H4 LE PRESIDENT WILSON
ils passaient pour un peuple particulièrement attaché à son sol natal. Quand ils étaient à létranger, ne ren- Y03^aient-ils pas en Chine la dépouille d'un parent défunt, pour qu'elle reposât dans la terre sacrée?
« Dans ces conditions, lorsque, en 1868, le ministre américain à Pékin, Anson Burlingame, signa le traité connu sous son nom, on crut y voir un triomphe diplomatique pour son pays. Les deux contractants reconnaissaient cordialement « le droit inhérent et inalié- « nable de tout homme à changer de demeure et « d'allégeance, ainsi que lavantage mutuel d une im- « migration et d une émigration libres de leurs citoyens c( et sujets respectifs d'un pays dans lautre, soit pour « des motifs de curiosité, soit pour affaires, soit pour c( s'établir en résidence permanente ». C'était un bel énoncé des principes que les Etats-Unis avaient toujours soutenus : à une époque où plusieurs nations européennes se refusaient encore à en reconnaître la valeur, voilà qu ils étaient formellement acceptés par le plus conservateur des empires orientaux, qui ouvrait ses portes toutes grandes aux entreprises américaines ! On ne se disait pas que peut-être les sujets de cet empire mettraient à profit les chances qu'on leur offrait, et, 1 eût-on prévu, on ne s en serait alors pas alarmé. Les premiers Chinois qui arrivèrent sur les côtes américaines du Pacifique furent extrêmement précieux au développement de la Californie : ils aidèrent à creuser les mines, à construire les voies ferrées, et surtout ils firent d excellents domestiques. On les accueillit fort bien ; mais, à mesure que leur nombre augmentait, on ne tarda pas à changer de ton. »
M. Coolidge explique que ce n'est pas seulement la clameur populaire en Californie ou linfluence des syndicats ouvriers qui ont produit ce changement, mais que c est la conviction générale quil est impossible d américaniser 1 élément mongol, et que cctle popula-
tion. malgré les services qu elle rend, abaisserait par sa concurrence le niveau du bien-être chez l'ouvrier américain et finirait même par le supplanter. Ce sentiment d ailleurs n'est pas particulier aux Etats-Unis ; on le retrouve au Canada et en Australie.
En 1878, dix ans seulement après la signature du traité Burlingame, le Congrès vota un premier projet d exclusion auquel le président Hayes opposa son veto comme contraire à ce traité. Le Gouvernement réussit toutefois à conclure avec Pékin, un peu plus tard un nouvel accord suivant lequel les EtatsrUnis étaient autorisés à « limiter ou à suspendre », mais non pas à interdire, l'immigration chinoise. « Fort de ce droit, le Congrès vota en 1882 un bill qui la suspendait pour vingt ans. Le Président opposa de nouveau son veto ; mais il consentit à signer une autre loi qui fixait à dix ans la période d'interdiction. En 1888, on négocia encore un traité ; puis, avant qu'il eût été ratifié par le gouvernement chinois, le Congrès et le Président, à 1 approche des élections, firent un nouveau bill d exclusion, en dépit des traités existants. Pour tranquilliser sa conscience, le gouvernement de Washington conclut avec la Chine un dernier traité qui prohibait pour dix ans limmigration chinoise aux Etats-Unis. Ce traité a expiré en 1904, mais la loi d exclusion reste en vigueur, ce que les Chinois trouvent contraire au droit.
« Les Etats-Unis, continue M. Coolidge, non contents de se protéger contre la main-d'œuvre à bon marché chez eux, ont étendu leur politique à leurs possessions tropicales, où les conditions sont toutes difTérentes. Dès avant lannexion, on avait arrêté le flot envahissant des Chinois à Hawaï, malgré leur utilité pour les plantations, et aux Philippines on leur a aussi fermé les portes.
c( Pendant longtemps, le Gouvernement et l'opinion
publique en Chine avaient semblé indifférents au sort de quelques milles coolies du Kouang-toung. Aux Etats-Unis on ne redoutait pas une revanche de leur part et on croyait tranquillement qu il était possible d avoir deux politiques différentes à leur égard, une politique égoïste chez soi et une politique généreuse pour 1 extérieur !
« Le boycottage de 1905 porta un rude coup à cette illusion. On a beau dire que ce mouvement, dont l'histoire véritable ne nous est pas connue, fut le résultat d influences diverses et peut-être étrangères. On a maintenu quil était 1 œuvre de certaines sociétés secrètes qui, pour essayer leur force, commencèrent par les Américains et qui auraient pu sen prendre aussi bien à toute autre nation. Enfin la manifestation n était peut-être qu'accidentelle. Quoi qu il en soit, le boycottage anti-américain montra qu'il existait dans toute la Chine un certain ressentiment pour le traitement infligé aux Chinois dans les Etats-Unis. »
Le problème qui se pose aux hommes dEtat américains est des plus ardus, puisque les Etats américains du Pacifique sont inexorables, et leur opinion est partagée non seulement par tous les syndicats ouvriers, mais par beaucoup d hommes politiques qui veulent que r Amérique demeure « un pays de race blanche ». La tâche qui incombe aux hommes d'Etat américains, c'est dempêcher une crise de se produire.
La Chine n a aucun motif de souhaiter que ses enfants aillent en foule vers des régions où 1 on ne veut pas d'eux. « Pourvu, conclut M. Coolidge, qu elle se voie traitée avec équité et courtoisie, ce qui ne lui est pas toujours arrivé dans le passé », elle pourra trouver des compensations.
<( Les Américains, tout en refusant à la population ouvrière chinoise l'entrée de leurs territoires, peuvent néanmoins vouloir du bien à la Chine, et faire des
vœux pour son intégrité. Du reste, l'exclusion de la main-d œuvre asiatique n'est plus une mesure d'exception dirigée contre la Chine depuis que la question s'est élargie, et que les mêmes difficultés sont survenues entre lAmérique et son ancien ami le Japon. » (V. Coolidge. Les htats-Unis, Puissance mondiale. Paris, 1908, p. 371 et suiv.)
Orientation de la politique de Wilson dans les limites des traditions et principes reconnus. — La liberté du commerce des neutres. — Caractère exceptionnel de la lutte actuelle résultant de la participation de l'Angleterre. — L'intérêt présent et futur et l'honneur des Etats-Unis, seule préoccupation d'un président. — Indignation provoquée par la violation de la neutralité belge. — Sentiments germanophiles contraires. — Appels de Wilson à la modération . — Reproches au Président pour n'avoir pas protesté. — Explications. — Contraste entre moralité collective et individuelle. — Traités base de toute stabilité internationale. — Velléités de médiation. — Le torpillage du Lusitania crée une situation nouvelle. — Paroles graves de M. Wilson. — Il fait de nouveau appel au patriotisme américain de ceux qui l'oubliaient dans leur esprit partisan. — Inquiétudes du Président sur la durée et les différentes tournures de la guerre. — Torpillage du Sussex. — Mise en demeure adressée à l'Allemagne. — Acquiescement sous réserves de l'Allemagne. — Wilson repousse les réserves.
