‹ Le prestige de Jean-Jacques Rousseau, souvenirs, documents, anecdotesChapitre 28 sur 49 · JEAN-JACQUES ROUSSEAU ET LE COMTE D'ESCHERNY · texte numérisé non relu

JEAN-JACQUES ROUSSEAU ET LE COMTE D'ESCHERNY

Le comte d'Escherny, qui naquit à Neucliâtel en 1733, et mourut en 1814, eut avec Jean-Jacques Rousseau des relations assez étroites : ce fait heureux pour lui a sauvé de l'oubli sa mémoire. Il s'adonna non sans succès aux lettres, aux sciences, à la philosophie, aux voyages, et publia divers ouvrages ; mais on les lit peu aujourd'hui, l'intérêt en a pâli, et le style n'a point cet éclat qui perce les ténèbres du temps et s'impose aux regards des générations nouvelles.

Ses Mélanges ionieîois, ou Mémoires, parus en 1811 et formant trois volumes, méritent l'attention du psychologue et de l'historien, le tome troisième surtout, oii l'écrivain raconte comment il connut l'auteur d'Emile, et entre dans des détails circonstanciés que la gloire de Jean- Jacques rend précieux au premier chef.

Nous venons exhumer ces pages peu connues et très difficiles à se procurer, car les Mélanges de d'Escherny sont presque introuvables en librairie.

Nous donnerons intégralement tous les passages qui ont trait au citoyen de Genève. Le moment de les publier est

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propice : de toutes parts, en effet, comme nous l'avons dit au début, le nom de Rousseau retentit, et son influence sur le mouvement des idées et la marche des événements est prépondérante.

Nous pensons que le lecteur goûtera ces récits d'un homme instruit, bien doué, qui vécut dans l'intimité du plus étonnant génie des temps modernes, et y trouvera un sujet de méditations utiles et d'attrayantes discussions.

C'est à la fin de sa vie, presque un demi-siècle après le fait lui-même, et trente-trois ans après la mort de Rousseau, que le comte d'Escherny fit connaître au public ses relations avec le philosophe. Vieillard débonnaire et souriant, il se rappelait avec émotion les jours de sa fougueuse jeunesse, et s'attendrissait sur lui-même avec cette mélancolie résignée qui s'empare de nous quand nous touchons au terme de la course.

« Pour qui commence à vivre », écrit-il, « l'avenir est tout, et le passé n'est rien. Pour qui finit de vivre, l'avenir n'est rien, et le passé qu'un rêve. »

C'est alors que les souvenirs de Jean-Jacques lui reviennent à la mémoire. Il mesure le prestige et la gloire de l'écrivain réformateur, et il apprécie tout le prix des rencontres lointaines qu'il eut avec lui. D'Escherny avait assisté au triomphe des idées de Rousseau pendant la Révolution; il avait vu son apothéose lorsque, le 11 octobre 1794, ses cendres furent ramenées d'Ermenonville et conduites au Panthéon. Nul doute qu'au fond de son âme il ne dut s'enorgueillir d'avoir connu le grand homme, de s'être assis à sa table, d'avoir été le compagnon de ses promenades^ de ses herborisations, de ses rêveries. Comment ne pas faire revivre la magie de ces beaux jours?

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Yoici le début du récit qui se rapporte au philosophe :

« J'arrivai à Paris pour la première fois en 1762, lorsque Rousseau le quittait, que protégé par les grands, accompagné de sa gloire, du suffrage et des vœux de la nation, il se dérobait par la fuite à des persécutions plus apparentes que réelles. Tout ce qui aujourd'hui (1811) fait tant de bruit n'était pas né ou n'était que des enfants; alors vivaient tous les grands hommes qui ont donné au siècle de Louis XV un si grand éclat : Voltaire, Rousseau, Buffon^ d'Alembert^ Diderot, Helvétius, Thomas, Marmontel, Raynal, La Harpe et quelques autres. Quelle ville que Paris à cette époque et dans les vingt ans qui l'ont suivie! »

Le témoignage de d'Escherny vient confirmer, on le voit, les éloges, si nombreux déjà, que les étrangers ont faits de la société française dans la seconde moitié du xvm^ siècle. Paris alors avait vraiment un prestige extraordinaire, et tout esprit cultivé en Europe n'avait qu'un désir, venir le visiter, y séjourner longtemps et approcher les beaux esprits, les grands écrivains, les femmes spirituelles qui lui donnaient tant d'éclat.

