‹ Le prestige de Jean-Jacques Rousseau, souvenirs, documents, anecdotesChapitre 15 sur 49 · JULIE · texte numérisé non relu

JULIE

Ou la Nouvelle Héloïse Ou Lettres de deux Amants Habitants d'une petite ville aux pieds des Alpes, Recueillies et publiées par Jean-Jacques Rousseau.

Je me souviens qu'à Naples, dans ma toute jeunesse, j'aperçus cette édition d'Amsterdam à la vitrine d'un libraire. Le premier volume était ouvert, et le titre m'attira par son mélange de caractères noirs et rouges. En lisant ces mots magiques : Lettres de deux Amants, en contemplant cette édition ancienne, j'éprouvai une sensation extraordinaire, et, remontant le cours des années, je crus avoir la perception nette de l'attrait que ce livre fameux avait exercé sur les contemporains de Rousseau, sur les femmes qui étaient, en 1760, dans la tleur de leur jeunesse et l'éclosion de leurs amours.

Vous vous les représentez, n'est-ce pas, ces femmes adorables, à la fois sentimentales et spirituelles, élégantes et tendres, attirées par les Lettres et les Arts, saluant le mérite, quelle que fût son origine, sachant par cœur Phèdre et Andromaque de Racine, et se reconnaissant avec bonheur dans l'ineffable Araminte des Fausses Confidences de Marivaux. Emportées par le courant philosophique du siècle, elles admiraient Voltaire et Diderot, et s'intéressaient à Rousseau. M™^ d'Epinay, M'"^ d'Houdetot, d'autres encore étaient, il est vrai, les protectrices attitrées du philosophe, mais toutes les amantes — et Dieu sait si le nombre en était respectable — avaient pour lui de l'amitié.

Elles sentaient bien que c'était son âme à lui qui vibrait dans la Nouvelle Héloïse, et elles lui savaient gré

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d'avoir pénétré si loin dans la profondeur des passions, et, en définitive, de n'avoir vécu que pour aimer.

L'histoire de Julie, c'était plus ou moins la leur. Chacune d'elles avait un Saint-Preux dans son existence, et ne connaissait que trop ses fascinations et son empire. Au fond de leurs hôtels et de leurs châteaux, repliées sur elles-mêmes, ne trouvant pas, ou n'éprouvant plus, dans la foi religieuse, le contentement rêvé, avides d'inconnu, assaillies de désirs inassouvis, elles dévoraient avec volupté ces Lettres de deux Amants, qui leur rappelaient leurs propres souvenirs et faisaient éclore leurs espérances.

Durant les beaux jours, elles s'égaraient sous l'ombrage de leurs parcs magnifiques, elles gagnaient la retraite embaumée des bois, et, devant la statue de quelque déesse, Diane, Vénus ou Pomone, elles méditaient longtemps sur le charme d'une confidence, la félicité d'un rendez-vous, d'un regard cher, d'une première étreinte, sur le vivant poème enfin d'un attachement qui se déclare, grandit, se développe, et va absorber une vie entière.

Choisir pour héros un jeune homme et une jeune fille qui s'aiment; raconter, jour par jour, tous les petits événements de leur liaison, les progrès de leur penchant, les phases de leur fougueux entraînement, leur naïve allégresse, leurs chansons de victoire, leurs défis jetés aux cruautés du Destin, leurs insomnies, leurs amertumes et leurs désespoirs, c'était conquérir sûrement ces fières aristocrates, prêtes à se jeter dans l'amour avec frénésie, et à y goûter les inénarrables délices que leur imagination avait caressées. - '

Les moindres faits, un sourire inattendu, une subite pâleur, un coup d'œil irrité, revêtent, aux yeux des amants, une importance capitale. Pour eux, une entrevue manquée devient d'une gravité plus considérable qu'une bataille perdue, et les intérêts des Etats ne sont

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que des jeux d'enfants, comparés au plus faible témoignage de la tendresse qui les unit.

Rousseau l'avait compris, et c'est ce qui fait de la Nouvelle Hélo'ise un chef-d'œuvre. Ce livre a pour point d'appui l'exclusivisme éternel et fatal de ceux qui aiment; de là son succès sans précédent, lorsqu'il fut publié, et de là aussi sa survivance à travers les âges.

