V. Mercure de France, 16 février
d'un commerçant de Chicago à son fils, livre qui depuis a été traduit dans toutes les langues et qui passe pour un ouvrage américain des plus typiques. A ma gauche, j'avais un voisin dont j'avais remarqué la fine tête écossaise, la bouche ferme et décidée, le front intellectuel. Je regardai sa carte de place : « Président of the University of Princeton. « Gela ne vous dirarien », observa-t-il, « je vous donnerai ma carte personnelle ». Je connaissais très bien de réputation celui qui, par sa force de caractère, son génie d'organisation et son indifférence pour les pontifes universitaires surannés, avait non seulement sauvé Princeton, niais Tavait élevé au premier rang parmi les universités transatlantiques. J'en savais beaucoup, puisque j'étais venu aux Etats-Unis comme membre d'une commission anglaise chargée spécialement d'étudier les méthodes d'instruction publique américaines. D'ailleurs, tout le monde connaissait les travaux historiques du président de Princeton M. Woodrow Wilson, aujourd'hui président des Etats-Unis.
Wilson me raconta, si je me le rappelle bien, que son père était né à Belfast, colonie écossaise en Irlande, son grand-përe en Ecosse, lui, bien entendu, aux Etats-Unis.
L'entente anglo-française à laquelle j'avais consacré ma vie jusqu'alors venait d'être scellée par le traité d'arbitrage du 14 octobre 1903. La seconde étape de ma besogne devait elre d'amener
les Etats-Unis dans le cercle magique des Ententes.
Wilson m'assura de son concours, et, par le fait, quand plus tard le mouvement fut définitivement lancé, il ne manqua pas de lui donner l'appui de sa parole réfléchie, modérée et convaincue.
De la propagande pour un traité d'arbitrage à la guerre, aux causes de la guerre, à l'élimination de ces causes la transition est facile et naturelle et Wilson m'en parla avec toute la liberté d'un homme qui certainement à ce moment-là ne prévoyait nullement que dix ans plus tard il serait élu à la plus haute et plus responsable situation politique qu'un homme puisse atteindre en ce monde.
Je n'ai pas eu la prétention de reproduire ses paroles exactes et je ne garantis comme authentique que le sens général de notre conversation | telle que je me la rappelle après treize ans. Nous étions tellement d'accord qu'en vérité je ne me rappelle plus de quel côté les propos que j'ai racontés jaillissaient.
J'ose les reproduire de nouveau ici, car ils ont été traduits et publiés aux Etats-Unis comme un hommage à la sincérité de l'homme qui, aujourd'hui, après mûre réflexion a endossé la plus grande responsabilité qu'ait jamais osé accepter un président des Etats-Unis sauf la célèbre décision de Lincoln.
« Votre idée », me dit-il, de « considérer des
traités d'arbitrage simplement comme moyens de rapprochement et non pas comme un moyen efficace de régler tous les différents internationaux me paraît excellente. D'ailleurs, un bon traité de commerce peut avoir le môme effet, ainsi que le traité de 1860 entre la France et F Angleterre. C'est l'entente qui compte, peu importe ia méthode. {]n traité sert de poteau indicateur pour montrer le chemin. Ici en Amérique vous devez avoir trouvé un terrain bien préparé pour cette idée. L'Américain n'aime pas les paperasses. Vous trouverez même de grandes maisons de commerce à.
New-York où les associés n'ont jamais même passé un acte d'association. Ils se sont entendus sur un petit point de départ et les conditions ont évolué selon les circonstances. Ces unions libres sont les plus durables, parce qu'elles s'exercent sans contrainte, et, comme elles peuvent se dissoudre à volonté, elles continuent tant qu'elles restent utiles. Aux États-Unis on trouvera toujours un écho sympathique à des ententes de cette sorte et vous pouvez être sûr que ce pays répondra tôt ou tard en se ralliant à celle qui s'est faite entre l'Angleterre et la France.
