‹ Le prestige de Jean-Jacques Rousseau, souvenirs, documents, anecdotesChapitre 16 sur 49 · ERMENONVILLE · texte numérisé non relu

ERMENONVILLE

C'est ici que Rousseau mourut! Ce lac paisible, Ces beaux arbres, ce parc immense, ces forêts, Lieux de calme et d'oubli pour une âme sensible, Furent les confidents de ses derniers secrets !

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

C'est ici que. battu par la tempête humaine, Accablé par le sort, d'amertume abreuvé, Contre l'envie obscure et l'éclatante haine, L'infortuné grand homme avait enfin trouvé

Un abri consolant, des amis, le silence !

— Mais il y vint trop tard : la gloire et le malheur, De nombreux ennemis la perfide insolence Avaient de son génie égaré la chaleur.

La paix, les jours heureux, quand la vieillesse arrive, Ne ressuscitent point nos viriles ardeurs. Et n'éclairent nos pas que vers la sombre rive Dont il faut traverser les noires profondeurs.

Malgré ton charme exquis, séjour d'Ermenonville, D'un grand siècle tu vis s'éteindre le flambeau; Mais bientôt en échange, ô poétique asile, De ton hôte immortel tu gardas le tombeau !

Des plis de son linceul, de ses restes funèbres Pour toi surgit soudain la popularité.

Et, grâce à lui, ton nom, émergeant des ténèbres, S'impose lumineux à la postérité!

Il semble qu'une étoile éclaire la vallée

Où Jean-Jacques Rousseau vécut ses derniers jours,

Et projette sur l'île où dort son mausolée

Un pâle et doux rayon qui le berce toujours !

Je suis venu m'asseoir sur ces rives boisées, Affamé de justice et de nobles pensées ! Sous ces arbres peuplés d'échos retentissants. Je suis venu chercher d'harmonieux accents !

— 0 Rousseau, quel frisson éveille ton génie ! Quel charme en ton bon sens et dans ton ironie ! De quelle émotion le cœur est agité,

Quand tu peins la Nature avec la Liberté,

Quand tu montres l'Amour devenant notre maître,

Et petit à petit envahissant tout l'être !

Devant ton froid tombeau je me suis rappelé De tes illusions l'édifice écroulé.

Le feu qui dévora ton âme chaleureuse, Ton admirable orgueil, ta vie aventureuse I

J.-J. ROUSSEAU ET LES FEMMES

Je me suis rappelé tes récits attachants, Ta joie en revoyant la verdure et les champs, En t'égarant dès l'aube à travers les prairies. Ou jusqu'au fond des bois cachant tes rêveries! Les lieux où tu vécus semblent t' appartenir, Et toujours le penseur y trouve un souvenir!

Aimé, dans sa première jeunesse, par M™^ de Warens, devenu plus tard Fami de M™^ d'Epinay et de M^^ d^Houdetot, Jean-Jacques Rousseau a été cher à toutes les femmes de son époque. Aucune de celles qu'il connut ne lui garda rancune de son caractère porté à la misanthropie, et en proie à la manie de se croire persécuté.

L'admirable passage suivant d'une lettre de M™^ d'Houdetot révèle toute la sympathie qu'il inspirait :

(( Ne me demandez pas quelle est ma vie », lui écrivait-elle le 2 décembre 1757. « Je remplis indifféremment les devoirs de la société, auxquels je ne fais que me prêter; je vois mes deux amies pour ma satisfaction particulière; je vais aux spectacles pour mon amusement et ma dissipation. Mais mon occupation la plus chère, la plus continue, la plus délicieuse, c'est de me livrer aux sentiments de mon cœur^ de les méditer, de m'en nourrir, de les exprimer à ce qui me les donne. Voilà ce qui compose ma véritable vie, et qui me fait sentir le plaisir d'exister. »

Parmi les admiratrices ferventes de Rousseau, il faut citer M""^ de Staël et George Sand, c'est-à-dire les deux femmes qui sont les plus hautes incarnations de leur sexe dans la littérature du xix^ siècle. « L'on se sent entraîné par lui », dit la première, « comme par un ami, un séducteur ou un maître. » George Sand a paraphrasé cette belle parole dans maints passages de son œuvre immense.

Ce n'est pas une mince gloire de conquérir ainsi toutes les femmes remarquables qui se succèdent de génération en génération, et ces amitiés célèbres, qui s'attachent au souvenir d'un penseur, vengent mieux sa mémoire attaquée que tous les panégyriques.

