CHAPITRE VI L'HOMME
Puissante personnalité de Wilson. — Mission du colonel House. — Obstination du Président. — Origines écossaises. — Son oncle Woodrow. — Descendant intellectuel de Kant. — Entretien avec lui de Hugues Le Roux. — Anecdote sur le caractère écossais. — Le monde intellectuel américain. — Wilson moraliste et philosophe. — Ses appels à la méditation, à une plus grande sympathie humaine, à la largeur spirituelle et en même temps au maintien de l'individualité. — Gomment s'humaniser? — Nécessité de fournir au peuple les moyens de son affranchissement spirituel. — Dangers de l'emportement. — Faculté de raisonner. — Un monde nouveau se dessine.
Dans rintroduction j'ai présenté M. Wilson aux lecteurs tel que je l'avais vu et connu moimême. M. Wilson, pourtant, a certes bien suffisamment écrit pour qu'on n'en soit pas réduit, à son sujet, à la seule expérience du contact; d'ailleurs, dans tout ce qu'il écrit, il révèle sa puissante personnalité. Il y a aussi le témoignage d'un homme qui le connaît beaucoup mieux que moi. C'est le colonel House.
On se rappelle la mission en Europe de ce colonel, ami intime de M. Wilson. Le Président, ne pou-
vant pas quitter FAmérique lui-même pendant sa présidence, a envo}^é en Europe cet iiomme de confiance pour avoir par lui un rapport confidentiel sur Fétat d'esprit des hommes d'Etat européens. Chargé de cette mission délicate, le colonel a visité Londres, Pétrograd, Berlin et Paris. 11 n'est pas allé à Vienne, se croyant, quant à l'Autriche-Hongrie, suffisamment renseigné par l'amhassadeur des États-Unis dans la capitale autrichienne. On peut se demander si en n'allant ni à Vienne, ni à Sofia, ni à Constantinople, il n'a pas manqué de faire ce qui aurait été très utile aux desseins du Président. Je parlerai dans le chapitre suivant des impressions du colonel House, telles qu'il les a révélées, au cours de son voyage, au Journal de Genève qui, puhliant une interview avec le colonel, donna en passant l'intéressante description suivante de la façon de faire du Président : « Une fois qu'il a résolu d'adopter une ligne de conduite, disait le colonel, aucune puissance au monde ne saurait le faire dévier du chemin qu'il s'est tracé. Tl garde, du reste, pour lui seul le secret de ses projets, et rares sont les intimes à qui il confie ses idées. Mais soyez persuadé qu'il sait toujours où il va... »
M. Wilson, des deux côtés, tire son origine de la helle souche indépendante de la bourgeoisie
lettrée écossaise. Woodrow, son nom de baptême, est celui de la famille de sa mère, fille comme lui de pasteur. On raconte de son oncle Woodrow, pasteur également, que, dans le temps des violentes oppositions cléricales provoquées par les nouvelles théories darwiniennes, il avait pris position en leur faveur, ne les croyant pas subversives. Dans ses sermons il essaya d'adapter la doctrine chrétienne à ces idées modernes. Appelé à fournir des explications sur sa conduite devant les autorités de son Eglise, il refusa de se rétracter. Sa réponse est célèbre : « Vous me demandez un mensonge à la place d'une sincère conviction. Messieurs, vous ne méritez plus la confiance d'un honnête homme. Je vous salue. » Et indigné il quitta FEglise pour se consacrer à la vie civile.
On se rappelle que Kant n'est jamais sorti de Kônigsberg que pour se promener avec son ami Green, un Anglais, dans le dog cart de ce dernier, dans un rayon de quelques kilomètres autour de sa ville natale. Gela ne l'a pas empêché d'être un philosophe qui a non seulement approfondi les mystères de l'inconnu, mais qui a jeté les bases d'une pratique philosophique dont les conséquences se réalisent dans l'esprit d'un de ses descendants intellectuels. Peut-être inconsciemment, puisque, comme
T. Bahclay. — Le Président \Mlson. 11
Kant, il est le petit-fils d'écossais, Wilson a la même tendance à apporter dans toutes les discussions de psychologie pratique des habitudes personnelles d'exégèse. Cet atavisme, commun à presque tous les Écossais, sorti des entrailles de l'église calviniste, explique beaucoup de traits du caractère de cet homme qui, dédaignant les critiques, va droit dans le chemin qu'il s'est tracé et trouve, dans les choses les plus proches de son entourage, tant de matières pour alimenter ses réflexions qu'il n'éprouve pas le désir dévorant de tant de ses compatriotes intellectuels de sortir de leur pays et se créer des sensations nouvelles dans le vieux monde.
