etats et non pas. comme on pourrait le croire, à la créer de toutes pièces ou à imaginer pour l'introduire un nouvel appareil. »
Il ne faut pas non plus attribuer à l'impérialisme les pouvoirs du Président. M. Boutmy y trouve également une politique traditionnelle qui n'a rien à faire avec limpérialisme : « Il faut tenir compte, dit-il, ici, de la façon toute particulière dont le pouvoir exécutif a été conçu aux Etats-Unis. La méfiance et le soupçon qui caractérisent en Europe l'attitude de 1 esprit public à
l'égard du personnage nominalement revêtu de ces hautes fonctions sont inconnus en Amérique. On y est très préparé et très disposé, on l'a toujours été, à lui conférer sans inquiétude des attributions qu'il exerce sans contrôle. C'est qu'on a le sentiment très exact des nécessités de l'action, des conditions qui en assurent la vigueur, la suite et Tefficacité. On rencontre, même en dehors de la politique, cette disposition de lesprit public. Je citerai l'exemple des compagnies de chemins de fer. Là les directors, c'est-à-dire les administrateurs et spécialement le principal d'entre eux, le « président », ont été faits les maîtres de toute l'entreprise. Les actionnaires se sont eux-mêmes résignés à ne pas surveiller — pour ne pas l'entraver — la gestion de leurs intérêts. On fixe les dividendes sans leur participation. On peut, sans les consulter, contracter un emprunt, fusionner avec une société rivale, changer les tarifs. Ce qui leur importe, c'est que le Président ne soit pas retardé dans ses décisions par la nécessité de convoquer une assemblée générale, qu'il puisse se résoudre vite, gagner du temps et devancer, s'il le faut, un concurrent redoutable. Ils ont donc renoncé eux-mêmes — car nul ne les a forcés d'accepter un pareil régime — à exiger du Président qu'aucune de ces mesures soit soumise à leur approbation. Ils lui accordent un large et presque exorbitant crédit de confiance. La Constitution des Etats-Unis s'est montrée de tout temps aussi partiale pour le Président que les statuts des compagnies de chemins de fer le sont pour leurs directors. C'est lui qui a la charge de l'action ; il ne serait donc pas naturel de lui refuser les conditions qui contribuent à rendre l'action efficace- Aussi la République américaine a-t-elle été mainte fois qualifiée de « république présidentielle » et l'on a comparé le régime qu'elle s était donné en naissant, à celui de l'Angleterre sous George IIÏ, à 1 époque où le roi, non seulement régnait, mais gou-
vernait encore à l'aide d'un cabinet qu'il avait formé de ses mains. Le pouvoir très étendu dont jouit le Président est donc traditionnel, et les augmentations que ce pouvoir reçoit ne sont nullement un sujet d alarme ou de scandale. Ce n'est pas limpérialisme qui les a imaginées et introduites à ses fins ; 1 optimisme des Etats- Unis, le désir qu'ils ont toujours eu de fortifier l'action au lieu de la gêner, voilà la cause permanente et séculaire à laquelle il faut tout rapporter. »
Sur ce même sujet de - l'impérialisme américain, M. d'Estournelles de Constant, écrivant en 1913, en redoute les conséquences : « Ma conclusion, dit-il, est très nette. On l'a pressentie ; j'en ai eu la vision déjà en revenant à Washington, après mon voyage dans l'intérieur et sur la côte du Pacifique, quand j ai trouvé la capitale fédérale si belle, mais si loin de l'ensemble du* pays, si près de 1 Europe ; quand j ai mesuré toute la distance qui sépare les Etats-Unis de leur gouvernement, j'ai laissé parler les faits, je ne finirai ni sur un doute, ni sur de vagues espérances. La différence est bien tranchée entre les faiblesses gouvernementales et les aspirations du pays :
« Où que je regarde, à l'Est, à lOuest. au Nord, au Sud, le pays n'a qu'une ambition : consolider 1 œuvre du passé, « développer sa prospérité intérieure à la « faveur de ses bonnes relations extérieures » ; travailler dans la stabilité, dans l'union, dans la tradition de Mont-Vernon. Telle est la politique de tous ces Amé ricains dont les pères ont quitté l'Europe pour vivre libres.
(( Le Gouvernement, au contraire, s'est écarté de cette politique. Je n"ai pas méconnu ses difficultés, ses efforts, ses mérites, mais, cela dit, le protectionnisme à outrance, la guerre d Espagne, les colonies, les armements ont été les grandes étapes de sa marche en sens inverse de la marche à 1 Etoile, en sens inverse des
T. Barclay. — Le Président Wilson. 7
•èS KE PRESIDENT WILSON
aspirations du paj's. Le Gouvernement américain s est trompé, et, comme tous les Gouvernements, au lieu de reconnaître à temps son erreur, il sy est obstiné, enfoncé. Tandis que le pays maintient son ambition à la hauteur de l'idéalisme que l'énergie de ses fondateurs avait atteint, le Gouvernement s est laissé aller à la tentation de descendre ; il a cru à tort que le niveau le moins élevé devait être le plus populaire. Il s'est trompé d'ambition. Il a rougi de la mission bienfaisante qui lui incombait, comme un jeune homme craint de se singulariser par une bonne action dans Un milieu sceptique ; il a eu peur de n être pas un Gouvernement comme tous les autres, un Gouvernement aussi grand que les plus grands Gouvernements. Il a mis sa fierté, un orgueil puéril, à copier les erreurs qu'il avait charge d'éviter; en d'autres termes, il est tombé dans l'impérialisme.
« Impérialisme naissant, séduisant, inconscient peutêtre, impérialisme en fleurs, sous le président Roosevelt, impérialisme en fruits sous son successeur qui ne pouvait ni en approuver, ni en modérer les envahissements. Une élite de républicains s'en est effrayée ; j ai souligné leurs vigoureuses protestations, et c'est à cette élite que je pensais en disant qu'elle a été plus d accord avec les démocrates qu'avec son propre parti ; mais cette élite a été impuissante. Le dénouement n'en est pas moins clair; il est dans l'élection présidentielle de 1912. Les républicains se sont divisés en deux camps, condamnés d'avance à la défaite, l'un suivant, avec des sentiments très complexes, le président Roosevelt, l'autre, sans conviction, M. Taft; et le paj^s a porté en masse au pouvoir les démocrates qui personnifiaient la protestation.