— Accusations de Roosevelt. — Réélection de Wilson assurée.
— Son attitude s'affirme. — 11 parle de la paix future et de la part que devrait y prendre les Etats-Unis. — Il demande aux belligérants de préciser leurs buts de "guerre. — L'Allemagne déclare reprendre la guerre sous-marine à outrance. — Wilson rompt les relations diplomatiques. — L'Allemagne persiste. — Wilson demande au Congrès de l'autoriser à déclarer la guerre.
'Soie sur la violation par l'Allemagne de la neutralité belge. iVoie sur les relations entre les Etats-Unis et l'Allemagne.
Nous avons vu les circonstances qui ont déterminé la politique étrangère dans le passé et établi en quel sens cette politique a dû évoluer pour s'harmoniser avec des circonstances nouvelles. Peu importe dans ces circonstances celui qui détient le pouvoir, il est toujours forcé d'avancer avec le courant. Il s'agit, maintenant, de voir de quelle façon celui qui détient le pouvoir actuellement a évolué, comment il a tenu compte des circonstances nouvelles, comment à côté de ces circonstances il a orienté la politique de son pays, comment il a su profiter de la guerre, comme les belligérants en profitent, pour solutionner quelques problèmes de la politique permanente nationale.
Nous avons vu que dans la conduite des affaires étrangères un président des États-Unis doit tenir compte de deux principes qui sont considérés comme essentiels, et comme base de cette politique par les auteurs, la presse et la tradition populaire :
1° Le principe de rester détaché de la politique européenne, ainsi que le recommanda Washington dans son « adresse d'adieu », et
2^ Le principe corollaire de tenir l'Europe éloignée des affaires américaines, ainsi que l'a énoncé la doctrine de Monroe.
Il faut y ajouter :
^^ Le principe que, la neutralité étant pour le neutre une situation de paix, la liberté du commerce neutre sur mer ne doit pas être diminuée par la guerre entre d'autres, sauf dans la mesure strictement nécessaire pour empêcher le transport de la contrebande de guerre ^
Lors de l'ouverture de la guerre, par conséquent, le Président avait à s'occuper immédiatement de ces trois principes dont il est le gardien. Il a dû trouver beaucoup à étudier dès les premiers jours d'août 1914, soit seul, soit avec ses conseillers, pour établir les dispositions nécessaires que comportèrent, conformément à ces principes, la neutralité, les conséquences que la guerre entraînait pour le commerce, et le devoir des citoyens d'un pays ayant un littoral aussi vaste et une population de cent millions d'origines aussi variées que l'immense territoire formant l'Union.
En fait le gouvernement des États-Unis, pendant les premiers dix-huit mois de la guerre, s'occupa officiellement surtout des restrictions apportées par l'Angleterre au commerce américain.
Derrière le scénario politique et diplomatique,
1. Le vœu souvent oxprinié par des présidents et par le Congrès, ainsi que par voie diplomatique, que le droit de prise (capture) sur mer par les belligérants exercé contre les navires de commerce et leurs cargaisons soit complètement aboli, n'est jusqu'à présent resté qu'un vœu.
le Président d'ailleurs, se trouvait à Touverture de la guerre dans une situation tout à fait imprévue et très embarrassante. La guerre n'était pas une guerre européenne et continentale seulement, une de ces guerres qu'il avait été de la politique américaine de considérer comme détachées de ses intérêts essentiels. L'entrée dans la lice de l'Angleterre, la lutte possible entre les deux plus puissantes flottes du monde exposait les États-Unis à subir les conséquences de cette guerre de la façon la plus directe. Il n'était pas encore sûr de quel côté pencherait la balance dans la guerre navale. Les craintes de la supériorité de la flotte allemande qu'avait semées la phobie de beaucoup d'écrivains anglais dans l'esprit des hommes politiques, en Amérique comme ailleurs,'^ conseillaient la prudence. La défaite de l'Angleterre sur mer aurait inévitablement exposé les Etats-Unis aux suites de la guerre. Le respect de la doctrine de Monroe, cette doctrine qui s'interposait entre les ambitions coloniales des Etats de l'Europe et l'indépendance des Etats du continent transatlantique, dépendait de la coopération éventuelle anglaise. Cette barrière à l'expansion allemande brisée, les Etats-Unis se seraient trouvés dans l'obligation de créer une force défensive adéquate à une politique ainsi devenue mondiale. Le Président en prévoyait les conséquences avec une sollicitude anxieuse.
L'unique préoccupation d'un Président des États- Unis doit être l'intérêt présent et futur et l'honneur de son pays. Prendre une attitude, au début d'une guerre entre des tierces puissances, pour ou contre l'une ou l'autre pouvait engager son gouvernement dans une voie pour laquelle le pays devait être préparé. Or, les États-Unis n'étaient nullement préparés, ni sur terre ni sur mer, pour soutenir une thèse morale au milieu des tendances violentes que dégagent les luttes armées môme parmi les esprits les plus pacifiques.
Dès le 4 août les États-Unis avaient proclamé leur neutralité, mais l'invasion de la Belgique, la violation de la neutralité de ce pays paisible et inofFensif, d'une neutralité garantie par l'envahisseur lui-même, excita, à travers le monde neutre, une indignation qui n'était pas seulement théorique. Il s'agissait de la destruction de la seule défense des États secondaires contre l'écrasement par les plus forts. Les affinités d'origine, soit du côté de l'Angleterre et de la France soit du côté de l'Allemagne, divisaient nettement la population des États-Unis. Une lutte d'opinions se déchaîna. Cette lutte morale laissait peu de gens neutres dans les États de l'Est où le contact avec l'Europe était direct, mais diminuait d'intensité dans la mesure de la distance de la côte atlantique.
