‹ Le prestige de Jean-Jacques Rousseau, souvenirs, documents, anecdotesChapitre 25 sur 49 · J. DUSSAULX · texte numérisé non relu

J. DUSSAULX

Le dernier document que nous voulons faire sortir de Tombre émane de J. Dussaulx, savant et lettré^ qui eut avec Jean-Jacques des rapports de fervente amitié, et a laissé des notes très intéressantes et très utiles à consulter. Dans la suite, il devint membre de la Convention et du Conseil des Anciens.

Après avoir été dans les meilleurs termes avec Rousseau, il eut le tort de se froisser de ses manies de persécution, et s'éloigna de lui; il resta néanmoins son disciple.

J.-J. ROUSSEAU Eï SES VISITEURS.

Nous n'avons pas à réveiller cette querelle et à dire qui eut raison davantage; ce sont là des faiblesses humaines que nous ne connaissons que trop, et il n'y a pas lieu d'en refaire l'historique. Nous ne voulons retenir des notes de Dussaulx que ce qui nous paraît convenir au relief d'un écrivain supérieur, d'un esprit d'élite, et par là au prestige de la pensée en général et au triomphe de l'intelligence.

C'est en 1770 que Dussaulx témoigna à Jean-Jacques, revenu à Paris, son admiration sincère et fut admis dans son intimité. La première entrevue n'eut rien d'encourageant. Ecoutons Dussaulx :

« Je tirai silencieusement de ma poche, tandis qu'il lisait le billet de recommandation (de Duclos), un livre que je venais de publier, et le priai, en tremblant, de vouloir bien l'agréer, non comme un présent, mais comme le seul tribut que j'osasse lui offrir. Il le reçut froidement, et de manière à me faire juger qu'il était aussi fatigué de livres que d'auteurs. ^ Rien d'étonnant », me disais-je; (( aujourd'hui, les pavés en fourmillent. » Au lieu donc de m'en formaliser, je lui parlai de ses ouvrages; et cela, avec plus de sentiment que d'éloge. Rien ne prit. Il me répondit sèchement :

« — Je ne m'applaudis que d'une chose, Monsieur, c'est d'avoir commencé tard à écrire, et d'avoir fini de bonne heure! »

« Cependant, il me lançait des regards perçants et inquiets, comme s'il eût cherché à me reconnaître... moi qu'il n'avait jamais vu, et dont peut-être il n'avait jamais entendu parler. Ma situation était pénible. La parole expirait sur mes lèvres ; la conversation tombait à chaque instant, et je ne savais comment m'y prendre pour la relever. Je me sauvai... Le cœur me manqua au bas de l'escalier et les sanglots me gagnèrent; je baisai religieusement sa porte. »

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

Malgré ces débuts réfrigérants, Jean-Jacques et Dussaulx devinrent bons amis, et connurent la joie de l'expansion du cœur et des confidences sincères.

« J'ai dit qu'il avait de bons moments : il en avait de célestes, rares sans doute; mais enfin il en avait. C'est alors qu'il se repliait avec complaisance sur tout ce qui l'avait agréablement affecté dans le cours de sa vie antérieure.

« — Mon Dieu! que j'étais heureux, s'écriait-il, lorsque^ durant mes beaux jours, l'amour, la raison, la vertu prenaient sous ma plume leurs plus doux, leurs plus énergiques accents; lorsque je m'enivrais à torrents des plus délicieux sentiments qui jamais soient entrés dans un cœur d'homme; lorsque je planais dans l'empyrée au milieu des objets charmants et presque évangéliques dont je m'étais entouré! Hélas! ces heureux jours sont passés; mais le souvenir m'en reste.

« Il ne s'agissait quelquefois que d'une bagatelle, d'un site original ou bizarre, d'un arbuste naissant, ou de la rencontre fortuite d'un enfant à la mamelle, et qui lui avait souri dans les bras de sa nourrice, tant il avait la tête et le cœur imbibés de toutes les images, de tous les sentiments que la nature n'accorde qu'à ses favoris, ne prodigue qu'à ceux qui sont vraiment dignes de la sentir et de la peindre!

a — Deux hirondelles, me disait-il un jour, avec la naïveté d'un enfant et le tact d'un philosophe, avaient usurpé chez moi l'hospitalité. Déjà le nid était fait dans la chambre oij je couchais. On couvait les œufs, en me regardant avec confiance; et je puis dire aussi que je les couvais des yeux, tant cet innocent ménage m'intéressait! Que de soins cependant, que de sollicitudes! Je n'étais plus en quelque sorte que le portier du vasistas, qu'il fallait ouvrir à chaque instant, sinon l'impatience s'en

mêlait. On voltigeait de grand matin autour de ma tête, d'une aile frémissante, jusqu'à ce que j'eusse rempli les devoirs de la tacite convention de ces hirondelles avec moi.

