‹ Le prestige de Jean-Jacques Rousseau, souvenirs, documents, anecdotesChapitre 19 sur 49 · UNE ÉLÈVE DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

UNE ÉLÈVE DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU

Le prince de Conti, l'ami de Rousseau, le grand seigneur fastueux du Temple et de ITsle-Adam, eut une fille naturelle de la duchesse de Mazarin. Elle vint au monde vers la fin de l'année 1762. Par la suite, bien qu'elle ne fut point légitimée, elle prit le titre de princesse, et, dans l'histoire, elle est connue sous le nom de Stéphanie- Louise de Bourbon-Conti. C'est elle que Goethe a voulu peindre dans sa pièce La Fille naturelle.

Cette princesse a laissé des Mémoires, très peu connus, il est vrai, et rarissimes en librairie, mais qui, cependant, ne manquent pas d'intérêt et sont utiles à consulter. Elle y raconte son enfance fortunée, puis sa vie troublée et malheureuse, et présente des aperçus piquants sur les fêtes éblouissantes données par son père, ainsi que sur la Cour et les personnages en vue de l'époque.

A l'âge de douze ans, elle eut l'occasion de voir Voltaire à Ferney. Le patriarche de la philosophie fit sur elle une impression qui ne s'effaça jamais. Plus tard, évoquant sa mémoire, elle écrivit : « Malgré sa vieillesse, ses yeux brillaient encore du feu de son génie. On me fit voir tout

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ce qu'il y avait de curieux chez lui; mais, en sa présence, rien ne pouvait fixer l'attention que lui-même : je fus cependant frappée de l'aspect de son tombeau, placé au milieu d'une allée oii il se promenait de préférence. Cette idée me semble plus philosophique qu'aucun de ses ouvrages. Sa maison était simple, son jardin uniforme, sa salle de bains, en très beau marbre, d'une blancheur éclatante. Il fit charger ma voiture des plus brillantes fleurs et des plus beaux fruits. »

Le prince de Gonti donna pour précepteur à sa fille le philosophe illustre qui avait écrit Y Emile, Jean-Jacques Rousseau. Celui-ci était revenu à Paris en 1770, après une absence de quatorze années; sa gloire alors n'avait pour rivale que celle de Voltaire, mais ils touchaient, hélas! tous deux au terme de leur carrière. Quelques années encore, et ces brillants flambeaux, qui avaient illuminé tout le xvm^ siècle, allaient s'éteindre à peu de semaines de distance.

Dans ses Mémoires, la princesse Stéphanie consacre quelques pages à Jean-Jacques : il nous a paru intéressant de les mettre en relief. Le témoignage d'un élève visà-vis de son maître mérite toujours l'attention; quand il émane d'une femme, et que le maître s'appelle Rousseau, il revêt une importance exceptionnelle.

Au début de son ouvrage, la fille du prince de Conti rend hommage à la mémoire de son père, qui, on le gait, fut grand prieur du Temple. « Tl n'épargna rien », dit-elle, « pour augmenter la beauté de son palais. Il devint luimême l'ordonnateur de ses jardins et de ses fêtes. Le Temple fut l'asile des talents et du goût. Le nouveau grand prieur, jaloux de les fixer près de lui et de se placer comme au centre de l'esprit et des lumières, offrit à plu-

sieurs gens de lettres des appartements au Temple, imitant à cet égard la magnificence royale qui leur en donnait au Louvre. C'est au Temple, c'est sous le toit de mon père que Jean- Jacques Rousseau trouva|un refuge, quand il fut inquiété pour son Emile ; et il ne le quitta que pour aller dans son château de Trye,|qui plaisait davantage à cet amant de la nature. »

C'est ainsi que notre princesse est amenée à prononcer pour la première fois le nom du grand homme. Un peu plus loin, elle écrit : « Ami, protecteur des beaux-arts, dont il était environné, mon père n'eut qu'à jeter les yeux autour de lui pour me donner, dans tous les genres, les maîtres les plus célèbres, qui s'empressèrent à l'envi de me procurer la plus belle parure de l'enfance, de la jeunesse, et même de tous les âges, des talents agréables et des connaissances utiles. Jean-Jacques alors remplissait l'univers du bruit de son nom et de l'éclat de sa gloire : l'immortel instituteur du genre humain, le précepteur d'Emile, celui dont le style enchanteur fit adorer Sophie, fut invité par mon père à diriger la raison naissante de sa fille. Le prince ne négligea rien pour obtenir du philosophe cette faveur insigne. Il était plus facile de déterminer cet ami des hommes à rendre un service qu'à recevoir un bienfait; cependant, il ne fallut rien moins que la reconnaissance et l'amitié qu'il portait à mon père pour l'engager à se charger de ces soins vraiment paternels. »

