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CHAPITRE III

Si quelqu'un pouvait douter de la tendresse profonde que les contemporaines de Rousseau ressentirent pour lui^ il n'aurait qu'à feuilleter, à la Bibliothèque de Neuchâtel% les dossiers manuscrits qui renferment les lettres touchantes adressées à l'auteur d'Emile par M""^ d'Epinay, ^£me d'Houdetot, la maréchale de Luxembourg, la duchesse de Montmorency, la comtesse de Boufflers, M™^ de Chenonceaux, la marquise de Créqui, la duchesse de Saxe- Gotha, la marquise de Verdelin, etc., etc.

C'est là qu'il faut chercher les preuves de la puissance et de la magie de Jean-Jacques. L'homme qui a su inspirer tant de sympathie, tant d'adorable amitié aux femmes les plus remarquables de son temps par leur beauté, leur grâce, leur intelligence, leur nom et leur naissance, cet homme-là a connu l'indicible joie des grands triomphateurs et des conquérants superbes.

* En quittant Môtiers-Travers, le 8 septembre 1765, Rousseau confia sa correspondance à son ami Dupeyrou. Celui-ci la conserva longtemps, puis la légua a la Bibliothèque de Neuchâtel.

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Auprès de ces épîtres, remarquables à tous égards, et par la science de l'amour, et par l'intensité du sentiment, et par l'abandon charmant du cœur, et par le souci prédominant des choses de l'esprit, et par la clarté du langage, et par l'élégance du style, que pèsent, je le demande, les diatribes de quelques ravaudeuses littéraires dont la mâchoire édentée achève de s'user en grignotant la gloire du plus ardent des penseurs?

Nous tenons à citer ici quelques fragments — les plus caractéristiques au point de vue de l'amitié — de la correspondance de cette pléiade de femmes admirables, dont le souvenir colore le xviii*^ siècle d'un reflet enchanteur.

M™° DE Warens.

Avant elles, pour être méthodique, il importe d'évoquer l'image de M™^ de Warens, dont la grâce et Fesprit enjoué formèrent la jeunesse de Rousseau. Que fut leur correspondance? Tant que le futur grand homme demeura auprès d'elle, et fut l'hôte des Gharmettes, ils n'avaient pas besoin de s'écrire, leur amitié se donnait carrière dans les délices de la vie commune, et si Jean-Jacques prenait parfois la plum^, c'était pour servir de secrétaire à son amie.

Rousseau, qui avait le goût, la passion même des aventures et des voyages, quitta plus d'une fois les Gharmettes : pendant ces absences, il écrivait à sa bienfaitrice, et nous avons une partie de ses lettres. M™^ de Warens lui répondait; mais que sont devenues les épîtres de cette aimable femme? Rousseau ne les a point fait connaître. Elle devait l'entretenir de ses affaires, de ses entreprises, et aussi lui parler avec tendresse, car le fond de sa nature était la bonté, la douceur et l'abandon.

Il n'est peut-être pas inutile d'interroger la correspondance de Rousseau pour deviner ce que lui écrivait M'"^ de Warens.

« 18 mars 1739. — Ma très chère maman, vous m'avez fait dire qu'à l'occasion de vos Pâques, vous voulez bien me pardonner. Je n'ai garde de prendre la chose au pied de la lettre, et je suis sûr que quand un cœur comme le vôtre a autant aimé quelqu'un que je me souviens de l'avoir été de vous, il lui est impossible d'en venir jamais à un tel point d'aigreur qu'il faille des motifs de religion pour le réconcilier... Il n'est pas nécessaire, je crois, de vous assurer que je languis depuis longtemps dans l'impatience de vous revoir. »

Le 26 août 1748, Rousseau, à la veille d'entrer dans la célébrité, trace une lettre désolée; il dépeint les chagrins, les inquiétudes, les peines qui l'accablent, et ajoute : « Et vous, ma chère maman, comment êtes-vous à présent? N'êtes-vous point apaisée au sujet d'un malheureux fils, qui n'a prévu vos peines que de trop loin, sans jamais les pouvoir soulager? Vous n'avez connu ni mon cœur, ni ma situation. Permettez-moi de vous répondre ce que vous m'avez dit si souvent : vous ne me connaîtrez que quand il n'en sera plus temps. »

En 1753, M""^ de Warens est dans une situation précaire. Rousseau commence à sortir de l'ombre et à affirmer son génie. Quoique pauvre, il vient en aide à celle qui lui fit jadis si bon accueil.

