‹ Le présidial de Bourg et le bailliage de BresseChapitre 20 sur 28 · LES PRÉSÉANCES · texte numérisé non relu

LES PRÉSÉANCES

Sommaire : Visites et costume. — Les grands et les petits honneurs. — Les « carreaux » des officiers municipaux. — Insolence de d'Entremont. — Les magistrats, gardes nationaux. — La revue de M. de Navailles. — Une lettre du comte de Lhôpital.

Le lecteur trouvera dans les Montrevel et la Justice, de M. Perroud, racontés avec un remarquable sentiment de la couleur locale, les principaux démêlés concernant les préséances. Je me bornerai, dans ce chapitre^, à compléter, par l'analyse de quelques délibérations inédites, les documents mis au jour. On sait combien le cérémonial était tracé avec un soin scrupuleux. L'archevêque de Lyon vient-il à Bourg, les magistrats le visitent en corps, vêtus de la soutane et du manteau long, et le traitent de Monseigneur ; ils ne le visitent plus que par députés si les visites se multiplient. Les formalités diffèrent peu pour le gouvei'iieur de la province. On endosse en son honneur la soutane, la robe et le cha-

peau ; les greffiers et les huissiers précèdent la compagnie la baguette haute ; à la porte de l'habitation du gouverneur, les huissiers s'arrêtent et baissent la baguette. L'intendant de la province est complimenté par la corporation tout entière, lorsqu'il séjourne à Bourg; par des délégués lorsqu'il se rend dans une paroisse du Baillage. On ne le traite que de : Monsieur (1).

Les détails relatifs au costume manquent de clarté. Quelle différence existe-t-il entre le chapeau et le bonnet, les habits longs, les soutanes, les manteaux et les robes? On l'ignore. Peutêtre le signe qui distingue les grands des petits honneurs, doit-il être cherché dans le point de savoir si la visite est faite en corps ou par députés ; si l'on traite le dignitaire de Monseigneur ou de Monsieur.

Au fur et à mesure que croît la . qualité du dignitaire, le Présidial se montre de moins en moins exigeant. Les Grands Baillis le reconduisent presque dans la rue, lorsqu'ils oublient quelque peu l'étiquette. Monseigneur le duc , gouverneur de Bourcjoi^ne, harangué chez M. de Ghoin, le "22 juillet 1679, par le président Bachet

(1) Délibérations des lei septembre 1655 — 20 juillet et 20 décembre 10."S() — i juin 1674 - 10 juin 1677 e.\ '2 oclohi-p 168;-!.

et ses collègues, se contente, après les remerciements d'usage, « de faire deux pas en avant « sans néanmoins sortir de la chambre. » Et le procès-verbal de constater ce fait minuscule comme un acte de condescendance et d'urbanité. Le Présidial n'était pas toujours aussi tolérant. Lisez l'ouvrage de M. Perroud , vous y verrez des procès soutenus avec un acharnement inouï , durant un quart de siècle , pour taire vider cette question : doit-on traiter le Lieutenant du roi de jMonseigneur ou de Monsieur? « Les magistrats, dit cet auteur, étaient « poussés à la résistance par cet instinct qui, « toujours et partout, mettra l'homme de robe (( en garde contre l'homme d'épée : avec un « admirable esprit de corps ils défendaient leurs (( prérogatives menacées , la dignité de leurs « fonctions compromise. Si leurs luttes ont <( entretenu ici quelque esprit d'indépendance •< (bien peu), faut-il dire qu'ils l'ont voulu ou <^ même qu'ils en ont eu conscience ? Ils avaient « l'humeur bourgeoise, c'est incontestable ; ils « ont poussé à l'extrême leurs sentiments de « fierté judiciaire ; ne leur cherchons pas tl'au- « très mobiles, ceux-là leur font assez d'hon- « neur. »

Les discussions se renouvelaient surtout aux

cérémonies du culte. On a pu s'en convaincre en lisant l'histoire du banc du Présidial à l'église collégiale Notre-Dame. Avoir un droit ne suffisait pas, chacun tendait à restreindre les droits d'autrui. Ainsi pouvait-on impunéipent parer les stalles du chœur dont on avait la jouissance ? ce n'est pas bien sûr. Le 8 octobre 1640, à la naissance du duc d'Anjou, sur la demande du duc d'Enghien, gouverneur de Bourgogne, les syndics de Bourg firent chanter un Te Deum. A diverses reprises, les officiers municipaux avaient placé « des tapis et de grands carreaux » devant leurs sièges. Ce faste importunait les magistrats (jui convinrent, avec le gouverneur, de défendre aux syndics , par exploit ' d'huissier , d'orner ainsi leur banc à moins que le Présidial ne donnât l'exemple : « Autrement, ajoute la déli- « bération, suivant la parole donnée, le gouver- K neur ne permettra que personne occupe les « deux sièges placés immédiatement après le « sien. »

