DORAT
Quelle adorable épître! Est-il possible de se montrer plus aimable, plus affectueux, plus dévoué et plus tendre pour une femme? Ah! quelles charmantes et éloquentes leçons nous ont laissées, dans l'ordre du sentiment, comme dans bien d'autres questions, les philosophes et les lettrés du xviii'' siècle ! Quels attraits ils savaient donner à une liaison, comme ils savaient aimer, et comme ils méritaient de l'être !
A en juger par cette lettre, Rousseau avait fait un heureux choix d'auditeurs pour ses Confessions, et il ne dut pas regretter d'avoir inscrit Dorât sur sa liste.
La troisième relation est celle du comte de Barruel- Beauvert, qui la publia en 1789, d'après la tradition orale du monde des lettres, et, comme nous l'avons dit, d'après les renseignements de Le Mierre.
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
« Le bon Rousseau étant vivement pressé, sollicité par différentes personnes de sa connaissance, de leur faire la lecture de la seconde partie de ses Mémoires, que le public attend avec un empressement égal à l'intérêt que ce philosophe inspire^, il prit jour avec M. Dorât, connu par sa prose et par ses vers; M. Barbier de Neuville, auteur de Ciaxard^ mauvaise tragédie ; M. Du Saulx, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; M. Le Mierre, de l'Académie française, et M. le marquis de Pezay, espèce de sous-ministre, qui avait une correspondance secrète avec le feu roi, et qui a eu le crédit de mettre un homme de mérite à la tête des affaires de l'Etat (Necker).
« Il fut convenu qu'on se rendrait^ à sept heures du matin, chez le marquis de Pezay, barrière de Vaugirard. Jean-Jacques, qui était l'homme du monde le plus ponctuel, s'y trouva à six heures et demie, et il commença bientôt sa lecture, qui dura jusqu'à deux heures après minuit de la même journée. Elle ne fut interrompue que par le dîner et le souper, qui ne furent pas longs.
« Une [chose qui semble tenir du prodige, c'est que Jean-Jacques, malgré sa complexion faible et délicate, lut pendant [ces dix-sept ou dix-huit heures avec une voix sonore, ferme, égale, et qui parut ne subir aucune altération, au grand étonnement de ses auditeurs, dont deux sont vivans (MM. Le Mierre et Du Saulx).
(( Lorsqu'il fut à l'article des enfants trouvés, un silence morne régna dans l'assemblée; il vit toutes les figures allongées et portant l'empreinte de l'improbation... « J'en- « tends votre silence. Messieurs », dit le grand homme en s'interrompant lui-même, et posant son manuscrit sur une table, il en déchira sur-le-champ quatre pages qui contenaient sa justification.
(( Ce trait me paraît sublime. Il me semble voir le Misanthrope aimer mieux perdre son procès que d'aller solliciter ses juges de lui rendre justice. »
La troisième et dernière lecture eut lieu chez le poète Borat, devant un auditoire assez nombreux, composé surtout de jeunes gens de lettres, avides de voir et d'entendre le citoyen de Genève.
Ces lectures, comme on a pu en juger parles documents que nous venons de donner, impressionnèrent vivement ceux qui les entendirent. Chacun se fit gloire d'en parler, et, à la ville comme à la Cour, ce fut le bruit du moment.
Les ennemis de Rousseau s'alarmèrent, et résolurent •de le forcer au silence. Ils mirent en avant M™^ d'Epinay, qui, au fond, aimait toujours Jean-Jacques, mais qui n'était qu'un jouet entre les mains de Grimm, du haineux, du jaloux, du perfide, du médiocre Grimm. Elle alla voir le lieutenant de police, M. de Sartine, et lui écrivit pour le prier d'intervenir et de faire taire Rousseau. Sa lettre, qui a été retrouvée, est bien peu digne d'une femme d'esprit, on peut même dire qu'elle constitue une lâcheté sans nom. Elle sentait bien, d'ailleurs, en l'écrivant, qu'elle commettait une mauvaise action, et elle en avait tellement honte qu'elle prie le lieutenant de police d'agir comme s'il n'avait reçu d'elle aucune lettre, mais bien comme s'il marchait de lui-même.
Yoici, du reste, cette épitre, qui doit être conservée à l'histoire de notre littérature :
« Vendredi, 10.
« Il n'y a rien de si insupportable pour les personnes surchargées d'affaires. Monsieur, que ceux qui n'en ont qu'une. C'est le rôle que je meurs de peur de jouer avec vous; mais, comptant, comme je le fais, sur votre amitié et sur votre indulgence, je dois vous dire encore que la personne dont je vous ai parlé hier matin a lu son ouvrage aussi à
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
M. Dorât, à M. De Pezay et à M. Dussaulx : c'est une des premières lectures qui en ait été faite. Lorsqu'on prend ces messieurs pour confidents d'un libelle, vous avez bien le droit d'en dire votre avis, sans qu'on soit censé vous en avoir porté des plaintes.
(( J'ignore cependant s'il a nommé les personnages à ces messieurs. Après y avoir réfléchi, je pense qu'il faut que vous parliez à lui-même avec assez de bonté pour qu'il ne puisse s'en plaindre, mais avec assez de fermeté cependant pour qu'il n'y retourne pas. Si vous lui faites donner sa parole, je crois qu'il la tiendra.
« Pardon mille fois, mais il y va de mon repos, et c'est le repos de quelqu'un que vous honorez de votre estime et de votre amitié, et qui, quoi qu'en dise Jean-Jacques, se flatte de la mériter.