« Paris, 13 février. — Vous trouverez, ci-joint, ma chère maman, une lettre de 240 livres. Mon cœur s'afflige également de la petitesse de la somme et du besoin que vous en avez : tâchez de pourvoir aux besoins les plus pressants; cela est plus aisé où vous êtes qu'ici, où toutes choses, et surtout le pain, sont d'une cherté horrible.

Qui ne s'attendrirait sur les dernières années de cette femme sensible et charmante? Comme nous l'avons dit, elle mourut à Ghambéry, dans la misère et le dénûment,

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elle qui avait connu l'aisance, sinon la fortune; elle qui avait eu un radieux printemps, et avait goûté d'indicibles bonheurs sous le toit ensoleillé des Charmettes; elle qui avait abrité, dans sa fleur première et son éclosion juvénile, un homme de génie, un maître de la pensée et du style; elle qui par lui allait devenir immortelle!

Nous n'avons jamais pu songer à M""^ de Warens sans être profondément remué. Il y a dans son destin je ne sais quelle émotion poignante qu'on ressent mieux qu'on ne l'exprime. C'est ce qui a fait dire à M. Albert de Montet, érudit de grand mérite : « Quand le solitaire de l'Ermitage de Montmorency voulut profiter de l'attention que lui accordait le public européen, et mettre au jour ce qu'il savait écrire de plus captivant, il ne put que jeter sur le papier les souvenirs que lui avaient laissés la vie idyllique qu'il avait menée chez M™^ de Warens, les rêves plus beaux encore qu'il avait faits auprès d'elle, et les séduisants paysages qui entouraient la ville natale de M^^^ de la Tour.

(( Un succès sans pareil accueillit son roman la Nouvelle Héloïse. Celle qui l'avait inspiré, vieille, appauvrie, oubliée, en entendit-elle parler, et put-elle le lire? On l'ignore, et qu'importe au fond? L'imagination humaine s'était enrichie par elle... Toute sa jeunesse avait refleuri, ses beaux jours ne s'étaient pas écoulés inutiles, ils avaient donné leur fruit. »

Quel sujet de méditation pour les cœurs tendres, que cette vieillesse malheureuse de M™'' de Warens, son isolement, sa pauvreté, après l'éclat enchanteur de sa jeunesse, après l'ardent soleil de sa trentième année !

Rousseau a trouvé des termes éloquents pour peindre cette détresse morale et physique. En 1754, au mois de juin, se trouvant à Lyon, il voulut revoir l'amie de son adolescence, et se dirigea vers la Savoie. Il avait alors quarante-deux ans, et M"*^ de Warens cinquante-quatre.

Ecoutons le grand homme : « Je la revis... dans quel état, mon Dieu! Quel avilissement! Que lui restait-il de sa vertu première? Etait-ce la même M™^ de Warens, jadis si brillante, à qui le curé Pontverre m'avait adressé? Que mon cœur fut navré! Je ne vis plus pour elle d'autre ressource que de se dépayser. Je lui réitérai vivement et inutilement les instances que je lui avait faites plusieurs fois dans mes lettres de venir vivre paisiblement avec moi, qui voulais consacrer ma vie et celle de Thérèse à rendre ses jours heureux... elle ne m'écouta pas. Pauvre maman! que je dise encore ce trait de son cœur : il ne lui restait pour dernier bijou qu'une petite bague; elle Fôta de son doigt pour la mettre à celui de Thérèse, qui la remit à l'instant au sien, en baisant cette noble main qu'elle arrosa de ses pleurs ! »

N'est-ce pas navrant? Que de cruauté dans la vie! Que de rigueurs parfois dans le sort de l'humanité!