De nos jours, quel est le sentiment des femmes à l'égard de Rousseau? Ont-elles pour lui de la sympathie, de l'indifférence ou de la répulsion?

Nous affirmons d'abord que, parmi celles qui parlent de lui, très peu ont lu ses œuvres, même superficiellement. Leur jugement n'a donc pas une véritable importance. Celles qui professent pour lui de l'antipathie ne le font que parce qu'elles ont entendu dire que les Confessions renfermaient des passages qualifiés abominables; que, d'autre part, Rousseau avait porté ses enfants aux Enfants-Trouvés, et qu'il n'avait pas craint de raconter ses aventures galantes, en donnant le nom de ses maîtresses.

N'essayez pas d'expliquer ses fautes et ses malheurs, l'originalité de son caractère et de son génie; n'alléguez, pas que si nous connaissons ses faiblesses, c'est qu'il nous en fait lui-même l'aveu, que, d'ailleurs, il les a rudement expiées; n'allez pas insinuer qu'uni à une femme inférieure, il n'a peut-être renoncé aux enfants mis au monde par Thérèse que parce qu'ils n'étaient pas de lui, comme le croyait George Sand; bref, ne prenez pas sa défense trop chaudement, sans quoi vous passeriez, auprès de certaines^ pour être affligé de tous les vices et capable de toutes les ignominies.

Une dizaine de pages des Confessions, mal comprises, lues souvent en citations tronquées, et dénaturées par la

J.-J, ROUSSEAU ET LES FEMMES

malveillance des critiques, voilà, pour beaucoup de femmes modernes, la J3ase du jugement sans appel qu'elles portent sur Rousseau, si toutefois on peut appeler jugement un commérage incohérent, qui confine à la criaillerie. Le reste ne compte pas; les dix-huit volumes in-quarto qui vont du Discours sur le Rétablissement des Sciences aux Rêveries et à la Correspondance sont non avenus.

Qu'on ne parle pas de Rousseau à ces dames! C'était un misérable, et ceux qui l'admirent ne méritent, comme lui, que le mépris.

Rousseau a le privilège spécial d'exciter la bile de certaines viragos humanitaires, égarées dans les Lettres. Elles comprennent toutes les misères, elles veulent se sacrifier pour tous les malheureux, apporter une consolation à toutes les souffrances, elles se réclament de tous ceux qui ont lutté pour la Justice, la Liberté, le Droit; leur cœur est une ambulance oii gémissent tous les blessés de la vie... Vous êtes touché par tant de compassion, et passant en revue les militants du Progrès, le nom de Jean-Jacques Rousseau vous vient naturellement sur les lèvres, lui dont V Emile fut brûlé par la main du bourreau, lui qui souffrit pendant sa vie entière !

A ce nom de Rousseau, une fureur épileptique s'empare de nos consolatrices au cœur si large, leurs yeux s'allument de rage, leur visage pâlit, leur bouche se tord, une écume y apparaît, et des imprécations en sortent à flot précipité. Elles excusent les crimes des plus grands scélérats, mais elles ne pardonneront point la moindre peccadille à l'auteur des Confessions.

L'une vous dira qu'il n'avait pas de cœur, et ne savait pas aimer. Vous ouvrirez les Rêveries^ et vous lirez ce passage : « Aujourd'hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma première connaissance avec M""*" de Warens... Quels paisibles et délicieux jours

nous eussions pu couler ensemble! Nous en avons passéde tels, mais qu'ils ont été courts et rapides, et quel destin les a suivis ! Il n'y a pas de jour oii je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court temps de ma vie oii je fus moi-même pleinement, sans mélange et sans obstacle, et oii je puis véritablement dire avoir vécu... J'ai besoin de me recueillir pour aimer... J'engageai maman à vivre à la campagne. Une maison isolée, au penchant d'un vallon, fut notre asile, et c'est là que, dans l'espace de quatre ou cinq ans, j'ai joui d'un siècle de vie et de bonheur pur et plein, qui couvre de son charmç tout ce que mon sort présent a d'affreux! »

Vous demanderez à votre interlocutrice si le plus élégiaque des poètes a parlé de l'amour en termes aussi pénétrants. Elle ne vous écoutera pas, et vous répondra : « Je vous dis que c'était un homme indigne! »

Une autre ne craindra pas de vous affirmer effrontément, et avec une ignorance crasse, qu'il n'a point compris la Nature, qu'il n'a jamais « regardé s'ouvrir une tleur, ni écouté chanter un oiseau, ni contemplé la mort du soleil se noyant dans l'horizon ».