« Nous avons pour la France une réelle sympathie et chez les nations les sympathies sont plus tenaces que la mémoire. Lafayette n'est qu'un nom peu connu parmi la masse, mais dans le cœur du peuple on a hérité d'une tradition d'affection pour les Français. Dans son enfance, l'Ame-
6 LE PRESIDENT VVILSON
ricain saisit le ton sur lequel on en parle et ce ton lui reste toute sa vie et passe de génération en génération. Gela, d'ailleurs, explique la durée des sympathies et des antipathies internationales.
(( Les guerres amènent l'épuisement, jamais une paix durahle. La forme de la lutte change. C'est une fatalité terrible ! Elle est pire qu'une fatalité, puisqu'elle enrichit une minorité qui ne court aucun risque de la vie, tandis que la majorité qui risque sa vie n'y trouve aucun bénéfice. C'est un contre-sens créé par une situation sociale basée sur la ruse des uns et l'ianorance des autres.
« — Croyez-vous, lui demandai-je, qu'avec une plus grande instruction des peuples, les guerres diminueraient ?
« — 11 me semble probable que si les affaires internationales se discutaient en public et que le sort des peuples ne put être décidé sans cette discussion, une opinion publique générale pourrait s'opposer à certaines guerres. Quiconque aurait, en temps de guerre, à risquer sa vie, pourrait juger si la question l'intéresserait suffisamment pour agir. D'ailleurs, cela permettrait aussi aux neutres de juger si l'on ne devrait pas protester contre une guerre qui troublerait le commerce international et les communications générales.
« — Mais les neutres profitent toujours de la guerre des autres.
« — C'est un profit tout à fait factice qui dérange
les conditions industrielles chez les neutres. Il y a des augmentations de salaires, des hausses de prix, des interruptions dans la suite normale des affaires, des exigences populaires créées qui ne peuvent pas être satisfaites quand la paix revient, des grèves d'autant plus sérieuses que les griefs sont sans remèdes. Enfin, l'avantage qu'on a pu en recueillir est plus que perdu dans des troubles industriels quand la guerre s'arrête.
« — Croyez-vous à la sagesse du peuple ?
(( — Dans une certaine mesure. 11 est sage dans ses actes parce qu'il paye. Mais il est facilement séduit par les promesses des démagogues.
(( — Mais s'il n'agit pas ?
« — C'est qu'il laisse agir.
(( — Alors ?
« — C'est un dilemme. Seuls sont mûrs et sûrs les hommes qui sont indifférents à la popularité. La popularité est aussi dangereuse pour celui qui la possède que pour les masses qui l'accordent.
c( — • En ce cas, la constitution des États-Unis devrait être le modèle pour toutes les Républiques, puisque le Président pendant quatre ans peut se passer de la popularité.
« — Parfaitement, et c'est tellement vrai que presque tous les Présidents des États-Unis ont été des hommes au-dessus de la moyenne des politiciens, simplement parce qu'ils n'avaient pas besoin de descendre aux moyens démagogiques. En vérité, il faut dire que le politicien est réelle-
ment d'une intelligence plus élevée et plus consciencieuse dans la vie privée que lorsqu'il recherche les applaudissements de la masse. Ainsi, un candidat à la présidence peut paraître d'un esprit exagéré et peu intelligent, et pourtant, arrivé au pouvoir, il peut immédiatement montrer de vraies qualités d'homme d'État. On n'a qu'à comparer les discours de candidats depuis leur déhut avec les messages de ceux qui ont été élus, pour constater la différence.
Notre conversation fut interrompue par les toasts.