Le Président, au milieu des violences de l'Est d'un côté, de l'indifférence relative de l'Ouest de
Tautre, se trouva dans une situation où il pouvait facilement s'exposer à s'écarter du sentiment de la majorité nationale. 11 risqua d'encourir les reproches des politiciens de l'Est, croyant que la majorité de ses concitoyens en général voulaient s'abstenir d'une prise de position vis-à-vis de l'un ou de l'autre belligérant. Le 18 août 1914 il expliqua ainsi sa manière de voir :
« La population des États, dit-il, s'est formée de l'apport d'individus appartenant à des nationalités diverses et, plus spécialement, aux peuples actuellement en guerre. 11 est dès lors inévitable, en môme temps que fort naturel, qu'il y ait parmi eux des divergences de vues et de sympathies en ce qui touche aux causes et à l'issue du conflit, certains désirant le succès d'une nation, d'autres faisant des vœux pour celui de l'adversaire. Il sera facile d'exciter les passions, mais difficile de les apaiser. Une lourde responsabilité pèsera sur ceux qui les exciteront. Les citoyens des États-Unis, dans leur amour pour la patrie et leur loyauté envers le gouvernement, doivent s'unir tous dans un sentiment exclusivement américain ; ils sont engagés d'honneur à servir d'abord les intérêts du pays. Il est criminel de chercher k les diviser en des camps opposés d'opinions hostiles, de les surexciter les uns comme les autres à s'immiscer dans le conflit européen par pensée, par désir, et encore plus par action. De telles divisions parmi nous auraient des conséquences funestes pour la
paix de notre âme nationale ; elles pourraient entraver sérieusement Faccomplissement du devoir que nous impose notre situation de grande nation en paix avec tous, de peuple qui se prépare à jouer le rôle d'impartial médiateur, qui s'apprête à formuler des conseils de paix et d'accommodement, non pas comme partisan de Tune ou de Tautre, mais comme ami de toutes les nations engagées dans la lutte. »
Il exhorta, par conséquent, les Américains à montrer moins de passion dans l'expression de leurs sympathies.
« Je vous mets solennellement en garde, disait-il, contre ce fait de prendre parti pour les uns ou pour les autres des belligérants, de vous laisser entraîner par vos sympathies à embrasser la cause de l'un d'entre eux. Pareil acte constituerait l'infraction la plus flagrante, la plus subtile, en môme temps que la plus grave, aux lois de la neutralité. Les États-Unis doivent rester neutres en fait comme en théorie pendant une durée de temps qui va soumettre les âmes humaines aux plus dures épreuves. Il faut (jue nous demeurions impartiaux en pensée comme en action; il nous faut, non seulement mettre un frein à nos sentiments, mais nous abstenir de toute action qui pourrait être interprétée comme un geste de préférence pour l'un ou pour l'autre des partis. »
Le 8 décembre 1914, il s'adressa de nouveau dans son message annuel à la sagesse de ses com-
ÉVOLUTION DK M. WILSON 125
patriotes : « Nous sommes en paix, dit-il, avec le monde entier. Nul, pour peu qu'il fonde son avis sur les faits et sur une juste et sincère interprétation des réalités, ne peut dire qu'il y ait des raisons de voir surgir, de quelque côté que ce soit, des menaces pour notre indépendance ou pour l'intégrité de notre territoire. Nous n'avons rien à redouter de la puissance des autres nations. Nous ne songeons pas à nous inquiéter de la concurrence qu'on peut nous faire, soit dans le domaine commercial soit sur le terrain des entreprises pacifiques. Nous voulons vivre notre vie à notre guise, mais nous voulons laisser les autres vivre la leur. Nous sommes, en vérité, les amis sincères de toutes les nations de la terre, parce que nous ne menaçons personne. Nous ne convoitons les possessions de personne. Nous ne désirons la ruine de personne. Notre amitié peut être acceptée sans réserve. Elle est acceptée sans réserve, parce qu'elle est offerte dans un esprit et avec des desseins où nul ne peut trouver quoi que ce soit de douteux ni de suspect. C'est là qu'est notre grandeur. Nous sommes les champions de la concorde et de la paix. Nous avons tout fait pour conquérir ce privilège ; nous devons le garder jalousement. Notre plus cher espoir est qu'à une heure prochaine cette position morale, si Dieu en décide ainsi, nous donnera l'occasion si rare de conseiller et d'obtenir la paix dans le monde, en réconciliant les nations belligérantes par le règle-
ment de leurs innombrables litiges. Il faut vouloir conserver notre force en gardant notre sang-froid et soutenir notre influence en sauvegardant nos vieux principes d'action. »
On a amèrement reproché à M. Wilson de n'avoir pas protesté contre la violation de la neutralité de la Belgique. On le somma de « protester ». Ses critiques n'ont jamais indiqué la forme que la protestation pouvait utilement revêtir. On parla de « chiffons de papier déchirés ». Mais un historien comme Wilson savait que la réponse aurait été facile. Il aurait dû faire une distinction entre « chiffons de papier » déchirés dans le cas de la Belgique et celui d'autres « chiffons de papier » déchirés peu de temps auparavant.
Il sait que la moralité collective est inférieure à la moralité individuelle et que plus la collectivité monte en nombre moins elle se moralise, que les États n'osent pas opposer des considérations morales à des considérations d'intérêt national, que la masse du peuple a presque toujours applaudi à des actes de force et traité de rêveurs dangereux ceux qui y ont opposé l'obligation morale, qu'on a même toujours trouvé parmi les politiciens des hommes prêts, quand l'occasion se présentait, à maintenir dans un langage de patriotisme élevé que les moralistes étaient les ennemis de la pa-
trie! Il connaissait sans doute aussi la littérature sur la guerre future où on avait froidement discuté l'éventualité que la grande lutte se déroulerait dans le Luxembourg: belge, les débats dans le Parlement belge sur le tronçon de chemin de fer de Stavelot à Malmédy, sur le camp d'Elsenborn, à peine à trois kilomètres de la frontière belge. S'il était au courant de ces choses, il se serait demandé pourquoi on ne s'est pas préparé à résister à un brigandage dont la Belgique avait été si longtemps menacée ^ et qui avait été accepté comme une presque certitude par des écrivains spéciahstes. Il savait, d'ailleurs, que des traités avaient été violés par presque tous les États, quand ils n'étaient plus conformes à ce que des hommes d'Etat considéraient comme l'intérêt national, que la règle diplomatique rehus sic stantibus suffit à leurs yeux pour justifier de telles violations. J'avoue que, quant à moi, je trouve que M. Wilson a manqué une belle occasion de faire un beau message dans le style élevé qu'il aime et sait admirablement employer. Il l'aurait sans doute fait s'il avait su à ce moment que le gouvernement allemand avait endormi ]e gouvernement belge en déclarant peu de temps avant la guerre qu'il respecterait toujours la neutralité de la Belgique. (V. Note spéciale, p. 148). C'est
4. Le roi Léopold m'avait parlé de la menace d'Elsenborndéjà il y a une trentaine d'années et s'étonna que la diplomatie anglaise y attachât si peu d'importance.
là d'ailleurs surtout que gît la mauvaise foi exceptionnelle du g-ouvernement allemand, le crime qu'a commis l'Allemag'ne, en déclarant la guerre sans grief à la Belgique — une mauvaise foi qui la distingue des autres gouvernements qui ont déchiré des traités \ ces traités qui cependant sont la base de toute stabilité internationale comme le respect des contrats est la base de toute stabilité nationale.