« Ma connaissance de Rousseau », poursuit d'Escherny, « date de cette année 1762. La première fois que je Tai vu, j'étais à Sauvigny, chez l'intendant de Paris, et la première fois que je lui ai parlé, c'est à Môtiers-Travers, un an après. J'y avais loué une petite maison pour jouir des charmes d'un vallon délicieux, pour y être seul, y vivre avec moi-même; j'y partageais mon temps entre la culture des lettres, la musique, la promenade et la chasse. Le petit établissement que j'y avais formé n'avait aucun rapport avec l'homme illustre qui habitait le même village. J'ai été' près de trois mois sans même l'apercevoir ou le rencontrer.

« C'est à travers la joie bruyante d'une fête et d'un bal que je devais pénétrer jusqu'à lui, et ce qui peut sur-

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prendre, c'était dans les montagnes de la Suisse, dans les gorges du Jura, qu'en hiver, quatre-vingts personnes des deux sexes, toutes bien mises, et dans le nombre vingt croix de Saint-Louis, se trouvaient rassemblées pour cette fête. M"*^ Levasseur vint à moi.

« — Comment, Monsieur, vous êtes ici depuis plusieurs mois, et vou^ n'êtes point venu voir M. Rousseau!

« — Je sais. Mademoiselle, que M. Rousseau n'aime point les visites; que ce qu'il redoute le plus, ce sont les importuns, et je n'ai pas voulu en augmenter le nombre.

« — Vous n'avez rien à redouter de ce côté-là, me répondit-elle d'un ton très doux, et je vous réponds. Monsieur, que M. Rousseau vous verra avec le plus grand plaisir. »

Thérèse Levasseur est présentée par d'Escherny sous un aspect favorable, contrairement à la plupart des historiens de Rousseau, qui n'ont vu en elle qu'une femme hargneuse, mauvaise, répulsive. Nous avons toujours pensé qu'elle avait été très calomniée. C'était une simple d'esprit, non une méchante femme.

D'Escherny continue ainsi :

« Deux jours après, je me rendis à cette invitation : je trouvai Rousseau assis sur un petit banc de pierre au devant de sa maison rustique, exposé aux rayons d'un soleil qu'on ne fuit pas en février. Le premier regard fut pour moi, le second sur son vêtement^ et le premier mot qu'il me dit, en le désignant : « Il est fou, mais il est com- « mode. » La connaissance fut bientôt faite. Je devenais un peu plus intéressant pour lui que les étrangers et les Suisses des environs, qui souvent l'ennuyaient et qu'il recevait fort mal, parce que j'arrivais de Paris, et que j'y avais passé dix-huit mois dans la société de plusieurs gens

* Rousseau alors portait un vêtement d'Arménien.

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de lettres de sa connaissance, tels que Diderot, Marmontel, Helvétius, Thomas, etc. »

D'Escherny plut à Jean-Jacques, ce qui n'était pas facile. Les visites se multiplièrent, et bientôt une bonne amitié régna entre eux. Rousseau avait cinquante et un ans à cette époque, et son nouvel ami trente. « La maison rustique », dont parle l'auteur des Mélanges, existe encore à Môtiers-Travers.Les dispositions intérieures ont subi quelques changements, mais le logement du philosophe est toujours le même. Je l'ai visité au mois de septembre 1902. Dans la salle à manger, je me plus à évoquer les intéressants détails suivants que d'Escherny nous fait connaître :

(( Si M. le chevalier de Ghastellux, dans son Voyage d'Amérique^ a cru pouvoir nous instruire de tous les bons repas qu'il y a faits et rencontrés, il doit m'être permis de dire un mot des excellents dîners que j'ai faits à Môtiers- Travers, chez Jean-Jacques, tête à tête avec lui. Sa cuisine était simple, telle qu'il l'aimait, et je partageais bien son goût : apprêtée supérieurement, et dans ce genre simple, il n'est pas possible de faire mieux que M^'*" Levasseur; c'était de succulents légumes, des gigots de moutons nourris dans le vallon de thym, de serpolet, et d'un fumet admirable et parfaitement rôtis.