Un auteur français qui a rencontré M. Wilson, qui l'a vu lui-même en personne, qui a pu causer avec lui, qui l'a entendu chercher et exprimer sa pensée, a esquissé sa manière d'être d'une façon d'autant plus intéressante qu'il trouve dans cet écossais américain des traits lui rappelant le caractère de ses compatriotes normands. »
Parlant de l'affaire du Liisitania, M. Hugues Le Roux^ écrit: « Le droit national a été formulé dans des textes quifont foi. M. Wilson verrouille sa porte et il se penche sur ces textes-là. Il les scrute comme s'il s'agissait d'une pensée révélée qu'il faut saisir par exemple à traveis les obscurités symboliques du langage biblique. Lorsque, par ses propres moyens
1. La France et le monde. Anglelerre. Etats-Unis. Paris, 1917, p. 196 et suiv.
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il estimera qu'il a atteint la vérité, il s'y tiendra. Aucune menace allemande, aucune attaque du côté de ses adversaires américains n'ébranlera sa conviction. S'il entr'ouvre sa porte au cours de ces méditations, c'est pour aller faire rajuster les verres de son binocle chez Fopticien qui a sa confiance.
« Espérons qu'après cela il y verra clair», disent les Républicains.
« M. Wilson est sûr qu'il y voit clair. Il ne se laisse pas influencer par le sentiment. Il raisonne et il déduit. Il ne recherche que le droit. Son droit, le droit des Américains, et, à ce droit-là au moins en principe, il ne veut pas qu'on touche.
« La part d'illusion dont il est capable consiste en ceci : il a dans ce droit une confiance si totale qu'il lui prête la force d'une lumière aveuglante. Il n'imagine pas que les Allemands eux-mêmes puissent le nier, lorsque, lui, Wilson, il aura ôté de devant leurs yeux l'écran qui, sans doute, le masquait. Ce faisant, il a la conviction d'être en parfaite harmonie avec la masse du peuple américain, au moins avec ceux de la terre.
(( En cela il ne se trompe pas.
« Je remarque que, même parmi les gens cultivés, il y a autour de nous une hésitation sur ce point essentiel de la discussion entamée avec la VVilhemstrasse :
« N'est-ce pas pousser l'exercice du droit améri- « cain aux limites d'une inutile rigueur que d'exiger
« des Allemands qu'ils respectentles navires battant c( pavillon de leurs ennemis sur lesquels des Amé- « ricains traversent l'Océan? Ne doit-on pas con- « sidérer comme suffisante cette proposition que (( nous fait la Wilhelmstrasse : les Américains qui a veulent éviter le péril du torpillage se conten- « teront de voyager sur des navires qui portent à « leurs cornes le drapeau étoile. Ceux qui agissent « autrement courent un risque volontaire. On ne « peut permettre que leur imprudence et leur « égoïsme engagent les responsabilités de la collec- (( tivité, qu'ils poussent le pays à une rupture diplo- « matique avec l'Allemagne, voire à une guerre.» « Bien entendu, ce goût du compromis ^ de violents contradicteurs qui expriment leur indignation sous une forme pittoresque.
« Supposons, disent-ils, que M. Bernstorfî nous « annonce, de la part du Kaiser : « Vous aurez le (( droit de monter et de descendre la Cinquième « Avenue sur le trottoir de droite. Vous y jouirez « d'une pleine sécurité; si vous empruntezle trottoir « de gauche, vous vous exposerez à des coups de « fusil et vous ne pourrez pas vous plaindre, car (( vous êtes prévenus. »
c( M. Wilson sent que les fermiers sont plus rapprochés de cette opinion-là que de la première. Ils connaissent, tout comme nos paysans français, la nécessité, où l'on est de défendre, voire par la force, les limites de son domaine contre les empiétements du voisin. Si étendus que soient aux
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États-Unis ces domaines-là, les limites, les bornes, en sont, aux yeux de leurs propriétaires, aussi sacrées que dans nos pays de culture moyenne. Qu'il s'agisse des prairies d'un ranch, que les troupeaux du ranch d'à côté ne doivent pas fouler, du carré soigneusement délimité que le mineur considère comme sa propriété propre, et sur lequel les autres prospecteurs ne doivent rien entreprendre, ou enfin de ces champs de maïs et de blé, étendus comme la mer, à l'horizon desquels on n'aperçoit aucun village, aucune bâtisse, tous ces gens de solitude vivent attachés à leurs biens, au résultat de leur travail avec une âpreté qui, surtout dans l'Ouest, devance les procès et prend facilement les armes pour sa défense.
