KE PRÉSIDENT WILSON
afin d'amener un partage, chose que 1 Amérique désirait empêcher. Pendant le soulèvement des Boxers, la rigueur dont les Allemands firent preuve contrasta avec la politique de douceur que les Etats-Unis voulaient suivre à légard des Chinois.
(( L intervention de l'Angleterre, de lAllemagne et de 1 Italie dans les eaux du Venezuela provoqua une vive irritation aux Etats-Unis. Les Américains étaient convaincus, à tort ou à raison, que 1 Allemagne « éprouvait )) la doctrine de Monroe, et que pour plus de sécurité elle avait persuadé les deux autres Puissances à se joindre à elle. La presse et le puhlic anglais ayant condamné hautement, et d une façon presque unanime, la conduire de leur Gouvernement, il n y eut pas aux Etats-Unis de ressentiment sérieux contre T Angleterre; l'Italie attira à peine l'attention ; c est sur 1 Allemagne que les Américains déversèrent toute leur colère.
« Depuis 1902 les passions ont eu le temps de se calmer, et, s il reste encore quelques traces de rancune chez les Allemands et de méfiance chez les Américains, les relations des deux pays sont redevenues cordiales. Est-il probable qu'elles le resteront .' Il faut, avant de le décider, comprendre pourquoi les intérêts des deux nations peuvent entrer en conflit.
« Tout d'abord le commerce des Etats-Unis et celui de l'Allemagne se font une concurrence particulièrement vive. Si Ion considère les grands Etats industriels du monde moderne, on voit qu ils sont tous avides de marchés pour écouler 1 excédent de leurs produits ; c est pour eux une affaire de vie ou de mort. L Angleterre et la France apparaissent comme deux riches maisons de commerce, établies depuis longtemps, et attachées à des méthodes un peu surannées. Elles se font concurrence depuis des siècles, elles ont leurs spécialités, leurs traditions, et elles sont parfois disposées à se contenter de ce qu'elles ont, plutôt que de
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courir des risques inutiles à la recherche de débouchés nouveaux. A côté délies, l'Allemagne et les Etats-Unis apparaissent comme deux maisons jeunes, entreprenantes, et qui ont à faire leur chemin. Confiantes en leur intelligence et en leur énergie, elles se croient de Force à supplanter, dans bien des branches du commerce, leurs concurrentes plus ûgées. Déjà leurs succès ont alarmé ces rivales si bien établies, et toutes deux pourraient se réjouir à la pensée de triomphes plus beaux encore dans l'avenir, si chacune d'elles n'était contrariée par la présence de l'autre.
« Les méthodes suivies par les Allemands et les Américains dans ces dernières années pour remporter de tels succès économiques ont différé, mais les résultats sont les mômes : chacun de ces deux peuples a lancé des industries gigantesques, qui fournissent des produits de toutes sortes, et souvent les mêmes produits, en quantités illimitées ; chacun se protège par un tarif douanier ; chacun d eux désire s assurer de nouveaux marchés au dehors, et chacun se rend compte que, dans la lutte pour la suprématie, c est 1 autre qui est son plus formidable rival. L Allemagne était arrivée la première ; on comprend quel dut être son ennui, après les succès remportés sur la France et T Angleterre, à voir tout à coup les Américains entrer en ligne. La situation est d autant plus fâcheuse que 1 Allemagne a un besoin plus pressant de marchés extérieurs que les Etats-Unis, et qu'elle leur est inférieure en ressources naturelles. Des rêves longtemps caressés, et qui n avaient pas paru trop difficiles à réaliser, sont maintenant condamnés. D autre part, les Américains, en quête de nouvelles sphères économiques à conquérir, trouvent presque partout comme rivaux, les laborieux et énergiques Allemands. En Chine, les uns et les autres avaient fait de tels progrès qu'ils pouvaient songer à prendre la haute main sur le commerce de cet
Empire ; leurs visées reçurent une rude atteinte à 1 apparition d'un plus jeune rival, le Japon moderne. Dans lAmérique du Sud, les Allemands croyaient avoir trouvé un champ magnifique, et dans ces dernières années ils y ont gagné du terrain avec une étonnante rapidité ; mais les Américains tournent de plus en plus leur attention vers ce même pays, et, avec 1 appui du pan-américanisme, ils espèrent y conquérir pour euxmêmes la première place. Sur tous les points du globe où de belles perspectives s ouvrent au commerce, on peut s'attendre à trouver lardente rivalité de l'Allemand et de l'Américain.
