CHAPITRE VII CONCLUSIONS
Paradoxes orthodoxes et paradoxes hétérodoxes. — Comparaison de Wilson et de Lloyd George. — Wilson représente la nouvelle Amérique. — Sens de son élection. — Les Américains ne croyaient pas à la sincérité des prétentions des Alliés. — Effet du renversement du tzarisme. — Question mexicaine. — Liberté de la mer. — Différentes façons de l'envisager. — Le gouvernement américain; rapide tra,nsformation matérielle. — Ligue pour la conservation de la paix. — Proposition de principe de Wilson. — Sanctions. — Signification de la guerre actuelle. — Sa place dans une lutte éternelle qui change ses formes, mais reste universelle.
Aux paradoxes de la vie politique qui sont orthodoxes, il faut ajouter un paradoxe d'expériences récentes faites en Angleterre et en Amérique qui ne le sont pas et qui, en même temps, peuvent servir comme consolation pour certains aspirants politiques. C'est que l'impopularité initiale semble une voie aussi s,û^e vers la popularité agissante que l'approbation publique, et que la puissance d'un homme d'Etat peut même s'atténuer en proportion de la croissance de sa popularité. On la voit souvent dans la pratique journalière de la vie publique, cette faiblesse d'un homme qui, tenant à sa popu-
larité et étant arrivé au pouvoir, se trouve victime des éloges exagérés de ses amis. Pour prendre un exemple, peu d'hommes d'État ont passé à travers tant d'impopularité, à travers tant de véritables haines que M. Lloyd George, et peu d'hommes s'en sont moqué avec plus de désinvolture. Entre lui et M. Wilson, d'ailleurs, il y a cette ressemblance que, tout en comptant parmi leurs plus impitoyables adversaires les classes fortunées, ils ont passé aussi à travers des orages d'hostilité de la part de la masse du peuple et qu'ils n'ont jamais sacrifié une seule de leurs convictions pour s'attirer la faveur ni des uns ni des autres. Néanmoins, aujourd'hui, MM. Lloyd George et Woodrovv Wilson sont incontestablement les deux hommes les plus puissants du monde, non pas à cause de la force armée qui les soutient contre les masses, ni de la popularité qui les maintient auprès des masses, mais parce qu'ils ont montré par leurs actes qu'ils ne sortiraient pas de la voie qu'ils se sont tracée pour s'attirer les applaudissements de la foulé, toujours d'ailleurs plus aisément domptée par la crânerie que par des arguments.
Entre parenthèses soit dit toutefois, quand on a signalé ces ressemblances, on les a épuisées. Il serait difficile de trouver deux hommes intellectuellement plus différents l'un de l'autre. Autant
M. Lloyd George, gallois, est chaud et dynamique, autant M. Woodrow Wilson, écossais, est froid et réfléchi. L'un, essentiellement homme d'action, l'autre, essentiellement homme d'étude, tous deux arrivent au même but par la force de leur caractère, par une énergie aussi audacieuse que sincère et par leur conviction commune que les grands progrès ne sont réalisés que par ceux qui ont la patience de laisser passer ces orages que les propositions progressives ne manquent jamais de produire dans les pays anglo-saxons.
M. Woodrow Wilson représente la nouvelle et la vraie Amérique, peu connue de ce côté de l'Atlantique où l'on fonde ses jugements beaucoup trop sur des Américains oisifs qui trouvent en Europe une vie mieux adaptée à leur mentalité que la « Vie intense » de là-bas. Là-bas l'oisif est vite écarté de la voie sociale. Les oisifs riches sont mieux connus à Paris et à Londres que dans les grandes villes américaines. La nouvelle, et aujourd'hui vraie, Amérique n'est non plus, ni l'Amérique des politiciens ni celle des enrichis de Wall Street; cette nouvelle Amérique qui, à l'exception des États de l'Est, a donné à M. Wilson sa majorité. C'est l'Amérique du centre et surtout de l'Ouest, qui, passant par-dessus la tète des politiciens, a donné ses suffrages à l'homme qui ne connaît pour devise
T. Barclay. — Le Président Wilson. 12
politique que Thonneur national et l'intérêt général.