Ce n'était que post hoc que la Belgique se rappela les fausses promesses du gouvernement allemand.
Enfin M. Wilson savait bien que le garant qui viole la garantie que lui-même a signée se rend coupable d'un abus de confiance impardonnable. D'un autre côté, se lancer sans mandat dans une protestation qui aurait pu attirer une réplique violente d'un gouvernement surexcité qui se savait dans son tort, tort que son chancelier avait avoué, c'était exposer les États-Unis à prendre une attitude contraire à la politique traditionnelle consacrée par un siècle de pratique constante. Les États- Unis n'étaient pas garants de la neutralité en question. Il fallait s'abstenir d'une ingérence dans les affaires de l'Europe qui pourrait facilement
4. Voir mon livre, The Turco-Italian War and its Problems, Londres, 1912, chap. ii.
entraîner le gouvernement des Etats-Unis dans des discussions dangereuses pour une neutralité, à laquelle il était tenu par la Constitution, les traditions et, autant qu'il pouvait le savoir, par l'opinion publique dont il était le triple représentant. D'ailleurs l'attitude de M. Wilson en ce qui concerne la violation de la neutralité de la Belg-ique était approuvée par son principal adversaire, M. Roosevelt, qui, d'ànsïOntloo/c du 23 septembre 1914, écrivait : « La sympathie pour la Belgique est compatible avec la conviction que la sagesse nous conseille de ne pas protester officiellement, à moins que nous soyons prêts à protester effectivement. Or, ce ne serait que le sens du devoir le plus clair et le plus urgent qui pourrait justifier que nous sortions de notre règle de conduite en ce qui concerne la neutralité et la non-intervention. »
La guerre avait duré six mois. C'était déjà trois mois au delà de certaines prédictions. M. Wilson pense au danger de cette continuation pour son propre pays où les passions se sont intensifiées, où les sympathies, de part et d'autre menacent même la tranquillité intérieure. Il essaye de rappeler à ses concitoyens la belle place que peut occuper comme médiatrice indépendante, la nation à laquelle il préside.
Ainsi en avril 1915 le président écrivait à une
• T. Barcuy. — Le Président Wilson. 9
société américaine de paix gX d'arbitrage : « Nous sommes la nation médiatrice du monde. Je ne veux pas dire par là que nous prenons l'engagement d'offrir notre médiation toutes les fois que surgiraient des conflits entre d'autres nations.
« Je donne à ce mot un sens plus large. Nous sommes un conglomérat de peuples, une mosaïque des nations du monde entier. Nous sommes leur sang, leurs traditions, leurs sentiments, leurs goûts, leurs passions : nous existons comme amalgame de toutes ces entités.
« Nous pouvons ainsi comprendre tous les peuples, les comprendre dans la totalité de leurs sentiments, non pas isolément, comme partisans des uns ou des autres, mais en bloc, parce que nous réalisons en nous-mêmes la synthèse absolue de leurs individualités intellectuelles et morales. Nous les connaissons, nous les renfermons, nous les personnifions. C'est à ce point de vue que je me place, lorsque je dis que l'Amérique est une nation médiatrice. L'opinion, l'action de T/Ymériquo restent libres, prêtes à se tourner dans n'importe quelle direction.
« Avez-vous jamais cherché à comprendre pourquoi la plupart des nations, pourquoi chacune d'elles envisagée isolément, se sont dirigées, au cours de longs siècles, dans une même voie ? Pareil fait ne s'est pas produit en Amérique. Les États-Unis ne sont pas la résultante d'une longue impulsion ethnique. Derrière eux, pas d'histoire
qui les incite à concentrer tous leurs moyens d'action, toutes leurs ambitions vers un but atavique. L'Amérique est essentiellement libre, parce qu'elle n'a pas d'ambitions embarrassantes en tant que puissance mondiale.
« Les circonstances nous ont forcés, ou plutôt notre conscience nous a amenés parfois à nous considérer comme forces, à nous emparer jadis de territoires que, normalement, nous n'aurions pas songé à occuper. Je crois pouvoir affirmer que nous avons considéré comme notre devoir de les administrer, non pour nous, mais pour le plus grand profit de leurs autochtones. Nous avons estimé que ces biens n'étaient pas à nous, que nous n'en étions que les administrateurs toujours prêts à restituer ce « trust cosmique » à l'heure où Fétat général des affaires du monde paraîtrait faciliter l'exécution de ces engagements de conscience. »
Subitement tout change. Le torpillage du Lusitania avec ses terribles suites crée, au commencement de mai 1915, une situation nouvelle. Plus d'une centaine d'Américains ont péri. On a beau rappeler que les voyageurs avaient été avertis, que les propriétaires du navire n'avaient, nonobstant, pas changé sa route, que Je navire était chargé de munitions de guerre. Le fait reste qu'un
navire non armé portant des citoyens américains avait été torpillé, et cela sans qu'il eût été matériellement possible de sauver la vie des passagers innocents.
Le gouvernement allemand avait eu une occasion de montrer que ses paroles étaient pires que ses actes. Les citoyens qui s'étaient embarqués sur le Lusitania avaient montré leur foi dans l'humanité des Allemands. Ils n'ont pas cru possible que les Allemands malgré leurs menaces commettraient un pareil crime. Cette foi a été déçue. Les accusations de cruauté atroce de leurs ennemis n'étaient donc pas de simples manifestations de jalousie et de haine. Elles étaient justifiées. La cause de l'Allemagne, dès ce moment, était perdue aux États-Unis.
Le 13 mai 1915, M. Wilson déclara que les États-Unis « ne reculeraient ni devant les paroles, ni devant les actes » nécessaires au maintien du droit qu'ont leurs citoyens de naviguer librement. Berlin répondit que le Lusitania était armé. Le 10 juin une note américaine insista sur ce point, que les principes d'humanité doivent à tout prix, et en tout lieu, être maintenus. L'Allemagne alors, donna l'assurance que les vaisseaux américains attachés à un service reconnu de navigation commerciale ne seraient plus attaqués. Le 21 juillet.