(c Une autre source de difficultés entre l'Allemagne et les Etats-Unis, c est la doctrine de Monroe : les Américains ne veulent entendre parler ni de discussion ni de compromis. Maintenant que l'Angleterre a accepté la doctrine en termes explicites, ils croient que l'Allemagne est la seule puissance dont ils aient quelque chose à craindre à cet égard. »
D un autre côté lindustrie et l'énergie allemandes « exigent impérieusement des champs plus vastes où elles puissent se déployer. La grande entrave pour elles c est la concurrence américaine. Ils peuvent se dire que, à chances égales, ils sont en mesure de garder leurs positions, surtout après leur beau début; mais les chances sont-elles égales ? Il est vrai que Hambourg est à peine plus éloigné que New-York de la côte sud-est de l'Amérique du Sud. et. si les Allemands pouvaient obtenir un port au Maroc, ils auraient un poste avancé plus rapproché que les Etats-Unis de cette partie, la plus importante, du continent sud-américain. Mais, s il s'agit du Nord, leur commerce y est relativement en moins bonne posture, et. pour toute la côte occidentale, leur désavantage est manifeste. C est ajuste titre encore qu'ils jugent le mouvement du pan-américanisme défavorable à leurs intérêts ; car, quoi qu en disent les opti-
mistes suivant lesquels il y a place dans l'Amérique du Sud pour le commerce de bien des pays, on ne peut guère contester que tout progrès des Etats-Unis dans cette région ne se fasse dans une certaine mesure aux dépens de lEurope, et en particulier de 1 Allemagne.
(( Lorsque l'opinion publique en Allemagne commença à revenir de 1 ivresse qui avait suivi la fondation de lEmpire, on vit poindre un à un des doutes désagréables. On se rendit compte qu'avec toute sa puissance et sa gloire le nouveau Vaterland n'occupait qu'un petit point à la surface du globe, comparé aux domaines des Anglo-Saxons, des Latins et des Slaves, et que, si la situation actuelle était très satisfaisante, les perspectives d avenir Tétaient moins. Ce sentiment dune force considérable, joint aux anxiétés causées par l'avenir, a amené un état d'inquiétude croissante, et l'idée qu' « il « faut faire quelque chose ». Les Allemands ne se disent plus que leur unité est achevée, comme ils le croyaient dans le premier éclat de leur triomphe, après 1871 : ils songent maintenant à une plus grande Allemagne, qui renfermerait tous les peuples d'Europe parlant l'allemand. Il y a plus : ils ont des visions d'un empire mondial, qui donnerait libre carrière à toutes leurs énergies et fournirait un asile au surplus de leur postérité ; ces enfants de l'Allemagne garderaient leur nationalité, au lieu de devenir « un engrais » pour d'autres peuples, et ils feraient de l'allemand la langue de plusieurs centaines de millions d'hommes.
« Le parti pan-germaniste a fréquemment exprimé sous leur forme la plus extrême ces ambitions que bien des patriotes partagent dans une certaine mesure. Par malheur pour elles, il ne reste plus que quelques régions dans la zone tempérée où il serait possible à des colons allemands de s'établir en assez grand nombre pour former de nouvelles familles de la race teutonique ; or ces régions sont défendues par leurs maîtres actuels ou
par des jalousies internationales. L'Australie, avec son énorme superficie et sa population peu nombreuse et lente à s'accroître, est une colonie anglaise ; en Asie Mineure, il n'est pas facile de déposséder le Turc, et on peut compter que la Russie et T Angleterre s y opposeraient à 1 Allemagne; au Maroc, on trouve l'Angleterre et la France ; aux Etats-Unis, bien que des millions d'Allemands s y soient installés, le Deutschtum • (germanisme) n"a pas d avenir.