Rousseau n'a point compris, n'a point aimé la Naturel Vous croyez rêver en entendant ces insanités, et, prenant les Confessions^ vous citez cette page : « L'aurore un matin me parut si belle que, m'étant habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son charme : c'était la semaine après la Saint-Jean. La terre, dans sa plus grande parure, était couverte d'herbe et de fleurs; les rossignols, presque à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d'été, l'un de ces beaux jours qu'on ne voit plus à mon âge... »

J.-J. ROUSSEAU ET LES FEMMES

Vous pouvez citer cent passages aussi étincelants que celui-ci.

« Votre Rousseau n'était qu'un laquais ! vous répondra une voix éraillée oii se révèlent l'alcool et la folie.

— Un laquais! Madame, celui qui écrivait à Frédéric II, roi de Prusse, ces fières paroles, le 30 octobre 1762 : « Vous voulez me donner du pain. Sire. N'y a-t-il aucun « de vos sujets qui en manque? Otez de devant mes yeux « cette épée qui m'éblouit et me blesse; elle n'a que trop « fait son devoir, et le sceptre est abandonné. »

— Ne parlons plus de Rousseau, reprendra l'impudique mégère au paroxysme, Robespierre l'avait en vénération particulière ! »

C'est là l'argument final, le trait de Parthe sans réplique. Robespierre aimait Jean-Jacques, la cause est entendue, celui-ci ne peut être que le dernier des scélérats. A ce compte, il faudrait aussi condamner Racine, car le grand conventionnel l'admirait de même, et se plaisait, le soir, à lire les vers de Phèdre et à'Iphigénie aux amis qui l'entouraient.

A côté de ces femmes ignorantes, mal élevées, mal embouchées et souverainement injustes, il y en a d'autres, par bonheur, qui savent, qui sentent, qui s'expriment avec grâce, et qui jugent avec bonne foi. Celles-là admirent aussi Rousseau, même en compagnie de Robespierre et de Saint-Just, le plaignent dans ses malheurs, et lui pardonnent ses travers et ses fautes. Sans doute, elles ne sont plus passionnées à son égard comme les belles marquises de 4760. A un siècle de distance, on ne prend plus feu pour un écrivain, comme de son vivant. Quel esprit s'enflamme aujourd'hui pour Di-

derot, Voltaire, Buffon, Beaumarchais? Pourtant, qui ne s'incline devant ces maîtres ? De même pour Jean- Jacques.

Depuis une vingtaine d'années que j'observe la société parisienne, j'ai toujours constaté que les femmes véritablement distinguées, possédant le charme, ayant de la tête et du cœur, dignes d'être aimées enfin, évoquaient la mémoire de Rousseau avec attendrissement. Il en est encore qui s'arrêtent aux Gharmettes, qui vont en pèlerinage discret à Ermenonville, et qui s'y enivrent, au printemps, du parfum des roses, de l'odeur érotique des bois, de la poésie d'un beau paysage consacré par un souvenir immortel.

La poésie ! — Ce mot magique me fait songer au récit qui me fut conté naguère par un poète qui m'est cher. C'est un fidèle de Jean- Jacques, et il a consacré au grand homme les plus attrayantes méditations de sa jeunesse. Ce récit rentre dans le cadre de cette étude, et c'est par lui que je la terminerai.

En 1877, — c'est mon ami qui parle^ — j'avais fait lire les Confessions à une femme du monde que nous appellerons, si vous voulez, la comtesse d'Orgefin. Elle commençait à partager mes sympathies pour Rousseau, pourtant elle faisait encore de nombreuses réserves. Je lui proposai d'aller passer une journée à Montmorency et de visiter l'Ermitage. Elle accepta.

Par une riante matinée du mois de mai, dès huit heures, je l'attendis dans une des avenues qui avoisinent l'Arc de Triomphe. Ce n'était pas chose facile pour elle de quitter sa maison à cette heure, et toute une série de jolis mensonges avait dû être imaginée pour colorer son absence. Rien n'était sûr. Je me promenais inquiet,

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fiévreux, l'œil sondant toutes les directions, m'arrêtant tout à coup, sans motif, tirant ma montre à chaque minute, et ne voyant pas l'heure. Elle apparut enfin. Je la reconnus de loin à sa démarche, à son chapeau d'été, large de bords, relevé d'un côté. Elle enfilait ses gants, et le nœud rouge de son ombrelle voltigeait à la brise.