« 11 a fallu à ces terriens un peu de temps pour comprendre que les droits qu'un peuple exerce sur la mer ne sont pas moins sacrés. Ils avaient une tendance à s'irriter peut-être contre ces agités qui, en temps de guerre, ne peuvent pas rester chez eux et qui se glissent entre les combattants au risque de recevoir des coups mortels dans la bagarre. Mais ils ont levé Toreille quand ils ont entendu M. Wilson — ils le savent aussi pacifique qu'eux-mêmes — leur dire :
« Prenez-y garde. Les Allemands sont en train « de toucher à un droit qui est le vôtre ; un droit « incontestable, et il est toujours dangereux de perte mettre à quiconque d'empiéter sur notre droit. »
(' Ah ! si c'est le droit, le « dret », comme on dit en
Normandie ! Il n'y a plus de discussion possible, il faut soutenir le Président dans sa résistance.
« M. Wilsonsent cette approbation. Il s'enferme de nouveau dans son cabinet de travail. Il s'asseoit devant sa machine à écrire, il « frappe » lui-même la note dans laquelle il établira qu'il a un droit, et qu'il entend le conserver intact. »
On raconte Thistoire suivante de deux Écossais qui passe pour bien caractériser la mentalité écossaise. Si cette notation ne convient pas rip^oureusement à tous et surtout à M. Wilson et à ceux qui comme lui doivent avoir une forte infusion du sang- celtique dans les veines, il y a toujours un peu de ce caractère dans tous les hommes du nord :
Nos deux écossais jouent au golf en silence. Pendant toute une journée ni Fun ni l'autre n'a proféré une parole. Au dernier trou l'un d'eux fait un petit coup de maître. Le jeu est terminé. Silencieusement ils ramassent leurs outils et s'en vont. Après dix minutes de marche, le g-agnant dit : « C'était bien ce dernier coup ! »' Silence pendant encore dix minutes. « Homme, répond l'autre, vous babillez comme une vieille ! »
En Amérique, on a dit de M. Wilson que, dans ses notes, il babillait comme une vieille !
Or, élu par ses conciloyens à la Présidence sur
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un programme qui était entièrement composé de réformes sociales et intérieures, il se trouva sans mandat spécial clans une crise européenne pour laquelle il n'avait pour guider ses pas que la politique traditionnelle telle qu'elle avait été déterminée par les dernières paroles de Washington, confirmée par les déclarations du Président Monroe, traditions qui lui prescrivaient non seulement une stricte neutralité, mais un éloignement formel de toute immixtion dans la querelle européenne. J'ai expliqué comment M. Wilson envisageait sa mission et avec quelle adresse il a su se faire soutenir par la volonté populaire.
Mais, il y a un autre côté dans le caractère de M. Wilson qui le distingue des politiciens de métier et qui lui attire les sympathies de ce monde américain qu'on ne voit que rarement en Europe. C'est le monde qui n'est pas assez riche pour se payer le luxe des grands voyages ni assez pauvre ou humble pour accepter l'aumône de missions payées ; ce monde lettré, universitaire, artistique, auquel M. Wilson lui-même appartient. C'est un monde qui dépasse en nombre aux États-Unis celui du môme genre en Europe, car en Amérique un homme d'aftaires n'est pas considéré comme nécessairement incompétent pour la direction des allaires parce qu il est un idéaliste.
M. Wilson a non seulement écrit un volume de droit politique dont j'ai cité des passages dans un autre chapitre, il a publié aussi une histoire des Etats-Unis en cinq volumes et une biographie de Washington qui est un des livres les plus populaires parmi ses concitoyens.
Il a publié encore des volumes de dilettante dont le dernier s'appelle « On being human )>. Une traduction de ce titre pourrait se formuler ainsi : « Gomment s'humaniser », et c'est l'idée qui, en vérité, constitue la thèse de ce livret
Dans ce petit volume qui a paru l'an dernier, l'auteur laisse de côté la guerre et toutes les horreurs qui s'y centralisent. Il y pense aux choses plus élevées de la vie, aux choses qui durent pour toujours, malgré les insanités dans lesquels peuvent tomber les mortels d'un moment. Il y clierche, dit-il, un (( endroit où il peut inviter son âme ». Cet endroit,. il ne le trouve pas dans les agglomérations de la cité.