(( Il ne reste que l'Amérique du Sud ; ici, dans les trois provinces méridionales du Brésil, il y a quelque quatre cent mille Allemands, qui, grâce au taux élevé de leurs naissances, se multiplient rapidement, et qui jusqu'à ce jour ont réussi à maintenir leur individualité. Si les quelques milliers d émigrants qui sont allés de ce côté il y a plus d'un demi-siècle sont arrivés à former cette considérable population, comment s'étonner que des patriotes allemands aient rêvé de voir s édifier un nouvel Etat allemand dans ce magnifique pays. Mais combien la situation serait différente si, de 1856 à 1893, le gouvernement prussien n'avait pas commis 1 erreur fatale d'y interdire lémigration de ses colons et si un dixième seulement des Allemands qui allèrent aux Etats-Unis et furent perdus pour leur pays avaient fait du Brésil leur nouvelle patrie. On conçoit le désespoir du patriote quand il songe à cette superbe occasion sacrifiée sans motif. Est-ce à dire que le Deutschtum ait perdu tout avenir dans cette partie du monde. Des écrivains pan-germanistes ont déclaré qu'il n'est pas trop tard pour espérer encore et pour agir, et ils ont esquissé des plans, fort beaux sans doute à leurs yeux, mais tout à fait en désaccord avec la doctrine de Monroe. Il n'est pas douteux que 1 ingérence de l'Allemagne au Brésil lui vaudrait une guerre avec les Etats-Unis.
a Quand on considère avec impartialité la situation
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actuelle des Brésiliens allemands, on est tenté de croire que, s'ils sont laissés à eux-mêmes, ils n'ont guère de chances de conserver une existence distincte. Dans les provinces où ils se sont établis, ils sont partout en minorité ; même dans celle de Santa-Catarina, où la proportion d Allemands est la plus forte, ils constituent à peine un quart de la population. De nos jours ils ne reçoivent à peu près aucun renfort de leur mère-patrie, d abord parce que l'émigration allemande en général s'est réduite dans ces dernières années, et puis parce que les Brésiliens, alarmés par le danger possible d'une invasion pacifique, empêchent maintenant plutôt qu'ils ne favorisent l'arrivée de nouveaux colons allemands. Ils ont d autre part commencé à introduire chez eux des foules d Italiens, qui sont aussi prolifiques que les Allemands et plus facilement assimilés à la population brésilienne, et ils vont aussi ouvrir leurs portes aux Japonais.
« Toutefois, les colons allemands des districts ruraux se multiplient si vite que leur nombre pourra compenser amplement les pertes que leur nationalité subit dans les villes. L immigration peut recommencer ; mais elle n'a guère de chances de devenir très forte, parce que les autorités du Brésil y mettent des entraves, et que la population de l'Allemagne moderne, de plus en plus urbaine, est moins propre qu autrefois à coloniser des paj^s tout neufs. Il se peut enfin que les Allemands brésiliens gardent leur caractère distinct, et qu'ils se rattachent à leurs parents d Europe par des liens commerciaux, littéraires et sentimentaux, sans désirer être soumis au même gouvernement. A ceci les Etats-Unis ne trouveraient rien à dire. Ce qui compromettrait la paix, ce serait un antagonisme entre ces Allemands et les autres Brésiliens, qui amènerait un conflit violent dont pourraient souffrir aussi des sujets de l'Empereur. Il serait alors très difficile pour le gouvernement de
Berlin de résister à la pression du sentiment public et de ne pas aller au secours des frères allemands au delà de Tocéan. Une telle intervention provoquerait sur le champ celle des Etats-Unis, or, si l'Allemagne trouvait sa marine assez forte pour risquer une guerre maritime avec les Etats-Unis, il lui faudrait aussi tenir tête non seulement au Brésil, mais sans doute à une coalition générale de l'Amérique du Sud, et elle ne pourrait s'attendre à lappui de personne. Il est certain que les hommes d Etat de Berlin se rendent parfaitement compte de tout cela si les pan-germanistes 1 oublient. » {Les Etats-Unis. Puissance Mondiale. Trad. franc. Paris, 1898, p. 224 et suiv.)