(( La Reuse, petite rivière qui coulait non loin de son habitation, nous fournissait des truites saumonées dont elle abonde, et, dans la saison, je n'ai mangé à aucune table de Paris des cailles et des bécasses comparables à celles qu'on nous apportait : c'était des pelotons de graisse. Nous ne buvions que des vins du pays ; mais ceux de Cortaillod, dans les bonnes années, sont aussi bons que les meilleurs vins de Bourgogne.

« La conversation était vive, animée; elle roulait sur

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toutes sortes de sujets, rien de suivi; l'air des montagnes est vif, nous mettions plus de suite dans notre appétit que dans nos entretiens, et nous mangions avec toute la réflexion dont nous les dispensions : souvent des dissertations sur les plats qu'on nous servait, et sur les qualités de chaque mets, dignes de figurer dans la Gastronomie, ou d'être inscrites au Rocher de Cancale^. »

N'est-ce pas charmant? L'appétit vous vient en lisant cette page, et celui-là en appréciera la saveur qui connaît la Suisse, qui a parcouru ses vallons, ses coteaux, ses forêts de sapins, et a respiré l'air vif et embaumé de ses montagnes.

Ne perdons pas de vue Thérèse Levasseur : bonne note encore pour elle dans ce passage. Elle faisait très bien la cuisine, la cuisine simple, chère à Rousseau. Qui oserait dire que cette qualité n'a point d'importance? Ecoutons d'Escherny :

« M"^ Levasseur paraissait de temps en temps, rompait le tête-à-tête. Rousseau s'égayait à ses dépens, quelquefois aux miens, mais je le lui rendais ; je faisais compliment à M"^ Levasseur sur son dîner; ce qui m'étonne, c'est que^ malgré mes invitations, jamais il n'a voulu permettre qu'elle se mît à table avec nous. Il était à son aise et fort gai, et sans la gaîté, la liberté et l'appétit, point de plaisir à table. Nous prenions le café, point de liqueur.

« Quelquefois, dans Taprès-dînée, il se mettait à son épinette, m'accompagnait quelques airs italiens, ou en chantait lui-même. Quand c'était chez moi, je lui chantais des romances de sa composition ou de la mienne, accompagnées de ma harpe, car c'était à qui ferait la meilleure musique sur les mêmes paroles. Il en est de Moncrif qui nous ont exercés ; il aimait beaucoup ce genre de musique

^ Restaurant parisien célèbre.

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tendre et mélancoJiqiie, qui est en effet fort agréable, et qu'on a beaucoup cultivé et perfectionné en France dans ces derniers 'temps. Le soir, dans l'été, c'était des promenades dans les bois des environs. Dans les beaux clairs de lune, il se plaisait, sur les bords de la Reuse, à chanter des duos; nous avions toujours bon nombre d'auditeurs, surtout les jeunes filles du village, qui ne manquaient pas de venir nous écouter. »

C'est ainsi que d'Escherny nous montre dans son intérieur Fauteur du Contrat social. Que d'aimables dons avait Jean-Jacques ! On comprend que tous ceux qui l'approchèrent l'aient aimé, et n'aient parlé de lui qu'avec sympathie et respect.

D'Escherny eut l'idée de faire une excursion dans les montagnes, du côté des Brenets^ et du Saut-du-Doubs : il en parla au philosophe.

« Je proposai à Rousseau », dit-il, « de m'y accompagner. 11 ne refusait jamais ces sortes de courses, elles étaient tout à fait dans son goût. J'avais affaire à Neuchâtel, et lui à Colombier, qui en est à une lieue de distance. Il me donna rendez-vous au château de ce village, oii l'attendait, autant que je m'en souviens, milord Maréchal (Keith), car dans ce temps-là je ne prenais note de rien, je n'écrivais rien, j'avais l'âme remplie de bien autre chose, et j'étais loin d'imaginer que je serais jamais atteint de la triste manie d'écrire : ce n'est qu'à présent seulement que je cherche à me rappeler tant de faits, d'incidents, de conversations^ que le temps, de son aile rapide, a emportés si loin de moi; c'est donc à la lueur de mes réminiscences

^ Village sur la limite de la Suisse et de la Franche-Comté.

