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LES PROCÈS DU PRÉSIDIAL. — LES MONTREVEL

Sommaire : Galois , Claude-François et Ferdinand de la Baume, comtes de Montrevel. Le duc d'Epernon et M. de la Marguerie à Bourg. Les comédiens du sieur de la Motte. Le paumier Aynard. Le lieutenant général Charbonnier. Les Montrevel et les sergents. Meurtre d'Aynard. Le procureur du roi Porcet. Trois ambassades du Présidial à Ferdinand de la Baurae. Trahison du président Bachet de Meyzériat.

Je résumerai dans ce chapitre un curieux épisode que M. Claude Perroud a raconté avec talent dans les Annales de la Société d'Emulation de VAin (année 1868). Peu de personnes se font une idée précise des difficultés auxquelles l'ancienne magistrature se heurtait pour les actes les plus simples de la vie judiciaire. Le conflit du Présidial contre les Montrevel est significatif; il prouve ce que l'on serait tenté de révoquer en doute : Sous le règne de Louis XIV, si fécond en grandes figures, en austères peu-

seurs, en chefs-d'œuvre littéraires, la Bresse a parfois vu la force primer le droit.

Les Montrevel remplissent l'histoire de la Bresse, pendant les deux derniers siècles. Peu de familles comptent dans leur sein un si grand nombre de guerriers dévoués à la France avant même d'être Français. Lorsque les Anglais menacent « de gaster le royaume, » le roi Jean appelle à son aide Galois de la Baume, un Montre v-el. Un autre Montrevel, Claude-François de la Baume, neuvième comte du nom, se distingue au combat de Pont-de-Gé (1620) à la tête du régiment de Champagne et meurt au siège de Saint-Jeand'Angély. Son fils aîné^ le triste héros de cette aventure, Ferdinand de la Baume, a de glorieux états de service ; blessé au siège de Boyan, l'un des combattants du siège de la Bochelle (1628), des guerres du Piémont (1630), de la campagne du Languedoc contre Montmorency (1632), il devint Lieutenant général pour le roi en Bresse, Bugey, Valromey et Gex, lorsque M. de Lamothe-Houdancourt se démît de ses fonctions (1641).

Bien des défauts, inhérents à l'ancienne noblesse, déparaient ces comtes prodigues de leur sang. Revenus des champs de bataille, les Montrevel regardaient la Bresse comme une pro-

priété qu'ils pouvaient exploiter à leur gré. M. Jarrin a formulé, dans la Bresse au XVII^ siècle, les justes critiques que l'historien leur doit. Ce n'est pas tout. Chose plus grave encore, ces rudes guerriers ne soupçonnaient pas que leur bon plaisir n'était pas toujours l'expression de la Justice; on les retrouve, menaçants près des juges, alliés d'obscurs malfaiteurs, après avoir été les glorieux soutiens de la monarchie.

L'installation de Ferdinand de la Baume dans ses nouvelles fonctions eut lieu pendant la la fronde. On pressent le prix que la royauté attachait à son dévouement. Les Montre vel comptaient des parents parmi les frondeurs et dans les rangs des armées espagnoles. Il fallait les prémunir contre toute défaillance monarchique,^ car leur renom, les terres nombreuses qu'ils possédaient leur assuraient une influence prépondérante dans une province annexée de fraîche date. Aussi, en 1652, Ferdinand de la Baume reçut deux illustres visiteurs : le duc d'Epernon, gouverneur de Bourgogne et M. de laMarguerie, intendant de la même province.