« L élection de 1912 a été une explosion de lassitude et de révolte ; cela est si vrai que le premier acte du nouveau Président fut de proposer au Congrès la révi-
sioii des tarifs douaniers, et qu'il a choisi pour secrétaire d'Etat W.-J. Bryan, l'adversaire déclaré des armements. Mais cette révolte de 1 opinion n"a rien d'une révolution, c'est tout le contraire ; la politique qu'elle impose n"a rien dune menace démagogique, rien de nouveau, rien qui ne soit normal et rassurant ; c'est la condamnation des erreurs que Georges Washington avait tenté de prévenir en les qualifiant par avance « dapostasie » ; c'est la protestation d'un pays qui se ressaisit, qui refuse de se laisser égarer plus longtemps hors de son immense champ d'action naturel, qui refuse de se jeter tête baissée dans des aventures exotiques ; c'est le retour enfin à l'esprit de Mont- Vernon ; le retour à la politique de sécurité, sans laquelle les Etats-Unis, mentant à leur origine, à leur nom, à leur destinée, seraient la caricature éphémère des Empires dont les ruines ne se comptent plus.
« J'ai dit que le succès de cette politique intéressait l'Europe au plus haut degré. Il importe que la grande République transatlantique fasse contraste, par sa conduite, avec les faiblesses du vieux monde ; il importe qu elle donne l'exemple de la liberté fédérant des Etats nombreux et divers ; qu'elle affirme ainsi la réalisation possible dun progrès auquel notre vieux monde ne peut croire ; qu'elle complète enfin notre déclaration des Droits de l'homme par celle du Droit des peuples. » (Les Etats-Unis d Amérique. Paris, nouv. éd., 1917, p. 507 et suiv).
NOTE sur les immigrants étrangers.
Dans son livre l Idéal américain (Paris, 1910; T^^ éd. américaine, 1897), M. Roosevelta consacré un chapitre à ce qu'il appelle « le véritable américanisme )). Il le préfère au terme « patriotisme » dont, au xv!!!"" siècle, le célèbre auteur, D"" Johnson, homme distingué par une franchise brutalement sincère et dont les paroles nont jamais perdu leur saveur. M. Roosevelt nous le rappelle, a dit que c'est le dernier argument d'un coquin.
L homme, en effet, qui ne voit pas que « l'amour de la patrie est une vertu fondamentale, en dépit des coquins qui lexploitent avec des vues personnelles, montre peu de sagesse et un sens peu élevé du devoir. »
« Ce qui est vrai pour le patriotisme est également vrai pour l'américanisme. »
«Un des « sens », dit M. Roosevelt, qu'on peut donner au mot américanisme se rapporte à « 1 américanisation (( de nos immigrants ».
« Nous devons les américaniser de toutes manières, en paroles, en principes, en idées politiques, et dans leur façon de considérer les rapports de l'Eglise et de 1 Etat. Nous faisons bon accueil à lAllemand ou à l'Irlandais qui devient Américain. Nous n'avons pas d'emploi pour l'Allemand ou 1 Irlandais qui demeure tel. Nous ne voulons pas, dans notre vie sociale et politique, de rAméricain-AUemand ou de l'Américain-Ir-
LES IMMIGRANTS ;ÉTÏlAN3SftJ< 101
landais ; nous voulons de véritables Américains et, pourvu qu ils soient tels, peu nous importe leurs ancêtres. Nous n'avons pas de place dans notre nation pour des votes allemands ou irlandais, et c'est un acte de démagogie méprisable pour un parti que de chercher dans son programme à s'attirer de tels votes. Nous n'avons de place que pour ceux qui agissent et votent purement comme Américains. De plus, nous avons aussi peu d emploi pour les gens qui transportent leurs préjugés religieux en politique, que pour ceux qui y transportent leurs préjugés de caste ou de nationalité.
« Il y a un point sur lequel je désire être bien compris. L'américanisme est une question d'esprit, de conviction et de but. non pas de religion ou de pays natal. Le politicien qui recherche le vote irlandais ou allemand, llrlandais ou l'Allemand qui vote comme tel, est méprisable ; tout citoyen de cette République doit voter en Américain ; mais cet homme n est pas plus méprisable que celui qui vote contre un bon Américain, sous prétexte que ce dernier est né en Allemagne ou en Irlande.
« L'exclusivisme contre l'étranger est aussi anti-américain que le cosmopolitisme. C'est une insanité de combattre un homme à cause de sa religion ou de son pays natal, et tous les bons citoyens doivent abhorrer une pareille action. L Irlandais, l'Allemand ou le Scandinave qui est vraiment devenu Américain, a le droit de tenir le même rang qu'un citoyen né sur notre territoire; il mérite au même degré 1 appui et l'amitié de ses voisins. Parmi les hommes avec lesquels j'ai eu le plus de contact personnel, et qui ont été en politique mes plus sûrs amis et allliés, se trouvent plusieurs Américains nés au delà des mers, en Allemagne, en Irlande, en Scandinavie. On ne pourrait trouver d'hommes supérieurs dans les rangs de nos citoyens indigènes.
(( Je ne saurais mieux marquer l'attitude que je vou-
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drais voir adopter par nos concitoyens de naissance étrangère, qu'en citant les paroles d un Américain, né en Allemagne, Ihonorable Richard Guenther, du Wisconsin. Dans un discours prononcé à l'époque des affaires de Samoa, il dit :
« Nous connaissons notre devoir aussi bien que toute « autre classe de citoyens américains. Nous travaillec( rons pour notre patrie en temps de paix, et nouscom- « battrons pour elle en temps de guerre, si ce temps (( arrive jamais. Quand je dis notre patrie, je veux dire « notre patrie d'adoption. Je veux dire les Etats-Unis (( d'Amérique. Après avoir passé au creuset de la natu- « ralisation, nous ne sommes plus des Allemands : nous « sommes Américains. Notre attachement pour lAmé- « rique ne peut se mesurer à la longueur de notre « séjour ici.
« Nous sommes Américains depuis l'instant oîi nous (( avons touché le sol américain, jusqu à celui où nous « reposerons dans des tombes américaines. Nous com- (( battrons pour lAmérique aussi souvent que ce sera « nécessaire. L'Amérique partout et toujours. L'Amé- « rique contre r Allemagne, r Amérique contre le monde, « 1 Amérique à tort ou à raison ; l'Amérique toujours. « Nous sommes Américains ».