Si je me le rappelle bien, c'était M. Andrew Carnegie, mon ami et co-citadin de Dunfermline, en Ecosse, fervent apôtre des idées pacifistes, qui proposa celui du président d'alors, M. Roosevelt. Personne plus que M. Roosevelt n'avait démontré, nonobstant sa verve naturelle, qu'au pouvoir il savait mettre la bride nécessaire. Dans la propagande que nous avions commencée, Roosevelt, républicain et Wilson, démocrate, soutenaient la même thèse, c'est-à-dire que l'intérêt principal de tous les peuples était la paix, que les ententes devaient n'être que des prologues à d'autres ententes, que les bonnes relations entre les peuples valaient des sacrifices réciproques, que l'effort que nécessite la guerfe, étant employé pour la paix, rapporterait autant de bien que la guerre rapporte de mal.
M. Carnegie exprima ces pensées.
Et maintenant c'est M. Wilson qui se trouve à la tête de TUnion américaine pour quatre ans encore. Apres avoir passé déjà quatre ans au gouvernail on lui en a confié de nouveau la direction avec un plus grand nombre de voix.
Il n'a pas toujours eu la main heureuse. Dans diverses occasions il aurait certainement pu faire mieux. Il Ta avoué avec une franchise dont ses compatriotes lui ont su gré et nonobstant ses défauts et des fautes commises, ils ont approuvé les grandes lignes de sapolitique. Il est revenu au pouvoir, sachant que derrière lui se trouve une vaste population dont il possède la confiance.
M. Wilson n'est pas historien et homme d'État sans savoir ce que les Etats-Unis doivent à la puissance maritime de l'Angleterre. Il sait que la défaite sur mer de l'Angleterre mettrait les États- Unis aux prises avec les seuls États en dehors d'elle capables de leur tenir tête.
On peut être certain que si les États-Unis se sont placés du côté des Alliés dans la terrible lutte qui se poursuit en Europe, c'est que M. Wilson est arrivé à la conviction que les intérêts et l'avenir de son pays y sont engagés. Ceux qui demandent à un homme d'État des élans de générosité gratuits demandent ce qui dans les pays anglosaxons peut être regardé comme un simple abus de la confiance publique. Or, la dernière chose qu'on puisse attendre d'un homme de la taille morale et intellectuelle du Président actuel des États-
Unis c'est de faire des choses inutiles à son pays.
Partout on prend M. Wilson maintenant au sérieux.
On fera bien de continuer de le. prendre au sérieux. Ceux qui ont provoqué gratuitement les désastres actuels ainsi que les malheurs qui peuv^ent s'ensuivre, même après la signature de la paix, feront bien de ne pas montrer de l'indifférence pour les paroles d'un homme qui les pèse bien avant de les prononcer et qui, ayant pris position, ne recule pas.
Des hommes d'État des Alliés ont eu raison d'aller faire la connaissance d'une personnalité pour laquelle les phrases démagogiques n'ont pas d'utilité, qui est entré dans cette guerre pour la terminer à l'avantage des peuples et non pas à celui des intérêts « minoritaires ». Il essayera certainement, conformément aux principes humanitaires qu'il m'a exprimés en 1903^ de faire bâtir sur les ruines d'une Europe surannée une nouvelle Europe plus libre, moins exposée aux excitations politiques, aux ruses de la diplomatie secrète, à l'exploitation des craintes de guerre par des intérêts formidables financiers et industriels. S'il réussit, les générations à venir béniront Thomme du Nouveau Monde, qui, venant sur la scène, quand le vieux monde s'épuise, imposera sa volonté pour le sauver des désastres où l'a amené sa pitoyable incapacité politique.
Pour comprendre les attitudes successives de M. Wilson, ses notes, ses hésitations, ses scrupules et enfin sa décision, il faut, cependant, connaître non seulement ce qui lui est personnel. J'ai essayé de l'indiquer, mais il faut aussi savoir ce qui, dans les institutions américaines et leur pratique, ne dépend pas de l'homme qui en est nommé le gardien.
Il y a la concurrence et l'organisation des partis, la répartition des pouvoirs entre le Congrès, le Président et la Cour Suprême des États-Unis et surtout la situation effective dans cette répartition du Président lui-même qui peut ressembler pendant la durée de ses fonctions, comme l'a fait observer Talleyrand en son temps, beaucoup à celle d'un monarque absolu.
