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CHAPITRE NEUVIÈME

LES PROCÈS DU PRÉSIDIAL : LE BANC DU PRÉSIDIAL A l'église collégiale NOTRE-DAME.

Sommaire : Droits honorifiques dans les églises. — Analyse du livre de Mathias Mareschal. — De quel côté se trouve la droite d'une nef. — Droits du Présidial sur le banc qu'il occupait dans l'église Notre-Dame. — M. Loubas de Bohan. — Réparation de l'église en 1772. — Devis et description du banc. — Les chanoines font enlever le banc en 4784. — Procès devant le Parlemement de Bourgogne. La fête de l'Annonciation en 1785. — La question des bancs et des chaises à Lagnieu et à Bourg. — Nouveau procès devant le Parlement de Bourgogne. — Les clefs du banc.

le me propose d'étudier, dans ce chapitre, les droits que le Présidial prétendait avoir dans redise Notre-Dame de Bourg. Mon intention n'est pas de présenter sous un jour plaisant des magistrats que je respecte et que j'aime. La vérité historique a pourtant le privilège de tout dire, quand elle n'exhume point le passé pour se faire une arme contre lui et pour le dénigrer. Nous autres modernes nous voulons juger toutes

choses avec nos idées préconçues. L'historien doit sentir et rendre, sous peine de n'être pas sincère, les passions de ceux dont il raconte la vie. A ce point de vue, l'un des procès les plus importants du Présidial est celui qu'il a soutenu pour défendre, contre les chanoines, la possession de son banc. Nous demanderons d'abord aux anciens jurisconsultes quelques détails sur les principes de droit qui régissent les préséances religieuses. J'ai entre les mains la sixième édition (l'ouvrage s'était donc vendu), publiée en 1631 , du Traité des droits honorifiques des seigneurs ès-Eglises (1) dédié par Mathias Mareschal à très-haute, très-illustre et royale princesse Mademoiselle Marie de Bourbon, souveraine de Bombes, dauphine d'Auvergne, princesse de la Roche Suryon et de Luz, duchesse de Montpensier, de Saint-Fargeau et de Chastelleraud, marquise de Mézières, comtesse de Mortain et de Bar-sur-Seine, vicomtesse d'Auge-Domfront et de Brosse, dame des pays de Beaujolais, Gombraille et Montégu, villes et baronies de Thiars, Argenton, Sainte-Sévère, Ghampigny, etc., etc. — Le livre est revêtu de l'approbation des docteurs

(i) A Paris, chez Robert Bertault, au Mont-Sainct-Hilaire, à l'enseicfiie de VEstoile d'or couronnée.

en Sorbonne; on ne m'accusera pas, quand je m'appuierai sur lui, de faire des citations à la légère.

§ I Droits honorifiques dans les Eglises.

Jamais le clergé ne fut moins maître chez lui (jue sous l'ancienne législation : il devait compter avec des ayants-droit de toute sorte; si le i)edeau ne donnait pas le pain bénit, suivant la jurisprudence du Parlement ou di^ grand Conseil, un procès était possible. Mareschal définit les droits honorifiques dans les Eglises : « préce céder tous autres ès-processions et offertoires « immédiatement après les prostrés ; avoir pre- (( mier de la main du curé ou vicaire l'asper- (( sion de l'eau bénite , encensement , distribu- « tion du pain bénit , baisement de la paix , (( recommandation particulière ès-prières publi- « ques, banc, séance et sépulture au chœur, et « litre et ceinture funèbre et de deuil entour « l'église : d'où proviennent souvent grands (( maux ; car au lieu de n'avoir et porter en (( l'église autre pensée et cogitation qu'en Dieu, « et aux prières et aux mystères qui s'y traitent, (' les âmes sont distraites, diverties et troublées <( par envies et inimitiés : et de là infinis scan-

« dales, querelles, meurtres, assassinats. » En écrivant, il y a quelques années, ta question du pain bénit, nous soupçonnions que des scènes regrettables avaient dû parfois ensanglanter les églises, mais nous n'aurions jamais songé à la qualification sévère que leur donne Mareschal. Les luttes pour les sépultures de la chapelle de Chàtillon-lès-Dombes, racontées par M. Jarrin dans sa biographie de Philibert Collet, entraient donc dans les prévisions des jurisconsultes.