« Honneur à Ihomme qui a prononcé ces paroles ; je crois qu'elles expriment les sentiments de la grande majorité de nos compatriotes nés à l'étranger. » (P. 25 et suiv.).
NOTE
sur les relations entre les États-Unis et le Japon.
M. Louis Aiibert, dans son remarquable livre Américains et Japonais (Paris, 1908), a étudié avec soin et sincérité tous les aspects d une question qui ne peut que préoccuper les Américains qui voient plus loin que le présent immédiat :
« Il y a trois ans (c'est-à-dire 1905), avant le traité de Portsmouth, à défaut d alliances que leur situation géographique et leur tradition de splendide isolement rendaient inutiles, les Etats-Unis, dit M. Aubert, avaient des amitiés, amitié japonaise, amitié anglaise, amitié française. L'ennemi éventuel, cétait surtout T Allemagne dont l'ambition menaçait la doctrine de Monroe, c'était aussi la Russie qui avait voulu fermer la Mandchourie au commerce américain. Aujourd hui, aux Etats-Unis, le péril japonais hante les imaginations ; l'amitié pour l'Angleterre et l'amitié pour la France ne sont peut-être plus aussi confiantes ; les Russes sont assez populaires et aussi les Allemands. La défense de la doctrine de Monroe et du panaméricanisme contre l'Allemagne passe au second plan, c'est la côte du Pacifique que la flotte nationale est allée protéger.
c( Et les Etats-Unis sont décidés à pousser leurs armements sur terre et sur mer. C est en vain qu'à Tokyo le secrétaire Taft a parlé de Ihorreur de son pays pour une paix armée : « Pourquoi les Etats-Unis désireraient- « ils la guerre ? En une année elle ferait de nous une
« nation militaire, nos grandes ressources seraient gâ- « chéesenimmenses préparatifs qui ne serviraientaucun c( bon dessein, et la nation serait attirée vers une police tique guerrière ».
« Il y a dix ans, leur victoire sur l'Espagne et la prise des Philippines vouèrent les Etats-Unis à linipérialisme. Avant cette guerre la force de l'armée régulière était de 28.500 hommes, elle est aujourd hui de 68.951 hommes non compris les 5.208 scouts philippins et les 574 hommes du régiment portoricain. La force minima de larmée vient d être portée de 62.666 hommes à 68.951. Cet accroissement de 6.300 hommes est dû à l'application de la nouvelle loi qui augmente l'artillerie de campagne et de côte et l'organise en régiments.
« L enrôlement maximum'à la discrétion du Président est de 100.000 hommes : la loi de 1901 donne au pouvoir exécutif le droit, qu'il n'avait jamais possédé, d'accroître ou de diminuer l'armée dans ces limites, comme il le juge convenable. On veut ainsi lui permettre de placer les divers régiments sur le pied de guerre en cas d'alerte, sans attendre la décision du Congrès. En moins de dix années, grâce à cette loi, 1 armée a doublé et le pourcentage d accroissement des hommes et des officiers est encore plus grand dans la marine. Pourtant ni l'armée de mer, ni larmée de terre ne sont satisfaites. La cavalerie se lamente d être moins nombreuse aujourd hui que l'artillerie. Dans son message du 3 décembre 1907, le président Roosevelt a constaté qu aucun grand pays n avait jamais eu une armée régulière aussi petite, relativement à sa population, et que les Etats-Unis ont eu souvent à souffrir de l insuffisance de leurs préparatifs militaires : « Nous avons, dit-il, tou- « jours négligé de préparer en temps de paix une « armée pouvant faire la guerre d une façon efficace. (( Notre armée régulière est mieux instruite qu'autre- « fois, mais elle est trop faible. Nous devrions avoir.
(( en temps de paix, des cadres complets pour une « grande armée, et notre armée régulière devrait être « assez considérable pour faire face aux premiers be- (c soins en cas de guerre ».
« Le transfert de la flotte dans le Pacifique va accélérer la construction d une nouvelle escadre pour 1 Atlantique. Les Etats-Unis n'ont plus maintenant ce sentiment de sécurité et d'impunité que leur valait naguère encore leur isolement. Une politique mondiale, la police à exercer dans 1 Amérique du Sud, des îles ou des terres lointaines, Hawaï, Cuba, Philippines, Panama, à protéger, et surtout la menace de lexpansion japonaise exigent une flotte très puissante. Le développement de leurs armements provoqueront en Allemagne, en Angleterre, en France une désastreuse rivalité.
« La politique impérialiste transformera peu à peu le fédéralisme américain en un pouvoir centralisé assez indépendant des influences locales et assez fort pour représenter dignement les Etats-Unis dans les affaires internationales. Déjà la lutte contre les trusts et les grandes compagnies de chemin de fer, lorganisation d une politique d irrigation et de protection des forêts et des mines, lobligation de remédier à la mauvaise organisation monétaire, et surtout la personne du président Roosevelt ont grandement développé depuis quelques années THitatisme. Et ce mouvement est renforcé par le conflit japonais-américain : le prétexte en fut lincapacité du gouvernement fédéral de mettre à la raison une municipalité et il a eu déjà pour effet, sans que la guerre ait éclaté, d exalter dans la nation le sentiment de son unité.
« Au Japon, liîtatisme est toujours en faveur : le Mikado et les genro, les Ito, les Yamagata, les Inoué, tous les grands hommes du Meiji, continuent de mener le pays. L opinion populaire, à la Diète ou dans les journaux, proteste et manifeste parfois contre la per-
sonne des ministres et leurs actes de politique intérieure, mais sur la politique étrangère, telle qu elle sort combinée des réunions du Mikado, des cjenro, du Conseil privé, lunanimitéde la nation est acquise.
« Pourtant, malgré cette unité de direction et la discipline de 1 opinion publique, la politique étrangère du Japon n est pas simple. De la guerre russo-japonaise, le pays sort avec un vif besoin de paix, le goût du commerce et de 1 industrie, le désir de s'enrichir, il travaille en hâte à son équipement économique : refonte des tarifs douaniers, nationalisation des chemins de fer, organisation des compagnies de navigation, de sociétés industrielles, commerciales et de syndicats pour l'exportation. Mais si cette expansion économique, et le mouvement d émigration qui 1 accompagne ont tant d'élan, c'est que le Japon veut tirer une revanche de la déception de Portsmouth : larmée des émigrants et des commerçants reprend la tâche nationale là où les soldats trahis par les diplomates l'ont laissée. Et pour les protéger, le cas échéant, on multiplie bataillons et cuirassés.