Si Rousseau accepta cette tâche de précepteur, ce dut être évidemment pour marquer sa gratitude au prince qui, à Montmorency d'abord, puis à Paris et au château de Trye, et enfin en Dauphiné, lui avait si délicatement prouvé son affectueuse admiration.

Dans ses Confessions, Jean-Jacques écrit : « Au milieu de tous ces petits tracas littéraires, je reçus le plus grand honneur que les lettres m'aient attiré, et auquel j'ai été le plus sensible, dans la visite que M. le prince de Gonti

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daigna me faire par deux fois : l'une au petit château et l'autre à Mont-Louis (à Montmorency, 1760). Il choisit même, toutes les deux fois, le temps que M. et M""" de Luxembourg n'étaient pas à Montmorency, afin de rendre plus manifeste qu'il n'y venait que pour moi. Je n'ai jamais douté que je ne dusse les premières bontés de ce prince à M™^ de Luxembourg et à M""^ de Boufflers, mais je ne doute pas non plus que je ne doive à ses propres sentiments et à moi-même celles dont il n'a cessé de m'honorer depuis lors. »

C'est dans une de ces visites que le prince et Rousseau jouèrent aux échecs dans un petit pavillon appelé le Donjon*, et que le philosophe lui gagna impitoyablement deux parties.

Mais revenons à la princesse. Avant de parler des leçons que Rousseau lui donna, elle éprouve le besoin de lui témoigner sa reconnaissance ; elle s'attendrit à son souvenir, et elle s'écrie :

« 0 mon maître, je n'oublierai jamais tes sages leçons; tu n'as pu prévoir les affreux malheurs qui devaient pleuvoir sur ton infortunée pupille, tu avais jeté dans mon jeune cœur les germes de cette douce philanthropie qui rend heureux tout ce qui l'entoure, je te paraissais née pour faire le bonheur des autres. Ah ! si je n'ai pu mettre en pratique la morale sublime que ton âme sensible prêchait à la mienne, ombre céleste; si je ne puis me présenter devant toi entourée de cœurs reconnaissants, dont le bonheur soit mon ouvrage; si je ne puis te faire hommage des heureux que je te promis de faire ; si mes larmes et celles des miens sont le seul tribut que je puisse offrir à ta mémoire, ô Jean-Jacques, n'accuse point ton élève,

^ Le Donjon subsiste encore intégralement : l'intérieur est tel que du temps de Rousseau.

ne regrette point le temps précieux que tu passas à la former!

« J'eusse été digne de toi dans la prospérité, j'eusse réalisé les rêves de ta sensibilité, de ta douce philosophie; le ciel m'a éprouvée par les plus tristes revers; je t'aurais dû de savoir être heureuse du bonheur de mes semblables; mais je te dois davantage : c'est de toi que je tiens cette âme intrépide et forte, qui, s'élevant au-dessus de l'adversité, a supporté, jusqu'à ce jour, avec courage et sans accuser la Providence, des malheurs dont le nombre et le caractère effrayeront l'âme la plus stoïque... Que ne m'as-tu donné la même fermeté pour les malheurs qui ne me sont pas personnels ; ce papier ne serait pas si souvent arrosé de mes pleurs. »

Cet élan de gratitude honore à la fois l'élève et le maître : il prouve aussi que Rousseau savait avant tout, dans une jeune âme, cultiver l'énergie et développer la volonté. Est-il beaucoup de maîtres capables d'inspirer de pareils accents aux intelligences qu'ils eurent à former? On sent le cœur du moins dans ces apostrophes, dans cet enthousiasme, dans ce lyrisme du souvenir.

Mais nous allons voir Rousseau à l'œuvre, et bien vite nous reconnaîtrons à la pratique le savant éducateur d'Emile.