Les lois donnèrent une forme à ces traditions. On lit dans l'art. 60 de la coutume de Tours : « Le seigneur chastellain est fondé d^ avoir préé- « minence avant ses vassaux ès-églises estant « en sa chastellenie , comme d'avoir et tenir « litre (2) à ses armes et tymbres au dedans et « dehors desdites églises, et peut prohiber et « défendre qu'autres ses vassaux ne mettent (( litres ne armoiries es dites églises, au préiu- « dice de sa prééminence, sinon que son vassal « fut fondateur spécial de la dite église, auquel (( cas il pourra avoir et tenir litres à ses armes, « et armoiries à tymbres et autrement, au de- « dans et dehors de ladite église, si non que la

(2) Lilre : bande de velours iiuii', dont la larL'«i'i' variait suivant la dignité du petsoiuiage, et servant de &up}^iort aux armoiries.

« dite église fut principale église panochiale en <f laquelle fust assis le chastel ou principale <f. maison de la dicte cliastellenie, auquel cas il (( ne pourra avoir les dites litres et armes « dehors, mais les pourra avoir par dedans seu- ^( lement. Et aussi, si le dit vassal, d'ancienneté, « avait accoustumé de tenir les dites litres et « armes au dedans de ladite église, faire le « pourra. » Un acte de 1642 confirme, pour le seigneur de Sassay (près d'Evreux), le droit de faire dire la messe , quand bon lui semblait, dans la cathédrale d'Evreux, par le curé d'un de ses villages, botté et éperonné. Il y assistait le faucon ou sur le poing ou placé au coin de l'autel, à son choix. Les sons de l'orgue étaient remplacés par ceux du tambour (3). Le titulaire principal des droits es Eglises autorisait aussi les fêtes et les jeux ; la jurisprudence, par respect pour le sommeil des morts, leur interdît à la longue de permettre les danses dans les cimetières.

Ces droits appartiennent , en principe , aux seigneurs laïques patrons de la paroisse, à leur défaut aux seigneurs haut justiciers. Le l'oi ,

CS) M. Chéruel. Dicliotmaire des institutions de ht France. V" Nobles.se.

considéré comme personne mixte, c'est-à-dire à la fois ecclésiastique et laïque , avait le pas immédiatement après les prêtres. Aussi ses officiers de justice primaient les gentilshommes et les seigneurs féodaux.

La présence de plusieurs dignitaires dans le même sanctuaire donnait lieu à de curieux procès. Je n'en citerai que deux. En 1603, la paroisse de Montbrun, en Languedoc, avait quatre seigneurs : Herald de Pinet, seigneur de Montbrun, qui en possédait les 3/6 ; René de Saint-Pasteur, Bertrand de Vésin et René de Castagnet, qui en possédaient chacun 1/6. Quel devait être l'ordre des préséances ? Il fut décidé, par arrêt du Parlement de Toulouse rendu le 30 août 1603, que les rivaux marcheraient ainsi à l'offrande et aux processions : Herald de Pinet, René de Saint-Pasteur, Bertrand de Vésin, René de Castagnet, la femme d'Herald de Pinet, la femme de René de Saint-Pasteur, la femme de Bertrand de Vésin, la femme de René de Castagnet, les enfants d'Herald de Pinet, les enfants de René de Saint-Pasteur, les enfants de Bertrand de Vésin, les enfants de René de Castagnet. Le pain bénit se distribuait dans le même ordre. Les femmes ne pouvaient marcher avec leur mari, les enfants avec leur mère, l'arrêt eût été violé.

Les prières avaient aussi, parfois, un ordre légal. D'après un arrêt rendu par le Parlement de Paris, le 2 août 4614, elles se disaient dans certaines paroisses, d'abord pour les patrons ecclésiastiques, puis pour les patrons séculiers, en troisième lieu, pour le seigneur et la dame, hauts justiciers de la paroisse ; enfm, en bloc, sans énonciation de noms, pour tous les autres gentilshommes ayant fief sur le territoire.