« Donc période de recueillement et de paix : on se donne quatre ou cinq années pour forger de nouvelles armes de combat et rétablir léquilibre financier, mais en même temps période de paix agressive où s'ébauchent de grands desseins Le passé du Japon, lidéequ il a de son rôle en Extrême-Orient et le souci de sa sécurité le tournent vers la Corée, la Mandchourie et la Chine ; mais l'avenir du Japon, lidée du rôle qu il doit jouer dans le I^cifique, le souci de son prestige et de ses intérêts économiques 1 intéressent aux terres et aux îles du Pacifique, où des ShinNihoii commencent de jalonner le futur empire.
« Chacune de ces tâches estgigantesque, et 1 exécution de chacun de ces plans grandioses, imprudemment poussée, peut mener le Japon à une guerre. La Corée
est hostile aux Japonais : linstabilité des affaires chinoises est une menace ; les émigrants japonais sont rejetés par les Etats-Unis et le Canada. Que faire ? Augmenter ses armements, se rapprocher des puissances européennes. Angleterre, France, Russie, dont le Japon n'a rien à craindre et dont il veut laide financière ; opposer cette quadruple entente d une part à 1 Allemagne et aux Etats-Unis, d autre part à la Chine, et gagner du temps en cédant temporairement aux exigences américaines. Dans trois ou quatre années, quand les finances seront rétablies, sera-ce la guerre contre la Chine on la guerre contre les Etats-Unis qui sortira des décisions du Mikado et des genro ? Les événements, plus encore que les hommes, fixeront le choix du Japon. Présentement 1 inquiétude du problème chinois empêche le Japon de brusquer ses affaires avec les Etats Unis : après avoir temporisé et éprouvé son adversaire, le Japon s arrête à une solution provisoire, assez élastique pour être rétrécie ou élargie au gré des circonstances et qui ne le lie par aucun engagement écrit. Les départs pour 1 hémisphère Ouest continueront, en tenant compte des résistances : comme le Japon les réglera lui-même, selon que Fantijaponisme des Américains sera en hausse ou en baisse, selon que la situation sera plus ou moins favorable au Japon en Extrême- Orient, il ouvrira ou fermera la porte aux émigrants.
«C est donc la Chine qui refrène 1 ambition japonaise, cette Chine que des esprits inquiets représentaient un peu naïvement, après la guerre russo-japonaise, comme toute prête à ranger ses 300 millions d hommes sous les bannières du Japon pour marcher contre notre civilisation blanche. Une Chine inquiète et remuée, voilà présentement la meilleure garantie de paix que le monde ait contre le Japon.
« C'est seulement au cas que la Chine incapable de réformes et débarrassée de ses réformistes retomberait
dans une léthargie de tout repos, ou au cas que la Chine rénovée et forte lobligerait à décamper de Mandchourie et de Corée et à sacrifier ses rêves d hégémonie sur le continent asiatique, que le Japon serait tout à fait libre de défendre de toutes ses forces militaires et navales les intérêts et les droits de ses émigrants sur les terres du Pacifique occupées par des Blancs. » (P. 418 et suiv).
M. Coolidge, parlant sur le même sujet, en 1908, fait remarquer que pour le présent les Japonais ont la Corée : «Mais la Corée, dit-il, n'est pas très grande, et du reste elle a déjà ses habitants qui, dans des conditions plus favorables, vont sans doute se multiplier. Si elle ajoutait à sa population, pendant une trentaine d'années seulement, l'excédent des naissances du Japon, elle deviendrait surpeuplée à son tour. La Mandchourie est plus grande, mais elle a déjà quelque vingt millions d habitants chinois et il en arrive sans cesse d'autres. Elle ouvre un champ assez vaste à l'initiative des Japonais, mais le négociant chinois est difficile à supplanter et le journalier chinois n a pas encore trouvé son pareil. Il reste aussi des terres vacantes sous les tropiques ; seulement jusqu'ici les Japonais, par exemple à Formose, ne se sont pas montrés propres aux travaux de plein air sous un climat tropical. Il semble que, comme les blancs, ils puissent vivre partout comme fonctionnaires, marchands et patrons ; mais ce n'est que dans la zone tempérée qu ils peuvent émigrer en grand nombre.
« Parmi les régions tempérées qui sont encore relativement vides, la Sibérie, le Canada et 1 Australie se fermeront certainement à toute immigration puissante des ; Japonais, pour les mêmes motifs qui ont agi aux Etats- i Unis et qui agiraient aussi bien en tout pays d'Europe. ' Il ne reste que T Amérique latine, où les perspectives 1 sont meilleures ; mais ici encore les Etats-Unis, quoique
n'étant pas indirectement intéressés, pourront très bien être entraînés quelque jour dans de fâcheuses complications.
« La plupart des républiques latino-américaines possèdent de superbes ressources naturelles qui n ont besoin que d être exploitées. Pour cette exploitation que Ion veut commencer au plus tôt, il faut à la fois du capital et du travail. Le capital peut être fourni par lEurope ou par les Etats-Unis, et il viendra dès que la sécurité lui sera assurée. La main-d'œuvre s'y obtient aussi, mais jusqu'à présent il n'y a que quelques pays de l'Amérique latine qui attirent une immigration européenne de quelque importance. Leurs voisins pourront avoir leur tour ; mais ils ne veulent pas en attendant se laisser dépasser, et, à défaut de travailleurs européens, ils sont prêts à se contenter des Asiatiques. Il y a donc là une belle occasion pour les fils du Japon : des terres vastes, fertiles, peu peuplées, de beaux climats, des richesses naturelles de toute espèce, et, par endroits, une population indolente, et qui, étant issue d'un mélange de races blanche, noire et rouge, ne peut guère affecter lattitude hautaine de l'Anglo-Saxon. Ni le peuple ni les gouvernements ne semblent y craindre les Japonais ; même en certaines régions on a exprimé le désir de voir grandir leur rôle au Nouveau Monde, pour contrebalancer la prépondérance excessive des Etats-Unis.