« Ce n'est pas seulement », écrit la princesse Stéphanie, « dans les connaissances abstraites que Jean- Jacques voulut être mon mentor; non seulement il mit tous ses soins à développer les qualités morales et intellectuelles de son élève, non seulement il voulut former son esprit et son cœur, mais il s'attacha particulièrement, dans les premières années de ma vie, à me créer un tempérament

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robuste, à développer mes forces physiques, à m'accoutumer à supporter sans incommodité les intempéries de l'air, la fatigue, la soif, la faim, à coucher sur la dure, à manger de tout sans dégoût, à ne souffrir d'aucune privation.

« Lui seul dirigeait à la maison tout ce qui regardait mon éducation physique et morale. Il ne permettait pas qu'on me servît des viandes ; ce n'était que par une espèce de condescendance et de transaction qu'il souffrait que je fisse usage de leurs sucs, encore n'était-il véritablement satisfait que lorsqu'il me voyait prendre du lait froid pour potage, des légumes verts dans la pleine saison et des fruits bien mûrs. Il avait proscrit les petits pains mollets, et défendait expressément qu'on me donnât autre chose que du pain de pâte ferme, le plus grossier et le plus rassis. Mais, comme il n'était pas présent à tous mes repas, mon institutrice, qui aimait beaucoup les petits pains de la rue Notre-Dame-des-Victoires, m'avait secrètement formée à son goût, et m'aidait à tromper le bon Jean-Jacques. J'étais plus docile pour le vin, que je n'ai jamais beaucoup aimé; il voulait qu'on ne m'en servît qu'en très petite quantité, une ou deux fois au plus par semaine; je n'en aurais peut-être pas fait du tout usage, s'il ne m'eût été en quelque sorte interdit.

« Il exigeait surtout que l'on variât mes aliments à l'infini, afin d'éviter que je ne prisse des goûts de préférence pour quelques-uns, ou de l'aversion et du dégoût pour quelques autres. »

La femme qui rappelle ainsi les leçons qui lui furent données eut une existence pleine de luttes et d'infortunes. Bien qu'issue d'un sang illustre, elle connut, par le fait de l'irrégularité de sa naissance, les tourments de la pauvreté et des privations de toute sorte. Elle sut leur opposer un courage stoïque et se montra plus forte que le malheur.

En rédigeant ses Mémoires, elle comprit qu'elle devait à celui qui dirigea ses jeunes ans cette fermeté d'âme, supérieure à une mauvaise destinée.

« Tombée », dit-elle, « par une suite d'événements inouïs, dans la plus affreuse misère, j'ai eu l'occasion d'apprécier l'importance des précautions de Rousseau, minutieuses en apparence, et dont les détails faisaient quelquefois sourire de pitié mon institutrice. Après les maladies, les accidents, les opérations qu'il m'a fallu souffrir, je ne vivrais pas aujourd'hui si, d'avance, mon corps n'avait été accoutumé à se contenter de la nourriture la plus simple et la plus grossière. Aussi, chaque jour qui s'écoule, je me dis : « C'est aux soins prévoyants de Jean-Jacques que « je dois de l'avoir vu, ce jour; il est encore un bienfait « de mon illustre instituteur. »

Femme accablée, elle s'émeut en songeant à son enfance heureuse, entourée de tendresse et de soins; devant ses yeux passent des images gracieuses, de douces réminiscences montent à son cœur, et elle trace ce joli tableau :

« Mon père était autant porté d'inclination que par estime pour Jean-Jacques à sanctionner ce que ce sage proposait pour mon éducation. Il assistait souvent à mes leçons; il me semble encore le voir debout derrière nous, appuyé sur sa haute canne, son seul remède contre la goutte ; vêtu de noir, ou avec un modeste habit gris sans aucune broderie, aussi attentif aux leçons que me donnait son ami qu'il l'eût été à une séance du Parlement; souriant avec bonté aux efforts que je faisais pour le satisfaire par mon application, mon intelligence et ma docilité, ne portant ses regards sur Jean-Jacques qu'avec ce respect et cette vénération qu'inspirent la vertu et un génie transcendant. Quelquefois, ses yeux se fixaient sur une

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glace, il nous observait encore, se regardait lui-même et semblait se dire avec attendrissement : Que je suis heureux d'avoir une telle fille et un tel ami ! »

Voilà, certes, tout indiqué, un intéressant sujet de tableau pour un peintre comprenant et aimant le xvm^ siècle.