Le traité de Mareschal contient, aux pièces justificatives, cinquante arrêts analogues, émanant du grand Conseil du roi et du Parlement, tous curieux pour l'histoire générale de la France.

En terminant cette rapide analyse, indiquons la plus délicate difficulté des droits honorifiques. Où se trouve dans une église le côté droit, celui où se placeront les personnes titrées et les seigneurs : (( Le costé droit, dit notre auteur, est X réputé celui qui est la main dextre en entrant ; « nonobstant qu'aucuns (entre lesquels Baro- K nius) ayant estimé que le plus honorable pour « les laïques, soit le costé gauche en entrant, se « fondant sur ce, que c'est le costé du choeur et « qu'on dist l'Evangile au costé gauche de l'au- (( tel, et que le prestre, se tournant de l'autel en « célébrant la messe, lorsqu'il prononce paroles

« addressantes au peuple, ceux sont à sa main

«. droicte qui, en entrant au chœur, sont à la

« gauche. Mais, ce nonobstant, le lieu et siège

« plus honorable, est plus communément estimé,

,(( celuy qui est à droict en entrant. Car les rai-

« sons, pour le soustennement de raffirmation

« de cette proposition, sont plus fortes que la

« négative. Entre autres que du costé droict, on

(( pose plus communément l'image du sainct

« patron de l'Eglise, au-dessus de l'autel : du

« mesme costé est le siège de l'Eglise, du curé,

« de l'abbé, du prieur, du doyen, du prince ou

« de son heutenant, député, envoyé, soit pour

« adextre le dueil d'un autre prince ou autres

« cérémonies et assemblées comme se voit es

« histoire des pompes funèbres des princes :

« que la principale partie de la messe est la

« consécration et l'oblation de la saincte Eucha-

« ristie, faisant laquelle, et presque pendant

« toute la messe, le costé droict du prestre

(( regarde le costé droict de l'autel et de l'Eglise

« en entrant. L'argument que ceux font à la

« dextre du prestre, quand officiant à l'autel il

« se tourne vers le peuple, lesquels sont placez

« au costé sénestre de l'Eglise en entrant est

« sophistique et fallacieux : il y a différence de esse

« et sedere ad dextermn. Celuy ne peut être dict

« sedere ad dexteram qui n'est en mesme aspect « et sa face tournée en mesme sens que celuy « au costé dextre duquel il est. Or, quand le « prestre tourne la face vers le peuple, tout le « peuple qui, auparavant est derrière luy, se « trouve devant lui face à face. Donc, nul du « peuple ne peut estre lors dit purement et véri- (( tablement assis à la dextre du prestre : car le « peuple n'est pas en même sens, c'est-cà-dire c( en mesme aspect : c'est pourquoy il n'est pas « seulement dit de Nostre-Seigneur Jésus-Christ « qui est ad dexteram, mais qui sedet ad dex- ' « teram patris ; et comme Balde a remarqué : « ex legibus C. Ubi senator, vel claris, uerbo « sedendi, qui sedet dicitur magis honorari, « quam qui stat. De fait, quand l'évesque, curé « ou simple prestre se tourne au peuple, à la « tin de la messe, ou autre office, pour bailler « la bénédiction, il la donne premièrement en « faisant le signe de la croix sur et regardant « ceux qui sont du costé de la main droicte en « entrant en l'Eglise ou au chœur, puis à ceux « qui sont au miheu, et après à ceux à la gau- « che en entrant auxquels il faudrait nécessai- « rement commencer si ce costé là estait le plus « digne et honorable. »

Voilà une question exauiinée sous loules se^^

faces, dira-t-on. Pas encore. Mathias Mareschal continue pendant de longues pages. Laissons-le discourir sans le suivre plus loin. J'ai tenu à donner ces citations pour placer le récit qui va suivre sous son vrai jour. Le Présidial aurait paru soulever de puériles difficultés, si l'on n'avait pas su qu'il cédait, comme les meilleurs esprits, aux préjugés et aux idées courantes. On ne sera plus étonné si l'on voit les divers corps de notables de la Bresse se disputer les places de l'Eglise comme une propriété qui leur appartient à l'exclusion de la Cure.