La paroisse de Bourg n'était pas en état de seconder le Lieutenant du roi dans les fêtes que ce dernier destinait à ses hôtes. Elle essaya d'un emprunt sans trouver de prêteurs. Mon-

trevel prépara la réception à lui seul et, pour qu'elle fût brillante, il alla chercher au loin une troupe de comédiens qui voyageaient sous la direction d'un certain La Motte. Le sort des comédiens ambulants, nomades comme nos bohémiens, portant leur avoir dans des voitures traînées par de maigres haridelles, était de nature à faire fléchir les plus solides vocations. Les rois de théâtres, les impératrices couvertes de robes à paillettes, de bijoux de clinquant, hantaient les tripots dont les propriétaires ne se montraient pas trop exigeants. C'est dans le tripot, doublé d'un jeu de paume, dont la vaste salle se transformait aisément en théâtre, chez Jacques Aynard, derrière l'hôtel de M. de Ghoin, que les comédiens s'établirent à Bourg. Montrevel traita lui-même du prix de location. Si Bourg fut une ville propice aux partisans de. Thespis^ malgré la protection qui les y précédait, c'est ce que M. Perroud nous apprendra.

« J'imagine, dit-il, que, si les représentations « données devant d'Epernon, Montrevel et l'in- « tendant furent fructueuses, les suivantes le « furent bien peu (les temps étaient durs), car au « commencement de novembre, La Motte ne « pouvait payer à Aynard le prix de sa location.

« Il était en retard de quarante et quelques « livres (plus de 108 francs) et pressé d'aller « chercher fortune ailleurs, commençait à « des- « bagager. »

« Le 2 novembre, à huit heures du matin — « bien que ce fût jour férié, bien qu'à ce mo- (( ment même l'assemblée générale fût réunie « pour le renouvellement du corps municipal — o; Aynard se présenta devant le Lieutenant géné- « rai civil du Bailliage, Jean Claude Charbonnier, « et lui demanda l'autorisation de saisir « les a effets » des comédiens.

« Charbonnier, à cette heure matinale, prési- « dait l'assemblée générale à l'Hôtel-de-Ville. « C'est là qu'il fut abordé par le paumier, « trop inquiet de ses quarante livres pour se (.( préoccuper autrement de l'élection.

« Le droit d' Aynard n'était pas douteux. Le (( Lieutenant général civil accueillit sa requête « et lui délivra une ordonnance de saisie que « notre homme porta aussitôt aux sergents du

« Présidial Mais les sergents refusèrent de

« marcher, sous prétexte que c'était jour férié.

« Cette raison était-elle la bonne ? on en peut

« douter : sous prétexte, dit le procès-verbal

« rédigé par Charbonnier lui-même. Au fond,

« les sergents se souciaient peu de voir de trop

« près les rapières des comédiens, moins encore (( d'irriter le comte de Monlrevel, protecteur de « la troupe. L'intérêt que Ferdinand de la Baume « portait aux acteurs n'était un mystère pour « personne ; s'en prendre aux comédiens, c'était (( s'en prendre à lui-même. Or, il y avait péril « à affronter la colère du Lieutenant du roi, un « terrible homme, disent nos histoires. Ignorait- « on, d'ailleurs, les rancunes de Montrevel con- « tre le Présidial ? Les magistrats persistaient (( à lui refuser les honneurs auxquels il préten- (( dait ; ils lui contestaient le droit de juger en « dernier ressort dans ses terres : ils plaidaient « sans cesse contre lui devant le Conseil d'Etat. (( Toutes ces causes locales, peut-être même des « antipathies politiques (on sortait de la fronde), « avivaient le vieil antagonisme de la robe et « de l'épée. Les sergents du Présidial, assurés « d'un étrange accueil, se saisirent du premier « prétexte venu pour refuser leur concours.

a Toute la matinée se passa, pour le pauvre « Aynard, en démarches inutiles : et, cepen- « dant,' les comédiens « desbagageaient » en « toute hâte. Il était midi quand le paumier vint « présenter au Lieutenant général une seconde « requête. Il lui demandait d'autoriser l'exécu- « tion de la saisie « nonobstant fériés, » et d'en-

« joindre au premier huissier ou sergent requis <( d'y procéder sans délai. Charbonnier y ayant « consenti, Avnard réunit trois serc^ents du Pré- « sidial : Bizet, Roliat (?) et Merle et partit avec (( eux pour sa chanceuse expédition.

« Elle tourna mal : les comédiens résistèrent. Il « y eut des coups échangés, une des comédiennes « attrapa un horion dans la lutte ; bref, La Motte « et ses compagnons rossèrent les sergents elle « paumier. Les domestiques du comte de Montce revel se mirent de la partie , du côté des « comédiens bien entendu.