Il y a lieu, par conséquent, de se méfier désormais des opinions politiques des populations de l'Est. Les grandes villes, avec leur vie intense, et nerveuse, laissent trop souvent entendre des cris hystériques, et il ne faut plus croire que, parce qu'on peut n'entendre que ces cris hystériques sortis d'une foule compacte, toute la population les pousse.
Il n'est pas douteux que l'élection de M. Wilson avait plutôt un caractère favorable au maintien de la neutralité des États-Unis. Il y avait peut-être d'autres considérations que celle de la guerre sous-marine — suffisante en elle-même, c'est vrai — pour provoquer l'émotion patriotique. Mais il faut observer que les États de l'Ouest n'en souffraient pas et que, néanmoins, M. Wilson, en déclarant la guerre à l'Allemagne, remplit le mandat que lui avaient donné ces États. On se demande, par conséquent, quelles peuvent être ces autres considérations qui, ajoutées à la provocation directe, ont déterminé l'unanimité actuelle.
11 y a à peu près un an je parlais avec une dame américaine de l'Ouest, — une de ces femmes,
nombreuses aux États-Unis, qui, d'origine bourgeoise supérieure, universitaire et lettrée, gagnent leur vie comme des hommes et se trouvent mêlées à la vie commerciale et industrielle du pays, au même titre que Tautre sexe, — de Topinion publique en Amérique concernant la guerre. Mon interlocutrice occupe une situation de grande responsabilité et a rhabitude de peser ses paroles avant de les prononcer. Elle arrivait à Paris aprës un voyage considérable en Amérique.
« La guerre, disait-elle, n'est pas comprise chez nous comme on la comprend ici en Europe. Aux Américains, elle paraît sans rime ni raison. Si elle avait été entreprise pour émanciper les Polonais, les Finlandais, les Juifs, les Persans, môme les Arméniens, nous aurions compris le langage élevé que vous employez en Europe pour expliquer son caractère! Nous ne sommes pas assez renseignés sur l'oppression allemande en Alsace et en Schleswig pour pouvoir la juger comme celle qu'exercent les Russes et les Turcs, mais nous ne voyons pas comment vous pouvez logiquement parler d'une guerre d'émancipation tout en acceptant comme allié le plus féroce des malfaiteurs. »
Si cette réflexion était répandue dans l'ouest des États-Unis, il est évident que la révolution russe devait permettre une évolution de l'opinion publique aux États-Unis qui fortihait singulièrement l'action du Président.
180 LE PRÉSIDEiNT •WILSON
(( D'un autre côté, remarqua cette dame, nous ne comprenons pas très bien comment le gouvernement anglais, qui avait pu déclarer la guerre sans l'assentiment du Parlement, justifie son indignation contre le même système autocratique en Allemagne, et qu'un ministre anglais ait pu engager l'Angleterre, môme moralement, derrière le dos du peuple et de ses représentants à prendre parti dans une guerre étrangère. Vous avez beau dire que cela concorda avec le sentiment général ; il n'en est pas moins vrai que c'est un procédé d'autocrate et que vous prétendez faire la guerre à des procédés d'autocrates. Enfin...
— (( I^h bien?
— (( ... Enfin, nous ne vous croyons pas sincères. »
Conçoit-on en effet les États-Unis luttant aux côtés de la Russie autocrate pour la liberté des peuples ! Il suffit de poser la question pour indiquer que la réponse doit être négative. En Europe on est si près les uns des autres qu'on ne se rend pas compte du tableau que nous devons présenter à ceux qui voient de plus loin.
La révolution russe a changé de fond en comble kl situation. Une lutte dans laquelle la thèse
d'émancipation populaire ne semblait qu'une phrase sonore, inventée pour tromper un public moins habitué que les Américains à juger ses gouvernants, devenait réellement ce qu elle prétendait être au moment que la Russie cessait d'être le plus flagrant exemple d'oppression.
Avant d'avoir à s'occuper de la situation difficile que la guerre européenne créa pour les États-Unis, les gouvernants fédéraux se trouvèrent en face d'un danger plus proche causé par les troubles intérieurs du Mexique. Le colonel House, Tami bien connu du Président, que j'ai déjà cité, dans une interview qu'il avait laissé paraître dans le Journal de Genève du 25 février 1916, a donné une réponse aux critiques de la politique du Président à l'égard de rÉtat voisin, laquelle jette une certaine lumière sur les préoccupations transatlantiques.