Droits du Présidial. Loubat de Bohan.

La Cour souveraine de Bresse, dont l'existence éphémère ne s'étend que de 1659 à 1664, avait à l'église Notre-Dame de Bourg un banc qu'elle occupait pendant les cérémonies religieuses. Les commissaires délégués par le Parlement de Bourgogne, pour prononcer sa suppression, octroyèrent cette partie de sa succession au Présidial, par une ordonnance du 2 juillet 1661, confirmée contradictoirement avec les chanoines le 4 février 1662. L'attrait de ces places privilégiées était si grand, qu'un siècle plus tard, en 1752, la municipalité de Bourg dut rendre un

arrêt défendant aux particuliers de s'emparer des bancs du Conseil de la ville et du Présidial, sous peine d'amende (4).

La propriété du banc du Présidial n'était pas toujours respectée. J'ai rapporté plus haut (5) un arrêt prononcé par le grand Conseil du roi, le 3 septembre 1677, contre le sieur Latapie, portant défense au Lieutenant du gouverneur de la ville d'assister aux fêtes publiques lorsque le gouverneur serait présent. Loubat de Bolian, lieutenant du gouverneur, ne voulut pas se conformer à cette prescription, et le 13 juin 1754, il se rendit à la procession du « corps de Dieu, » malgré la présense de M. de Choin. Le 15 juin, le Présidial lui notifiait l'arrêt de 1677. La vengeance se lit attendre, mais elle fut complète.

Le 25 août 1755, le Présidial se rendit en corps à la procession des vœux de Louis XV. Il trouva le Lieutenant installé dans la nef, escorté de neuf ou dix officiers du régiment de Montmorin alors en garnison à Bourg. Le greffier qui marchait à la tête de la Compagnie fut reçu par ces mots prononcés d'une voix fière : « Reti- « rez-vous ! la préséance appartient au mili-

(4) M. Brossard. Inventaire des archives de la ville de Bourg, page 98.

(5) Voyez chapitre sixième. Les procès du Présidial.

« taire. » Et cependant le baron d'Espagnac, commandant la ville sous les ordres du comte de Tavannes, était à sa place accoutumée. L'attitude de Loubat ne devait pas être rassurante, car les magistrats n'osèrent pousser leur revendication plus loin, ni même rappeler le fameux : Codant arma togœ.

Les officiers abusèrent de la victoire. A l'issue de la procession, ils envahirent le banc. De nos jours un corps judiciaire ainsi outragé se retirerait; la foi l'emporta et, je le dis à sa louange, le Présidial préféra descendre dans la nef, au milieu de la foule, plutôt que de manquer l'office (6).

§ ni

Histoire du Banc.

Vers 1768, les chanoines de Notre-Dame soumirent au Présidial un projet de décoration consistant à séparer le chœur du sanctuaire ; ils lui demandaient soit une coopération pécuniaire, soit leur appui pour obtenir du Parlement de Bourgogne la défense d'inhumer dans le chœur, parce qu'un dallage en marbre allait

(0) Le comte de ïavaunes, instruit de la conduite de Loubat, tint au Lieutenant un langage qui prévint le retour df cette scène scandaleuse.

remplacer le pavage de pierres (7). A défaut d'argent, on promit le concours moral. Les travaux commencèrent, en 1772, par l'enlèvement des stalles que l'on devait replacer, plus tard, derrière le maître-autel. Fort des titres précités, les magistrats ayant refusé de se soumettre au sort commun, les chanoines leur laissèrent quelques mauvaises stalles placées à main droite devant la balustrade du sanctuaire. De Tavis de tous, la nouvelle installation fut reconnue « grandement indescente » et l'on tomba d'accord qu'il fallait construire un autre banc.