« J'irai vous faire mes excuses et mes remercîments à la fm de cette semaine. Ne vous donnez pas la peine de me répondre; cela n'en demande pas; je compte sur vos bontés, cela me suffit. »
Cette lettre est des plus suggestives, pour me servir d'une expression moderne. Elle prouve jusqu'oii peut aller, dans certains cas, la ruse et la perfidie d'une femme; elle révèle en même temps une conscience fortement troublée, et par surcroît elle est écrite dans un français bien digne de l'Allemand Frédéric -Melchior Grimm, qui apparemment l'avait dictée. M™"* d'Epinay avait d'habitude la phrase plus alerte et moins entortillée.
On sent cependant que le souvenir de l'ancienne amitié pour Rousseau est venu se placer entre elle et sa mauvaise action, car elle ne peut s'empêcher de rendre hommage à celui qui, elle le sait, a le respect de sa parole.
M. de Sartine eut un entretien avec l'écrivain : nous ignorons ce qui s'y passa. Peut-être lui montra-t-il la lettre de M™^ d'Epinay. Quoi qu'il en soit, Rousseau cessa ses
lectures. L'aventure n'était pas faite pour le guérir de sa misanthropie et pour le réconcilier avec ses amis de jadis. Il avait toutefois réussi dans le coup qu'il voulait porter, celui de faire comprendre que ses Confessions étaient une œuvre de justicier, et de jeter la terreur dans l'âme de ses adversaires et de ses ennemis.
Jusqu'à la fin de sa vie, le philosophe fut préoccupé d'assurer, après sa mort, la publication de son livre, qui, à ses yeux, constituait la sauvegarde de son honneur et le secret de son génie.
Il en possédait deux manuscrits complets, mis au net par lui avec un soin méticuleux, plus des manuscrits fragmentaires, des cahiers, plus enfin les rédactions premières, ce que nous appelons aujourd'hui des brouillons. En tout, il y a donc eu quatre rédactions des Confessions^ un textebrouillon, un texte au net partiel, deux textes au net complets. Elles subsistent toutes quatre intégralement, et renferment chacune des variantes assez importantes. Nous espérons qu'un éditeur consciencieux se trouvera pour nous donner une édition critique et définitive de l'immortel ouvrage, comprenant les variantes des quatre rédactions de Rousseau. L'histoire de l'esprit humain exige que l'érudition moderne élève ce monument à la gloire du sublime penseur.
On sait que les Confessions parurent bien avant le terme indiqué d'abord par l'auteur lui-même. Au mois de mai 1776, il avait confié, solennellement, à son ami Paul Moultou, de Genève, la dernière rédaction intégrale, le dernier texte complet.
« Cela », écrit le savant M. Jansen, « se fit en grande cérémonie. Rousseau ayant prié Pierre Moultou de le laisser
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
un moment seul avec son père, s'entendit d'abord avec celui-ci et lui remit son dépôt entre les mains ; puis, faisant rentrer le fils, il reprit le dépôt des mains de son ami, le mit dans celles de Pierre Moultou en disant d'un ton solennel qu'il avait confié à l'amitié de Paul Moultou le plus grand trésor, et qu'il s'était fait donner la promesse de publier ces écrits après sa mort.
« Pour le cas malheureux, continua Rousseau, que « votre père mourût avant moi, je demande maintenant <( votre parole d'honneur de le remplacer et d'accomplir à « sa place fidèlement la promesse. » Pierre Moultou ayant donné sa parole d'honneur, Rousseau remit de nouveau les manuscrits entre les mains de son ami.
« Le jeune Moultou a décrit deux fois cette scène touchante, et déclaré finalement que Rousseau avait laissé au dépositaire le soin de juger quel moment après sa mort serait propre à la publication des manuscrits en cause. »
En 1781, trois ans après la mort de Rousseau, le fidèle Paul Moultou, voyant la mémoire de Jean- Jacques attaquée, prit conseil de Du Peyrou, un ami fidèle aussi, et fit paraître à Genève les six premiers livres des Confessions. Il mourut en 1787. Son fils, Pierre Moultou, dépositaire à son tour des manuscrits du grand homme, publia, en 1788, et à Genève également, la secônde partie de l'ouvrage. Le fils, comme le père, n'avait indiqué les noms propres que par des initiales, et avait supprimé certains passages scabreux.
En 1796, à Paris, l'œuvre de Jean- Jacques fut imprimée sur le second manuscrit intégral, trouvé dans les papiers du philosophe, après sa mort à Ermenonville, longtemps conservé parle marquis de Girardin, son hôte, repris à ce dernier par Thérèse Levasseur, sa veuve, et offert par elle à la Convention nationale. En 1798, nouvelle édition, collationnée avec soin sur l'original, et complète : cette
fois, plus d'initiales obscures, plus de passages supprimés, mais l'œuvre dans son intégralité. Rousseau pouvait dormir tranquille au fond de sa tombe.
Les éditions depuis se sont succédé, innombrables, dans tous les pays, dans toutes les langues. Que d'intelligences, que d'âmes ces Confessions célèbres ont éclairées, consolées et charmées! Quel livre a remué davantage le cœur en ses désirs et ses ivresses, l'esprit dans ses tourments, ses ambitions et ses rêves, tout l'être, en un mot, dans ses replis les plus intimes, dans ses profondeurs les plus insondables? Le temps n'a fait que consacrer la puissance de cette œuvre unique, qui n'a point vieilli et ne vieillira jamais, car, en écrivant son histoire, Jean-Jacques a raconté celle de l'homme des temps nouveaux, de l'homme tel qu'il est, tel qu'il pense et tel qu'il sent, depuis l'avènement de la Révolution.