« Nous avons laissé Aynard et les sergents « fuyant devant les gens de Montrevel. Il était « environ deux heures, le Lieutenant général « civil était rentré chez lui, quand il vit arriver « le pauvre Bizet « le visage ensanglanté et ail- « leurs », demandant justice à grands cris. On « devine l'émotion du magistrat en apprenant « un outrage qui atteignait le Tribunal tout « entier : il sut pourtant se contenir et, ne vou- « lant instrumenter contre les rebelles que sur « une procédure régulière, il envoya le sergent « mettre sa plainte par écrit. Presque immédia- « tement, Aynard se présenta éperdu, suppliant : « Les domestiques de M. de Montrevel le cher- « chent partout pour l'assommer, indignés de ce

« qu'il s'est pourvu en justice pour être payé « des comédiens... » Charbonnier lui promet « justice.

« Les incidents se pressent ; un troisième « personnage est introduit ; c'est un gentilci homme de M. de Montrevel nommé Izenave : « M. le Comte désire que « Charbonnier aille lui « parler. » Le motif de l'entrevue n'est pas « indiqué, mais il se présume aisément. Char- « bonnier ne fait aucune difficulté de se rendre (( à l'hôtel de la Baume ; en chemin, il trouve « le comte lui-même qui, impatient de colère, « n'avait pas attendu son arrivée. C'est devant « l'hôtel du président Bachet, de Mézériat, à « quelques pas du Palais de Justice, qu'eut lieu (( la rencontre. Montrevel était accompagné de (( laquais et d'un certain nombre de comédiens, « tous armés. Dès qu'il aperçoit le Lieutenant <i général civil : « Ce coquin de paumier, s'écrie- « t-il, a fait un vacarme dont je me serais trèsce bien passé !... Je l'aurais bien fait payer sans « qu'il se pourvût en justice!... Mais il me le « paiera ! Ces comédiens sont à Bourg par mon « ordre, sous ma protection pour divertir les « honnêtes gens. Je ne puis souffrir qu'ils soient « ainsi maltraités en ma ville... » Puis, s'en « prenant à Charbonnier lui-même : « Tout cela

« se fait sous votre autorité ! Vous auriez bien « pu me prévenir avant de décréter la requête « du paumier , prévenir au moins les comé- « diens. » — « Je ne puis, répond simplement le (( magistrat, refuser justice à ceux qui la deman- « dent : j'ignore par quel ordre sont ici les comé- « diens, mais, s'ils doivent, il faut qu'ils paient. « Je n'ai pas donné mon ordonnance pour vous « fâcher, mais pour rendre à Aynard la justice « qu'il demandait. Quant à la rébellion des « comédiens, elle doit être suivie de châtiment. » « A ce moment survient maladroitement le pau- « vre Aynard : la colère du comte redoubla. « Pourquoi, coquin, as-tu recouru à un autre « qu'à moi pour ton paiement? Je te ferai bailler « cent coups de bâton ! » et se tournant vers les (( laci^uais et les comédiens : « Je vous commande « de bailler cent coups de bâton à ce coquin de a paumier ! » Le paumier détale , laquais et « comédiens lui donnent la chasse, avant que « Charbonnier ait pu s'entremettre; voici que le « sergent Bizet, aussi mal avisé qu' Aynard (les « pauvres diables , traqués par la valetaille, « s'imaginaient sans doute trouver sûreté aux (( côtés du magistrat) , arrive avec sa ligure (( ensanglantée. « Tu es un maraud, lui crie le c( comte -, tu n'en a pas eu assez , tu me la

« paiera ; ta commission ne portait pas de frap- « per une des comédiennes comme tu l'as fait, « mais tu ne le porteras pas loin. » Bizet nie « avoir frappé la comédienne, ni personne ; « Charbonnier remontre respectueusement au « comte « qu'il ne doit pas user de voie de fait ; » « le procureur du roi, Charles-Emmanuel Por- « cet, prévenu du tumulte, accourt, et joint ses « représentations à celles du Lieutenant général « civil ; peine perdue ! « Les canailles m'ont (( fâché, répéta Montrevel en parlant du pau- « mier et du sergent : ils ne pourront éviter un « mauvais parti? »