Il est temps de revenir aux correspondantes que Rousseau eut dans la seconde moitié de sa vie. Ses ouvrages enflammés, son ardente pensée, son style plein d'images, son culte de la nature les tenaient captivées ; elles étaient ses amies, ses protectrices, ou ambitionnaient de le devenir, et leurs lettres constituent le plus beau titre de gloire qu'un écrivain puisse envier.

De M™*^ d'Epinay.

(( Janvier 1757. — ... Adieu, mon cher et malheureux ami. Que je vous aime, que je vous plains! Si vous vouliez venir passer vingt-quatre heures avec moi, et ne voir uniquement que moi, je vous enverrais mon carrosse lundi matin à Montmorency, qui vous ramènerait le mardi matin. C'est que je prévois que ma mère sera bien encore huit jours sans que je puisse la quitter. »

« 12 avril 1757. — Je suis encore bien souff'rante, mon

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cher ami, mais j'ai au moins la tête un peu plus libre, et j'en profite pour vous dire que je compte incessamment avoir le plaisir de vous embrasser... »

« Août 1757. — Je vous avertis, mon cher ami, que tous vos confrères dînent ici aujourd'hui, et vous attendent, mais pas avec plus d'impatience que moi. Je ne veux point de vous demain, parce que vous ne voudriez point de nous; nous aurons des femmes. Je ne sais oii M. d'Ep... a appris que je devais aller dîner avec vous. »

« Eté 1757. — Mon cher ami, est-ce là ce dont nous étions convenus? Qu'est donc devenue cette amitié, cette confiance? Et comment l'ai-je perdue; qu'ai-je donc fait? Est-ce contre moi ou pour moi que vous êtes fâché? Quoi qu'il en soit, venez dès ce soir, je vous en conjure; souvenez-vous que vous m'avez promis, il n'y a que huit jours, de ne rien garder sur le cœur, et de me parler surle-champ. Mon cher ami, je vis dans cette confiance... »

(( Automne 1757. — ... Ah! laissons, laissons ce commerce de misères à tous ces cœurs vides de sentiments et à ces êtres sans idées ; cela ne va qu'à ces petits amants vulgaires qui n'ont que les sens agités, et qui, au lieu de cette confiance et de ces délicieux épanchements, lesquels, dans les âmes fortes telles que la vôtre, augmentent les sentiments par la vertu et la philosophie même, mettent à la place de petites querelles qui rétrécissent l'esprit, aigrissent le cœur et rendent les mœurs plates, quand elles ne les rendent pas ridicules... Je veux être toujours comme une ombre heureuse autour de vous, qui vous entraîne au bonheur malgré vous. »

M™^ d'Epinay, on s'en souvient, avait donné l'hospitalité à Rousseau dans une propriété qu'elle possédait près de Montmorency et qui s'appelait l'Ermitage. C'est là

qu'il écrivit la Nouvelle Héloïse. Leurs relations, très ami- «cales d'abord, finirent par se refroidir, s'altérer, et une rupture eut lieu. On a beaucoup écrit à ce sujet, les uns pour accuser Rousseau d'ingratitude, les autres pour accuser M""® d'Epinay. Ce sont là des discussions stériles.

Quelle que fut la raison de la rupture, cette femme d'esprit ne garda aucune rancune à Rousseau; nous n'en voulons pour preuve que ces jolis vers qu'elle adressa au philosophe et fit graver au bas de son buste, dans le jardin de l'Ermitage, vers que nous avons cités déjà :

0 toi, dont les brûlants écrits Furent créés dans cet humble Hermitage, Rousseau, plus éloquent que sage, Pourquoi quittas-tu mon pays?

Toi-même avais choisi ma retraite paisible ; Je t'offrais le bonheur, et tu l'as dédaigné :

Tu fus ingrat, mon cœur en a saigné, Mais, pourquoi retracer à mon âme sensible?... Je te vois, je te lis, et tout est pardonné !

