JUGEMENT D'UNE PARISIENNE DE NOS JOURS SUR J.-J. ROUSSEAU
Afin de compléter le chapitre qui précède, l'idée nous est venue de nous adresser à une femme de notre temps, remarquable, elle aussi, parla culture de son esprit, et de lui demander son appréciation sur Rousseau. Elle a bien Toulu nous envoyer quelques pages que nous sommes fier de publier. Le lecteur pourra ainsi comparer le jugement d'une Parisienne toute moderne avec les sentiments qu'éprouvaient pour Jean-Jacques les femmes les plus captivantes du xvui^ siècle, et il constatera que, sous des formes différentes, toutes rendent le même hommage à ;son génie consolateur.
Voici l'intéressante réponse de notre correspondante :
« Paris, août.
« Que pensez-vous de Rousseau? me demandez-vous, Monsieur. Porter un jugement sur quelqu'un, surtout sur un grand homme, m'a toujours semblé chose fort grave; car on doit tenir compte du milieu oîi il a vécu, des idées «de ses contemporains, enfin et surtout, de ses intentions
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et des conséquences qu'ont eues ses actes et ses doctrines. Je vais cependant essayer de vous répondre.
« En dehors de l'admiration absolue de son oeuvre, Rousseau, être sincère et complexe, ne peut, à mon avis, inspirer à notre époque que des sentiments complexes, comme ses sensations, comme lui-même.
« Attaqué par ses amis, qui l'appelèrent « Déserteur de « la Philosophie », alors qu'il venait de sauver la Philosophie, en l'arrêtant sur le chemin du matérialisme et du doute absolu, Rousseau sut forcer ses ennemis eux-mêmes à proclamer son génie.
« L'apparition de V Emile, qui restera, avec le Contrat social, son œuvre fondamentale, souleva des haines et de violentes critiques, mêlées à des admirations profondes. Le sceptique d'Alembert, malveillant pour l'homme, mais judicieux avant tout, avoua que ces livres <( mettaient « Rousseau à la tête de tous les écrivains ».
« Rousseau, en effet, était animé d'un souffle génial, que ses détracteurs les plus acharnés n'ont jamais pu lui dénier; mais, aussi, il était doué d'un esprit paradoxal, qui lui faisait souvent chercher la contre-partie de la thèse proposée et des opinions généralement admises. On connaît ses débuts, au célèbre concours de l'Académie de Dijon. Le sujet était le suivant : Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs? — Rousseau s'attacha à démontrer qu'il n'y avait rien de plus pernicieux, pour les masses, que la propagation des arts et des lettres, et que cette propagation avait eu, de tous temps, une influence néfaste sur les mœurs. Pourtant, il obtint le prix, sur de nombreux concurrents.
« 11 s'était senti, a-t-il raconté par la suite, tout à coup illuminé d'une flamme surhumaine, éclairant à ses yeux les hommes et les choses d'une manière toute nouvelle.
« Depuis cet instant, il se crut appelé à un véritable apostolat, et, avec l'orgueil immense qui était en lui, il
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s'étonna que tous ses contemporains ne reconnussent pas à son front la marque d'un élu de la divinité.
« Amoureux passionné de la justice, peut-être parce qu'il se croyait juste entre tous, le contraste frappant, qu'il avait sous les yeux, du luxe des grandes villes et de la misère des campagnes rendit très excusable la colère avec laquelle il maudit les capitales. Son axiome démocratique •est comme la négation de l'axiome monarchique de Louis XIV, dont les conséquences avaient été terribles avec ses successeurs. Louis XIV avait dit : « L'Etat, c'est « moi. » Rousseau écrivait : « Toute loi que le peuple n'a « pas sanctionnée est nulle. »
« En religion, il eut contre lui, en même temps, les dévots et les athées. Les dévots, car il affirmait que la religion officielle n'était plus celle de Jésus, et que les hommes ne lui avaient fait subir autant de transformations que pour en faire un instrument de despotisme gouvernemental. Les athées, car il disait : « Jamais Etat ne « fut fondé que la religion ne lui servît de base. »
« Les erreurs même de Rousseau prennent leur source dans de hautes aspirations, et dans sa soif de la justice et de l'égalité, surtout peut-être dans sa haine de l'injustice et de l'inégalité; son impitoyable logique l'entraîne à admettre les plus impitoyables théories, entre autres celles de Platon, condamnant à mort les athées.
« En dépit de sa misanthropie, Rousseau ne put empêcher les plus illustres amitiés d'aller à lui, dans ce xviii^ siècle si fécond en esprits éclairés. Nous citerons : le maréchal de Luxembourg, le prince de Gonti, M. de Malesherbes, chargé pourtant de la censure; enfin et surtout, les femmes : M""" de Warens, qui lui pardonna toutes ses fautes; M'"' d'Houdetot, M°^° d'Epinay, M'^' de Chenonceaux, la maréchale de Luxembourg, pour ne parler que des plus célèbres.