« En cet instant Charbonnier entend s'élever c( un grand bruit devant son hôtel ; il voit briller « force épées nues. » Il y court intrépidement « suivi de Porcet et du comte : c'étaient les co- « médiens qui exécutaient sur Aynard les ordres « de Montrevel ; soutenus par douze ou quinze « domestiques du comte, leur épée à la main, « ils avaient poursuivi le paumier jusqu'au logis « de Charbonnier, où le malheureux espérait « trouver un refuge : ils y étaient entrés après « lui et l'assassinaient. Charbonnier , toujours « suivi de Porcet et du comte, parvint à pénétrer « dans sa maison et y trouva deux des comé- « diens, Aranville et Mérard, acharnés après la

(( victime (ces deux bandits paraissent avoir « seuls franchi le seuil de l'hôtel, laissant les « gens de Montrevel à l'entrée). Aynard, accablé « de coups d'épée et de bâton, gisait, couvert « de sang « comme mort sur la place. » « Le cas était complet : il y avait rébellion contre les agents du Présidial, assassinat, violation de domicile, insulte personnelle à un magistrat. Charbonnier et Porcet somment le comte de souffrir que la justice ait son cours, ordonnent de fermer les portes et prennent des mesures pour faire conduire les deux malfaiteurs en prison. Montrevel dut être embarrassé, hésiter peut-être. Il sentait la gravité du crime commis ; mais la passion l'emporte ; il s'oppose à l'arrestation des comédiens. <r Toutefois, pour donner aux magistrats une manière de satisfaction et passer sur quelqu'un sa mauvaise humeur , il ramasse un bâton et roue Arranville (avec indulgence , semble-t-il ; « quelques coups de bâton, » dit le procès-verbal). Puis il enjoint aux deux drôles de se jeter aux pieds des magistrats et de leur crier merci. Il se trompait s'il croyait arranger l'affaire par ce châtiment dérisoire ; Charbonnier et Porcet insistent pour qu'on mène en prison les assassins : « il faut que

« justice se fasse d'une si grande insulte ; nous « ne voulons recevoir aucune satisfaction de. « pareille sorte de gens dont l'insolence regarde « l'intérêt de la justice plus que le nôtre. » « Montrevel s'entête : « Je suis fermement résolu « à ne pas souffrir que mes gens soient conduits « dans les prisons. »

« Durant cette discussion, les domestiques de « Montrevel étaient toujours à la porte l'épée à « la main. Leur nombre s'était même accru, ils « étaient une vingtaine. Ignorant ce qui se pas- « sait à l'intérieur du logis, ne voyant pas sortir « leur maître, ils se mettent à enfoncer la porte ; (( quelques-uns gagnent les derrières de l'hôtel c( et commencent à escalader le mur d'une cour. (( Charbonnier et Porcet n'étaient p^s en état de (( soutenir un siège ; devant l'obstination du « comte et l'invasion armée de ses gens, ils « n'avaient qu'à céder en fait sinon en droit. « Nous fûmes contraints de céder à la force, « avoue le procès-verbal de Charbonnier, et de « dire au sieur comte qu'il fît ce qu'il lui plai- (( sait. »

« Ils ne savaient pas encore tout : pendant « que l'hôtel du Lieutenant général civil était le « théâtre de ces violences^ une scène de pillage « se passait à l'autre extrémité de la ville. Un