Si M""^ d'Epinay parlait ainsi de l'auteur de V Héloïse, qu'on juge quelles étaient les sympathies de ses autres contemporaines qui n'avaient eu avec lui aucun démêlé d'amour-propre, aucun froissement de jalousie.

De m™' d'Houdetot.

« 3 mars 1757. — J'apprends que vous êtes dangereusement malade, mon cher citoyen; mon amitié pour vous vous répond de mon inquiétude et de ma peine. Au nom de Dieu, ne rejetez pas les secours qui pourraient vous être nécessaires. J'envoie exprès savoir de vos nouvelles, faites-m'en donner. »

« Paris, été 1757. — ... Je ne puis trop vous exprimer ma joie de vous voir rentrer au sein de vos amis. Vous

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n'étiez pas fait pour en être séparé; ils sont dignes de vous, vous l'êtes d'eux. Je vous vois avec plaisir reprendre des chaînes qui font qu'on aime la vie, et par lesquelles seules elle est douce.

< (( Votre cœur est également fait pour l'amitié et pour la vertu; qu'elles embellissent toutes deux jusqu'à vos derniers jours! Le bonheur n'est placé pour vous qu'auprès d'elles. Mais, en vous retrouvant auprès de vos amis, ressouvenez-vous que j'essayai la première de vous réunir à eux ; que c'est la première marque que vous reçûtes de mon amitié, et qu'elle doit m'assurer la vôtre pour toujours. J'ose me placer dans votre cœur auprès de vos amis... »

« 26 octobre 1757. — Vous avez vu comme nous savons aimer (elle et Saint-Lambert), et notre amitié n'est pas indigne de vous. Croyez, mon ami, que rien n'est échappé de ce qui était en vous à ce cœur si sensible aux vertus et aux sentiments tendres et honnêtes ; il est aussi incapable de manquer à l'amour qu'à l'amitié.

« La vôtre ajoute au bonheur de ma vie, que l'amour faisait déjà; je jouis du plaisir de les voir réunis pour embellir mes jours, et pour me faire goûter toute la félicité dont une âme sensible puisse être susceptible. Si j'avais pu former encore quelque désir, ç'aurait été sans doute, après un amant tel que lui, d'avoir un ami tel que vous, à qui je pusse parler, qui sût m'entendre, qui l'aimât, qui sentît tout ce qu'il vaut, et à qui je pusse faire comprendre que l'amour, tel qu'il est dans mon âme, ne peut la dégrader, et n'est capable que d'ajouter à ses vertus...

(( Ne méprisons pas, mon ami, un sentiment qui élève autant l'âme que le fait l'amour, et qui sait donner tant d'activité aux vertus. L'amour tel que nous en avons l'idée ne peut subsister dans une âme médiocre, et il ne

peut jamais avilir celle qu'il occupe, ni lui imposer rien dont elle ait à rougir...

« Songez à moi dans votre solitude, écartez la mélancolie; que le souvenir de vos amis et le mien ne vous donnent que des plaisirs... J'attends de vos nouvelles, et je vous en demande; interrompez quelquefois vos occupations pour vous livrer à l'amitié. »

(( Le novembre 1757. — Comptez à jamais sur moi, mon ami, et puisque cette amitié vous est chère, croyez que je ne suis pas plus capable d'y manquer qu'à l'amour; je vous l'ai déjà dit, et toute ma vie vous le prouvera. Croyez aussi que mes sentiments sont très indépendants de ceux de vos autres amis, s'ils pouvaient jamais vous manquer. Je puis vous répondre pour toujours de deux cœurs que vous vous êtes attachés par tout ce qui est en vous de tendre et de vertueux. Un ami tel que vous ajoutera toujours à l'estime que nous faisons de nous-mêmes et à notre bonheur. »