« Ces conditions favorables sont déjà connues au Japon ; le mouvement d immigration vers 1" Amérique latine, qui vient de s'y ébaucher, semble destiné à sétendre rapidement.
«Depuis quelques années il existe dans larchipel une Société de colonisation du Mexique, dont lactivité ne s est jamais arrêtée, même pendant la guerre russo-japonaise. Dans r Amérique du Sud. ils ont commencé par le Chili et le Pérou, où ils ont été bien reçus ; plus ré-
cemment, ils ont signé avec le Brésil un traité pour que des immigrants cultivateurs s'y établissent et y reçoivent des concessions de terres. Des communications directes entre l'empire du Mikado et les grands ports de l'Amérique du Sud seront assurées par une ligne japonaise. Dans ces circonstances, on peut s attendre à voir l'immigration japonaise dans ces pays se produire bientôt sur une grande échelle.
« Or, l'expérience a prouvé que dans certaines des républiques latines les droits des étrangers ne sont pas toujours respectf^s. On peut être sûr que le gouvernement de Tokio ne manquera pas de protéger ses nationaux en n importe quelle partie du monde, et qu il ne restera pas les bras croisés si on leur ferme une à une toutes les portes.
« On peut montrer de la modération quand il s'agit des Etats-Unis, et les aider à sortir d'une situation embarrassante ; mais ce serait une autre aflaire que d'essuyer par exemple un affront de ItLquateur. Peut-on croire que le Japon s'y soumettrait à une loi d'exclusion dirigée contre lui .* C est assez difficile à imaginer.
« On pourra se trouver un jour en présence dune situation pareille, et les Etats-Unis auront à s en préoccuper sérieusement : il est certain, en effet, que, si les Japonais menaçaient d'employer la force contre 1 une des républiques latino-américaines, celle-ci ne manquerait pas de. demander secours à la république anglosaxonne, quels que fussent par ailleurs ses sentiments à son égard, au nom de la doctrine de Monroe. Les Américains pourraient alors se trouver dans une situation presque impossible. »
Le premier grief des patriotes japonais fut l'annexion d'Hawaï. Sans doute la protestation inutile qu'ils firent entendre à lépoque de 1 annexion fut bientôt retirée officiellement ; mais le sentiment de déception dont elle était issue ne disparut pas et, fait remarquer
T-ES ÉTATS-UNIS ET LE JAPON ill
M. Coolidge, on peut s'attendre à le voir subsister tant que le nombre des Japonais dans ces îles l'emportera sur le cliiffre total des autres habitants, et sera de beaucoup supérieur à celui des Américains.
(( Aux Philippines, la situation est différente. On n'y trouve quun petit nombre de Japonais, et, quoique leur chiffre augmente, il ne deviendra jamais formidable, à cause de la nature tropicale du climat, qui ne leur convient pas plus qu'au blanc. Dans le passé, le Japon a eu quelques attaches de peu d importance avec cet archipel. A une époque plus récente, on laccuse de l'avoir convoité, d y avoir encouragé la révolte des indigènes contre 1 Espagne, et, maintenant que les Etats- Unis en ont pris possession, de n'attendre qu'une bonne occasion pour se saisir de cette belle dépouille.
(( Ces idées, à ce qu'il semble, nont pas grand fondement. Admettons que les impérialistes exaltés du type ordinaire désirent ardemment les Philippines ; ce n'est pas une raison pour prêter les mêmes ambitions aux hommes dEtat de Tokio. Rien ne prouve qu'ils aient jamais eu des vues sur les îles lorsqu elles appartenaient à lEspagne C est peut-être pour les Etats Unis une politique habile autant que généreuse de prendre en retour une attitude bienveillante ; mais, plus ils gagneront la gratitude de la Chine, plus ils perdront l'amitié du Japon. L'idée que les Chinois voient dans les Etats-Unis leurs protecteurs naturels contre les ambitions nipponnes suffit à irriter les Japonais, qu'Usaient ou qu'ils n aient pas de tels desseins, et il se peut que les Chinois s'en rendent compte. » (Les Etats-Unis, Puissance mondiale, Paris, 1908, p. 308 et suiv.)
NOTE
sur les immigrants étrangers.
Dans son livre l Idéal américain (Paris, 1910; P*^ éd. américaine, 1897), M. Roosevelta consacré un chapitre à ce qu'il appelle « le véritable américanisme ». Il le préfère au terme « patriotisme » dont, au xviii^ siècle, le célèbre auteur, D"" Johnson, homme distingué par une franchise brutalement sincère et dont les paroles n'ont jamais perdu leur saveur, M. Roosevclt nous le rappelle, a dit que cest le dernier argument d un coquin.
L homme, en effet, qui ne voit pas que « l'amour de la patrie est une vertu fondamentale, en dépit des coquins qui lexploitent avec des vues personnelles, montre peu de sagesse et un sens peu élevé du devoir. »
(( Ce qui est vrai pour le patriotisme est également vrai pour l'américanisme. »
«Un des « sens », dit M. Roosevelt, quon peut donner au mot américanisme se rapporte à « 1 américanisation c( de nos immigrants ».
« Nous devons les américaniser de toutes manières, en paroles, en principes, en idées politiques, et dans leur façon de considérer les rapports de l'Eglise et de 1 Etat. Nous faisons bon accueil à 1 Allemand ou à l'Irlandais qui devient Américain. Nous n'avons pas d'emploi pour l'Allemand ou 1 Irlandais qui demeure tel. Nous ne voulons pas, dans notre vie sociale et politique, de rAméricain-Allemand ou de l'Américain-Ir-
LES IMMIGRANTS ÉTÏlAîfôSaS' ; iOl
landais ; nous voulons de véritables Américains et, pourvu qu ils soient tels, peu nous importe leurs ancêtres. Nous n'avons pas de place dans notre nation pour des votes allemands ou irlandais, et c'est un acte de démagogie méprisable pour un parti que de chercher dans son programme à s'attirer de tels votes. Nous n'avons de place que pour ceux qui agissent et votent purement comme Américains. De plus, nous avons aussi peu d emploi pour les gens qui transportent leurs préjugés religieux en politique, que pour ceux qui y transportent leurs préjugés de caste ou de nationalité.