« certain Molinet, « soi-disant uentilhomme du « marquis de Saint-Martin, » fils aîné de M. de « Montrevel, avait réuni une douzaine de domes- « tiques du marquis et les avait conduits au « logis d'Aynard, c'est-à-dire au tripot. Là ils « avaient demandé le paumier à grands cris, « pour « l'assassiner, » disaient-ils, et ne rencon- « trant que sa femme, avaient saccagé Tétablis- « sèment , brisant portes , fenêtres , meubles « ustensiles. La tripotière s'enfuit et accourut « tout en pleurs, criant miséricorde, à l'hôtel du « Lieutenant «énéral civil... Elle tombait bien ! « elle trouvait Charbonnier et Porcet, pris d'as- (( saut eux-mêmes , contraints de renoncer à « faire justice ; elle apercevait son mari gisant (( dans la salle. Montrevel ne s'émut pas de ses « lamentations ; il lui répondit superbement , « sans doute en haussant les épaules : « qu'il « n'y avait pas tant de mal. »

« Une telle parole disait tout : plaignants et « juges n'avaient plus qu'à baisser la tête. Les c( assassins se retirèrent tranquillement, « sous « la faveur du comte. » Quant au malheureux (( paumier, on fit venir un prêtre pour le con- « fesser et des chirurgiens pour visiter ses « plaies. Après quoi, six hommes l'emportèc( rent dans un linceul hors de riiôtel du Lieu-

« tenant général civil. L'histoire ne dit pas s'il « survécut à ses blessures, ni si les comédiens, « avant de partir, payèrent les quarante livres « pour lesquelles il avait couru tant de dangers. »

Le lendemain, 2 novembre, Charbonnier dressa procès-verbal. Le timide sergent Bizet en fit autant de son côté sur les ordres exprès qu'il reçut. Ni le magistrat, ni l'agent de la force publique, ni le procureur du roi Porcet, qui requit information, n'osèrent comprendre dans leurs, poursuites le vrai coupable : Ferdinand de la Baume, dixième comte de Montrevel. Le flétrir moralement par l'expression du mépris dont on entourait ses protégés de bas étage, c'était déjà beaucoup.

Montrevel sentit qu'un ennemi terrible entrait en lice, l'opinion publique. Que pouvaient les archers de la maréchaussée et les soldats de Louis XIV contre la conscience du peuple ? Les regards des habitants les plus craintifs ne diraient-ils pas avec éloquence, lorsqu'il passerait dans les rues : « On va poursuivre La « Motte ! vous avez armé son bras ! » Montrevel, sous la d':uble impulsion de son orgueil héréditaire et du remords, fit appeler Porcet. Une seule fois, dans sa longue existence, il est humble, il est supphanl, et cela, devant le procureur

du roi, un homme de robe ! Il le presse de flatteries ; Il le prie de dire aux officiers du Présidial qu'il l'a chargé pour eux « de toutes civi- « lités possibles. »

La réponse du procureur du roi est digne des plus grands magistrats. Devant cet homme tout puissant qui peut, d'un coup d'épée impuni, venger une parole hautaine, il dit : « La plus (( grande civilité que vous puissiez rendre à la « Compagnie en cette rencontre et en toutes « autres, c'est de laisser la liberté entière à la « Justice. » Et comme devant ce fier langage qui l'étonné, le Lieutenant du roi balbutia de nouvelles excuses, il ajoute d'un ton froid et digne : « Je vous prie notamment de croire que « si votre présence et votre autorité n'avaient « lié les mains au Lieutenant général et à moi, « les deux comédiens qui ont été surpris en « délit, auraient été, sans doute, traînés en pri- « son, et, de là, peut-être, trois jours après, « pendus sur la place publique.

— « Pendus ! pendus ! pendus ! » s'écria Montrevel, qui retrouva un instant toute sa fougue de gentilhomme. Il se calma toutefois ; renouvela toutes « ses civilités. » Porcet, désireux d'abréger un entretien pénible, lui adressa cet adieu : « La Compagnie n'a rien tant à cœur que

(( le bien de la Justice. Et, sans doute, elle vous « priera, comme je le fais par anticipation, de « la vouloir appuyer. »

Le 13 novembre, le Présidial se réunit en assemblée générale. Il prit fait et cause pour le Lieutenant général, décréta contre les comédiens un mandat de prise de corps et désigna, pour aller porter cette nouvelle à Montrevel, le président Bachet de Mézériat, le lieutenant particulier civil Renibert, et le procureur du roi Porcet. Renibert disparut dans l'après-midi. Ses deux collègues affrontèrent seuls l'orage. Bachet, chargé de porter la parole, s'exprima en ces termes : « Monsieur, la Compagnie vous vient « prier de trouver bon que justice soit faite de <( la violence commise par les comédiens dans « la maison de M. le Lieutenant général, vous « assurant qu'elle conservera toujours les sentice ments de respect qu'elle a eus par le « passé pour vous, et d'obéissance pour le ser- « vice du roi.