11 est vrai que les grands faisaient cruellement expier aux magistrat? leur amour-propre et le sentiment de leur dignité. D'Entremont, nommé Lieutenant de roi en Bresse, vers 1670, obtint du roi une lettre de cachet pour se faire (jualifier de Monseigneur. 11 arriva, le 19 décem-

bre, à quatre heures de l'après-midi. Quelques instants après, un huissier du Présidial venait lui demander à quelle heure il trouverait bon de recevoir. Le lendemain, la compagnie arriva en grande pompe à l'heure dite. Le président de Mézériat prononça un discours « très-respectueux » ou le mot de « Monseigneur )> revint plusieurs fois. Contrairement aux traditions, d'Entremont n'accompagna les visiteurs que jusqu'à la première marche de l'escalier. Le 21 décembre, il y eut Te Deum et feu de joie. Lorsque le Présidial arriva dans le chœur de l'église Notre -Dame , il trouva les places des huissiers occupés par des gentilshommes de la suite du Lieutenant. Vainement, le Président de Mézériat et M. de Choin affirmèrent que Monseigneur le Prince, que le duc d'Epernon, gouverneur de la province , ne s'étaient jamais permis de tels abus de pouvoir, rien ne fléchit l'obstiné dignitaire. Après la cérémonie on se rendit tant bien que mal à la place du bastion, courant après d'Entremont , qui de son côté fuyait les magistrats. Aussi, dès que la bourgeoisie eut tiré ses canons, sans attendre le feu de joie, les officiers de justice quittèrent hâtivement la fête et se consolèrent de leur mécompte en dressant procès-verbal de ce qui s'était passé.

Pour se faire une idée des avanies que les hommes de robe souffraient parfois de la noblesse militaire du temps , on peut lire le récit de la façon étrange dont Loubat de Bohan s'empara en 1755, à la tête des officiers du régiment de Montmorin, du banc réservé au Présidial. Un siècle plus tôt, le 6 avril 4G48 , de Polignac, gendre de Montrevel, était aussi discourtois. Il prit de force, pendant un office, la meilleure place du fameux banc et la conserva malgré toutes les remontrances.

De pareilles tracasseries étaient d'autant plus sensibles à nos officiers de justice^ qu'ils avaient une haute idée des honneurs qu'on leur devait. Laissons à M. Perroud le soin de nous en fournir la. preuve : « Le 3 juin 1649, le chapitre de « Notre-Dame , considérant que le cérémonial « romain prescrit expressément, pour la proces- « sion de la Fête-Dieu, de choisir les plus noce blés et apparents qui se trouvent dans l'église, a comme barons , magistrats et autres , pour « prendre les bâtons du dais ou poisle sous « lequel on porte le Saint-Sacrement, fait offrir « cet honneur au Présidial ; on ne s'adressera « aux autres corps de la ville que sur son refus. « Et cela, non seulement pour la Fête-Dieu, « et pour l'Octave, mais pour les autres procès-

<( sions du Saint-Sacrement qui ont lieu daiks (( l'église le troisième dimanche de chaque mois. Ki La réponse du Présidial est amusante d'é- ((. goïsme naïf. Pour les processions de la Fête- « Dieu et de l'Octave, où il assiste en corps, il *f ne peut accepter l'honneur qu'on lui offre, vu « son petit nombre. « S'il fallait séparer quatre « officiers pour porter le poisle, il en resterait (t si peu dans les rang où la Compagnie doit « marcher, qu'elle n'y paraîtrait qu'avec indé- « cence, ce qui diminuerait de la majesté et de « l'honneur de la procession. » Néanmoins^, les « magistrats désirent qu'on ne s'adresse pas aux (( autres corps de la ville. « Cela pourrait pré- « judicier aux droits, prérogatives et prééminen- « ces de la Compagnie. » Ils prient donc le « chapitre de s'en tenir à l'antique usage, en « vertu duquel les fabriciens ont porté le poisle u jusqu'alors. Quant aux processions des troi- « sièmes dimanches du mois, où la Compagnie « ne marche pas en corps, ceux de ses officiers « qui s'y rencontreront seront honorés de porter « le poisle, lorsqu'il leur sera déféré. Le chapi- « tre acquiesce à ce désir. En conséquence, le « jour du corps de Dieu, le poisle fut porté « par les sieurs Griffon, Pascal, Tamisior et (( Chambaud, fabriciens. >;