« Il y a un point sur lequel je désire être bien compris. L'américanisme est une question d'esprit, de conviction et de but. non pas de religion ou de pays natal. Le politicien qui recherche le vote irlandais ou allemand, 1 Irlandais ou l'Allemand qui vote comme tel, est méprisable ; tout citoyen de cette République doit voter en Américain ; mais cet homme n est pas plus méprisable que celui qui vote contre un bon Américain, sous prétexte que ce dernier est né en Allemagne ou en Irlande.
« L exclusivisme contre l'étranger est aussi anti-américain que le cosmopolitisme. C'est une insanité de combattre un homme à cause de sa religion ou de son pays natal, et tous les bons citoyens doivent abhorrer une pareille action. L Irlandais, l'Allemand ou le Scandinave qui est vraiment devenu Américain, a le droit de tenir le même rang qu'un citoyen né sur notre territoire; il mérite au même degré 1 appui et lamitié de ses voisins. Parmi les hommes avec lesquels j'ai eu le plus de contact personnel, et qui ont été en politique mes plus sûrs amis et alUiés, se trouvent plusieurs Américains nés au delà des mers, en Allemagne, en Irlande, en Scandinavie. On ne pourrait trouver d'hommes supérieurs dans les rangs de nos citoyens indigènes.
« Je ne saurais mieux marquer l'attitude que je vou-
102 vH PÇÉSrDENV WILSON
drais voir adopter par nos concitoyens de naissance étrangère, qu'en citant les paroles d un Américain, né en Allemagne, Ihonorable Richard Guenther, du Wisconsin. Dans un discours prononcé à Tépoque des affaires de Samoa, il dit :
« Nous connaissons notre devoir aussi bien que toute « autre classe de citoyens américains. Nous travaille- (( rons pour notre patrie en temps de paix, et nouscom- « battrons pour elle en temps de guerre, si ce temps « arrive jamais. Quand je dis notre patrie, je veux dire « notre patrie d'adoption. Je veux dire les Etats-Unis « d'Amérique. Après avoir passé au creuset de la natu- (( ralisation, nous ne sommes plus des Allemands : nous « sommes Américains. Notre attachement pour lAmé- « rique ne peut se mesurer à la longueur de notre « séjour ici.
« Nous sommes Américains depuis l'instant où nous (( avons touché le sol américain, jusqu à celui où nous « reposerons dans des tombes américaines. Nous com- « battrons pour lAmérique aussi souvent que ce sera « nécessaire. L'Amérique partout et toujours. L'Amé- « rique contre l'Allemagne,!" Amérique contre le monde, « 1 Amérique à tort ou à raison ; lAmérique toujours. « Nous sommes Américains ».
(( Honneur à 1 homme qui a prononcé ces paroles ; je crois qu'elles expriment les sentiments de la grande majorité de nos compatriotes nés à l'étranger. » (P. 25 et suiv.).
NOTE sur les relations entre les États-Unis et le Japon.
M. Louis Aubert, clans son remarquable livre Américains et Japonais (Paris, 1908), a étudié avec soin et sincérité tous les aspects d une question qui ne peut que préoccuper les Américains qui voient plus loin que le présent immédiat :
« Il y a trois ans (c'est-à-dire 1905), avant le traité de Portsmouth, à défaut d alliances que leur situation géographique et leur tradition de splendide isolement rendaient inutiles, les Etats-Unis, dit M. Aubert, avaient des amitiés, amitié japonaise, amitié anglaise, amitié française. L'ennemi éventuel, c était surtout l'Allemagne dont l'ambition menaçait la doctrine de Monroe, c'était aussi la Russie qui avait voulu fermer la Mandchourie au commerce américain. Aujourd'hui, aux Etats-Unis, le péril japonais hante les imaginations ; l'amitié pour l'Angleterre et Tamitié pour la France ne sont peut-être plus aussi confiantes ; les Russes sont assez populaires et aussi les Allemands. La défense de la doctrine de Monroe et du panaméricanisme contre l'Allemagne passe au second plan, c'est la côte du Pacifique que la Hotte nationale est allée protéger.
c( Et les Etats-Unis sont décidés à pousser leurs armements sur terre et sur mer. C'est en vain qu'à Tokyo le secrétaire Taft a parlé de Ihorreur de son pays pour une paix armée : « Pourquoi les Etats-Unis désireraient- <c ils la guerre ? En une année elle ferait de nous une
« nation militaire, nos grandes ressources seraient gà- « chées en immenses préparatifs qui ne serviraient aucun « bon dessein, et la nation serait attirée vers une poli- « tique guerrière ».
(( Il y a dix ans, leur victoire sur l'Espagne et la prise des Philippines vouèrent les Etats-Unis à l'impérialisme. Avant cette guerre la force de l'armée régulière était de 28.500 hommes, elle est aujourd hui de 68.951 hommes non compris les 5.208 scouts philippins et les 574 hommes du régiment portoricain. La force minima de larmée vient d être portée de 62.666 hommes à 68.951. Cet accroissement de 6.300 hommes est dû à l'application de la nouvelle loi qui augmente lartillerie de campagne et de côte et l'organise en régiments.
« L enrôlement maximum" à la discrétion du Président est de 100.000 hommes : la loi de 1901 donne au pouvoir exécutif le droit, qu'il n'avait jamais possédé, d'accroître ou de diminuer l'armée dans ces limites, comme il le juge convenable. On veut ainsi lui permettre de placer les divers régiments sur le pied de guerre en cas d alerte, sans attendre la décision du Congrès. En moins de dix années, grâce à cette loi, 1 armée a doublé et le pourcentage d'accroissement des hommes et des officiers est encore plus grand dans la marine. Pourtant ni l'armée de mer, ni larmée de terre ne sont satisfaites. La cavalerie se lamente d'être moins nombreuse aujourd hui que l'artillerie. Dans son message du 3 décembre 1907, le président Roosevelt a constaté qu aucun grand pays n avait jamais eu une armée régulière aussi petite, relativement à sa population, et que les Etats-Unis ont eu souvent à souffrir de linsuffisance de leurs préparatifs militaires : « Nous avons, dit-il, touc( jours négligé de préparer en temps de paix une « armée pouvant faire la guerre d une façon efficace. « Notre armée régulière est mieux instruite qu autre- « fois, mais elle est trop faible. Nous devrions avoir,
(( en temps de paix, des cadres complets pour une c( grande armée, et notre armée régulière devrait être « assez considérable pour faire face aux premiers be- « soins en cas de guerre ».