« Au-dessus de la question mexicaine, dit M. House, le Président Wilson voyait une autre question infiniment plus importante pour l'avenir, non seulement des États-Unis, mais aussi des deux Amériques.
« En arrivant à la présidence, il avait constaté que toutes les républiques de l'Amérique centrale et de l'Amérique du Sud nourrissaient contre les Etats-Unis des sentiments de défiance et môme de haine que justifiait la politique impérialiste de la
grande République du nord. Le Président résolut de mettre fin à cet état de choses. Il voulut prouver aux autres Républiques que les Etats-Unis ne désiraient pas un pouce de territoire en dehors de celui qu'ils occupaient déjà, et qu'ils entendaient respecter religieusement l'indépendance politique et l'intégrité territoriale de tous les autres États américains. Gela posé, comment le Président Wilson aurait-il pu intervenir d'une façon brutale dans les luttes intérieures du Mexique. C'était détruire pour plusieurs générations tout espoir d'entente fraternelle entre les Républiques latines et les États- Unis...
« Le Président Wilson, avec une persévérance et une énergie que rien ne démentit, se voua donc à l'œuvre de concorde qu'il avait à cœur, et ce n'est qu'au mois de janvier dernier, à l'occasion du Congrès scientifique pan-américain de Washington, qu'il put proclamer le succès de son entreprise pacifique. Dans un discours mémorable, prononcé le 6 janvier 1916, le Président Wilson fut à même d'affirmer que les vingt et une Républiques américaines étaient d'accord pour coopérer fraternellement, et sur le pied de la plus parfaite égalité, au développement économique et moral des deux Amériques.
« Les représentants de ces États affirmaient leur volonté arrêtée de s'unir en toutes circonstances pour maintenir l'intégrité territoriale et Tinfluence politique de chacun des États petits ou grands.
« Ainsi se réalisait l'un des points les plus importants du programme de politique étrangère que le Président Wilson s'était tracé lors de son arrivée au pouvoir. . . »
Il y a peut-être d'autres raisons pour expliquer l'attitude de M. Wilson vis-à-vis d'une population torturée par la guerre civile et dont une grande partie se trouve sous les armes ? Une guerre extérieure aurait pu unir ces populations. Les États- Unis avaient-ils un intérêt supérieur à s'exposer à une guerre de frontière pour laquelle ils n'étaient nullement préparés? Il est inutile de m'étendre sur ce point. On n'a qu'à y réfléchir pour tirer des conséquences qui donnent droit à une attitude dont les paroles du colonel House font comprendre toute la portée éventuelle.
J'ai déjà signalé l'important changement commercial que doit nécessairement produire la mise en exploitation du Canal de Panama, et la nouvelle orientation de la politique étrangère des États-Unis qui doit en résulter. L'existence de ce canal crée de nouveaux intérêts, et il n'est pas impossible, je le répète, que les États-Unis soient obligés, comme l'Angleterre l'a été par suite du développement de son commerce à travers le Canal de Suez, de prendre des précautions en rapport avec l'extension de son commerce à travers le Canal de Panama.
Mais, une autre raison, la crainte même du succès possible de la guerre sous-marine allemande, aurait été en elle-même probablement suffisante pour amener la participation des États- Unis aux côtés de l'Angleterre. Le maintien de la doctrine de Monroe, de laquelle a dépendu jusqu'à présent la tranquillité de Thémispbêre américain, repose sur la suprématie maritime anglaise. Cette suprématie passée il n'y aurait de salut pour le continent américain que dans la création d'une flotte suffisante pour prendre sa succession et même d'une armée de défense pour, au besoin, résister à l'invasion sur un territoire aussi vaste et difficile à défendre que le continent des Amériques.
M. Wilson a parlé plusieurs fois dans ses messages de la liberté des mers, ce qui ne peut, à notre époque, concerner que la liberté du commerce maritime. En effet, la revendication par les États-Unis de l'immunité du commerce sur mer constitue une partie, pour ainsi dire idéaliste, de leur politique étrangère depuis plus d'un siècle. Le refus des États-Unis de signer la Déclaration de Paris (1836) était motivé par la détermination de ne souscrire à aucune obligation qui reconnaî-
trait le droit de prise maritime sur la marchandise privée. Il y a lieu de voir dans quelle mesure M. Wilson, son pays étant en guerre, envisagera une question qui se rattache évidemment plutôt à des intérêts neutres qu'à des intérêts belligérants ; jusqu'à présent, en effet, le gouvernement des États-Unis n'a point cru de son devoir, comme belligérant, de reconnaître les droits des neutres à l'immunité de leur commerce.