« La hâte, l'anxiété, les préoccupations, le besoin de se spécialiser, de se tourner en machine, ont transformé ce monde autrefois simple, et nous apprenons que ce ne sera pas sans effort que nous conserverons les larges traits humains qui ont jusqu'ici rendu la terre habitable.
1. Je dois à M. Pressly, du Consulat américain, la connaissance de ce petit livre qu'il ma prêté récemment, qui n'a pas été traduit en français et dont peu de personnes semblent connaître l'existence.
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« La vie tourbillonnante et enfiévrée d'une ville, les foules écrasantes des rues où des amis se rencontrent rarement, où Ton échange peu de saluts mutuels, la clameur immense du commerce et de l'industrie qui ne proclame que gain et concurrence, une fièvre dévorante qui détourne le cours naturel d'un sang porté au bienfait, de loisir nulle part, de tranquillité, de paix, de sage repos, aucun. Tout cela nous choque. Gela n'est pas humanisé. » Dans la vie sociale, toutefois, l'homme s'humanise.
« Le développement de la société est une école infiniment variée de discipline. L'homme a été humanisé par l'étude et par ses progrès dans l'empire qu'il a sur lui-même. Il est devenu moins violent, moins tumultueux, se contrôlant lui-même et se mouvant toujours avec un certain équilibre d'esprit. Au lieu de toujours vouloir saisir la poignée de son sabre, il apprend à préférer plutôt un jeu plus délicat, plus subtil sur les cordes de l'action. Voilà notre conception de l'homme vraiment humain, l'homme en qui l'on trouve un juste équilibre des facultés, une sympathie saine, ni braillard, ni fanatique, ni pharisien, ni trop crédule dans l'espoir, ni trop désespéré dans la poursuite d'un but, vif, mais pas emporté, ardent et énergique, mais pas facilement contenté ou déçu par chaque chose nouvelle...
« Dans un âge nouveau, les hommes, continuet-il, doivent acquérir une capacité nouvelle, avoir
une envergure différente et des qualités ajoutées. Nous aurons besoin d'une nouvelle Renaissance, précédée par un nouveau mouvement humanitaire, où nous ajouterons au système actuel une étude introspective de nous-mêmes, de nos bas-quartiers,de nos prisons, de nos expédients pour vivre, de notre vie aussi morbide et névrosée que celle de certaines sectes religieuses du moyen âge, une nouvelle découverte de la sphéricité de la terre et de la place que nous y occupons, maintenant que la face du globe est changée. Nous l'étudions bien, mais sans essayer de former nos cœurs et nos goûts, d'élargir nos caractères, de connaître nos semblables comme des frères plutôt que comme des phénomènes. Ce qui, assurément, n'est pas la façon vraiment humanisante de respirer Fair de ce monde. L'homme est bien plus qu'un être raisonnable ; il vit plus de sympathies et d'impressions que de conclusions, btre toujours en quête de doctrine assombrit nos yeux et tarit les sources de notre humanité. Nous avons besoin, j'ose l'affirmer, de natures saines, d'expérience beaucoup plus que de raisonnement exact. »
Cependant il met en garde contre la perte de l'individualité.
« L'individualité se perd du moment qu'on se soumet à des modes ou à des vogues éphémères, créations d'une société artificielle où la sincérité s'en va. Aucun homme n'est sincère qui essaie constamment de façonner sa vie selon les vies des autres. »
« Les grands capitaines du monde, observe-t-il, ont été des hommes qui étaient calmes en temps de crise, qui étaient calmes aussi dans les longues préparations qui précédaientles crises, qui allaient au combat avec une sérénité de mauvais présage pour ceux qu'ils attaquaient. Instinctivement nous associons la sérénité avec les plus hauts types de puissance parmi les hommes, parce que nous y voyons l'équilibre du savoir avec le calme prophétique... Des temps aussi mauvais que les temps présents ont été réformés, mais non pas par des protestations. D'humiliants, ils ont été rendus glorieux par les hommes qui ont gardé leur sang-froid et ont frappé au sein du combat avec calme et en pleine possession d'eux-mêmes. Aucun âge ne veut de réformes hystériques. Le monde est trop humain pour adopter les vertus de ceux qui se bornent à déplorer ses vices... »
Gomment s'iiumaniser ?
(c Nous distinguons l'homme de la brute, dit M. Wilson, par son inteUigente curiosité, par le jeu de son esprit au delà du champ étroit de ses instincts, par sa perception des causes et des effets dans des choses qui lui sont indifférentes, par son appréciation des motifs de calcul et des résultats. Il s'intéresse au monde autour de lui et même au grand univers dont il fait partie, non comme quelque chose dont il se sert pour satisfaire ses besoins et pour s'agrandir, mais comme un champ d'expansion dans le vaste monde de la pensée...