Ce banc, caressé longtemps avec tendresse, comme l'enfant des vieux jours, devait être un banc à faire rêver les fidèles, un banc digne de la majesté de la justice. A force d'y rêver, nos honnêtes officiers le voyaient fini, complet, parachevé. Le banc devait se trouver à main droite, puisque d'après Mathias Mareschal c'était le côté honorifique, celui qui recevait la bénédiction le premier. Le banc devait s'étendre du pilier le plus voisin du sanctuaire jusqu'au pilier suivant. Le banc devait contenir dix-huit personnes. Le banc devait avoir vingt-six pieds de longueur de dehors en dehors. Le banc devait avoir trois pieds

(7) Délibération du i2 juillet i768.

sept pouces de hauteur sur le devant . Le banc devait avoir quatre pieds de profondeur. Chaque siège dudit banc devait avoir vingt pouces de hauteur sur quinze pouces de largeur. Le banc devait avoir trois portes, de huit pieds de large chacune, pour fermer les banquêtes. Le banc devait être dou blé d'un banc portatif pour les huissiers. Le banc devait avoir quatorze tablettes « ambulantes » pour se mettre à genoux. Le banc devait être vernissé avec de la colle d'Angleterre.

Le banc. . . on n'en finirait pas, si l'on énumérait toutes ses beautés, discutées une à une, longuement, suivant les règles strictes de la procédure. Le banc ! le banc ! Le mot est répété à satiété ; chaque fois que l'on parle de la chose on devine, au luxe des détails, que la voix des conseillers prenait des inflexions moins austères en murmurant, comme un doux nom, ce mot : le banc.

Mais la pièce la plus belle, la plus féerique était le tapis, spécialement commandé à la manu- ■ facture d'Aubusson, à deux pièces de tapisserie, double, broché en fleurs de lys, d'où l'expression s'asseoir sur les fleurs de lys, pour dire être nommé magistrat.

Le tapis aura une doublure en drap, coutil et crin. Pour le garantir des injures du temps, on

modifiera le devis. Dans le bois de chêne, sous les sièges et les banquettes, il aura deux petites armoires où on le cachera douillettement.

Le rêve devint une réalité. Le banc fut placé en mars 1774. Il coûtait :

15 livres au maçon Ghavaillat pour le nivellement du terrain.

270 livres au menuisier Bouilletpour la façon.

261 livres 18 sols pour le tapis.

11 livres 2 sols pour le transport du tapis d'Aubusson à Lyon.

113 livres à la veuve RoUet pour les fournitures de la doublure du tapis.

36 livres au tapissier Bachelet pour l'arrangement du tapis.

14 livres à Velly, serrurier, pour soixante boutons en fer destinés à attacher le tapis le long du banc.

6 livres 5 sols au même Velly pour trente pitons.

De plus, on donnait annuellement au tapissier Bachelet la somme de six livres « pour placer « le tapis les jours de grande fête et cérémonie ; « le déplacer et fermer, la cérémonie des dicts (( jours finis ; et pour l'entretien de la dicte « tapisserie. »

Les grandes joies ne sont jamais durables.

Comme le niveau du dallage de l'église Notre- Dame s'affaissait, les fabriciens traitèrent, dans le courant de l'été 1784, pour les travaux nécessités par cet état de chose. L'un d'eux poussa la prévenance jusqu'à venir prier le Lieutenant criminel Perrier de faire enlever le banc pour que les ouvriers ne détériorent en rien ce précieux objet. Les travaux finis, on allait le réintégrer dans le chœur, lorsque les officiers municipaux rendirent une ordonnance, publiée à son de trompe, défendant à tous ouvriers, sous peine de la prison, de rétablir, sans autorisation municipale, aucun banc dans la nef de l'Eglise et donnant trois mois aux parties intéressées pour se pourvoir devant eux par voie de requête. Le Présidial pouvait, ou demander une autorisation qui ne lui aurait pas été refusée, ou plaider en nullité de l'ordonnance. Il choisit ce dernier moyen et s'adressa au Parlement de Bourgogne (8). Il obtint, le 30 novembre 1784, un arrêt cassant l'ordonnance pour abus de pouvoir. Le jour où parvint l'heureuse nouvelle, Tarrêt fut notifié aux officiers municipaux et aux fabriciens, placardé dans la ville à quinze exemplaires ; quant au banc, il figurait le soir à la place accoutumée.