Rousseau, dans son Emile, s'efforce de persuader aux parents que, pour former leurs enfants au physique comme au moral, ils doivent leur faire affronter et vaincre des résistances, des obstacles, des difficultés de toute nature. Aussi, c'est sans étonnement que nous avons lu le passage suivant sous la plume de la princesse Stéphanie :

« Mon père et mon institutrice étaient souvent en contradiction avec Jean-Jacques relativement à la pluie ; ce dernier voulant que, sans y faire aucune attention, on nous laissât faire nos exercices comme si l'air eût été pur, la terre ferme et le ciel serein. « Dès que vous voulez », disait-il à mon père, « accoutumer votre fille à tout, il « ne faut pas l'enfermer pendant l'orage ni la mauvaise « saison; il faut qu'elle brave la pluie, la grêle et les (( frimas. » Mon père n'avait que sa tendresse à opposer à ce raisonnement, aussi ne le combattait-il que faiblement. Il n'en était pas de même de mon institutrice qui, ne se souciant nullement de quitter sa bergère et un bon feu, d'aller braver la pluie et le froid pour me voir faire l'exercice, répondait à Jean- Jacques avec tant de chaleur et de vivacité, que celui-ci, qui cédait toujours facilement aux femmes, regardait mon père en souriant et disait : « Alors, je n'ai plus rien à répliquer. » Il fallait rester à la maison, ce qui me déplaisait fort, craignant bien moins la pluie que je n'aimais l'exercice. »

Le prince de Gonti faisait étudier à sa fille le latin, le grec, l'italien : elle y réussissait, comme en tout ce qui était art et littérature. Aussitôt que l'enfant avait appris quelques mots d'une langue étrangère, elle se hâtait d'exprimer dans ce nouvel idiome les sentiments d'une fille sensible pour un père adoré, et elle envoyait au prince ses premiers essais.

Les sciences abstraites, avaient pour elle moins d'agrément et la fatiguaient sans l'attacher. Rousseau s'efforçait de lui enseigner les mathématiques, et y montrait même une patience à toute épreuve : c'était en vain. Elle laissait le philosophe tracer ses figures, raisonner sur les x et les y, et rêvait à ses promenades et à ses jeux.

Ce que Jean-Jacques excellait à enseigner, c'était la science de la vie. Quel homme, en effet, observa davantage l'humanité, et acquit une expérience plus féconde et plus riche !

« Rousseau aimait beaucoup à me faire jaser », dit notre princesse, « et je remarquais qu'il ne perdait pas une syllabe de ce que je lui disais. C'est dans ces conversations familières qu'il se plaisait à me donner, sous mille prétextes, et sans paraître en avoir le dessein, les leçons les plus fortes et les plus utiles. C'était moins en me parlant de mes défauts, qu'en m'en faisant remarquer l'inconvénient et le ridicule dans quelques exemples que j'avais sous les yeux, ou qu'il me citait comme par hasard, qu'il m'inspirait le désir de m'en corriger. »

Que ceux qui s'occupent de l'enseignement de la jeunesse méditent sur cet éloquent passage, et fassent leur profit de la méthode de Rousseau. Les parents et les maîtres ont recours souvent aux paroles acerbes, aux reproches violents, quand s'affirment les défauts des enfants : ils les humilient sans les corriger, et allument dans leur cœur froissé des rancunes qui parfois deviennent

de la haine. Qu'ils suivent l'exemple de l'ingénieux et sensible Jean- Jacques, et ils transformeront le caractère de leurs élèves sans cesser de se faire aimer. Plus tard, leur mémoire sera bénie par ceux dont ils auront ainsi fait des hommes et des citoyens.

La jeune élève du grand écrivain était curieuse : c'est le moindre défaut de l'enfance. Elle posait à son précepteur des questions embarrassantes. Voici, à ce propos, une page curieuse de ses Mémoires :

« Jean-Jacques m'appelait ordinairement : Madame la Comtesse, mais, dans nos entretiens familiers, il me nommait quelquefois : ma belle enfant ! et je le révérais, je l'aimais, en effet, comme un second père. Il était peu caressant, parce qu'il observait presque toujours, mais il était très sensible aux témoignages d'attachement que je lui donnais. Un jour que j'avais joué plus que de coutume avec lui, je m'avisai de lui demander : « Monsieur Jeance Jacques, avez-vous des enfants? » Cette question le surprit, il me regarda d'un air étonné, je vis ses yeux se remplir de larmes, et il se leva pour nous les dérober.