« Paris, 2 décembre 1757. — Je m'occupe beaucoup de ma santé, mon cher citoyen; elle est trop chère à tout ce à quoi mon cœur s'attache pour n'y pas donner tous mes soins; c'est par eux que j'aime la vie, et c'est pour eux que je la veux conserver. 0 amour! 0 amitié! Tant que vous existerez pour moi, vous embellirez mes jours, et vous me les rendrez chers ! »

« 28 janvier 1758. — Avez-vous quelque nouvelle de Diderot? Je l'ai rencontré l'autre jour chez le baron (d'Holbach). Il m'a fui, je le crois; j'avais un panier et des diamants; malgré tout cela, j'avais en vérité aussi un cœur bien fait pour sentir l'amitié, le mérite des bonnes choses, et surtout des bonnes actions et des belles âmes, et il aurait bien pu m'aborder. »

« Paris, le 12 février 1758. — Quant au scrupule, cher

citoyen, qui vous tourmente sur le secret que je fais à mon mari de notre liaison, je vous dirai franchement la chose. Et comme philosophe, et comme bel esprit, votre commerce lui déplairait également, et tout ce qui a fait votre réputation dans le monde serait pour lui un sujet d'éloignement. Je ne doute pas qu'il ne voulût m'éloigner de vous voir, s'il savait que je vous vois. J'ai cru^ sans me rien reprocher, pouvoir conserver et former une liaison d'une innocente amitié avec un homme que j'estime et qui ne lui déplairait que par une très injuste prévention... «

On sait quel rôle prépondérant M™^ d'Houdetot joua, dans la vie de Rousseau, quelle passion profonde elle lui inspira, quelles pages admirables il lui consacre dans les Confessions.

Si jamais femme fut faite pour plaire à un écrivain, ce fut bien celle-là. Elle avait la douceur, l'enjouement, la grâce, l'intelligence, le don d'aimer incarné dans toute sa personne. Arrivée à la fin de sa carrière, qui fut harmonieuse et fortunée, elle résuma son existence dans ces vers exquis :

Jeune, j'aimai. Ce temps de mon bel âge, Ce temps charmant, l'amour seul le remplit. Quand arriva la saison d'être sage, Encor j'aimai, tout mon cœur me le dit!

Las ! Je suis vieille ! Et le plaisir s'envole... Mais le bonheur ne me quitte aujourd'hui, Car j'aime encor!... Et l'amour me console ! Rien n'aurait pu me consoler de lui !

Adorable femme, qui préférait le bonheur intime à la célébrité, l'affection à la gloire : elle eût pu se faire un nom dans les lettres, et briller] parmi les beaux esprits; les quelques poésies qu'elle a laissées l'attestent, mais son ambition était dans la tendresse, et elle dédaigna la re-

nommée. « Tendre et point vaine, étant aimée, elle ne désirait rien de plus », a dit une de ses amies.

Elle n'y perdit rien, elle fut heureuse, et, à celle-là aussi, par surcroît, Rousseau a donné l'immortalité. C'est elle, en définitive, qui reçut le plus bel hommage de son génie, et toujours, lorsqu'il sera question d'eux, on verra Jean-Jacques à ses genoux, sous l'acacia légendaire, dans le parc d'Eaubonne.

De la MARÉCHALE DE LUXEMBOURG.

« Paris, mars 1760. — ... Non, jamais il n'y aura rien de si bien écrit, de si touchant (que la Nouvelle Héloïse), Je meurs d'envie de vous voir, je suis à la mort d'une absence si longue. Comment peut-on aimer les gens qu'on voit SI peu, ou, pour mieux dire, comment peut-on voir si peu les gens qu'on aime? Car certainement je vous aime de tout mon cœur... Adieu, Monsieur, personne ne vous honore, ne vous estime et ne vous aime plus que moi... »

« Paris, juin 1761. — D'aujourd'hui en quinze, nous nous reverrons; j'en meurs d'impatience. M. Coindet vous voit à tout moment; je le trouve bien heureux. Il est occupé de vous, il vous aime de tout son cœur... Nous ne voyons point dans les ouvrages de Voltaire l'élévation, la force de génie qui est répandue dans cette charmante Julie. Adieu, le plus aimable de tous les hommes et le plus aimé. »

« Paris, mercredi, septembre 1761. — Oui, Monsieur, j'ose le dire, mon cœur est digne du vôtre, il n'y a point de sentiment tendre qu'il ne sente pour vous. Il est impossible d'être plus affligée que je ne le suis de notre séparation. Je voudrais passer ma vie avec vous ; vous ne nous en trouvez pas digne. Je crois à votre supériorité, je la respecte et je l'admire.