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que je suis obligé de fouiller dans le passé, et d'y suivre la trace des impressions reçues et le fil des événements.

« Nous partîmes à pied, dans une belle journée de juin, de Colombier pour les Brenets; la distance est de six lieues. »

Ils arrivèrent devant les rochers énormes couverts de sapins et baignés d'eau qui, aux Brenets, ont toujours excité l'admiration des voyageurs. Plusieurs rangs sont superposés, et chacun a sa couronne d'arbres et de verdure ; l'ensemble offre l'aspect des ouvrages qui environnent les places fortes, et ces blocs formidables ressemblent à des bastions géants ; c'est un magnifique spectacle.

« Nous ne nous lassions point », dit d'Escherny, « de contempler ces masses et d'en parcourir les environs, surtout Rousseau, si admirateur de la nature inculte et sauvage. De retour au Locle, je lui proposai de pousser jusqu'à la Chaux-de-Fonds, qu'il ne connaissait point...

« Nous partîmes de la Chaux-de-Fonds; nous avions neuf lieues à faire pour regagner Môtiers; nous y employâmes trois jours, car nous allions fort lentement, nous arrêtant partout pour jouir des points de vue les plus variés et les plus pittoresques dans le genre sauvage^ et partout nous observions dans ces montagnes le contraste, qui n'existe peut-être que là, de ces lieux agrestes, hérissés de rochers, semés de précipices, avec la politesse, l'aisance et l'industiie des habitants... Je regarde cette petite portion du Jura, renfermée dans les limites du pays de Neuchâtel, comme l'une des contrées du monde les plus curieuses à observer pour le philosophe, le physicien, le naturaliste, le géologuC;, l'artiste et le mécanicien.

« Il est des hommes qui, pour produire, ont besoin d'une vie solitaire, calme, égale et tranquille. 11 en est d'autres qui s'affaissent à la vue des mêmes objets, et qui, pour se remonter, ont besoin de mouvement et de chan-

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ger de place. Rousseau était dans ce dernier cas. Je le vois habitant successivement Genève, Ciiambéry, les Charmettes, Annecy, Turin, Neuchâtel, Paris, Lyon, Venise, THermitage, Montlouis, le Petit-Château, Yverdun, Môtiers-Travers, l'île Saint-Pierre, Wootton en Angleterre, Trye, Bourgoin, Monquin, Ermenonville. Cicéron me paraît avoir participé à la même inquiétude; je lui ai compté dix-huit maisons de campagne; il allait de l'une à l'autre. »

Nous allons assister à une scène curieuse qui prouve que Rousseau aimait ]a franchise jusqu'à l'exagération. Son caractère ombrageux s'alarmait de la moindre supercherie, même quand elle avait pour but de lui être çigréable. Il y a dans sa vie plusieurs traits du même genre. D'Escherny poursuit ainsi :

« Arrivés à Môtiers, de nos courses dans le Jura, nous reprîmes notre genre de vie ordinaire. Je m'apercevais depuis quelque temps que le séjour de Môtiers ne lui plaisait plus autant. Les rapports vrais ou controuvés de M^^^ Levassear de tous les propos tenus sur son compte et sur celui de son maître par les commères du village, les plaintes de quelques avanies auxquelles elle donnait lieu par son extrême intempérance de langue, entraient dans ce dégoût, dont cependant la principale cause était le besoin du changement. Six semaines environ après notre retour, il vint chez moi et me dit que l'air trop vif de ce vallon nuisait à sa santé, qu'il avait envie de descendre dans la plaine, de se choisir une habitation sur les bords ou dans le voisinage du lac, pour respirer un air plus doux; il me pria de l'accompagner.