Certaines parties de l'ouvrage ont vieilli, peut-être, mais le fond, le début surtout, ont conservé leur fraîcheur et leur éclat, parce que le cœur humain reste le même dans tous les temps et sous toutes les latitudes.

Ouvrons, au hasard, cette Héloïse, qui fut, dans le domaine du sentiment, un événement de premier ordre, dont le contre-coup se fit longtemps sentir sur nos mœurs, et dure peut-être encore. Telles les étoiles du ciel, qui continueraient à briller pendant des centaines d'années, si leur foyer lointain pouvait tout à coup s'éteindre.

Je tombe sur une lettre de Julie. Elle donne un rendezvous à Saint-Preux, malgré mille dangers. « Loin de rebuter mon courage )>, dit-elle, « tant d'obstacles l'ont irrité; je ne sais quelle nouvelle force m'anime, mais je me sens une hardiesse que je n'eus jamais, et, si tu l'oses partager ce soir, ce soir même peut acquitter mes promesses, et payer d'une seule fois toutes les dettes de l'amour... Yiens donc, âme de mon cœur, vie de ma vie, viens te réunir à toi-même; viens sous les auspices du tendre amour recevoir le prix de ton obéissance et de tes sacrifices; viens avouer, même au sein des plaisirs, que c'est de l'union des cœurs qu'ils tirent leur plus grand-* charme. »

Saint-Preux n'a garde de manquer à ce divin appel : il vient, et, seul dans la chambre de celle qu'il adore, il s'écrie en l'attendant : « En ce mystérieux séjour, tout flatte et nourrit l'ardeur qui me dévore. 0 Julie! il est

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plein de toi, et la flamme de mes désirs s'y répand sur tous les vestiges... Oui, tous mes sens y sont enivrés à la fois. Je ne sais quel parfum insensible, plus doux que la rose et plus léger que l'iris, s'exhale ici de toutes parts. J'y crois entendre le son flatteur de ta voix. Toutes les parties de ton habillement éparses présentent à mon ardente imagination celles de toi-même qu'elles recèlent... ce déshabillé élégant et simple, qui marque si bien le goût de celle qui le porte; ces mules si mignonnes, qu'un pied souple remplit sans peine; ce corset si délié, qui touche et embrasse... Quelle taille enchanteresse! Au devant, deux légers contours... 0 spectacle de volupté! la baleine a cédé à la force de l'impression... Empreintes délicieuses, que je vous baise mille fois!... Dieux! Dieux, que sera-ce quand... 0 viens, vole, ou je suis perdu! »

Ces citations suffisent pour rappeler, à ceux qui l'auraient oublié, le ton enflammé de l'ouvrage et leur expliquer le succès triomphal qu'il obtint dans toute l'Europe. Les périodes incandescentes de Rousseau, pareilles à la lave du Vésuve et de l'Etna, illuminaient le cœur des femmes de clartés fortunées, et toutes souhaitaient avec fureur d'entendre d'une bouche aimée ce langage divin de l'abandon et de la volupté.

A l'apparition de Y Emile, ce ne fut plus seulement les mondaines et les grandes dames qui apportèrent à Rousseau leurs suffrages et leurs applaudissements, il eut, pour l'admirer, toutes les épouses et toutes les mères.

Pouvaient-elles refuser leur hommage à celui qui savait si bien peindre leurs transports, leur enthousiasme, leurs inquiétudes et leurs angoisses, à celui qui, voulant décrire la félicité d'un jeune couple que l'hyménée attend, trouvait ces paroles sublimes : ce Albane et Raphaël, prê-

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tez-moi le pinceau de la volupté! Divin Milton, apprends à ma plume grossière à décrire les plaisirs de l'amour et de l'innocence! Mais non, cachez vos arts mensongers devant la sainte vérité de la nature! Ayez seulement des cœurs sensibles, des âmes honnêtes, puis laissez errer votre imagination sans contrainte sur les transports de deux jeunes amants, qui, sous les yeux de leurs parents et de leurs guides, se livrent sans trouble à la douce illusion qui les flatte, et, dans l'ivresse des désirs, s'avançant lentement vers le terme, entrelacent de fleurs et de guirlandes l'heureux lien qui doit les unir jusqu'au tombeau. Tant d'images charmantes m'enivrent moimême!... »

Jamais Diderot, jamais Voltaire n'ont trouvé de pareils accents! Aussi, jamais ils ne furent chers, comme Jean- Jacques, au chœur mélodieux des mères, des épouses, des amantes !