« Il faudrait être Julie pour habiter Clarens. Je sais bien que l'hôtel de Luxembourg ne lui ressemble pas ; ainsi je ne vous dis pas qu'il y a un petit appartement qui serait trop heureux de vous recevoir. Vous le savez, cela suffit, jamais vous ne serez importuné de mes demandes. Vous ne défendez pas les désirs, heureusement; j'aurais bien de la peine à vous obéir... Il n'y a plus de moments dans ma vie oii je ne vous regrette, ne vous désire et ne vous aime! »

« Paris, jeudi, octobre 1761. — Nous ressentons tous les jours avec délices le prix d'une amitié aussi rare que la vôtre, et je vous aime avec toute la tendresse que vous méritez. Il n'y a pas de cœur plus tendre que le mien... »

c( Paris, novembre 1761. — Ne connaîtrez-vous jamais les sentiments que j'ai pour vous? Il faut donc vous dire pour la centième fois que je vous aime de tout mon cœur, et que je ne changerai point tant que je vivrai. Vous serez vénéré avec la même tendresse et la même fidélité... Je ne vous écrirai point des lettres aussi spirituelles que les vôtres : vous vous contenterez de mon cœur, qui n'a pas tant d'esprit que vous, mais qui est bien plus tendre. »

La maréchale de Luxembourg, sœur du duc de Villeroi et veuve en premières noces du duc de Boufflers, était une nature ardente, se plaisant au milieu des fêtes et des grandes réceptions. Elle réalise bien le type de la grande dame au xviii'^ siècle. « Elle domine partout oti elle se trouve », disait d'elle M™*" du Defîand, « et fait toujours la sorte d'impression qu'elle veut faire... Elle est pénétrante à faire trembler, et plus crainte qu'aimée. Elle le sait, et ne daigne pas désarmer ses ennemis par des ménagements qui seraient trop contraires à la vérité et à l'impétuosité de son caractère. »

Cette grande dame, arbitre des élégances de son temps, avait voué à Rousseau une sorte de culte. Les lettres que nous venons de citer l'attestent éloquemment. Les peintures incandescentes de la Nouvelle Héloïse et l'orgueil du philosophe avaient captivé cette âme de feu, que la passion dévorait sans cesse. Elle comprenait les tourments, les désirs qui ravageaient le cœur de Jean- Jacques; aussi elle l'admirait et l'aimait.

De la DUCHESSE DE MoNTMORENCY.

(( Paris, 25 juillet 1761. — Je vous avertis, Monsieur, que je tremble en vous écrivant; mais j'ai une telle confiance dans la bonté de votre cœur et dans votre indulgence, que quoique je remarque qu'il y a bien des mots répétés dans cette lettre, je ne la recommencerai point. Yous y verrez un style un peu long, et peu agréable, mais c'est le cœur qui conduit ma main en vous écrivant...

(c Rendez justice aux sentiments les plus sincères; permettez aussi que je vous embrasse, comme si j'étais à Montmorency. »

Cette duchesse de Montmorency était la belle-fille de la maréchale de Luxembourg, chez qui Rousseau la rencontrait souvent. Elle aussi s'était engouée de Julie, de Saint- Preux et de celui qui les avait créés. Rousseau, reconnaissant, lui adressa cette lettre :