M. Wilson déclara que toute attaque contre des navires de commerce à bord desquels se trouveraient des Américains serait considérée comme « inamicale ».
Les négociations continuèrent et M. Wilson essaya de ne pas laisser giisser le gouvernement dans l'état d'irritation publique qui commençait à se dessinera la veille de l'élection présidentielle.
En octobre 1915, il déclara qu'il n'avait aucun pressentiment de dangers immédiats, que les États- Unis avaient le droit d'espérer qu'aucune difficulté ne viendrait troubler l'harmonie de leurs relations avec des nations étrangères.
Il ajouta toutefois, avec une vigueur d'autant plus effective que ses paroles sont toujours mesurées : « Quelques graves qu'aient été et que puissent encore devenir certaines divergences d'attitude dans la politique internationale, j'ai le regret de constater que c'est encore à l'intérieur de nos frontières qu'ont surgi les menaces les plus graves contre notre paix et notre sécurité nationales. Il y a aux États-Unis des citoyens, nés sous d'autres drapeaux, auxquels nos larges lois de naturalisation ont accordé toute liberté de parole et de geste. Parmi eux il s'en est trouvé, j'ai honte de le dire, qui ont inoculé un venin de déloyauté et de trahison dans les artères mômes de notre organisme national. [Is se sont efforcés de discréditer l'autorité et la bonne renommée de notre gouvernement, de détruire nos industries, à toute heure
et en tout lieu, là où leur désir de haine et de ven- ^G^eance croyait utile de frapper, et de subordonner notre politique aux intrigues étrangères d'autres peuples. Leur nombre n'est pas grand, comparé à l'ensemble de ces hôtes nouveaux, sortis de souches vigoureuses et qui sont venus enrichir et raviver le sang de nos jeunes générations. Ils comptent pourtant assez pour nous avoir couverts d'un opprobre profond. Ils nous obligent à user sans délai de tous les moyens que les lois nous fournissent pour mettre fin à leurs machinations
corruptrices La main qui tient le pouvoir,
devrait immédiatement se refermer sur elles. Ces gens ont fomenté des complots pour détruire la propriété. Ils ont conspiré contre la neutralité du gouvernement. Ils ont cherché à pénétrer dans le secret de toutes les négociations confidentielles de l'État, afin de servir les intérêts étrangers à notre Patrie. »
Deux mois plus tard il renouvelle les mêmes avertissements :
(( 11 y a, dit-il, des hommes parmi nous et à l'étranger qui, quoique nés et élevés aux Etats- Unis et s'appelant américains, ont oublié leur honneur de citoyens au point de mettre leur sympathie pour l'un ou l'autre parti dans le grand conflit européen au-dessus des égards qu'ils doivent avoir pour la paix et la dignité des États-Unis. Ils prêchent et pratiquent ainsi le déloyalisme. Aucune loi ne peut atteindre les corruptions de l'esprit et au
cœur, mais je ne parlerais pas des autres sans parler aussi de ceux-ci, et sans exprimer le sentiment encore plus profond d'humiliation et de mépris qu'éprouve un patriote américain qui a conservé de l'empire sur lui-même et qui réfléchit, quand il pense à ces choses, au discrédit qu'elles nous valent tous les jours \ »
Au commencement de 1916 le Président voit que la guerre, après avoir duré dix-huit mois, paraît plus éloignée que jamais de la fin. La paix qui avait pu être possible un an auparavant, quand les Puissances du centre étaient envahies et menacées de la défaite, était maintenant écartée. Les
1. M. Morton Fiillerton met en contraste avec ces paroles celles (lu Président de la Confédération Suisse qui au 1" janvier 1915 disait :
« A les examiner sans passion, les diverses sympathies qui se sont manifestées en Suisse au commencement de la guerre, s'expliquent fort bien. Des aflinités naturelles des relations personnelles prédisposaient certains esprits en faveur de lun ou de l'autre des belligérants, avant même qu'ils eussent examiné la question au point de vue politique.
a Et voyez comme, malgré tout, malgré les races différentes qui vivent sur notre sol, notre pays est uni. N'est-ce point la preuve évidente qu'au-dessus des questions de races il faut placer, pour former un peuple, un idéal sous ses yeux ? »
C'est, dit M. Fullerton, prendre une instructive leçon de politique comparée que de rapprocher ces déclarations faites par M. Motta à M. Edouard Chapuisat député do Genève. {Le rôle de la Suisse, par Ed. Chapuisat, 1916, p. 101) des propos tenus par son « cousin « de Washington.
« Quel contraste, s'écrie-t-il, entre ces paroles d'homme d'Etat et le passage du « Message annuel » du président des Etats- Unis avec son vague relent théocratique, si peu américain. » [Les Etat-Unis et la guerre, par M. Morton Fullerton, Paris, 1916, pp. 8 et suivantes.)
Alliées avaient perdu les gages qu'elles tenaient en janvier 1915.
M. Wilson voyait cette situation avec une inquiétude qu'il ne déguisait pas. La guerre prenait une tournure pleine de dangers pour l'avenir américain. Des victoires allemandes, enfin, ouvraient une tout autre perspective que celles des puissances alliées. Il le rappela bien que vaguement à Chicago, une ville dont une très grande partie de la population est d'origine allemande, dans des termes dont la solennité n'échappa à personne.
« L'heure est grave, dit-il, pour la nation tout entière. Nous n'avons pas à nous en réjouir et, cependant, pour ma part, je ne saurais déplorer l'état de tension générale dans lequel nous nous trouvons. Mes yeux, je Tavoue franchement, viennent de s'ouvrir à bien des choses, à de multiples contingences dont, il y a un an, je ne m'étais nullement rendu compte. Un grand nombre de nos concitoyens s'oubliaient dans une fausse sécurité, persuadés que le monde entier vivait dans le même état d'esprit qu'eux. Il faut nous féliciter que l'Amérique ait été réveillée dans son rêve par ces voix qui clament dans la nuit sanglante et troublée, alors que l'incendie rampe, lugubre, de continent à continent. Il se peut qu'à la lueur de ces flammes sinistres, l'image idéale de l'Amérique lève encore une fois sa main pour indiquer aux peuples du monde leurs espoirs et leur voie. »
Un nouvel incident se produisit au printemps de 1916. Le Sussex, paquebot français, fut torpillé dans la Manche. Des Américains y perdirent la vie.
Le 19 avril 1916, le Président exposa au Congrès les raisons qui l'avaient décidé à mettre TAllemagne en demeure de renoncer définitivement à ses méthodes de guerre contre des vaisseaux transportant des passagers ou des marchandises d'origine américaine, si elle ne voulait pas s'exposer à la rupture complète des relations diplomatiques.