Dans le grand mouvement d'idées de la seconde moitié du xv!!!*^ siècle, dans la savante et laborieuse préparation des droits et des libertés modernes, les hommes de pensée commençaient à prendre, au sein de la société, la place prépondérante qui leur est due. La naissance, le rang, la richesse, les titres des aïeux ne suffisaient plus pour donner de la valeur. Il fallait affirmer son talent, prouver soi-même sa supériorité, afin de conquérir l'influence et d'illustrer son nom. Le Tiers Etat sortait de l'ombre, les enfants de la bourgeoisie et du peuple devenaient les rivaux des membres du clergé et des fils de la noblesse ; bref, l'éclosion d'un monde nouveau s'affirmait chaque jour, et déjà apparaissaient, dans les mœurs, les principes que 89 devait solennellement proclamer.

Les femmes prenaient part à ce mouvement salutaire,

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elles suivaient les travaux des penseurs, et encourageaient les poètes, les nouvellistes, les philosophes, les musiciens, les artistes et les écrivains de tout genre. Que n'auraient pas fait ceux-ci pour leur plaire, pour mériter leurs encouragements, leurs grâces, leurs faveurs?

Doucement émues par le Devin du Village^ ensorcelées par VHéioïse et V Emile, elles s'étaient demandé quel sort avait l'auteur de ces captivants ouvrages; elles savaient qu'il était pauvre, malheureux, accablé d'ennuis, et leur affection s'en augmentait encore.

La calomnie, les malentendus avaient beau s'acharner sur l'infortuné Jean- Jacques, ceux qui l'avaient lu ne pouvaient oublier sa sensibilité profonde, et restaient les. amis du grand homme.

Quant à ses lectrices, elles s'apitoyaient sur ses malheurs, et elles croyaient l'entendre s'adresser à elles, dans l'admirable lettre où il fait pousser à Saint-Preux, quittant Julie et M""^ d'Orbe, ce cri désespéré : « Il faut finir, je le sens! Adieu, charmantes cousines! Adieu, tendres et inséparables amies, femmes uniques sur la terre! Chacune de vous est le seul objet digne du cœur de l'autre. Faites mutuellement votre bonheur! Daignez vous rappeler quelquefois la mémoire d'un infortuné qui n'existait que pour partager entre vous tous les sentiments de son âme, et qui cessa de vivre au moment oii il s'éloigna de vous! Si jamais... J'entends le signal et le cri des matelots; je vois fraîchir le vent et déployer les voiles; il faut monter à bord, il faut partir! Mer vaste, mer immense, qui doit peut-être m'engloutir dans ton sein, puissé-je retrouver sur tes flots le calme qui fuit mon cœur agité ! «

C'était bien Rousseau, hélas! qui poussait ce cri perçant! Chateaubriand devait plus tard lui répondre avec René, Gœthe avec Werther, Senancour avec Ohermann, George Sand avec Lélia, Alfred de Musset avec la Coupe

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et les Lèvres, Lamennais avec les Paroles d'un Croyant^ tous les poètes, tous les écrivains du xix*^ siècle avec un chant de désespoir, ou une page pleine d'amertume, car tous, plus ou moins, nous sommes les fils de son génie.

L'engouement des femmes pour Rousseau lui survécut. Pendant la Révolution, le Directoire, TEmpire, et jusqu'en 1830, le village d'Ermenonville fut un lieu de pèlerinage pour les âmes tendres, les amants, les fiancés, les époux.

C'était dans cette solitude qu'il avait écrit ses dernières pages, qu'il avait passé ses derniers jours, et que, le 2 juillet 1778, il avait rendu le dernier soupir. La main d'un ami généreux lui avait élevé un tombeau dans l'île des Peupliers, ornement de ce séjour champêtre.

Un charme indéfinissable attirait là tous les couples que sa prose étincelante avait émus et consolés. Sa mémoire évoquée portait bonheur à leurs attachements voluptueux, et, lorsque de loin ils considéraient son tombeau caressé, sous le mobile feuillage, par le flot paisible du lac, ils s'étreignaient la main avec une ferveur plus intime, et il leur semblait qu'un dieu tutélaire les encourageait dans leurs tendresses.

J'ai souvenance de quelques vers que m'inspira jadis ce riant séjour d'Ermenonville. C'est peut-être l'occasion de les rappeler :

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