(( Il donnait à tous ces riens tant de couleur et de vie, qu'il les rendait parlants : c'est que les riens et les rêves de Jean- Jacques, en passant par son imagination, devenaient des choses réelles. »

Dussaulx assista à une des lectures des Confessions que Rousseau fit à Paris pendant l'hiver de 1770-1771. Nous donnons son récit dans le chapitre suivant.

Nous n'en avons pas fini avec Dussaulx. Quelques jours après cette lecture des Confessions, il fut invité à dîner chez le philosophe. C'était au commencement d'avril 1771. Il n'eut garde de refuser; il faut l'entendre :

« Souper chez Jean-Jacques! Concevez-vous quelle fut ma joie? Il avait pris la précaution de faire demander chez moi une bouteille d'un vin qui lui plaisait, et parce qu'il ne voulait pas me condamner à boire du sien : un frère jumeau n'en aurait pas usé avec plus de confiance et d'affection...

« Je vis faire avec aisance, et même avec gaieté, les préparatifs de ce souper, dont il me souviendra longtemps. M""' Rousseau apporte auprès du feu une perdrix contenue dans un demi-cylindre de fer-blanc. Ensuite, elle met le couvert. Pendant ce temps-là, l'auteur à' Emile ^ nouveau Curius, tourne la broche qui traversait le cylindre.

« — Notre hôte, me dit-il, vous contenterez-vous de regarder? Allons, pour gagner votre souper, tournez à votre tour!

« Je me croyais au temps d'Homère ou des anciens patriarches. Ces préliminaires, vraiment touchants par le mérite et l'indigence volontaire d'un si grand personnage, €ar il refusait ce qui lui était dû, même de la part de ses

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libraires, m'émurent jusqu'aux larmes. Je les retins par pudeur et par égard...

« On avait servi, c'est-à-dire que sa femme venait de mettre sur la table quelques plats, dans lesquels on se mirait. Le repas était frugal; mais le goût, la propreté l'assaisonnaient, et même il y avait des friandises...

« La confiance qui m'est naturelle, les prévenances dont il m'avait comblé, et la joie d'être assis à ce banquet, qui me semblait de toute autre importance que celui des sept Sages, me délivrèrent de toute sorte de 'gêne... Mon sang s'alluma, mon cœur tressaillit. Tout ce que j'avais ressenti pour Jean-Jacques, soit en lisant ses écrits, soit en l'écoutant lui-même, se réunit en un point qui devint le foyer et le centre de mes discours.

<( Je ne l'entretins d'abord que de ce qui avait rapport à lui, sans suite, sans précautions; je n'étais qu'un convive^ satisfait, et rien de plus. Que vous dirai-je? Je le traitais comme un ancien ami qu'on n'a point vu depuis longtemps, et dont on voudrait apprendre l'histoire en un quart d'heure. »

Dussaulx voulut, à son tour, inviter Jean-Jacques, qui, après quelques hésitations, finit par accepter. Mais avant ce dîner, les deux amis rendirent de compagnie une visite à Piron. Elle mérite d'être rappelée.

« C'était précisément », dit Dussaulx, « la fête d'Alexis Piron. Dès le point du jour, les vers, les fleurs avaient commencé à pleuvoir chez lui. Nous y arrivâmes trois heures après son repas ; c'était le bon moment, celui des saillies et de l'imagination. Quoi qu'en ait dit Voltaire, Piron ne dormait pas toujours. Il faisait, ce jour-là, les délices d'un cercle de personnes choisies et qui, malgré lui, l'avaient couronné de roses, de myrtes et de lauriers. Je crois le voir et l'entendre : c'était Anacréon, c'était encore Pindare.

« Piron, qui s'abandonnait alors, au sein de l'amitié, à des transports charmants, ne pouvait pas savoir que nous fussions si près de lui, parce qu'il avait la vue très courte.

(( — Mon oncle! s'écria sa nièce hors d'haleine, le voilai

« — Qui donc? Est-ce Jean-Jacques?

« — Oui^ c'est M. Jean-Jacques Rousseau; c'est luimême!