Il y a, d'ailleurs, différentes façons d'envisager la liberté des mers. En dehors de la sécurité pour les vaisseaux des Puissances plus faibles comme pour ceux des Puissances plus fortes, de s'en servir sans entraves en temps de paix.
On sait qu'entre la France et TAngleterre, entre FAngleterre et les Pays-Bas, il y a eii des luttes centenaires basées sur la revendication de cette liberté élémentaire. L'Angleterre avait des prétentions qui dépassaient de beaucoup l'idée de la maîtrise pour assurer la police des mers. La méfiance traditionnelle à Fégard des intentions britanniques persista jusqu'à la Conférence Antiesclavagiste de Bruxelles en 1890, à propos de laquelle on prétendit encore que, sous un masque humanitaire, l'Angleterre cachait une tyrannie qu'elle voulait exercer pour le bénéfice de sa domination intéressée et au détriment des intérêts de ses concurrents.
Il faut admettre que cette liberté serait limitée si des Etats employaient leur puissance pour empêcher, par des restrictions territoriales, d'autres États de profiter de cette liberté. Il serait vain de prétendre que, parce qu'ils ne molestaient point les navires des autres sur la haute mer, la liberté était entière. Il y a plusieurs conditions accessoires impliquées dans le sens de la liberté. Ainsi, permettre à un navire de naviguer librement à travers les mers et lui refuser le droit de se ravitailler en charbon ou le droit de faire escale selon ses besoins ou sa volonté ne serait qu'une liberté illusoire.
La liberté de la mer implique le droit pour tout navire non seulement de naviguer librement, mais aussi de se servir des ports étrangers soit pour s'approvisionner, soit comme refuge contre tout danger de mer.
Même la faculté de fermer un port ou de refuser du charbon ou d'imposer un prix qui mettrait les uns en état d'infériorité à l'égard des autres, sont autant de restrictions à la liberté des mers et constituent des griefs pour les États qui en seraient les victimes. La liberté de la mer ne peut pas être séparée d'une quantité de franchises accessoires et, dans le règlement qui assurera la liberté de Tavenir, il y aura à tenir compte du sens d'un terme qui, jusqu'à présent, a été employé comme si tout était dit quand une grande Puissance laissait traverser rOcéan sans molestation !
Il est utile, d'ailleurs, qu'on ne se fasse pas d'illusion quant à Tintervention des États-Unis. M. Wilson ne s'arrogerait jamais le droit, comme Président des États-Unis, de plonger son pays dans les horreurs d'une guerre pour satisfaire ses propres tendances ou pour faire dominer des idées humanitaires, s'il n'avait pas la conviction que, en le faisant, les intérêts supérieurs des Etats-Unis l'exigeaient. Il est sans doute possible que les traditions se modifient pour s'accorder avec les situations nouvelles. M. Wilson n'est pas de ceux qui chercheraient à remonter des courants contraires; il sait que c'est lui qui y succomberait. Il sait combien est délicate la situation de FExécutif dans un pays qui se trouve en constante transformation matérielle. Nul ne Ta mieux décrit que luimême :
(( Tout gouvernement, a-t-il dit, est, en grande partie, ce que sont les hommes qui le composent. Si leur caractère et leurs opinions changent de temps en temps, la nature du gouvernement change avec eux ; et, comme leur caractère et leurs opinions changent souvent, il est très difficile de faire du gouvernement un tableau, dont on puisse dire qu'il était parfaitement fidèle hier et qu'il sera très probablement exact encore demain. Ajoutez à ces difficultés, que Ton peut appeler les difficultés inhé-
rentes à la nature humaine, d'autres difficultés que renferme notre système, la difficulté des distinctions légales subtiles, un beau plan théorique, tracé avec des lignes délicates et imperceptibles, des exigences légales qui se présentent rarement et qu'il est facile et naturel d'éluder et de négliger, et vous aurez une idée complète des difficultés que l'on rencontre, quand on veut expliquer d'une manière pratique ce qui se fait réellement dans l'administration fédérale. Il n'est pas impossible d'indiquer ce que devait être l'Exécutif, ce qu'il a été quelquefois ou ce qu'il pourrait être ; on peut aussi, avec du travail et de l'attention, découvrir les principales conditions qui l'adaptent aux formes de la suprématie du Congrès, mais il ne faut pas s'attendre à découvrir autre chose ^ ».