(8) Délibération du 26 novembre 1784.

L'orage conjuré, on jouit avec délices du triomphe en attendant l'occasion de l'affirmer par une manifestation publique dont procès-verbal serait di-essé. Laissons la parole au Lieutenant criminel Perrier, l'un des témoins de ce beau jour, rien ne remplacerait sa verve poétique : « Du 14 janvier 1785. La Compagnie, con- « voquée à la manière accoutumée, s'est assem- « blée ce matin, en la Chambre du Conseil, entre (( neuf heures et demie et dix heures, au nom- « bre de onze officiers, savoir : M. Perrier, lieuce tenant général criminel (en robe rouge), « MM. Chesnes, lieutenant particulier civil, « Guillod, Cabuchet, Picquet, Perrod, Bran- « gier, Bizet, Gonet, conseillers, Picquet, avocat « du roi et Riboud, procureur du roi.

« De là, précédée de quatre huissiers audien- (( ciers, et suivie du sieur Chicot, greffier, elle (( s'est transportée dans l'Eglise collégiale et « paroissiale de Notre-Dame où elle s'est placée « dans son banc du chœur.

« Environ un quart d'heure après, elle est « sortie de son banc et a assisté dans le même « ordre, et immédiatement après le chapitre, à « la procession faite à l'occasion de la fête de « l'Annonciation, renvoyée cette année au lende- 8 main de Quasimodo, attendu que le Vendredi- « Saint se trouva le vingt-cinq mars.

« Cette procession ayant été faite dans l'Eglise, « parce qu'il était tombé ces derniers jours, et (( notamment hier, une trop grande quantité de « neige pour la faire, suivant l'usage, par les « rues de la ville, la Compagnie, rentrée dans « son banc, a assisté à la grand messe qui a été « célébrée ensuite, et pendant laquelle les offi- « ciers municipaux ont offert, à la manière « accoutumée, trois pains qui, après avoir été « bénis par le célébrant, ont été distribués, « savoir : deux dans l'Eglise, par deux valets « de ville qui ont commencé par la Compagnie, « et l'autre, dans le chœur seulement, par un « habitué de la Collégiale, qui après en avoir « distribué aux chanoines et aux autres perce sonnes dans les stalles, est venu en présenter « aux officiers du Présidial dans leur banc, « auxquels précédemment, savoir pendant la « préface, un autre habitué avait donné l'encens « en parcourant la longueur extérieure du banc, (( tous les dicts officiers étant debout.

« La bénédiction ayant été donnée après la « messe, la Compagnie est sortie de l'Eglise, « dans le même ordre qu'elle y était venue, les « huissiers étant précédés du Suisse de l'Eglise « qui faisait faire place, depuis le banc, jusqu'à « la principale porte.

« Chacun s'est retiré ensuite chez soi, à midi « environ, qu'il régnait un très- grand vent du (( Nord qui soufflait la neige de dessus les toits « et la faisait voltiger dans l'air. »

Rien n'est oublié dans ce charmant tableau, si ce n'est l'aspersion de l'eau bénite.

Ces jours de joie s'écoulèrent trop \ite. Le beau banc, fait du plus beau bois de chêne, recouvert du magnifique tapis d'Aubusson, avait des ennemis de toute sorte. Après les officiers municipaux, domptés par l'arrêt du Parlement de Bourgogne, voici venir les fabriciens. Les administrateurs veulent être maîtres chez eux et s'organiser comme bon leur semble. Les lois sont heureusement là pour permettre de croiser les arguments et de prendre pour champ clos le grand Conseil du roi.