« A ces mots, qui le font bondir sur son siège, il cherche, en tâtonnant, la main de Jean-Jacques, la saisit, entr'ouvre sa robe de chambre, la glisse sur son cœur, et, d'une voix de stentor, entonne le Nunc dimittis servum tumn^ Domine.

« Retenant toujours dans la même place, sur son cœur palpitant, la main de celui qu'il estimait être le plus éloquent de son siècle :

« — Je ne mourrai donc pas, mon cher Rousseau, sans que mes vœux soient exaucés! « Le voilà! » m'a dit Nanette; j'ai pressenti que c'était vous!

« Puis il Fembrasse, puis il l'étreint de toutes ses forces...

« — Oh! la bonne tête! Oh! le bon cœur! Et cependant, des barbares ont brûlé son Emile... Tant mieux! Le parfum d'un pareil holocauste a dû réjouir les anges. Mais comment vous a-t-il pris fantaisie de venir chez moi? Car il s'en faut bien, m'a-t-on dit, que vous alliez partout. Serait-ce pour y faire contraster la sagesse avec la folie? A propos, m'avez-vous pardonné certaines épigrammes que je me reproche aujourd'hui? Ce sont les fruits d'une verve libertine, et qui m'emporte malgré moi lorsque, dans la joie de mon âme, j'ai sablé quelques verres de la liqueur exprimée sur les coteaux de mon pays natal.

« — Je fais plus, dit Rousseau, j'en attends d'autres. Allez, joyeux nourrisson de Bacchus, enfant gâté des Muses, soyez toujours le même, soyez toujours Piron; vous êtes né malin et n'avez jamais été méchant.

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

« Dès lors, tout ce qu'on peut imaginer de plaisant, d'ingénieux et d'énergique, Piron, qui comptait déjà seize lustres accomplis, le prodigua pendant une heure sans s'arrêter. Jean-Jacques n'en revenait pas; son génie en était étonné. »

C'est au lendemain de cette visite qu'eut lieu, chez Dussaulx, un dîner littéraire en l'honneur de Jean- Jacques, fête véritable pour les convives qui y assistèrent. Laissons la parole à l'amphitryon :

(( On s'était rassemblé de bonne heure ; Rousseau ne se fit pas-trop attendre. A quelques nuages près, mon Dieu! qu'il fut aimable ce jour-là! Tantôt enjoué, tantôt sublime. Avant le dîner, il nous raconta quelques-unes des plus innocentes anecdotes consignées dans ses Confessions. Plusieurs d'entre nous les connaissaient déjà; mais il sut leur donner une physionomie nouvelle et plus de mouvement encore que dans son livre.

<( J'ose dire qu'il ne se connaissait pas lui-même, lorsqu'il prétendait que la nature lui avait refusé le talent de la parole. La solitude^ sans doute, avait concentré ce talent en lui-même; mais, dans ses moments d'abandon et lorsque rien ne l'offusquait, il débordait comme un torrent impétueux à qui rien ne résiste. S'il se fût exercé dans l'art oratoire, s'il eût abordé une tribune vraiment nationale, qui sait jusqu'où cette âme de feu, pourvue de tant de moyens dans tous les genres, aurait porté l'éloquence française?

« Il fut question de nos plus grands écrivains. Abstraction faite de ses opinions particulières, il les caractérisa tous avec justesse, précision, surtout avec une impartialité dont nous fûmes ravis; et il semblait, par là, nous avertir que leur gloire ne portait aucun préjudice à la sienne.

(( Quoique, dans la Profession de foi du Vicaire savoyard^ il eût, en ces termes, apostrophé Montaigne : « 0 toi, qui

« te piques de franchise et de vérité, sois sincère et vrai « si un philosophe peut l'être, etc. » , cela ne Fempêcha pas * de nous dire :

« — Ce premier philosophe français fut notre maître à tous; sans lui, peut-être, nous n'aurions jamais eu ni Bayle, ni Montesquieu. Quel homme, ajouta-t-il, que ce Michel Montaig-ne! Outre la naïveté, la grâce et l'énergie de son style inimitable, il avait des vues longues et, comme il l'a dit, l'esprit prime-sautier .