« Mon institutrice me regarda d'un œil sévère; j'ignorais comment j'avais pu l'affliger en lui faisant cette question, mais je ne me pardonnais point d'avoir fait couler ses larmes. M™^ Delorme, ma gouvernante, parla de cette scène à mon père, qui dit en soupirant : « Je lui dois (( d'être le plus heureux des pères, et je mourrai sans « avoir la consolation de lui rendre ses enfants. — Il a (( redouté pour eux, dit M""^ Delorme, la misère et la ven- « geance de ses ennemis. — Il devait compter davantage, « répliqua mon père, sur le zèle et le cœur de ses amis ; « îïiais il ne croit pas qu'on puisse r aimer comme il aime. »

JNous soulignons à dessein les dernières paroles du prince de Conti : dans leur brièveté, elles expliquent admirablement le caractère de Rousseau et donnent la clé des malheurs de sa vie. L'infortuné grand homme, avide d'affections, rêvant des amours sublimes et des amitiés idéales, se sentait capable d'atteindre, dans la réalité, à la hauteur et à la perfection de son rêve, mais ne croyait pas qu'on pût l'aimer comme il aimait lui-même. De là ses tourments, ses craintes, ses soupçons, son désespoir; de là les angoisses de son cœur, les orages de sa jeunesse et de son âge mûr; de là cette pensée si souvent développée par lui « qu'une âme sensible et aimante est un fatal présent du ciel ».

La princesse Stéphanie, comme tous ceux qui approchèrent Rousseau, mentionne les refus qu'il opposait presque toujours aux cadeaux qu'on voulait lui offrir, aux présents même de peu de valeur : il redoutait plus que tout au monde le rôle d'obligé, et ne voulait, dans cet ordre d'idées comme dans le reste, donner barre sur lui à personne. La fierté de son caractère sous ce rapport était irréductible. C'est ainsi qu'il refusa des bijoux du prince de Conti, après avoir jadis refusé son gibier, et ne voulut point accepter un don sans importance de son élève.

Celle-ci en éprouva une véritable peine. « Ah ! Jean- Jacques », dit-elle, a vous n'avez pas su combien cet orgueilleux refus a humilié et désespéré votre pupille ! Mon père y parut aussi sensible que moi ; mais ne voulant point vous affliger, il fit un effort pour dissimuler le chagrin qu'il en ressentait. »

Quel était le cadeau offert par la jeune princesse et refusé par l'auteur du Contrat social'} La postérité veut tout savoir, quand il s'agit d'un grand homme. Ce don féminin consistait dans une douzaine de paires de bas en soie.

La fille du prince de Conti raconte beaucoup de petits

faits de son éducation oii Rousseau se trouve mêlé. Chaque fois qu'elle prononce son nom, c'est pour l'exalter, et pour s'enorgueillir d'avoir eu un tel maître.

Le passage suivant des Mémoires nous paraît caractéristique pour faire comprendre la fierté de l'écrivain :

« Quoique Jean-Jacques parût prendre un véritable plaisir à diriger mon éducation, cependant, par suite de son caractère libre et indépendant, il ne s'asservissait point à venir tous les jours ni à des heures marquées ; il faisait même quelquefois d'assez longues absences, dont nous ignorions les causes; car, quoiqu'il fût souvent incommodé, il n'aimait point qu'on le fatiguât de questions sur sa santé, non plus que sur la manière dont il avait disposé de son temps.

« On poussait si loin à la maison la crainte de l'importuner et de le contrarier sur ce point, qu'on tombait quelquefois dans un excès opposé, ce qui lui faisait demander à ma gouvernante s'il était un homme ridicule, pour user de tant de ménagements à son égard. On craignait bien moins de le fâcher encore que d'affliger mon père, qui ressentait vivement tous les chagrins imaginaires ou fondés que ce grand homme pouvait éprouver.

a II aurait souhaité de pouvoir connaître ses désirs, pour avoir la satisfaction de les prévenir, mais Rousseau ne paraissait former aucun vœu, et refusait toujours de rien accepter.