« Le gouvernement américain, dit-il, a fait preuve de la plus grande patience. A chacune des étapes de cette désolante succession de tragédies dans lesquelles ses propres citoyens se sont trouvés impliqués, il a cherché à s'abstenir de tout acte, de toute protestation extrême. Il a étudié avec un soin particulier les moindres circonstances de cette guerre sans précédent. Dans tout ce qui s'est dit, dans tout ce qui s'est fait, il n'a cessé de se laisser guider par les sentiments de très sincère amitié que le peuple américain a toujours professés pour la nation allemande. Spontanément il a accepté les explications et les assurances successives du gouvernement impérial allemand. Il en a admis a priori la sincérité et l'entière bonne foi. Il a voulu espérer contre toute espérance que le gouvernement impérial était bien réellement décidé
à préciser ses ordres, à contrôler les actes de ses marins et à adapter sa politique aux principes d'humanité déiinis par le droit des gens. Il a voulu attendre jusqu'au jour où les faits deviendraient d'une telle évidence qu'ils ne seraient plus susceptibles que d'une seule interprétation.
« Malheureusement, cette heure vient de sonner. Les événements ne souffrent plus désormais aucune autre interprétation. Le gouvernement impérial allemand s'est montré impuissant à limiter ou à mitiger sa guerre contre les navires affectés au transport des voyageurs et des marchandises. Il est aujourd'hui tristement et absolument évident que la position prise dès le début par ce gouvernement était funeste, que l'emploi des sous-marins pour détruire le commerce ennemi est, en raison du caractère môme des vaisseaux employés et des méthodes de combat, incompatible avec les principes de l'humanité, avec les droits imprescriptibles des neutres depuis si longtemps établis, avec les immunités sacrées des non-combattants.
« Il m'a, donc, semblé qu'il était de mon devoir de dire au gouvernement allemand que, s'il persistait dans son intention de faire une guerre implacable et sans merci aux navires de commerce à l'aide des sous-marins, malgré l'impossibilité, maintenant certaine, de faire cette guerre conformément à ce que le gouvernement américain doit considérer comme les règles sacrées et indiscutables du droit des gens et comme les préceptes
d'humanité universellement reconnus, le gouvernement américain serait, enfin, forcé d'arriver à cette conclusion : Qu'il n'y a qu'une seule ligne de conduite qu'il puisse adopter et qu'à moins que le gouvernement impérial allemand ne déclare qu'il abandonne ses méthodes de guerre actuelles contre les navires transportant des passagers et des marchandises et ne prenne des mesures à cet effet, le gouvernement américain n'aura pas d'autre alternative que de rompre complètement les relations diplomatiques avec le gouvernement allemand.
c( C'est avec une profonde tristesse que je suis arrivé à de pareilles conclusions. Je suis certain que tout Américain qui réfléchit envisagera avec une véritable répugnance la possibilité de pareilles éventualités. Mais nous ne saurions oublier que, par la force même des circonstances, nous sommes en quelque sorte les représentants responsables des droits de l'humanité . Nous ne pouvons rester muets, alors que les tourbillons de ce terrible conflit menacent de balayer complètement tous ces principes.
« Nous devons agir. Nous le devons au respect de nos propres droits comme nation, à notre sens du devoir comme représentants des droits des neutres du monde entier, à la juste conception que nous n'avons cessé d'avoir de l'humanité. L'heure a sonné pour nous de prendre maintenant fermement et solennellement position pour défendre les droits de l'humanité.
« J'ai pris position, et je Tai fait avec la certitude que vous m'approuverez et que vous me soutiendrez. Tous les hommes de cœur et de raison, doivent s'unir dans l'espoir que le gouvernement impérial allemand qui, dans d'autres circonstances, s'est montré le champion de tout ce que nous défendons aujourd'hui dans l'intérêt de Fhumanité, reconnaîtra la légitimité de nos demandes et voudra les accepter dans le même esprit qui nous pousse à les formuler. »
Le 4 mai, le gouvernement allemand, voyant, enfin, le danger d'irriter un gouvernement dont la patience s'épuisait, faisait savoir à Washington que des ordres avaient été donnés pour qu'aucun navire de commerce ne fût plus attaqué dans la « zone de guerre navale », ou même en dehors, sauf les cas prévus par les règles générales du droit international, à moins de tentatives de résistance ou de fuite.
La note allemande insista toutefois sur ce point, qu'à deux reprises au cours des derniers mois le gouvernement allemand avait montré qu'il était prêt à discuter les conditions d'une paix honorahle et qu'on ne saurait, par conséquent, le rendre responsable de la continuation des calamités de la guerre.
« Le gouvernement allemand, ajoutait la note, ne doute pas que Washington insistera désormais auprès du gouvernement britannique et le rappellera à l'observation des règles du droit international universellement reconnues avant la guerre
et telles qu'elles sont formulées dans la note remise à Londres, le 28 décembre 1914, parle gouvernement des États-Unis.
c( Si les négociations ainsi entamées ne pouvaient atteindre le but qu'il désire, si des belligérants se refusaient à respecter les lois de l'humanité, le gouvernement allemand aurait à envisager la nouvelle situation ainsi créée et sur laquelle il réserve toute sa liberté d'action. »
M. Wilson refusa, dans une note qui sera citée plus loin, d'accepter cette réserve. En attendant, l'Allemagne remplit sa promesse vis-à-vis des États-Unis de ne pas torpiller les navires de commerce.
Vient le mois de novembre et l'élection des mandataires pour l'élection du Président. M. Roosevelt, portevoix le plus écouté de l'opposition, prononce contre M. Wilson le réquisitoire formidable que voici :
« J'accuse le Président Wilson d'avoir laissé traîner dans la boue ce que nous avons de plus sacré dans notre passé. Je l'accuse d'avoir recouvert sa crainte de défendre le droit du voile de la rhétorique. Je Taccuse d'avoir bandé les yeux au peuple américain. M. Wilson n'a pas su demander des comptes à l'Allemagne, qui le méprise. Si nous élisons M. Wilson, il sera notifié au monde
que nous ne sommes plus qu'une nation sordide, prête à accepter toutes les insultes, à accepter l'assassinat de ses femmes et de ses enfants, pourvu qu'elle gagne des dollars. »
Ces accusations n'empêchèrent pas le triomphe de M. Wilson, dont la réélection fut assurée par une majorité plus grande que celle qui l'avait porté au pouvoir en 1912. Ainsi, la politique de M. Wilson n'a pas paru honteuse à la majorité de ses concitoyens. Cette majorité l'engageait, au contraire, à persister dans son système de notes, dans sa politique étrangère conduite, cartes sur tahle, au grand jour, politique qui permettait à ses administrés de voir où il les conduisait, système qui engageait à chaque pas la responsabilité de la nation et qui permettait au président de s'assurer à chaque pas, autant que possible, que la nation le suivait. Il avait vu où avait mené la diplomatie secrète européenne et il n'en voulait pas pour les États-Unis. Des critiques qui n'ont vu dans les notes qu'un esprit bavard ne connaissent pas l'histoire des États-Unis et ne comprennent pas que M. Wilson ne fait que continuer dans ses notes la tradition anti-autocratique américaine.