Ainsi parla en 1885, le jeune penseur politique qui est aujourd'hui Président des États-Unis.
Dans le livre dont j'ai cité l'extrait ci-dessus, el dont j'ai cité d'autres pages au cours de ce travail, M. Wilson, encore simple docent à Johns Hopkins University à Baltimore, s'est livré à une étude critique des institutions de son pays, comparées avec celle de 1 Angleterre. Ce livre, non seulement a une valeur scientifique considérable, mais il
4 . Le gouvernement congressionnel. Etude sur la politique améri caine. Traduit sur la 13« édition américaine. Paris, 1900, p. 313.
indique les idées que son auteur a pu mettre plus tard, en pratique dans sa carrière politique. Le lecteur a vu, dans le chapitre sur le rôle du Président, comment il a envisagé l'étendue et la limitation de ses pouvoirs à une époque de sa vie, oii certainement il n'avait pas encore prévu qu'il les exercerait, et qu'il les exercerait au milieu d'une situation sans pareille dans l'histoire de son pays, une situation dans laquelle sa puissance pour les quatre ans de son règne qui commence, est mondiale et peut-être la plus effective pour l'avenir que le monde ait jamais vue concentrée aux mains d'un seul homme.
Nous arrivons à la fin de cette étude de la politique étrangère et américaine de M. Wilson. Il reste encore sa proposition d'une ligue pour la conservation de la paix.
M. Wilson, dans son adresse du 22 janvier 1917, a expliqué sa manière de voir sur ce rêve :
« Des accords seuls, dit-il, ne peuvent assurer la paix. Il sera absolument nécessaire qu'une force soit créée qui garantisse la permanence de la solution intervenue, une force tellement supérieure à celle de toute nation engagée dans une alliance jusqu'ici formée ou projetée, que pas une nation, pas une combinaison probable de nations ne puisse l'affronter ni lui résister.
« Si la paix à venir doit être durable, il faut
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qu'elle soit assurée par la force supérieure et organisée de riiumanité. »
Il cherche à arriver à un accord parmi les grandes nations sur les points qui constituent, à leur avis, la base essentielle de leurs intérêts communs et sur les méthodes qui permettraient une action commune toutes les fois qu'une nation ou un groupe de nations chercherait à troubler l'ordre qui aura été établi par une entente mondiale. Le principe de droit public devra dorénavant passer avant les intérêts particuliers des peuples.
C'est l'idée d'appliquer entre nations la supériorité du droit collectif sur le droit individuel, de subordonner Tintérêt individuel à l'intérêt de la masse, quand entre eux il y a conflit. M. Wilson, en posant ce principe, a néanmoins évité de tomber dans l'erreur de vouloir intervenir dans les affaires intérieures des nations qui acceptent cette subordination. Il revendique, d'ailleurs, pour elles comme nations, la même indépendance dans la gestion de leurs propres affaires que dans les pays anglosaxons la famille conserve à l'égard de lÉtat. Ainsi, tout peuple, dit-il, a le droit de choisir le genre de souveraineté sous lequel il veut vivre parmi la coUectivilé des nations. Il croit, en suggérant de telles propositions, être l'interprète de la pensée et des désirs du peuple américain. Les États-Unis, enfin, sont disposés à entrer dans toute association de nations qui pourrait se constituer, afin de réaliser ce but et d'en garantir le respect dans le
monde. Les États-Unis n'envient rien de ce que possèdent les autres peuples. Tout au contraire, ils sont prêts à demeurer, à leur égard, « dans les strictes limites du devoir et du respect que l'on doit aux droits de son prochain, réprimant ainsi en eux-mêmes toute pensée d'égoïsme et impulsion agressive ». « Si jamais, continue-t-il, il nous arrivait d'avoir l'honneur de prendre l'initiative d'un mouvement en faveur de la paix, j'ai la conviction que le peuple des États-Unis approuverait les propositions suivantes de son gouvernement :
« 1° Bases d'un arrangement telles que les belligérants puissent se mettre d'accord sur leurs intérêts immédiats. Matériellement, nous n'avons rien à demander pour nous-mêmes. Nous ne sommes intéressés en rien dans le conflit en cours. Nous ne désirons rien tant que le rétablissement de la paix et ne nous préoccupons que de la recherche des garanties qui assureront son maintien à l'avenir.