« 21 février 1761. — J'étais bien sûr, Madame, que vous aimeriez la Julie, malgré ses défauts ; le bon naturel les efface dans les cœurs faits pour le sentir. J'ai pensé que vous accepteriez des mains de M""^ la maréchale de Luxembourg ce léger hommage que je n'osais vous offrir moi-même. Mais, en m'en faisant des remercîments. Madame, vous prévenez les miens, et vous augmentez

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l'obligation. J'attends avec empressement le moment de vous faire ma cour à Montmorency, et de vous renouveler, Madame la Duchesse, les assurances de mon profond respect. »

Comme il était séduisant, quand il le voulait, ce Jean- Jacques! Comme il savait parler aux femmes ! Une lettre curieuse de la duchesse de Montmorency est celle où elle s'apitoie sur la mort d'un chien. Turc, qui appartenait à Rousseau, et dont elle s'était chargée.

De la COMTESSE DE BoUFFLERS.

« Eté 1761. — Je suis charmée que le miel que je vous ai apporté vous ait paru bon. Il y en a de deux espèces, je voudrais savoir lequel vous préférez. Ce sont de ces présents qu'on peut accepter sans déroger aux lois les plus sévères, et véritablement je n'ai rien mangé de plus agréable en ce genre. »

« 24 juin 1762. — Que le malheur n'altère pas votre vertu, c'est une épreuve dont les âmes comme la vôtre doivent sortir victorieuses... Que parlez-vous. Monsieur, d'opprobre et d'humiliation? Votre gloire et votre réputation seront immortelles, et ne dépendent point des coutumes locales. «

Cette amie de Rousseau était célèbre par sa beauté et son esprit. Attachée d'abord à la duchesse d'Orléans, elle passa à la cour du prince de Conti, dont elle devint l'amie intime, et brilla là d'un vif éclat. Elle favorisait les arts et les lettres, et elle-même composa une tragédie qui fit beaucoup de bruit. Elle avait pour Rousseau un dévouement à toute épreuve. Elle le défendit contre ses adversaires, et lui rendit tous les services que son ombrageuse fierté voulut bien accepter.

De la marquise de Créqui.

(( Janvier 1759. — Votre ouvrage (Lettre sur les Spectacles) a eu un plein succès. M. de Marmontel vous réfute, en ne vous répondant point. Les femmes sont un peu furieuses. Laissez dire tous ces oisons-là, et pensez que jamais vous ne donnez quatre lignes qu'elles ne fassent sensation. »

« Montflaux (Bas-Maine), 8 août 1764. — J'envoie ma lettre pour l'affranchir à Paris jusqu'à Pontarlier, car ici nous n'avons qu'un postillon à pied qui va porter nos lettres à Mayenne et nous rapporte nos réponses. Il est souvent saoul de poiré, mais d'ailleurs bon enfant, et conservant sa boîte de bois dans nos précipices et dans ses rafraîchissements.

« Adieu encore une fois, Jean-Jacques I Plût à Dieu de nous revoir bientôt! »

Les salons de la marquise de Créqui furent pendant longtemps le rendez-vous de la belle société. Ses lettres ont été publiées en partie ; elles prouvent son esprit, son bon sens et son savoir. Elle professait une dévotion assez originale, et se sentait attirée vers Jean- Jacques. Elle le recherchait avec insistance. A son gré, il ne lui répondait point assez souvent, et elle le harcelait, en lui faisant de doux reproches. Il lui écrivit un jour qu'il renonçait à toute correspondance, et qu'elle ne devait plus compter sur ses lettres. Elle en fut navrée.

« Adieu, Madame », lui disait-il. « L'amitié dont vous m'avez honoré me sera toujours présente et chère; daignez aussi vous en souvenir quelquefois! Bien loin de vous oublier, je fais un de mes plaisirs de me rappeler les heureux temps de ma vie. Ils ont été rares et courts, mais le souvenir les multiplie... »

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

De m™' de Verdelin.

« Brenne (Indre), 24 août 1771. — Vous savez ce que je vous ai dit, et ce que je penserai et, qui mieux est, sentirai toute ma vie. Je vous admire avec enthousiasme, et je vous aime comme le cœur le plus sensible et le plus vrai qui ait jamais existé.