Fort de l'appui du peuple américain, M. Wilson se mit maintenant à l'étude d'une politique qui assurerait aux États-Unis sa place dans la consolidation de la paix future.
ÉVOLUTION DE M. WILSON li3
En attendant, on continua de vivre sous le régime d'une guerre sous-marine mitigée. Au 12 décembre 4916, une note allemande propose d'ouvrir des négociations de paix avec les Puissances ennemies. Cette proposition a rallure d'avoir été lancée en anticipation de la note qu'on savait M. Wilson en train de préparer en vue de provoquer une discussion publique sur les buts de la guerre et la consolidation de la paix future.
Conformément à ses idées démocratiques, telles que je les ai indiquées plus haut, et craignant des agissements secrets, des tractations cachées, il veut forcer les hommes d'État européens d'avancer jusqu'à la rampe de l'opinion publique pour laisser examiner leurs idées à la lumière franche et donner à l'opinion publique le moyen de juger lequel des adversaires a tort ou a raison. Il fait remarquer que les deux adversaires allèguent avoir dans cette guerre les mêmes objets. Des deux côtés, on a déclaré vouloir rendre « les droits et privilèges des peuples faibles aussi assurés contre les agressions ou dénis de justice dans l'avenir que les droits et privilèges des États grands et puissants actuellement en guerre. » Chacun des belligérants, continua-t-il, désire être garanti dans l'avenir contre le retour des guerres comme la présente, « contre des agressions ou des interventions égoïstes de toute nature ».
M. Wilson avait vu que les alliances ayant pour objet « léquilibre européen », au lieu de con-
server la paix, ainsi qu'avaient prédit des politiciens aveugles, avaient entraîné le monde entier dans une guerre immense. Il continua, par conséquent : « Chacun se défierait de la formation de tous nouveaux groupements de puissances rivaux dans le but de maintenir un équilibre incertain au milieu de suspicions multipliées ».
a Dans les mesures à prendre pour assurer la paix future du monde, dit-il, le peuple et le gouvernement des Etats-Unis sont intéressés d'une manière aussi vitale et aussi directe que les gouvernements actuellement en guerre. »
On avait contesté le droit des États-Unis d'assister aux conférences de la paix des belligérants. M. Wilson n'insiste pas, mais il fait bien ressortir que les États-Unis ont un intérêt profond à voir se terminer la guerre. Il veut provoquer, par conséquent, « une comparaison des vues concernant les conditions qui doivent précéder les arrangements ultimes pour la paix du monde ». Les hommes dirigeants des différentes nations belligérantes avaient énoncé leurs buts dans des termes généraux qui laissaient l'impression que ces buts étaient les mêmes des deux côtés. Il suggéra que des précisions pourraient constituer une base d'entente.
Eniîn, il ne proposait pas la paix. Il n'offrait même pas la médiation. Il proposa seulement que « des sondages fussent effectués, afin que, disait-il, nous puissions apprendre, neutres comme belligé-
raiits, à quelle distance peut se trouver encore la paix vers laquelle toute riiumanité tend dans une aspiration intense et croissante )).
Une discussion assez confuse s'ensuivit. L'Angleterre, la France et leurs alliées précisèrent leurs buts de guerre, les Puissances du centre n'en précisèrent aucun, mais menacèrent, vu le refus de leurs ennemis d'accepter d'entrer dans des négociations sans précisions, de continuer la guerre à outrance. Et, en effet, le 31 janvier dernier, le gouvernement allemand informa le gouvernement des États-Unis qu'à partir du 2 février il adopterait, au sujet de remploi des sous marins, des procédés pour empêcher, en les coulant, tous navires de traverser les zones entourant les Iles Britanniques, la France, l'Italie ou la Méditerranée orientale sans distinction entre belligérants et neutres.
Or, dans sa note du 8 mai 1916, M. Wilson avait déclaré : « Toutefois, afin d'éviter un malentendu, le gouvernement des États-Unis notifie au gouvernement impérial qu'il ne peut un seul instant admettre, et encore moins, discuter l'idée, que le respect par les autorités navales allemandes des droits des citoyens des États-Unis en haute mer dépende en aucune façon et au moindre degré de la conduite d'un autre gouvernement quelconque à l'égard des droits des neutres et des non-com-
T. Barciay. — Le Président Wilson. 40
battants. De telles matières sont séparées, et absolument indépendantes ».
Il ne restait, dès lors, aucune autre solution que la rupture diplomatique immédiate. Cette rupture fut signifiée à l'Allemagne le 4 février.
L'Allemagne poursuivit sa campagne sous-marine nonobstant cette rupture, sans tenir aucun compte de Tattitude américaine. Au commencement, il est vrai, les navires américains furent épargnés, mais bientôt aucune distinction ne fut plus faite. Le public américain voyait venir la nécessité de se défendre contre des procédés qui constituaient une guerre de fait contre les États- Unis. M. Wilson, fort de l'appui'' de la nation, demanda au Congrès la permission d'accepter la guerre ainsi imposée.
Le Président fut autorisé, en avril, à déclarer la guerre.
On voit à travers cette évolution que, profondément démocrate, M. Wilson a évité toute pression sur le peuple américain. Il se considère comme le représentant de la majorité et comme n'ayant que le droit d'exprimer sa volonté. Il sonde l'opinion publique, bien avant de se lancer dans l'action, pour être sûr qu'il ne dépasse jamais le sens de
cette opinion. Mais, ayant acquis, autant que possible, la certitude qu'il est soutenu par la majorité, il ne perd pas de temps à mettre la volonté populaire à exécution. Il connaît à fond son pays et l'histoire de son pays et ne se laisse emporter ni parles sentimentaux, ni par les « patriotards ». En tout ce qu'il a fait, l'immense majorité de la population des États-Unis semble avoir approuvé ces méthodes réfléchies ; elles ont pu parfois paraître dilatoires aux autorités européennes qui ont moins de respect pour la démocratie et ses intérêts que le représentant d'un peuple qui n'accorde à son président sa confiance qu'autant qu'il est en accord de pensée et d'acte avec la volonté générale.