— « Monsieur, répondit Montrevel, je me dis- « posais à vous faire des remerciements, mais « puisque votre députation est toute contraire c( aux civilités que j'attendais de votre Compare gnie, vous lui direz que je perdrai mille vies, «celles de mes enfants et de tous mes amis,

« plus tôt que de souffrir que les comédiens (( aient aucun déplaisir. »

Bacbet ne se contint plus : « Eh quoi ! s'é- « cria-t-il, l'intérêt de semblables gens de néant « vous est-il plus cher que celui de la Justice « et de la satisfaction du public ?

— « L'affaire n'est plus celle des comédiens, (( dit le Lieutenant du roi, mais la mienne pro- « pre, et la Compagnie verra que je porterai « l'affaire jusqu'où ma naissance, ma charge et « le temps me pourront permelLre. »

La question est posée sans ambage. Qui l'emportera ? le seigneur ou la Justice. Le président met dans un plateau de la balance « la Justice « et la satisfaction du public ; » le seigneur met dans le plateau opposé « sa naissance , sa « charge et son temps. » Triste temps, dirat-on, et qui rappelle le Moyen-Age ! Pas tout à fait ! Au Moyen- Age, le conflit se fût élevé dans la conscience du Lieutenant, entre ses bons et ses mauvais instincts. Au xvii^ siècle, le conflit, élevé au nom de la morale, éclate entre l'homme qui a failli et la corporation qui est l'expression de la conscience publique. Pour l'emporter, Montrevel a besoin non- seulement de sa naissance, des préjugés ancrés dans tous les cœurs; non-seulement de la force matérielle dont il

dispose, mais encore de la ruse et de la complicité d'un déserteur du Présidial.

Le lendemain, 14 novembre, le président et le procureur du roi rendirent compte de leur mission. Le Présidial a un moment de défaillance ; il oublie le courage qu'il a déployé en 1650, lorsqu'après la suppression de la Cour souveraine, il avait placé garnison dans le Palais pour repous,ser l'assaut dont le menaçaient les membres de la Cour souveraine de Bourgogne et Montre vel. Il cède de mauvaise grâce, contraint et forcé, vu « l'importance du dit sieur. » Pour que l'on ne puisse le taxer de lâcheté, il délègue Bachet, Renibert, Rossan et Porcet pour aller dire à Ferdinand de la Baume, ces paroles concertées à l'avance : « Monsieur, la Compagnie ne s'était « jamais pu persuader que l'autorité, que le roi « vous a mise en main pour appuyer la Justice, « lui dût un jour servir d'obstacle, ni que vous « eussiez en plus d'estime des comédiens infà- « mes et gens de néant que le bien de la Jus- « tice et la satisfaction du public. Toutefois, « puisque vous témoignâtes hier, si hautement et « avec des termes si pressants, que vous faisiez « de leur affaire votre propre intérêt, elle vous « vient assurer que c'est avec un sensible déplai- « sir qu'elle se voit à présent contrainte de céder « à votre autorité et à la force.