Pour comprendre la politique étrangère des Etats-Unis, il faut poursuivre ses recherches même plus loin encore et connaître ce qui y est permanent et le distinguer de ce qui n'est que passager. Ce qui est permanent dépend de la situation géographique du grand continent, de l'emplacement sur ce continent des États-Unis entre deux océans, jusqu'à nos jours séparés par un isthme infranchissable et maintenant reliés par un canal assez éloigné des Etats-Unis pour rendre sa défense éventuelle un sujet d'inquiétude. Un État considérable d'une grande instabilité, d'ailleurs, s'étend entre les États-Unis et sa voie de communication maritime. Le canal de Panama est
un fait nouveau mais permanent qui explique certaines tendances actuelles de la politique étrangère des Etats-Unis, un fait qui a obligé le Président de poser ses pieds avec des précautions infinies pour ne brusquer aucun événement capable de précipiter des solutions insuffisamment préparées.
De tout cela je ne relèverai dans ce petit volume que ce qui est essentiel. J'aime mieux pour le moment, me borner à ces quelques indications sur ce qui peut être devenu fondamental pour les États- Unis par suite . des événements survenus au Mexique aussi bien que par suite de la guerre actuelle.
Il est certain que les États-Unis n'abandonneront pas aisément les principes de Washington et de Monroe. Ces principes ont subi nécessairement le sort de l'évolution de toutes les choses humaines. On voit le parti démocratique les défendre nonobstant la poussée formidable des événements et du parti républicain, et on voit, en même temps, les efforts transactionnels du Président lui-même qui cherche en les maintenant à les raccorder avec une politique extra-américaine qu'il essaye de représenter comme ayant pour objet d'assurer le respect de l'Europe pour les doctrines immuables qui portent ces noms vénérés.
NOTE
sur les questions posées par l'ouverture du canal de Panama.
On n a quà regarder sur la carte le contour du golfe de Mexique et à le comparer avec celui de la mer des Caraïbes pour voir que, tandis que le golfe de Mexique, comme conséquence de la domination américaine à Cuba, est devenu un lac que les Etats-Unis ont le moj'Cn de fermer, la mer des Caraïbes ne pourrait lêtre que par 1 acquisition de la domination dune quantité d îles appartenant actuellement à des Puissances différentes. Il résulte que pour 1 envoi de forces, dans toutes les combinaisons hostiles possibles, pour la défense du canal, il y aurait lieu ou de traverser le Mexique ou de passer dans l'intérieur du golfe de Mexique par exemple de Galveston. à Tehuantepec. D'ailleurs en cas de guerre, on ne pourrait compter à exercer un barrage etTectif de la mer Caribienne, nonobstant possession de 1 île de Porto-Rico. 11 y a, par le fait, des chemins de fer à travers le Mexique et il y a des sections dans les autres Etats de l'Amérique centrale. Le problème des moj^ens de défendre le canal se pose à cause des événements au Mexique d une façon de plus en plus aiguë. Mais le problème n envisage que le Mexique.
Que la création de cette nouvelle voie de navigation opérerait un changement dans les relations entre T Amérique espagnole et les Etats actifs et remuants de 1 est des Etats-Unis, cela était trop évident pour ne pas y
susciter des inquiétudes de part et d autres. Ces inquiétudes paraissent se manifester plutôt du côté des intérêts politiques que du côté des intérêts matériels. Remarquons, à ce sujet, les observations suivantes dun écrivain (P. -A. Monjas) dans Espaça y America (1911) : « Que les Etats-Unis en construisant le canal n'avaient pas en vue un but purement commercial, cela résulte à 1 évidence de la disproportion considérable entre le coût énorme du travail et 1 importance presque minime de leur marine marchande, comme du fait qu'ils ont relié les deux rives du canal par des voies ferrées — dont certaines, celle de Tehuantepec par exemple, constituent un grand danger — et du prompt achèvement du panaméricain.
c( Quelle est alors la fin que poursuit le Gouvernement de la Maison Blanche en protégeant 1 émancipation du Panama et en dépensant sans compter des sommes aussi considérables pour réaliser le colossal projet de Ferdinand de Lesseps ? Tout simplement de convertir ce point stratégique en un véritable arsenal de guerre, en une menace permanente pour les peuples de r Amérique latine, plus particulièrement pour ceux du Sud, et de faire voir à la face du monde qu il a jeté là les bases de nouvelles conquêtes.