Je ne fus tranquille que lorsqùe le sifflet de la locomotive annonça le départ du train; mais alors, vogue la galère, et après nous le déluge! comme disait le tyran Louis XV.

Nous visitâmes, avant le déjeuner, ce logis fameux de l'Ermitage que M™*^ d'Epinay avait offert à Ptousseau, pour qu'il pût y travailler en paix. Silencieux, nous rendions un secret hommage à l'hôte illustre qui y écrivit la Nouvelle Héloïse^ et notre pensée, remontant vers le passé, ressuscitait les beaux jours du xv!!!*" siècle.

C'est à propos de ce séjour que Rousseau a écrit une de ses pages les plus vivantes. Rappelant son installation à Montmorency, il dit : « On voyait des violettes et des primevères, les bourgeons des arbres commençaient à poindre, et la nuit même de mon arrivée fut marquée par le premier chant du rossignol qui se fit entendre presque à ma fenêtre, dans un bois qui touchait la maison... Mon premier soin fut de me livrer à la délicieuse impression des objets champêtres dont j'étais entouré. Au lieu de commencer à m'arranger dans mon logement, je commençai par m'arranger pour mes promenades, et il n'y eut pas un sentier, pas un taillis, pas un bosquet, pas un réduit autour de ma demeure que je n'eusse parcouru dès le lendemain. »

J'avais les Confessions dans ma poche, et nous lûmes ce passage et les pages qui suivent. Nous regardions l'habitation, les bois, les champs, la vallée, et nous cherchions à y saisir les sensations qu'y avait cueillies notre héros.

0 Rousseau, va-nu-pieds de génie, avais-tu le pressen-

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

timent de ta gloire future lorsque, plongé dans tes pensées profondes, tu te promenais à travers ces riants paysages, lorsque tu te reposais sous les châtaigniers de cet Ermitage qui t'ont survécu, lorsque tu allais cueillir la pervenche dans les sentiers de ces forêts qui parlent de toi, et sont consacrés à jamais par ton souvenir?

Pensais-tu que plus tard les âmes tendres et aimantes viendraient en pèlerinage en ces vallons fortunés, et sentiraient s'accroître leur mutuelle affection en évoquant ton image, en s'entretenant de ta sensibilité, en se racontant les aventures de ta vie orageuse?

Nous fîmes un déjeuner champêtre, dehors, sous une tonnelle. Je demandai un vin généreux de Bourgogne, vin chargé d'années, qui nous mit en belle humeur. Les rayons du soleil nous arrivaient à travers le feuillage, et la liqueur sacrée, fraîche et parfumée, avait la transparence des rubis les plus purs.

Nous nous attardâmes à bavarder, quand le café fut servi. Le chat de l'hôtelier daigna nous présenter ses devoirs. Il grimpa d'abord sur une chaise, puis, voyant qu'on lui faisait bon accueil et qu'il avait affaire à des^ amis, il escalada la table, et vint en ronronnant se caresser les oreilles contre le corsage de la comtesse d'Orgefm. Le bon apôtre, comme tous les représentants de sa race,, adorait les parfums, et il saisissait avec empressement l'occasion de satisfaire son vice.

La charmante femme passait la main sur la tête et le dos du gracieux animal, et lui adressait des paroles aimables et tout un petit discours affectueux qu'il semblait comprendre.

Le reste de la journée s'acheva en courses à travers les bois. Nous nous perdîmes sous leur ramure, respirant à pleins poumons les senteurs voluptueuses qu'exh^ilent les

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chênes, les buis, les plantes et les fleurs. Nous fîmes une longue halte sous un vieux châtaignier, et notre causerie revint à Rousseau.

« Il s'est sans doute reposé là où nous sommes, dit ^|me ci'Orgefm. Quel y fut son rêve?... »

Et elle parla de M'"^ d'Epinay, de M™' d'Houdetot. Je récoutais, la comparant secrètement à ces riantes et spirituelles figures, et j'aurais voulu que le soleil s'arrêtât et que la journée ne finît jamais !

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