— « Ce discours me surprend, répondit Montre vel. Je n'ai jamais entendu employer mon autorité contre la Justice ; j'ai seulement demandé que par égard pour moi, pai* civilité, on fît remise aux comédiens de leur faute, faute légère : Je demande, avec de nouvelles « et plus vives instances, que la Compagnie s'as- « semble encore une fois pour m'accorder cette « grâce, que l'on assoupisse entièrement cette

« affaire Au reste, je me sens fort choqué

« des paroles qu'on m'a dites. J'attendrai la (( résolution de la Compagnie avant de partir « pour Dole. »

Je n'insisterai pas sur l'oblitération de sens moral que révèle ce langage. On laisse les comédiens impunis et le Lieutenant du roi est mécontent. Son dépit se comprend. Être assez fort pour fouler aux pieds les lois de son pays, c'est beaucoup et ce n'est rien. Ce n'est rien, quand on ne peut atteindre la mémoire humaine pour l'engourdir ! Ce n'est rien, quand on ne peut lacérer les papiers informes qui contiennent le récit de faits infamants pour vous. Pour atteindre ce but, il faut à Montrevel un auxiliaire au sein du Présidial. Il ne peut essayer de corrompre Porcet, homme pratique, inaccessible à la crainte, parlant quand il faut en magistrat fier

et digne. Il laisse retirer le procureur du roi ; il laisse partir encore Renibert et Rossan et retient le président près de lui. Bachet est un savant ; ses parents siègent à l'Académie française ; luimême, suivant l'expression, est « un abstracteur « de quintescence. » La science n'est pas toujours sœur de l'énergie. Montrevel, en général habile, divise ses adversaires et ne garde que le penseur.

Que se passa-t-il pendant leur long entretien ? On l'ignore. Le lendemain, 15 novembre, Bachet, l'un des deux interlocuteurs, demandait à ses collègues, au nom du Lieutenant de roi, de « brûler les informations et verbaux. >•>

Il n'y eut qu'un cri dans la Compagnie, cri d'indignation bientôt comprimé par l'instinct de la conservation. Rendre les armes ; se courber devant la force brutale au point de renier sa cause et de crier merci devant un homme d'armes, nul ne voulut y consentir. Les mêmes délégués partirent à l'instant de la Chambre du Conseil, chargés de dire au comte ces mots^ déjà plushumbles, et cependant suffisants : « Monsieur, « la Compagnie vous vient assurer, de plus fort, « qu'elle a toujours été dans de véritables senti - « ments de respect pour vous, et qu'elle est « résolue de les conserver ci-après, mais qu'en

— t289 — (( l'affaire des comédiens, il y a faute à notre con- « sidération, la Compagnie ayant fait tout ce (( qu'elle a pu faire avec justice. . . »

Une déclaration si modeste était trop encore pour celui qui jouait depuis la veille le triste rôle d'allié de Montrevel. Les autres députés l'entendirent, avec stupeur, prendre sur lui de modifier le texte du discours, et de prononcer ces mots qui pouvaient faire croire le Présidial capable d'une lâcheté : « Monsieur, la Gompa- « gnie vous vient assurer qu'elle a toujours eu « des sentiments de respect pour vous et d'obéis- « sance ; qu'elle veut les conserver avec fidélité « et, de plus, qu'elle accorde à votre prière et « considération, tout ce que vous avez désiré « d'elle. . . »

Telle était la crainte que les Montrevel inspiraient, aucun des autres délégués n'osa protester avec indignation et crier au président Bacliet : « Vous êtes un faussaire. »

On devine le reste. Ferdinand de la Baume partit le jour même riant, sans doute, de la pusillanimité des magistrats. Le Présidial désavoua son président... trop tard, le mal était irrémédiable. « En définitive, dit M. Perroud, « les pièces du procès furent-elles détruites ? « Non, et c'est ici que nos magistrats repren-

— 290 ~ « nent l'avantage : « En suite de la délibération « ci-dessus, lesdites informations ont été remi- « ses en la Chambre du Conseil par le sieur « Lieutenant général. » L'intrépide Charbonnier avait engagé à l'action, « c'est encore lui qui « ferme dignement la retraite. Ce que Montre- « vel avait de plus à cœur, l'anéantissement de « la procédure, il ne l'a pas obtenu ; ce silence « dont il voulait couvrir ses violences lui a été « refusé ; les pièces subsistent, incomplètes, « mais accablantes encore, et l'accusent, non « plus devant la justice du grand roi, mais « devant le Tribunal sévère de l'histoire. »

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