« Il a été démontré des centaines de fois que les échanges commerciaux entre le colosse du Nord et les nations du Sud sont inégaux; on a insisté, jusqu'à satiété, sur les avantages de tous genres que recueillent les commerçants européens au Brésil, en Argentine, au Chili, dans l'Uruguay et d'autres pays producteurs, et sur le fait que malgré Touverture du canal les distances continueront à être plus favorables au vieux continent. Comment expliquer alors lenthousiasme des Etats- Unis .* Serait ce par altruisme exclusivement commercial que le Gouvernement de Washington aurait entrepris avec tant d'énergie ce travail dans l'intcrêt des
républiques latines de l'Amérique, comme d'aucuns l'ont prétendu? S'il en est ainsi, pourquoi ces fortifications et ces droits excessifs qui frappent également et les Européens et les sud-américains ?
(( La voie commerciale, tant prônée dans le principe, a, qu'on nous permette de le dire sans ambages, perdu son caractère et s'est muée en une voie militaire et stratégique.
« Les hommes d Etat sud-américains ne doivent pas fermer les yeux devant le danger qui réside dans Touverture de cette nouvelle route au pouvoir d'un gouvernement impérialiste...
« Qui une fois le canal de Panama ouvert, pourra empêcher les Etats-Unis d'exercer leur puissante influence sur le sud du Pacifique tout comme ils lexercent actuellement sur la mer des Antilles ?. . .
(( La fortification du canal de Panama, à l'encontre de tous les us et coutumes du droit international, est un danger et une menace pour les Républiques de r Amérique espagnole. Il ne suffit pas de dire que la prépondérance sur ces mers est nécessaire pour contenir la voracité des autres nations, et plus particulièrement celle du Japon. Ce sont là des prétextes inventés par le Gouvernement et la presse des Etats-Unis pour induire en erreur les esprits crédules. Ces actes de souveraineté constituent une atteinte à la doctrine de Monroe et la tendance moderne des Etats-Unis est impérialiste. De défenseurs ils sont devenus des protecteurs encombrants.
a Les peuples de l'Amérique du Sud doivent se préparer en vue de l'avenir et renoncer à leurs querelles pour former un bloc dans l'intérêt de leur race et de leur dignité, car c'est là, pour eux, le seul moyen de se rendre invincibles et inattaquables.
« La famille sud-américaine, unie dans un suprêjne désir de liberté pour la défense d'une race, ne sera
vaincue ni par les escadres formidables, ni par les dollars des multimillionnaires yankees ; tandis que. divisée, elle s'éloignera de plus en plus de Tidéal de sa vraie destinée, et la pieuvre du Nord 1 enserrera petit à petit dans ses énormes tentacules. Elle travaillera ainsi, consciemment, à creuser son propre tombeau.
« Disons ce que nous pensons. Le «•anal de Panama sera pendant longtemps une source de nouvelles sensationnelles. Le thème des fortifications n'était pas encore épuisé que surgissait déjà le problème de 1 acquisition des îles Galapagos ; vint ensuite la tentative du président Arosemena pour entrer en pourparlers avec la Colombie ; et de tous côtés, on entrevoit des dangers les uns réels, les autres imaginaires, dès qu'on signale la présence du pavillon étoile dans le Pacifique.