« En effet, ce Jean- Jacques devait intéresser plus parti-
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culièrement les âmes délicates et sensibles, par la magie de son talent, le charme de son esprit et la passion qui résidait en son âme et débordait dans ses écrits.
« Peu de femmes qui n'aient tressailli d'émotion à la lecture des lettres brûlantes de Saint-Preux à sa maîtresse, et qui ne se soient senties attendries par les confidences de ces parfaits amants.
a On a reproché à Rousseau certaines indiscrétions à l'égard de ses admiratrices; mais on a trop oublié qu'il avait défendu de publier ses Confessions avant le commencement du xix'' siècle, époque à laquelle il pouvait croire que tous ses contemporains auraient disparu. Pour le rendre plus sympathique à ses amis et aux femmes de toutes les époques, Jean-Jacques eut ses malheurs immérités, les persécutions exagérées dont il fut l'objet, enfin l'espèce de maladie noire qui en fut la conséquence, et permit presque d'oublier ses fautes.
« Eprouvé, dès son enfance, par une santé chancelante, sans famille, — il ne s'en créa une que pour le regretter amèrement, — quelles ne durent pas être ses souffrances intimes, en face de cette Thérèse indigne, de ce doute qui plana sans cesse sur la naissance de ses enfants, doute qui, d'après la croyance de George Sand, s'était changé en conviction douloureuse. Cela, du reste, semble expliquer la façon dont il se conduisit à leur égard.
(( On l'accusa d'égoïsme, d'ingratitude, de fausseté, d'exagération mensongère; on cita des preuves, qui en eussent été s'appliquant à tout autre; mais la lyre que chacun de nous porte en son être immatériel vibrait chez Rousseau avec une intensité dix fois plus forte que chez la généralité; il ne peut donc être jugé de la même manière. Si son éducation lui avait appris à maîtriser sa sensibilité excessive, il eût sans doute été malheureux, car les êtres trop puissamment doués quant à la passion et à Tidéalité ne peuvent échapper au malheur ici-bas; mais
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il eût été moins torturé par ces misères fantastiques de , toutes les heures, qui finirent par rompre l'équilibre de ses facultés.
« Parfois, venait s'ajouter à ses souffrances le sentiment de cette situation anormale. Il écrivait en effet, en mars 1768 : « Quelque altération qui survienne à la tête, « le cœur restera le même. » Plus tard, il avoua à son ami Gorancez qu'il avait quitté l'Angleterre dans un véritable accès de folie, se croyant poursuivi, jusque dans son exil, par les agents du ministre Choiseul.
« Revenu en France, dans ce coquet et riant ermitage d'Ermenonville, Rousseau eût dû enfin se trouver tranquille, sinon heureux : mais, hélas! l'hypocondrie, due en grande partie aux causes morales que nous avons développées plus haut, et aussi à des souffrances physiques qui exaltaient sa sensibilité nerveuse, l'hypocondrie avait exercé sur son organisme d'effrayants et irrémédiables ravages.
« Bien loin de s'exagérer, comme tant d'autres, l'influence qu'il exerçait sur son siècle, il s'exagéra son isolement. S'il entendit les échos répondant à sa voix puissante, qui allait donner une nouvelle impulsion au monde, il les crut menteurs ou railleurs ; il méconnut la sincérité des disciples qui affluaient vers lui, et n'eut pas cette suprême satisfaction, pour un superbe de son tempérament, de voir sa doctrine mise en œuvre, le vieux monde s'écrouler sous ses coups, des hommes nouveaux surgir de toutes parts, en se recommandant de son nom, une société tout autre succéder à cette société vieillie qu'il avait condamnée, et la marche vers le progrès accomplie, pour ainsi parler, sous son patronage.
« Rousseau, en effet, a été l'instigateur des idées, bonnes ou mauvaises, de la génération qui a suivi la sienne; son influence se fait sentir partout et jusque dans les arts. La peinture avec David, la musique avec Méhul
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et Grétry lui rendent hommage en revenant vers la simplicité, trop oubliée au milieu des mignardises du commencement du xviii*^ siècle. Aussi, quelque réserve que l'on fasse sur le caractère de l'homme, on ne peut oublier sa gloire, son génie; et l'admiration reste sincère pour cette organisation merveilleuse qui lui permit d'être à la fois poète, romancier, législateur, philosophe, musicien, tout en restant, par-dessus tout, l'Amant de la Nature et de la Vérité.
« Comtesse Louise de »
Tous ceux qui liront ces pages diront, comme nous, que l'aimable femme qui les a écrites aurait eu sa place marquée dans le salon de la sémillante M™^ d'Epinay, et eût été l'amie de la bonne et pimpante M"^*^ d'Houdetot.