NOTE
sur la violation par l'Allemagne de la neutralité belge.
L'Allemagne n avait jamais dénoncé les traités de garantie de 1831 et de 1839. Elle avait ratifié la Convention de la Haye de 1907 qui déclara que « le territoire neutre est inviolable ». — article inséré sur la demande de la délégation belge pour s'assurer que du côté de 1 Allemagne comme de celui de la France, le principe de ce respect du territoire belge restait intact. En outre, pour tranquilliser la Belgique à un moment où des doutes venaient d être exprimés, une note fut publiée par \a Norddeiitsche AUgemeine Zeitiing, organe reconnu du gouvernement impérial, rendant compte de déclarations qu'avaient faites devant la Commission du budget les ministres des Affaires étrangères et de la Guerre, le 29 avril 1913. M. de Jagow, le ministre des Affaires étrangères, déclara que « la neutralité belge était garantie par des conventions internationales que l'Allemagne avait 1 intention de respecter », déclaration que le ministre de la Guerre appuya dans des termes presque identiques. Il faut en conclure que le gouvernement allemand avait trompé la Belgique pour mieux lendormir et la cambrioler. (V. le XIX. Century, fév. 1915, mon article sur le « Rapt de la Belgique ».)
NOTE sur les relations entre les États-Unis et l'Allemagne.
« Si, entre les Etats-Unis et la France, fait remarquer M. Coolidge, Ihistoire et la tradition comptent pour beaucoup et la politique présente pour assez peu de chose, c'est exactement l'inverse qui se passe dans les rapports des Etats-Unis et de l'Allemagne. Ici, les faits de toute importance sont les faits récents, T histoire des dix dernières années, les questions du jour. Quand il s agit du passé, il faut de plus faire une distinction, qui va s'effaçant aujourd hui, entre les relations des Américains avec les Allemands comme peuple, et avec lempire d'Allemagne comme Etat. Les Allemands ont joué un rôle dans 1 histoire américaine dès les premiers jours, tandis que l'empire d Allemagne date d'une génération à peine, et c est seulement dans les dix dernières années que les rapports des Etats-Unis avec lui sont devenues considérables, et ont pris le pas sur leurs rapports avec tous les autres pays, sauf l'Angleterre et le Japon.
« En Amérique les immigrants allemands ont toujours été bien vus. Ils s"}^ sont montrés honnêtes, travailleurs, ils se sont occupés de leurs affaires et ils ont constitué une bonne addition à la population partout où ils se sont établis. Une qualité qu'on a beaucoup appréciée en eux, c'est leur disposition à renoncer à leur ancien pays pour devenir des citoyens loyaux de
leur nouvelle patrie. Ils ont joué un rôle estimable dans la guerre de Sécession, et ils se sont montrés prêts à soutenir leur pays adoptif en toute circonstance, même, s il le faut, contre leur pays natal. Le peu d'intérêt qu ils ont pris à la politique a écarté une première cause de prévention possible contre eux ; en fait, le sentiment général a toujours été bienveillant à leur égard. D'autre part il est surprenant que, malgré leur grand nombre et leurs bonnes qualités, ils aient eu si peu d influence sur la formation de lopinion publique américaine, et en particulier sur son attitude envers leur ancien pays.
« Les liens historiques entre les deux pays ont été pendant longtemps secondaires, mais en somme amicaux. Les habitants des Etats-Unis n'ont pas ignoré que Frédéric le Grand, irrité contre 1 Angleterre, regardait d un œil favorable leur lutte pour l'indépendance, et qu'il admirait le caractère de Washington ; ils ont vu dans les malheureux Hessois, vendus à lAngleterre pour purger une querelle où ils n étaient pour rien, des victimes plutôt que des ennemis ; et ils se souviennent qu'un officier prussien, von Steuben, rendit de grands services aux colonies insurgées en exerçant et en disciplinant 1 armée improvisée de la Révolution. A leur tour, les Américains sympathisèrent avec les efl'orts faits pour réaliser l'unité allemande. Dans la génération qui a suivi 1870, des gens sont venus de tous les pays étudier aux universités allemandes et sont retournés chez eux pleins d'enthousiasme pour leurs méthodes. Parmi ces visiteurs il y eut un grand nombre d'Américains ; la plupart revinrent avec un sentiment sincère d admiration pour lAllemagne, pays que leur patrie avait tout lieu de respecter et aucune raison de craindre.
« La première petite querelle survint entre les deux nations en 1888, lorsque leurs intérêts se heurtèrent aux îles Samoa où les Américains avaient certains
droits. Cet épisode fit sentir plus vivement aux Etats- Unis la nécessité de fortifier leur marine.
« Les circonstances exactes qui amenèrent lenvoi de 1 amiral Diedrichs avec son escadre aux îles Philippines ne sont pas encore connues, et ne le seront peutêtre jamais. Heureusement le public américain ne se douta pas à cette époque des relations très tendues qui existèrent pendant quelques semaines entre la tlotte américaine et la tlotte allemande : sans l'attitude du capitaine anglais qui se trouvait là, on aurait pu en venir aux mains ; mais ce que le public apprit en Amérique suffit à l'exaspérer. Après la bataille de la baie de Manille, tandis que les autres Puissances expédiaient chacune un ou deux navires de guerre sur les lieux, comme c est 1 usage, pour protéger leurs nationaux, 1 Allemagne 3^ envoj^a à la hâte, sans aucune raison apparente, toutes les forces navales qu'elle avait dans le Pacifique, effectif égal à celui de lamiral De^ve^^ Pour les Américains, cette flotte ne venait pas avec des intentions bienveillantes.
« La crainte de les voir s établir aux Philippines fut un des motifs qui poussèrent les Etats-Unis à prendre pour eux les îles. Quand l'Allemagne acheta plus tard les Mariamies et les Garolines à lEspagne. tous les soupçons semblèrent se conhrmer. Dès lors, beaucoup d Américains se sentirent convaincus que non seulement 1 Allemagne était une Puissance avide, mais qu'elle était prête, par jalousie, à jouer à 1 occasion un mauvais tour aux Etats-Unis.
« Les événements d Extrême-Orient n arrangèrent pas les choses. Comme T Angleterre, les Etats-Unis désapprouvèrent loccupation de Kiao-Tchéou par les Allemands, et, quoique le principe de la fameuse note du secrétaire d Etat Hay sur la « porte ouverte » eût été officiellement agréé à Berlin, beaucoup de gens crurent qu'ils poussaient la Russie à attaquer la Chine,