« Le temps se chargera de confirmer une fois de plus la transformation si radicale qua subie la doctrine de Monroc et la naïveté de certains hommes d'Etat et d'une partie de la presse sud-américaine qui restent impassibles alors que les conquérants sont aux portes de Byzance. »
Des inquiétudes similaires ont été» exprimées par M. d'Estournelles de Constant dans son intéressant livre Les Etats-Unis d'Amérique (Paris, 1913. Nouvelle édition, 1917). Elles me paraissent toutefois négliger une situation que j ai signalée dans le texte.
M. d Estournelles de Constant dit : « Au Panama, aux Philippines, les Américains pouvaient se borner à faire une œuvre utile, magnifique ; ils ont été au delà de leur mission ; ils ont assumé au Panama des responsabilités sans limite et pleines de péril pour tous : ils ont assumé la responsabilité d'une route où tout accident d'ordre administratif sera fatalement grossi par leur domination et deviendra politique. Quelle atteinte portée à la civilisation, à l'intérêt supérieur des Etats-Unis ! Quelle bravade et quelle recherche de l'im-
popularité ! Imagine-t-on les vaisseaux de tous les pays qui passent, depuis quarante ans, librement par le canal de Suez, défilant ensuite sous les canons des forts américains ! Quelle différence choquante de traitement ! Quelles répercussions dans les esprits ! C'est par des })rétentions de ce genre, par des coups de la Force primant le Droit, que lAllemagnc sest fait tant de tort dans l'opinion universelle ; et voilà la démocratie américaine qui, avant même d'avoir une armée et des flottes comme il en faudra pour soutenir une pareille attitude, tombe dans Terreur impériale.
« Ces p) écautions prises soi-disant dans l'intérêt du commerce américain lui nuiront. Le canal de Panama devait être un progrès sur celui de Suez ; il devait être non pas aux mains d'une seule puissance, c'est-à-dire aux mains d'un gouvernement, c est-à-dire, un jour peut-être aux mains d'une coterie, mais sous la sauvegarde de tous.
(( Le canal de Panama non fortifié eût été plus neutre encore, moins menacé et. par conséquent, mieux défendu par l'intérêt général que celui de Suez.
« Résignons-nous à cette diminution d'une grande œuvre ; subissons ces fortifications humiliantes plus encore pour ceux qui les imposent que pour ceux qui les acceptent. Mais suivons les conséquences de cette erreur américaine. Sous prétexte de protéger une neutralité qui n'avait rien à craindre de personne, les Etats-Unis vont s'infliger des garnisons, des escadres qui attireront d'autres escadres, et ainsi de suite. Ce n'est pas tout. Il a fallu prévoir la carte à payer ; et, pour trouver les sommes énormes que coûteront aux Etats-Unis toutes ces précautions, entrer plus avant dans la voie des infractions au droit de tous ; il a fallu, sous prétexte d'avantager quelques compagnies de navigation nationale encore à naître, s'apprêter à faire payer à tous les bâtiments étrangers des taxes différentielles,
T. Bahci.ay. - Le Présideul Wilson. -
prohibitives pour quelques-uns et dont les Etats-Unis seuls profiteront ; c'est le boycottage du commerce international à son passage : taxe et canons, rien ne manquera pour lui faire accueil dans ce canal soi-disant universel. » (p. 497.)
En ce qui concerne les relations de TAiigleterre et des Etats-Unis dans l'hémisphère occidental et le canal de Panama, M. Coolidge (A. G. Coolidge. Les Etats-Unis puissance mondiale. Paris 1908, p. 300 et s.) fait remarquer que ces relations ne sont pas bornées aux questions qui concernent le Canada; même sans le Dominion, la Grande-Bretagne occupe au nouveau monde une position dont les Américains ont sans cesse à tenir compte : « Dans les îles coralligènes des Bermudes, fortifiées et presque inexpugnables, elle possède une excellente base d'opérations, d'où une Hotte hostile pourrait menacer toute la côte américaine, du Maine à la Floride. Plus au sud, le groupe des Bahamas commande l'entrée du canal de Floride ; la Jamaïque est en sentinelle devant tout canal qui traverserait le Nicaragua ou Panama ; les possessions britanniques de la Guyane et des Petites Antilles gardent la sortie de la mer des Caraïbes. En somme, tous ces postes forment une chaîne formidable. Les Bermudes sont isolées et n'ont point causé de disputes. Les Etats-Unis peuvent être ennuyés qu'elles soient aux mains des Anglais, mais il u"y a rien à y faire. Ils ont donc plutôt tourné leur attention du côté de la mer des Caraïbes et des eaux avoisinantes, où pendant presque tout le cours du xix" siècle ils ont eu avec l'Angleterre une vive rivalité qui vient seulement de prendre fin.