(.( Heureusement nous ne sommes pas les premiers êtres humanisés. Nous avons reçu un ^rand héritage amassé autour de nous par la curiosité des générations passées. De la sorte notre intérêt s'exerce par sélection. Notre éducation consiste à apprendre à faire, dans la masse des expériences, un choix intelligent.
c( Un nombre immense de nos semblables sont privés de tout choix en raison d'un labeur absorbant. C'est une partie du progrès de notre âge d'avoir su comprendre le besoin qu'a le travailleur d'un peu de loisir pendant lequel il puisse regarder autour de lui et écarter de son champ de vision la poussière de l'usine...
« C'est une partie de notre philanthropie, ce devrait être plutôt une partie de notre politique d'alléger les fardeaux dans la. mesure où nous le pouvons et d'affranchir l'esprit de ceux qui se dépensent pour le maintien de la race. »
Pour rien au monde M. Wilson ne voudrait discréditer la philanthropie, sauf toutefois « la mesquine et acrimonieuse philanthropie qui cherche à réformer en grognant, celle qui érige des peccadilles en vices, tandis que partout des scandales et des abus énormes restent à l'abri de toute révélation et de tout reproche. C'est, d'ailleurs, parce que nous sommes moins de sages conseillers que de vulgaires grognards que nous préférons aux grandes les petites réformes, et y consacrons toute notre noble indignation...
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« Nous nous trompons avec des exemples, nous contemplons des crises aiguës dans les choses de ce monde et nous imaginons que des hommes emportés et d'étroite envergure ont fait Thistoire pour nous. Le calme et l'équilibre, un usage à la fois égal et juste de la force ne sont pas, il est vrai, des choses qu'en général on recherche le plus chez les héros. Au contraire on est enclin à considérer comme les plus humanisés ceux dont les qualités ont un certain degré d'exagération, ceux dont le courage est passionné, dont la générosité est impétueuse, dont l'action juste n'est pas préméditée, dont l'esprit court vers son but avec une ardeur irréfléchie et contagieuse, dont la sagesse n'est pas le fruit d'une lente prudence. Nous aimons Achille mieux que Diodëme, et Ulysse pas du tout. Mais ce sont des modèles que nous a laissés une période plus rudimentaire delà société. Aujourd'hui nous aurions dû avoir dépassé l'âge homérique ; nous devrions avoir des héros qui conviennent à notre âge à nous.
« Qu'une instance moderne nous serve d'exem- . pie. Le pays a été bien plus touché par la sagesse tempérée de Lincoln que par l'enthousiasme de tout autre homme. 11 a donné instinctivement sa confiance à l'homme qui envisageait la situation avec sang-froid et s'est tenu à l'écart de ceux qui se refusaient à voir plus d'un but. Nous savons combien a été précieux le genre d'agitateur enthousiaste qui a servi à recruter les hommes aptes à l'ac-
tion, et nous accordons, à lui mort, notre entière sympathie. Nous savons toutefois, que les forces créatrices de la nature qui travaillentjournellement, uniformément et sans violence sont infiniment plus précieuses, infiniment plus admirables que la violence brutale de Forage, si nécessaire et si excellent que puisse être la purification qui en résulte...
« C'est cette pratique et cette discipline qui fortifient les hommes jusqu'à créer en eux cette faculté de raisonner sur les événements et de se préparer à l'action que nous nous attendons toujours à trouver en tout homme qui a cherché à perfectionner sa force naturelle. L'ère nouvelle oii nous vivons nous lance un défi... Nos yeux contemplent le monde lui-même. Notre idéal s'étend pour s'adapter à l'horizon étendu de notre vie nouvelle. Nous recherchons non la vertu cloîtrée, mais un esprit robuste qui s'acclimatera au grand air de ce monde, qui connaîtra les hommes sous leurs différents aspects et qui fera son chemin au milieu du tourbillon avec sang-froid, avec une perspicace sincérité, avec calme et cependant avec Fœil rapide et exercé de l'intéressé et le coup sûr de la puissance...
«...Nous vivons pour notre âge à nous, un âge où un vieux monde se meurt et où un monde nouveau se prépare, un âge de spéculation nouvelle et d'aventures nouvelles pour l'esprit. C'est une scène au complet, avec ses intrigues compliquées, son jeu universel de passions. Et personne n'en peut prévoir le dénouement. »