« Le transfert de la flotte dans le Pacifique va accélérer la construction dune nouvelle escadre pour l'Atlantique. Les Etats-Unis n'ont plus maintenant ce sentiment de sécurité et d'impunité que leur valait naguère encore leur isolement. Une politique mondiale, la police à exercer dans 1 Amérique du Sud, des îles ou des terres lointaines, Hawaï, Cuba, Philippines, Panama, à protéger, et surtout la menace de 1 expansion japonaise exigent une flotte très puissante. Le développement de leurs armements provoqueront en Allemagne, en Angleterre, en France une désastreuse rivalité.
(( La politique impérialiste transformera peu à peu le fédéralisme américain en un pouvoir centralisé assez indépendant des influences locales et assez fort pour représenter dignement les Etats-Unis dans les affaires internationales. Déjà la lutte contre les trusts et les grandes compagnies de chemin de fer, l'organisation d une politique d irrigation et de protection des forêts et des mines, lobligation de remédier à la mauvaise organisation monétaire, et surtout la personne du président Roosevelt ont grandement développé depuis quelques années liitatisme. Et ce mouvement est renforcé par le conflit japonais-américain : le prétexte en fut lincapacité du gouvernement fédéral de mettre à la raison une municipalité et il a eu déjà pour eftet, sans que la guerre ait éclaté, d exalter dans la nation le sentiment de son unité.
« Au Japon, liîtatisme est toujours en faveur : le Mikado et les genro. les Ito, les^Yamagata, les Inoué, tous les grands hommes du Meiji, continuent de mener le pays. L opinion populaire, à la Diète ou dans les journaux, proteste et manifeste parfois contre la per-
dans une léthargie de tout repos, ou au cas que la Chine rénovée et forte lobligerait à décamper de Mandchourie et de Corée et à sacrifier ses rêves d hégémonie sur le continent asiatique, que le Japon serait tout à fait libre de défendre de toutes ses forces militaires et navales les intérêts et les droits de ses émigrants sur les terres du Pacifique occupées par des Blancs. » (P. 418 et suiv.)-
M. Coolidge, parlant sur le même sujet, en 1908, fait remarquer que pour le présent les Japonais ont la Corée : «Mais la Corée, dit-il, n'est pas très grande, et du reste elle a déjà ses habitants qui, dans des conditions plus favorables, vont sans doute se multiplier. Si elle ajoutait à sa population, pendant une trentaine d'années seulement, l'excédent des naissances du Japon, elle deviendrait surpeuplée à son tour. La Mandchourie est plus grande, mais elle a déjà quelque vingt millions d habilants chinois et il en arrive sans cesse d autres. Elle ouvre un champ assez vaste à l'initiative des Japonais, mais le négociant chinois est difficile à supplanter et le journalier chinois n a pas encore trouvé son pareil. Il reste aussi des terres vacantes sous les tropiques ; seulement jusqu'ici les Japonais, par exemple à Formose, ne se sont pas montrés propres aux travaux de plein air sous un climat tropical. Il semble que, comme les blancs, ils puissent vivre partout comme fonctionnaires, marchands et patrons ; mais ce n'est que dans la zone tempérée qu ils peuvent émigrer en grand nombre.
« Parmi les régions tempérées qui sont encore relativement vides, la Sibérie, le Canada et lAustralie se fermeront certainement à toute immigration puissante des Japonais, pour les mêmes motifs qui ont agi aux Etats- Unis et qui agiraient aussi bien en tout pays d'Europe. Il ne reste que lAmérique latine, où les perspectives sont meilleures ; mais ici encore les Etats-Unis, quoique
n'étant pas indirectement intéressés, pourront très bien être entraînés quelque jour dans de fâcheuses complications.
« La plupart des républiques latino-américaines possèdent de superbes ressources naturelles qui n ont besoin que d être exploitées. Pour cette exploitation que Ion veut commencer au plus tôt, il faut à la fois du capital et du travail. Le capital peut être fourni par lEurope ou par les Etats-Unis, et il viendra dès que la sécurité lui sera assurée. La main-d'œuvre s'y obtient aussi, mais jusqu à présent il n'y a que quelques pays de lAmérique latine qui attirent une immigration européenne de quelque importance. Leurs voisins pourront avoir leur tour ; mais ils ne veulent pas en attendant se laisser dépasser, et, à défaut de travailleurs européens, ils sont prêts à se contenter des Asiatiques. Il y a donc là une belle occasion pour les fils du Japon : des terres vastes, fertiles, peu peuplées, de beaux climats, des richesses naturelles de toute espèce, et, par endroits, une population indolente, et qui, étant issue d'un mélange de races blanche, noire et rouge, ne peut guère affecter l'attitude hautaine de l'Anglo-Saxon. Ni le peuple ni les gouvernements ne semblent y craindre les Japonais ; même en certaines régions on a exprimé le désir de voir grandir leur rôle au Nouveau Monde, pour contrebalancer la prépondérance excessive des Etats-Unis.
« Ces conditions favorables sont déjà connues au Japon ; le mouvement d'immigration vers l'Amérique latine, qui vient de s'y ébaucher, semble destiné à s étendre rapidement.
« Depuis quelques années il existe dans larchipel une Société de colonisation du Mexique, dont 1 activité ne s est jamais arrêtée, même pendant la guerre russo-japonaise. Dans 1 Amérique du Sud. ils ont commencé par le Chili et le Pérou, où ils ont été bien reçus ; plus ré-
cemment, ils ont signé avec le Brésil un traité pour que des immigrants cultivateurs s'y établissent et y reçoivent des concessions de terres. Des communications directes entre l'empire du Mikado et les grands ports de l'Amérique du Sud seront assurées par une ligne japonaise. Dans ces circonstances, on peut s'attendre à voir l'immigration japonaise dans ces pays se produire bientôt sur une grande échelle.
« Or, l'expérience a prouvé que dans certaines des républiques latines les droits des étrangers ne sont pas toujours respectf^s. On peut être sûr que le gouvernement de Tokio ne manquera pas de protéger ses nationaux en n'importe quelle partie du monde, et qu il ne restera pas les bras croisés si on leur ferme une à une toutes les portes.