« Lorsque le canal de Panama sera enfin achevé, New- York aussi bien que les ports du golfe du Mexique se trouveront bien moins éloignés des côtes occidentales de 1 Amérique du Sud ; ils pourront aussi communiquer avec lAuslralie et lExtrème-Orient dans des condi-
tions plus avantageuses quaujourd'hui. Quels seront au juste ces avantages ? Il est difficile de le dire ; la distance n empêche pas Brème, par exemple, de rivaliser avec Marseille dans ces mêmes régions, mais c est un facteur qui doit pourtant compter pour quelque chose. On voit encore mieux ce que la marine américaine y gagnera : le canal lui permettra de concentrer toutes ses forces en peu de temps sur lun ou T autre des deux océans, et, comme ligne neutre de communication fluviale, il serait d un prix incalculable si Ion était en guerre des deux côtés à la lois. Dès maintenant la suprématie des Américains est solidement établie dans le golfe du Mexique et la mer des Caraïbes. Ils pourraient prendre ombrage de larrivée des Canadiens dans ces eaux, mais ils n'ont pas besoin d en faire un cas sérieux. La Grande-Bretagne, si elle voulait redevenir une rivale des Etats-Unis dans cette partie du monde, n en a plus le moyen. Quoique leur situation actuelle soit satisfaisante, certains indices font croire que les Etats-Unis ne s en contenteront pas. Guidés par 1 impulsion de forces naturelles et de traditions héréditaires plutôt que par un dessein délibéré, ils semblent devoir fortifier leur position dans ces mers. »
M. Roosevelt de son côté rappelle que la plupart des membres des congrès se sont, dans le passé, opposés continuellement à la reconstitution de la marine et à la fortification du canal de Panama. « Ils croyaient bien agir, mais ajoute-t-il avec sa verve habituelle, ils ont indignement trahi le devoir national, ils se sont montrés les plus dangereux ennemis de la République. Si le peuple américain veut soutenir de tels politiciens, qu il abandonne alors le Canal, qu il le rende à Panama ou le donne au Japon, à 1 Allemagne, à lAngleterre ou à n'importe quelle nation qui a pour dirigeants des hommes et non des eunuques ! Qu il abandonne aussi la doctrine de Monroe, et ne prétende plus protéger la
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vie el la propriété au Mexique ! En résumé devenons la Chine de lOccidcnt et attendons, dans la faiblesse et limpuissance, le jour où notre territoire sera partagé entre des peuples plus énergiques! Mais si nous avons lintention de jouer notre rôle de grande nation, d'être prêts à défendre nos propres intérêts et à être utiles aux autres, sachons ce que nous voulons faire et préparons nous à le faire! x\u sud de 1 Equateur, sur la ligne approchant de chaque côté le canal de Panama, nous n avons plus à nous occuper de la doctrine de Monroe. Le Brésil, le Chili et l'Argentine sont capables de défendre cette doctrine pour toute T Amérique du Sud, excepté dans la partie de lextrêmc Nord. Considérez, par exemple, le cas de 1 Argentine. Comme en Suisse le service militaire y est obligatoire, ce qui, industriellement et socialement, lui a été d un très grand secours. Cela lui a aussi donné une armée de presque un demi-million d hommes, bien que la population ne soit pas un neuvième de celle des Etats-Unis. L'Argentine est beaucoup plus prête que les Etats-Unis à défendre son territoire en cas de soudaine attaque d un ennemi puissant. Nous ferions bien de nous mettre à son école, et d apprendre la leçon qu'elle nous donne. u Donc, nous ne devons nous inquiéter de la doctrine de Monroe que lorsqu il s'agit des approches du canal de Panama, c est-à-dire des territoires entre notre frontière sud et 1 équateur. Nous n'avons pas à nous préoccuper de cette doctrine à propos du Canada, car, l'an dernier, le Canada s est montré infmiment plus fort que nous. » (Théodore Roosevelt. Le Devoir de i Amérique en face de la Guerre. Paris, 1917, p. 193 et suiv.;.