« — Votre amitié, disait-il à mon père, l'intérêt et l'estime des cœurs honnêtes, voilà tout ce que j'ambitionne; vous faites, en m'honorant de votre attachement, tout ce que vous pouvez pour ma félicité. Ne m'est-il pas plus doux de vous nommer mon ami que mon protecteur? »

Le prince de Gonti était digne d'être traité de cette façon, c'est-à-dire en homme. Véritable grand seigneur.

non seulement par la fortune, la naissance et le rang, mais, ce qui vaut mieux, par les dons de l'esprit et du cœur, et le goût des arts et des lettres, il comprenait, il admirait Rousseau, et se faisait gloire d'être son ami. Au moment des indignes persécutions amenées, en 1762, par la publication de Y Emile, ce livre incomparable, trésor de tous les sages, il avait veillé sur Jean- Jacques avec la sollicitude d'un frère aîné, et l'avait sauvegardé de tous les dan- :gers. Il avait montré un rare courage, qu'on ne saurait trop rappeler à nos contemporains, en prenant seul sa défense dans les conseils du roi. Cette défense du prince de Conti constitue, selon nous, son plus beau titre à la reconnaissance des lettres et de la philosophie.

Il faut lire aussi les épîtres du prince à l'écrivain, heureusement retrouvées. On les peut citer comme des modèles de la plus noble affection et de l'admiration la plus sincère. Le prince de Conti ne pouvait supporter la pensée que Rousseau fût malheureux, et rien ne l'arrêtait pour tenter de venir à son aide et d'écarter les pierres de sa route. IN 'est-ce point touchant? Pourrait-on citer de nos jours de pareils dévouements?

« Mon père », écrit la princesse Stéphanie, « n'était point de ces hommes que le poids de la reconnaissance fatigue ; il ne laissait échapper aucune occasion de parler des grandes obligations qu'il avait à Jean-Jacques, duquel il recevait, aussi bien que sa fille, d'excellentes leçons.

« Mon père lui rapportait un jour que Louis XV l'ayant pressé de renoncer à ses prétentions sur la ville de Neufchâtel, conformément aux derniers traités, il lui avait répondu : « Sire, la souveraineté est une si belle chose « à mes yeux, que si j'étais souverain de mon lit, je ne (( le quitterais pas. » — « Vous ne seriez pas », répliqua Rousseau, « le premier esclave qui vous croiriez sou- « verain. »

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

La princesse Stéphanie fut brusquement arrachée à sa destinée heureuse, par le fait d'intrigues de Cour que nous n'avons point à examiner dans cette étude. Une existence agitée succéda aux beaux jours de son enfance; elle ne revit plus Rousseau, à qui on fit croire, paraît-il, que sa jeune élève était morte.

Eloignée de Paris, confiée à des mains mercenaires, elle espérait toujours retrouver son maître, mais elle n'eut point cette joie. Le 2 juillet 1778, il expira à Ermenonville; elle avait alors seize ans.

Voici la belle page que, plus tard, lui inspira cette mort :

« Hélas! je ne devais plus le revoir. Quel dut être le désespoir de ce cœur aimant et sensible lorsqu'il apprit la fatale nouvelle de ma prétendue mort? Oh! mon maître! Si ta douleur a égalé celle que ton élève a ressentie lorsqu'elle apprit que tu avais cessé de vivre, qu'elle a dû être amère et cuisante! Comme j'eus besoin alors d'appeler à mon secours ce dogme consolateur de l'existence d'une vie plus heureuse, oiiles âmes tendres et sensibles doivent s'aimer éternellement.

« C'est dans tes leçons que j'ai trouvé le courage de supporter tant de peines cruelles. Combien de fois j'ai eu besoin de me les rappeler, pour survivre à mes parents, à mes protecteurs et à mes amis. Non, l'espérance du juste opprimé ne saurait être trompée. Non, ce n'est point en vain qu'en versant des larmes sur ta tombe, toujours présente à mes yeux, je me dis à moi-même que tout n'a pu périr avec un si grand homme, et que nos âmes seront à jamais unies dans le séjour de l'innocence et du bonheur!