Après les préséances dans la vie civile et religieuse, arrivons aux préséances en temps de guerre. La physionomie que nous donnions plus haut au Bourg du Moyen-Age, alors que les écorcheurs et les ennemis de toute espèce rôdaient, ivres de pillage, ne s'est guère modifiée. Sans doute, la citadelle a été démolie au commencement du xvii^ siècle ; mais combien de fois n'a-t-on pas regretté ses murs épais ? Les guerres de Louis XIV sont nombreuses, et la ville, annexée de fraîche date, est aux avantpostes pour recevoir l'ennemi. En 1673, les bruits de guerre redoublent. On parle d'alarme, de péril éminent. Qui sait si bientôt les lances des assiégeants ne brilleront pas dans le lointain. Le comte de Montrevel, lieutenant du roi, et M. le gouverneur de Ghoin, organisent la résistance et dressent la liste des citoyens valides appelés à défendre le sol de la patrie. Le document ne parlait pas des membres du Présidial. Ces derniers, voulant suivre le sort commun, résolurent de s'armer. Seulement, désireux de ne pas être confondus dans les rangs avec les combattants obscurs, ils déléguèrent, le 17 juin, Jean Marinon, lieutenant particulier, et François Tardy, conseiller, pour ])rifH" M. de Montrevel et M. de Choin de trouver bon qu'aux exercices

militaires, au Jieu de se ranger avec la Compagnie de leur quartier, ils servent de garde d'honneur à celui des deux qui commanderait « pour éviter divers inconvénients qui en pource raient arriver en se voyant soubmis aux ordres « de plusieurs artisans, mesme de leurs huis- « siers et autres, qui, la plus part, sont officiers (( dans les dits quartiers ou pennons. »

L'accueil le plus gracieux fut fait à ces volontaires de la milice bourgeoise sédentaire. M. de Montrevel, flatté d'avoir des gardes du corps, promit de « participer de leurs advis et con- « seils, » M. de Ghoin de les distinguer « d'avec « la bourgeoisie. »

Quelques mois plus tard , M. de Navailles, commandant les armées de Lorraine, de Champagne et de Bresse, vint, en compagnie de l'intendant Bouchu, reconnaître l'état de la place. Il arriva le 3 septembre et descendit chez le comte de Montrevel, où le Présidial le fit visiter et traiter de Monsieur par une délégation de cinq membres. Les délégués reçurent un accueil glacial. Le général les congédia sans les accompagner ; il avait compté sur une visite de corps et sur la qualilication de Monseigneur.

De Navailles, voulant se rendre compte des forces de la ville, ordonna une grande revue. De

Montrevel prévint les magistrats que c'était le moment de pren'dre les armes. La garnison de Bom^g se composait de la milice bourgeoise, lisez la garde nationale sédentaire. Elle était divisée, depuis 1477, en six pennonages, c'està-dire en six corps commandés par des officiers à pennons : Bourgmayer, Teynières, Grèvecœur, la Hàle, Bourgneuf et la Verchère. Le pennonnage de Bourgneuf comptait 58 hommes armés, 74 hommes non armés; le pennonnage de la Hàle, 126 hommes, dont beaucoup manquaient d'armes; le pennonnage de la Verchère comptait 74 hommes bien armés, 23 hommes armés d'une épée seulement, 18 hommes non armés. Le pennonnage de Grèvecœur comptait 104 hommes presque tous bien armés. Nous n'avons pas trouvé les listes de Bourgmayer et de Teynières.

Bourg mettait en ligne environ 600 miliciens.

Les officiers « artisants , mesme huissiers et aultres » achetaient leur charge de la municipalité et, en échange du prix, étaient dispensés du logement militaire.

Ge devait être un singulier spectacle que celui de la grande revue de 1673. M. de Navailles se mit à la place d'honneur. Le défilé commence. Voici venir, à la tête de la colonne, Montrevel et de Ghoin. Derrière eux se pressent, comme

uti troupeau, les membres du Présidial, eu costume de ville, l'épée au côté, suivis de domestiques portant leurs autres armes. Voici venir les compagnies des six quartiers, séparées par le pennon ou drapeau du capitaine. L'un a un fusil, une épée, des pistolets à la ceinture, tout l'attirail ad libitum d'un armurier de profession. L'autre a au poing une épée nue pour toute arme. Le troisième tient fièrement un pistolet le canon haut. Puis, au milieu des fusils plus ou moins rouilles, on aperçoit briller la pointe des piques, des arquebuses ou des hallebardes du temps de la ligue. Beaucoup, comme dans la chanson de Malborough, ne portent rien.