NOTE
sur la question du Mexique.
En vérité, la question du Mexique n'est, en comparaison avec la question du canal de Panama, quunc question de politique étrangère pour les Etat-Unis. Nonobstant les déclarations du Président des Etats- Unis, quant au caractère non-interventionniste de son gouvernement, elle implique, cependant, des problèmes de voisinage d'une gravité exceptionnelle.
Pour ceux qui n en savent rien, quelques observations à ce sujet seront peut-être utiles. Elles seront, d'ailleurs, le complément de ce que j'ai déjà dit sur la question de Panama.
La révolution mexicaine a été une réaction constitutionnelle et libérale contre la dictature de Porfirio Diaz qui est resté au pouvoir de 1876 jusqu'en 1911. Sous son gouvernement, maintenu par la force et l'intrigue, le pays, dans son ensemble, a joui d'une prospérité considérable. Toutefois la volonté populaire était supprimée grâce à la méthode classique des despotismes militaires.
Après trente-cinq ans de dictature, Diaz fut renversé par Francisco Madero, chef d un groupe de sécessionnaires des partis libéraux et progressistes qui le fit élire président à la place de Diaz.
Huerta avait été général sous les ordres de Madero. Après la bataille de dix jours (la dizaine tragique) dans la ville de Mexico que les adversaires de Madero lui
livraient, il a subitement saisi le pouvoir et fait arrêter Madero qui a été tué dans le Palais National.
Huerta prit le pouvoir, qu'il retint de février 1913 jusqu'en juillet 1914. La rumeur publique l'accusait d'être soutenu par des intérêts étrangers aidés par une partie de la diplomatie européenne.
Dans le Nord, Huerta rencontra de la résistance de la part de Venustiano Garranza qui avait été sénateur et qui, à ce moment, était gouverneur de l'Etat (province) de Coahuila. Garranza. après une lutte confuse où des intérêts divers essaimaient de se tasser, est devenu Président. Huerta se réfugia alors aux Etats-Unis où il est mort.
Gomme Huerta vis-à-vis de Madero, Villa, général de Garranza, profita de la confiance de son chef pour lui faire opposition. Zapata, un autre général, se sépara également de lui et ces deux chefs de bandes aidés de Félix Diaz qui avait combattu Madero, sont encore chefs de factions armées,
Garranza, qui seul a quelque compétence civile comme parlementaire et comme administrateur parmi ceux qui ont mené la révolution, a été aussitôt que possible (19 octobre 1915), reconnu par le gouvernement des Etats-Unis. G'est un gouvernement défait dont la légitimité n'a pas encore été établie par une élection, mais comme tel il a été maintenant reconnu par presque tous les gouvernements de lAmérique du Sud, parle Japon et par toutes les grandes Puissances de l'Europe.
Au courant de la lutte, de nombreux Américains ont été tués, blessés et maltraités et désintérêts matériels de citoyens américains ont souffert. Des insultes ont même été infligées au drapeau étoile. Des têtes chaudes aux Etats-Unis ont voulu partir en guerre contre le Mexique, sans doute pour punir les innocents des méfaits des coupables, système militariste introduit par Tennemi dans la guerre actuelle. Le gouvernement des Etats-