(( Quand il en fut à Voltaire, qui l'avait si indignement outragé, au lieu de récriminations, il se plut à rendre justice entière à sa fécondité inépuisable, à la diversité de ses talents ; et, de son caractère, il n'en dit que ces mots remarquables :

« — Je ne sache point d'homme sur la terre dont les premiers mouvements aient été plus beaux que les siens. »

Ce sont des entretiens comme ceux-là qui attestent la supériorité des lettres. Ils ouvrent à l'esprit de larges horizons, le portent, le lancent aux jouissances sublimes de la méditation philosophique et lui donnent l'idée de la vraie gloire. Dussaulx poursuit :

« On fit remarquer à Rousseau sur mes tablettes tous se& livres exposés sur le même rayon. Il s'émeut à cet aspect.

« — Ah! les voilà, s'écria-t-il, je les rencontre partout, il semble qu'ils me poursuivent. Que ces gens-là m'ont fait de mal... et de plaisir!

(( Il s'en approche; il les frappe, ouïes caresse l'un après l'autre ; son Emile fut le plus maltraité, en père néanmoins.

« — Que de veilles! Que de tourments il m'a coûtés! Et pourquoi? Pour m'exposer aux fureurs de l'envie et de mes persécuteurs. Cet enfant, opprimé dès sa naissance, ne m'a jamais souri; j'ignore quel chemin il a fait dans le monde... Mon Héloïse, du moins, m'a fait passer de bons moments, quoique je ne l'aie pas non plus engendrée sans

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douleur, et qu'on l'ait insultée. Quant à mon Contrat social, ceux qui se vantent de l'entendre tout entier sont plus habiles que moi. C'est un livre à refaire; mais je n'en ai plus la force ni le temps...

« Ce jugement, trop rigoureux, loin de diminuer le mérite des grandes conceptions consignées dans cet ouvrage, le fait mieux sentir que si Fauteur lui-même s'en était félicité.

« Saisissant sa Lettre à d Alemhert concernant les spectacles :

« — Voici mon livre favori, voici mon Benjamin! C'est que je l'ai produit sans effort, du premier jet et dans les moments les plus lucides de ma vie. On a beau faire, on ne me ravira jamais, à cet égard, la gloire d'avoir fait une œuvre d'homme.

« — Et la Lettre à r Archevêque, vous n'en dites rien? Le titre seul en aurait fait la fortune. On peut se rappeler qu'il l'avait modestement intitulée : Jean-Jacques Rousseau à Christophe de Beaumont.

« — Permettez-moi, nous dit -il, de revenir sur mon Emile. C'est surtout en composant ce livre abstrait et de si longue haleine que j'ai appris quel est le pouvoir d'une volonté ferme et constante. Vingt fois je l'ai abandonné, vingt fois je l'ai repris avec une nouvelle ardeur!... L'homme, ajouta-t-il, vient à bout de tout; il ne s'agit que de vouloir. »

Dussaulx termine par ces mots : « Pendant ce long dîner, qui me parut si court, nous crûmes entendre tantôt Platon, tantôt Lucrèce. »

Que conclure de ces récits, de ces citations, de ces souvenirs de quelques contemporains de Rousseau? Quelle

impression se dégage de ces documents, presque inconnus, -que nous avons réunis, groupés, et qui s'éclairent et se consolident l'un par l'autre?

Ils établissent la puissance fascinatrice du philosophe de Genève, la séduction de son langage et de sa personne, la noblesse de sa pensée, la grandeur de son génie. Il était dans le commerce de la vie ce qu'il se montre dans ses écrits, bon, simple, sans envie, entraînant, dialecticien redoutable, poète charmant, moraliste affable, toujours tolérant, toujours juste, toujours persuasif, souvent sublime.

Aussi, on ne pouvait lui résister, on s'attachait à lui, on voulait sans cesse le revoir et l'entendre ; et quand il n'était plus là, il laissait, comme l'a dit le prince de Ligne, « le même vide qu'on sent à son réveil, après avoir fait un beau rêve ». '

En parcourant les témoignages que nous venons de rapporter, on s'explique l'ascendant de cet homme extraordinaire, l'empire qu'il exerça sur les cœurs et les intelligences, non seulement des gens de lettres, mais aussi des gens de Cour, des femmes aussi bien que des hommes, des grands comme des petits, des puissants comme des faibles, de l'aristocratie comme du peuple^ et l'on comprend le mouvement tumultueux d'idées, pareil à celui d'un grand ileuve, que son action détermina pour une large part, et qui s'appelle la Révolution.

0 Jean-Jacques! te croyais-tu destiné à une pareille gloire? Tu semblés avoir deviné ton éternelle survivance et ton prestige à travers les générations et les âges, et c'est pourquoi, sans doute, tu mourus avec tant de sérénité, en saluant la verdure, le soleil et les fleurs!

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