« On peut montrer de la modération quand il s'agit des Etats-Unis, et les aider à sortir d une situation embarrassante ; mais ce serait une autre affaire que d'essuyer par exemple un affront de l'i^quateur. Peut-on croire que le Japon s'y soumettrait à une loi d'exclusion dirigée contre lui .* C est assez difficile à imaginer.
0 On pourra se trouver un jour en présence d une situation pareille, et les Etats-Unis auront à s en préoccuper sérieusement : il est certain, en effet, que, si les Japonais menaçaient d'employer la force contre lune des républiques latino-américaines, celle-ci ne manquerait pas de. demander secours à la république anglosaxonne, quels que fussent par ailleurs ses sentiments à son égard, au nom de la doctrine de Monroe. Les Américains pourraient alors se trouver dans une situation presque impossible. »
Le premier grief des patriotes japonais fut l'annexion d'Hawaï. Sans doute la protestation inutile qu'ils firent entendre à lépoque de lannexion fut bientôt retirée officiellement ; mais le sentiment de déception dont elle était issue ne disparut pas et, fait remarquer
M. Coolidge, on peut s'attendre à le voir subsister tant que le nombre des Japonais dans ces îles l'emportera sur le chiffre total des autres habitants, et sera de beaucoup supérieur à celui des Américains.
« Aux Philippines, la situation est différente. On n'y trouve qu'un petit nombre de Japonais, et, quoique leur chiffre augmente, il ne deviendra jamais formidable, à cause de la nature tropicale du climat, qui ne leur convient pas plus qu'au blanc. Dans le passé, le Japon a eu quelques attaches de peu d importance avec cet archipel. A une époque plus récente, on laccuse de l'avoir convoité, d y avoir encouragé la révolte des indigènes contre 1 Espagne, et, maintenant que les Etats- Unis en ont pris possession, de n attendre qu'une bonne occasion pour se saisir de cette belle dépouille.
« Ces idées, à ce qu'il semble, nont pas grand fondement. Admettons que les impérialistes exaltés du type ordinaire désirent ardemment les Philippines ; ce n'est pas une raison pour prêter les mêmes ambitions aux hommes dEtat de Tokio. Rien ne prouve qu'ils aient jamais eu des vues sur les îles lorsqu elles appartenaient à 1 Espagne C est peut-être pour les Etats Unis une politique habile autant que généreuse de prendre en retour une attitude bienveillante ; mais, plus ils gagneront la gratitude de la Chine, plus ils perdront lamitié du Japon. L'idéeque les Chinois voient dans les Etats-Unis leurs protecteurs naturels contre les ambitions nipponnes suffit à irriter les Japonais, qu ils aient ou qu'ils n'aient pas de tels desseins, et il se peut que les Chinois s'en rendent compte. » (Les Etats-Unis, Puissance mondiale, Paris, 1908, p. 308 et suiv.)
NOTE
sur les États-Unis et la Chine.
Il est prématuré de tirer des conclusions en ce qui concerne l'influence qu'aura la guerre sur les relations entre les Etats-Unis et la Chine. On sait jusqu'à quel point les Américains ont de tout temps plutôt profité des erreurs et des crimes commis par des soi-disant Etats civilisés contre les Chinois que de leur sympathie pour la race jaune. Dans l'expédition contre les Boxers, parmi ces soi-disant civilisés qui se sont conduits comme des handits féroces, les Américains et les Japonais seuls, conscients de leur rôle plus élevé dans un avenir asiatique qu ils considèrent leur appartenir, se sont conduits avec dignité et douceur. Les Chinois sans doute ont remarqué que ces deux peuples pouvaient résister à la tentation facile de vol et de viol où les autres ont succombé. Il y a des indices que la guerre ainsi que l'ouverture de la voie de Panama sont en train d'ouvrir une nouvelle ère dans l'Extrême-Orient, d'où l'Europe sera plus ou moins déplacée par les deux peuples qui se regardent à travers le Pacifique.
La politique des Etats-Unis envers la Chine a toujours été amicale. Même pendant les troubles des Boxers et le siège des légations, ils prétendirent qu'ils n étaient pas en guerre contre 1 Empire chinois luimême. « Les troupes américaines, dans cette expédition de Pékin, dit M. Coolidge, ont pu piller autant que leurs voisins, mais elles traitèrent la population indi-
gène avec plus d'humanité que certains autres. Le gouvernement de Washington désavoua toute idée de vengeance, et, quand Tordre fut rétabli, il réclama une indemnité relativement modérée, en comparaison de ce qu exigèrent la plupart des autres pouvoirs On propose aujourd hui, après revision des expertises, de libérer la Chine de tout paiement excédant les pertes réelles subies à cette époque par les Etats-Unis et leurs nationaux, c est-à-dire de plus de la moitié de I indemnité assignée. »
Lorsque les hostilités russo-japonaises éclatèrent, le gouvernement des Etats-Unis fit ressortir la nécessité den limiter le champ, ce qui fut accepté par les deux belligérants. Le rôle joué par le Président dans la conclusion de la paix de Portsmouth flatta lamourpropre national. « En somme, dit M. Coolidge, sans attribuer aux Etats-Unis des motifs absolument altruistes, on peut dire que, pendant bien des années, ils ont, plus que toute autre Puissance, accordé à 1 Empire chinois une réelle bienveillance et un appui désintéressé. ))
Si leurs relations sétaient bornées aux rives occidentales du Pacifique, il n'y aurait pas à tempérer cet éloge. « Mais on ne saurait négliger un autre ordre de faits qui n'est pas autant à leur gloire. » Il s'agit de la question de l'immigration chinoise aux Etats-Unis.
(( Lorsque les premiers trafiquants américains s'étaient établis à Canton, puis dans d'autres ports de la Chine, on ne prévoyait pas que les Asiatiques pourraient à leur tour venir s'établir chez les autres. Sans doute, au cours de leur histoire, les Chinois avaient montré un empressement persistant à émigrer vers la Péninsule de Malacca, vers Java, les Philippines et d'autres régions, mais ce n'était là qu'une migration d Asie en Asie. En Europe et en Amérique où les Chinois étaient moins connus qu'ils ne le sont aujourd'hui,
T. Barclay. — Le Président Wilson. 8