On n'eut pas besoin de faire appel à leur patriotisme. Je le regrette. Il eut été curieux de savoir si, au combat comme à la parade, les conseillers manœuvraient leurs armes en la personne de leurs valets. Signalons une absence. Le Lieutenant général Charbonnier ne prit aucune part à la revue. Le magistrat intrépide qui avait tenu tête à Montrevel, dans le procès des comédiens, pensait sans doute qu'il serait temps de se faire tuer au moment du danger, sans aller jouer au soldat lorsque cela était inutile.

Les conflits de préséance deviennent monotones lorsqu'ils se multiplient, (changez les noms

des personnages, le fond de la scène diffère peu ; changez les dates, les détails restent les mêmes. Un seul dignitaire, par sa rondeur militaire et sa fierté de gentilhomme mêlés à une originalité peu commune, échappe au reproche de se traîner dans les sentiers battus. Je veux parler du comte de Lhôpital, Lieutenant général des armées du roi, pour la Bourgogne, sous le commandement de M. de la Guiche (1766). Gomme le général voulait visiter la Bresse, le Présidial lui écrivit :

« Monsieur,

(( Ce n'est pas assez pour nous d'avoir pris « part à la joie publique quand le roi, pour a récompenser vos services, vous a choisi pour (( commander en ce pays ; il est juste que nous « trouvant rassemblés, depuis la rentrée au Palais, (( nous venions vous témoigner combien nous y « avons été sensibles et vous assurer du profond « respect avec lequel nous sommes... etc. »

De Lhôpital, qui se piquait de philosophie, répondit à M. de Laval :

c( Je pars très-décisivement , Monsieur , le « trente janvier. Je séjournerai un jour à Lyon. c( Le lendemain, premier février, je me rendrai a. à Bourg sur les trois ou quatre heures de « l'après-midi au plus tard. En arrivant, je ne

*( verrai que vous seul, un quart d'heure seulet( ment, .le me mettrai en suite à table, vis-à-vis (( de mon poulet. Après je reconnaîtrai ma (( maison, je me reposerai, je respirerai et je « me coucherai de bonne heure. Ma santé faible « et la fatigue exigent indispensablement cette « conduite de ma part. Le lendemain de mon « arrivée, je recevrai les visites que l'on me « fera l'honneur de me rendre, depuis dix heu- « res et demi du matin jusqu'à midi, et l'après- (( dîner, depuis quatre heures et demi jusqu'à « sept. Je ne veux absolument point, et sous « quelque prétexte que ce puisse être , de « harangue ni de compliment, ni que qui que « ce soit vienne au devant de moi, ainsi que j'ai « appris, en outre, que MM. les chevaliers de « l'arquebuse se proposaient de m'honorer. J'y « suis fort sensible, je leur en sai même gré, « mais, je le répète, je ne le veux absolument « point. La paix, la tranquiUité, la confiance, « l'amitié seront toujours l'objet de mes desseins « et de mes recherches. De cette manière nous « serons tous contents les uns des autres ; « de l'autre , peut-être ne le serions nous « pas, et, sans blesser la délicatesse prétendue « de personne, je ne veux rien perdre de mes « droits, non à cause de moi, mais à cause du

« mauvais gré bien fondé qu'on pourrait m'en « savoir. Je pense donc, Monsieur, et irrévoca- (( blement, que voilà la seule façon de remplir « mon objet qui est, autant que j'en serai le « maître, l'union et la concorde dans tous les « genres et, en même temps, sans compromettre « ma place, de ne rien diminuer ni de ne point « faire de plainte sur ces droits et prérogatives « bien établis aux quels je prévois, malgré cela, « que certain corps très-respectable d'ailleurs, K comme ils le sont tous, aurait peut-être de la « peine à se rendre, à mon grand étonnement, « à la vérité. Mais les hommes ne voyant pas « tous de même, aiment leurs erreurs. Il faut '( savoir les pallier en cherchant à s'en faire « aimer et à se rendre aimable sans préjudicier « pour cela aux droits de sa place. Je vous prie i< donc très-instamment , Monsieur, d'annoncer « comme une chose irrévocable, de ma part, ce u que je viens d'avoir l'honneur de vous détail- K 1er, à l'égard des arrangements de mon arri- (( vée, et d'y tenir la main. »

Ce langage , tout nouveau , produisit l'effet prévu. Le Présidial décida qu'il ne visiterait le cumte de Lhôpital ni en corps, ni par députés.

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