« 2° Association universelle des nations pour sauvegarder l'inviolabilité de la sécurité sur les grandes routes maritimes mondiales. Arrêter dès son origine toute guerre entreprise, engagée, soit en violation des traités existants, soit sans avis préalable ou sans en avoir soumis la cause au jugement du monde, garantie virtuelle d'intégrité territoriale et d'indépendance politique. »
« La question dont dépendent la paix et la politique futures du monde, continua-t-il, est celle-ci : la guerre actuelle est-elle une lutte pour une paix
juste et durable ou seulement pour un nouvel équilibre de Puissances? Si ce n'était qu'une lutte pour un nouvel équilibre de Puissances, qui garantirait, qui pourrait garantir la stabilité du nouvel accord? Seule une Europe tranquille peut être une Europe stable. Il doit y avoir, non pas un simple équilibre des Puissances, mais Tinstitution d'une Puissance collective, non pas des rivalités organisées, mais une paix commune organisée ».
fl explique plus loin, dans son adresse, que le droit doit être basé sur la force commune et non pas sur la force individuelle des nations, et pj'opose l'adoption universelle de la Doctrine de Monroe, c'est-à-dire du principe que « nulle nation ne doit chercher à étendre sa politique sur une autre nation ou sur un autre peuple ». En d'autres termes, ridée de M. Wilson semble être de fixer pour toujours, dans le traité de paix qui interviendra à la fin de la guerre, les limites des États qui en sortiront et de créer, pour les mettre à l'abri de toute atteinte à leur conservation, une Union des États suffisamment forte pour l'assurer.
La guerre actuelle n'est-elle pas, par le fait, la mise en pratique d'une sanction internationale pour réprimer la violation d'un principe analogue et qui ressemble à la Doctrine de Monroe? L'Allemagne voit rangées contre elle six sur huit des
Grandes Puissances du monde; il n'est pas probable que le monde verra jamais de nouveau une coalition aussi proche de l'unanimité des Grandes Puissances. Et, sur les Puissances secondaires, sept se trouvent à côté d'elles. Il y a donc treize Puissances en ce moment réunies qui combattent pour la cause, que le Président des Etats-Unis veut faire triompher.
Une derniëre réflexion avant de terminer.
La lutte entre riches et pauvres, entre classes et masses, entre privilège et égalité, est dans la nature des choses. Celui qui est dans la place tient à y rester. Celui qui est dehors se révolte contre l'exclusion.
Autocratie et démocratie ne représentent que les mêmes soucis, les mêmes rivalités. La même lutte, depuis et probablement avant la guerre du Péloponèse qui a marqué la fin d'une civilisation, se retrouve à travers les âges jusqu'à nos jours.
On peut dire que la lutte actuelle trouve sa vraie origine dans cette vieille et perpétuelle rivalité. Au début, elle ne semblait pas avoir un objet aussi bien déterminé. Il n'était pas clair si les puissances de l'Entente représentaient les forces de la démocratie et celles du centre, l'autocratie. L'alliance avec un État despotique contre un État qui l'était infiniment moins, brouillait les objets de la lutte.
T. Barclay. — Le Président Wilson. 13
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Cette lutte a pu ainsi paraître aux Américains comme le résultat de provocations réciproques, d'armements exagérés, d'intérêts dissimulés, de sapes contre la paix que Tacte violent et criminel d'un autocrate a gratuitement fait exploser. Le monde, habitué à vivre au milieu des dangers qui l'entouraient, comme si ces dangers appartenaient aux forces inconnues de la nature, dangers contre lesquels la prévoyance humaine se trouve à court, a accepté la guerre sans avoir une idée bien nette ni de sa nature, ni de ses conséquences possibles. Mais les circonstances sont changées, et on peut voir aujourd hui son vrai caractère et sa place dans la continuité de la lutte éternelle entre autocratie et démocratie. Cette lutte s'étend même à la politique intérieure de chacun des Etats. M. Wilson, historien, y discerne le vrai et perpétuel adversaire de la liberté et de la fraternité des peuples.