« Je voudrais pouvoir vous donner des preuves de tous ces sentiments, mais je connais si bien les vôtres que, pour vous servir à votre mode, je m'en tiens à vous être inutile... Mais non, j'ose croire que je ne suis pas inutile à votre bonheur. Le premier, le seul pour un cœur tel que le vôtre, c'est de savoir qu'il en existe un bien vrai, bien sensible, sur lequel vous pouvez compter à la vie et à la mort, et vous avez en moi ce cœur... C'est ici où j'ai commencé à vous lire, oii je formai le désir de vous connaître. Que j'ai de plaisir à vous l'écrire! »

Au milieu de ce chœur, de cette théorie de femmes dont nous citons les lettres, la marquise de Verdelin représente la bonne âme que rien ne rebute, qui aime avec simplicité et solidement, et qu'on est sûr de retrouver après les absences, les voyages, les oublis, les infidélités . « C'est la ferme en Beauce » , comme disait Alexandre Dumas père. Quoi qu'il arrive, toujours elle vous fait bon accueil, trop heureuse encore qu'on veuille bien penser à elle.

De la duchesse de Saxe-Gotha.

« Gotha, 4 mai 1765. — Je profite avec empressement. Monsieur, d'un avis de milord Maréchal pour vous assurer que si vous avez besoin de retraite, vous n'en trouverez jamais de plus sûre et de plus tranquille que chez nous ; que vous trouverez ici tous les soins et toutes les conso-

lations que vous désirerez ; qu'en un mot vous serez reçu avec des transports de satisfaction et par les mains de l'amitié. Soyez persuadé, Monsieur, que je partage véritablement vos peines, que je voudrais les soulager, et que je suis avec estime votre affectionnée amie. »

Il s'agit ici de la femme de Frédéric III, duc de Saxe- Gotha. Elle voulait faire de son duché un foyer intellectuel, et y attirer les beaux esprits de son temps. Elle était en correspondance avec Voltaire, qui lui dédia un de ses ouvrages. Elle lisait avec passion les œuvres de Rousseau, et le sachant malheureux, persécuté, elle lui offrit un asile. Il n'accepta point, mais se montra reconnaissant.

En effet, dans une lettre adressée à son ami Klupffel, à Berlin, — mai 1765, — nous remarquons ces lignes : « Un autre motif encore m'eût attiré dans votre ville, c'eût été le désir d'être présenté par vous à M"'^ la duchesse de Saxe-Gotha, et de voir de près cette grande princesse qui, fût-elle personne privée, ferait admirer son esprit et son mérite. »

Nous pourrions multiplier longtemps des citations analogues à celles qu'on vient de lire, et qui prouvent combien Rousseau fut aimé. Ces fragments suffisent. Ils disent éloquemment la puissance de fascination de cet homme extraordinaire, qui exprima l'ivresse des cœurs aimants avec une éloquence que nul n'a égalée.

En présence de toutes ces lettres émanant des femmes les plus séduisantes d'une époque, un regret saisit l'âme : on voudrait les avoir connues, les avoir admirées et les avoir aimées ; on s'attriste à la pensée que leurs séductions, leur absence de préjugés, leur curiosité intellectuelle ne revivront jamais, et on enveloppe leur souvenir de la plus affectueuse des caresses.

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

Prestige incomparable du génie! Sans Rousseau, la plupart de ces femmes charmantes seraient ignorées de nous ; leur trace gracieuse aurait été recouverte par la poussière du temps et de l'oubli, et, depuis longtemps, nul n'en parlerait plus. Il leur a suffi de témoigner quelque sympathie à l'écrivain de la Nouvelle Héloise pour que leur mémoire fût sauvée du naufrage.

Elles n'ont rien perdu en s'intéressant à l'infortuné Jean-Jacques! « Un rayon de sa gloire est tombé sur elles », suivant le mot de Sainte-Beuve, et, paré de cette clarté magistrale, leur nom ne périra jamais !

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