« Ne regrette point les larmes que tu donnas à mon prétendu trépas; j'étais, en effet, déjà morte pour toi, et mes pleurs, qui n'ont cessé de couler toutes les fois que je me suis rappelé ton souvenir et ton attachement, prouvent que j'étais digne de tes regrets! »

Cette page termine harmonieusement les extraits des Mémoires que nous voulions donner. Ce sont là, à notre avis, de précieux documents, qui jettent une lumière féconde sur certains « états d'âme » au xviii^ siècle : ils mettent en même temps en relief, par des détails précis, la personnalité d'un homme qui a joué, au siècle dernier, un rôle prépondérant dans le mouvement des émotions, des sentiments et des idées, et par conséquent des faits, devenus pour nous de l'histoire.

Ces émotions, ces sentiments, ces idées de Jean-Jacques ont déterminé une influence qui dure encore, et que nous ne cessons de subir, en politique comme en littérature. Telle l'attraction d'une planète se fait sentir pendant des siècles et à jamais sur les mondes placés dans son orbite. « A des titres divers », a dit un critique moderne, « nous sommes tous les fils de Rousseau. » 11 est, en effet, plus que tous les autres le créateur, le père des temps nouveaux.

La princesse Stéphanie de Conti avait trente -six ans lorsqu'elle écrivit et publia ses Mémoires. Elle avait reçu de la nature les dons les plus heureux ; son témoignage à l'adresse de Rousseau a, selon nous, une importance toute spéciale, puisque, enfant, et au milieu d'un cadre propice, elle vécut dans l'intimité du philosophe, reçut ses leçons, entendit ses préceptes, recueillit directement sa morale. A vrai dire, les pages qu'elle lui consacre sont les plus intéressantes et les meilleures de son ouvrage. Elle retrouva, en les écrivant, un peu de la flamme sacrée qui animait son illustre précepteur.

Bref, le meilleur souvenir de ses jeunes années, la

gloire et l'orgueil de son âme, la suprême consolation de sa pensée, le ressort vital de tout son être, c'était d'avoir eu Jean-Jacques pour maître. Il y a là matière profonde à réflexion pour ceux de nos contemporains qui ambitionnent le beau titre d'éducateurs de l'enfance et de la jeunesse.

La fille du prince de Gonti, pour clore ses réminiscences sur son maître, écrit : « Non seulement j'avais entre les mains plusieurs cahiers de musique de la composition de l'auteur du Devin du Village^ écrits de sa main, mais il avait rédigé, pour mon usage, des principes élémentaires de mathématiques, au commencement desquels on lisait : « Dédié à Son Altesse sérénissime par Jean-Jacques Rous- (( seau, citoyen de Genève. »

Que sont devenus ces précieux manuscrits, le dernier surtout? Quel chercheur favorisé mettra la main sur ces Principes de Mathématiques^ rédigés et écrits par celui qui avait recopié avec soin, pour la maréchale de Luxembourg, les lettres brûlantes de la Nouvelle Héloïse'^.

0 Rousseau, quelle gloire est la tienne ! Tous ceux qui t'approchèrent et te connurent n'ont parlé de toi qu'avec respect et t'ont considéré et honoré comme un sage; tu fus aimé par les femmes les plus séduisantes de ton époque, les marquises, les duchesses et les maréchales ; tu eus pour amis sincères et vrais des princes qui étaient des esprits supérieurs, tels le prince de Gonti et le prince de Ligne; tes ennemis même, tes adversaires, l'archevêque de Paris en tête, se sont inclinés devant ton génie...

11 t'arriva de former le cœur et l'esprit d'une jeune fille, et voici que nous découvrons qu'elle te fut reconnaissante pendant toute sa vie, et son témoignage, à elle aussi, est plein d'éloquence !

Et tu te plaignais des hommes de ton temps ! 0 ciel, qu'aurais-tu dit de nos contemporains ?

PLANCHE IIL

J.-J. Rousseau lisant sa pièce : L Engagement téméraire^

AU CHATEAU DE CdENONCEAUX,

DEVANT Madame Dupin, automne de 1747.

Peinture à l'huile sur buis, par Emilie Leleux, née Giraud. née à Genève (1824-1885). Scène inédite. — Collection H. B.

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