Vers la fin duxviii*-' siècle, les églises, encombrées de bancs possédés par les meilleures familles, étaient devenues trop petites. Le peuple (les petits que Jésus-Christ aimait au point de partager leur sort) était relégué près des portes, quand il trouvait place dans la maison de Dieu. Des citoyens, animés de sentiments louables, demandaient de remplacer les bancs par des chaises, afin que tous les fidèles trouvassent place aux cérémonies du culte. Leurs efforts

se brisaient contre la résistance des possesseurs. La querelle des chaises prit à Lagnieu les proportions d'une émeute. .Le dimanche 13 juin 1785, le curé annonça au prône que les notables étaient convoqués en assemblée générale, le 21 du même mois, pour discuter la question. Les délégués réunis, au jour indiqué, par le son des cloches et le bruit des tambours, eurent une séance des plus orageuses. L'un des abolitionnistes, nommé .Tarrin, harangua la foule qui, surexcitée par sa parole, brisa plusieurs bancs. Jarrin fut emprisonné. L'on installa à Lagnieu une brigade de cavaliers de la maréchaussée, aux frais des habitants. En 1786, les troubles augmentèrent au point qu'il fallut tripler la petite garnison. En 1789, le curé, partisan du statu quo, obtint en sa faveur un arrêt du Parlement de Bourgogne. Quelques jours après, le sacristain, en allant sonner VAiigeliis, trouva l'Eglise vide et tous les bancs entassés dans le cimetière (9).

La population de Bourg fut moins exaltée. Les fabriciens, on ne saurait les en blâmer, cédèrent au courant nouveau et prirent des mesures pour que la cure convoquât une assemblée de

(9) Hisloifc inédile de LiKjnien, par M. le curé Culaz, pages 458 et suivantes du manuscrit.

fidèles chargée de vider la question de la transformation des sièges. Plus généreux qu'habiles, ils voulaient imposer à tous la même loi. Le Présidial avait laissé dans la nef la synthèse de ses discussions et devis ; il ne pouvait manquer d'intervenir. Peu lui importait l'abolition des privilèges d'autrui. Il voulait conserver sa place favorite, avec le banc mobile des huissiers, avec les planchettes ambulatoires sur lesquelles il se mettait à genoux, avec le tapis d'Aubusson, avec l'encens qu'on lui prodiguait aux jours de grande fête. Un nouvel athlète descendit dans l'arène : l'Election. Elle aussi , de temps immémorial, possédait un banc contigu à celui du Présidial. Elle tenait à sa propriété et la voulait défendre.

Je ferai grâce au lecteur du détail des procédures. Le Parlement de Bourgogne, par arrêt du 7 juillet 1785, interdit à la fabrique de toucher aux bancs du Présidial et de l'Election. En loyal adversaire, le curé annonça l'échec à son prône et réunit l'Assemblée des Notables. Peu de personnes répondirent à l'appel ; la suppression des bancs des particuliers ne trouva aucun obstacle.

Les officiers du Présidial s'attachèrent avec d'autant plus d'énergie à leur privilège. Qu'allait devenir le banc, isolé dans la nef et les bas côtés; quelque importun, quelqu'envieux peut-

être, ne le souillerait-il pas de son contact? Ils ne pouvaient préserver leur cher banc des regards impurs, mais ils le défendirent de tout attouchement. A l'avocat du roi revient l'honneur de la solution. Il réunit la compagnie le 15 août 1785 et lui soumit son projet :

1° Les mêmes serrures seront apposées au banc de l'église Notre-Dame et à la chapelle que le Présidial possède dans l'église des Dames de Sainte-Claire.

2'' Chaque magistrat aura une clef.

3"^ Chaque magistrat s'engagera à remettre la clef à son successeur.

¥ La famille d'un magistrat décédé dans l'exercice de ses fonctions remettra, comme un dépôt sacré, la clef de son parent au syndic.

Et si un officier perd la clef du banc, s'il ne la remet pas à son successeur, si les parents d'un défunt ne la restituent pas au syndic? alors, le banc pourrait être pollué. D'urgence on changera les serrures, d'urgence on fera de nouvelles clefs ; les honoraires de l'artisan seront payés par l'homme négligent qui aura tout compromis par son incurie.

Le Présidial avait compté sans la Révolution. Quelles serrures étaient assez fortes pour défendre le chef-d'œuvre du menuisier Bouillet des mains sacrilèges des Septembriseurs ?

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