(( Je remarquerai, en passant, que je ne me suis jamais trouvé dans une voiture avec Rousseau; nos voyages, toutes nos courses se faisaient toujours à pied. Si je mettais bout à bout toutes celles que j'ai faites en Suisse avec lui, en

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les calculant à dix lieues seulement par semaine, termemoyen, à cause des jours ou de pluie, ou de neige, je ne serais pas fort loin d'un millier de lieues.

« J'envoyai un exprès à M™*' de Luze, ma parente, amie de Rousseau, qui avait au Bié une campagne très agréable sur les rives du lac, et près de Colombier, pour la prévenir que nous irions passer quelques jours chez elle; c'était par là que nous devions commencer nos recherches. »

M. de Luze était un riche négociant de Neuchâtel. II devait plus tard accompagner Rousseau quand il partit pour l'Angleterre. M""^ de Luze avait un grand train de maison, et recevait avec une amabilité dont tout le monde faisait l'éloge. La Correspondance de Rousseau renferme diverses lettres adressées soit au mari, soit à la femme. D'Escherny reprend :

« Il y a environ cinq lieues de Môtiers-Travers au Bié ; nous y trouvâmes grand monde, ce qui, peu du goût d& Rousseau, nous fit abréger le séjour que nous comptions y faire. M. du Peyrou, instruit de notre projet, et qui avait une grande envie de se lier avec Rousseau (il ne l'avait vu qu'une fois en passant au Val de Travers), me fit prier par son ami le colonel de Pury, qui était au Bié, de diriger nos courses dans une maison de campagne qu'il possédait à Cressier, entre les lacs de Neuchâtel et de Bienne, et dans une situation assez agréable.

« Il fut convenu qu'après avoir visité quelques maisons le long du lac, je le conduirais insensiblement à celle de Cressier, et lui conseillerais de la choisir; qu'on nous y préparerait à dîner et qu'on nous y attendrait. Nous arrivâmes, en effet, sur les deux heures à Cressier; je lui fis voir les avantages et les commodités de cette nouvelle demeure; elle paraissait assez lui plaire. Nous entrons dans la salle à manger; nous nous y promenions; il examinait tout avec un air de complaisance, lorsqu'un objet vint

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frapper sa vue et obscurcit tout à coup son visage, auparavant riant; c'était, dans un coin du buffet, un grand pot •d'argent et sa jatte.

« — Qu'est-ce, me dit-il, que cette argenterie fait là? A qui appartient-elle?

(( — Je l'ignore.

(( — Quoi ! dans une maison à louer, dans une maison vacante, des pièces de vaisselle abandonnées!

« — On nous a laissés entrer sur notre bonne mine, et nous ne ressemblons pas trop à des voleurs.

« — Il y a du mystère ici, et je n'aime pas les mystères. A qui est cette maison que vous me proposez?

(( Les questions se succédaient, et je commençais à m'embarrasser dans mes réponses. Alors, à un signal convenu au Bié avec M. de Pury, lui et M. du Peyrou, qui étaient dans une pièce voisine, entrèrent, avouèrent la petite supercherie, en demandèrent bien pardon, cherchèrent à m'excuser; mais Rousseau, pour le moment inexorable, se retourne vers moi et me dit avec humeur :

(( — Monsieur, je n'aime pas qu'on me trompe, même pour mon bien.

« On se mit à table, le dîner ne fut pas gai, la conversation languissait, Rousseau était soucieux et ne parlait que par monosyllabes. On fit un tour de promenade après le café. Il ne fut plus question de la maison, ni à louer, ni à offrir; ces messieurs partirent en voiture et je restai seul avec Rousseau, toujours sombre et de mauvaise humeur (mais je puis aussi bien attester que pendant quinze ans qu'ont duré mes relations avec lui, plus ou moins intimes, c'est le seul reproche de ce genre que je puisse lui faire). »

On peut se rendre compte par cette anecdote que le philosophe poussait jusqu'aux dernières limites la logique de la vérité. Il n'admettait point les petits manèges de con-

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duite souvent en usage dans la société, et conçus dans un but inoffensif. Sa pensée évidemment était celle-ci : On me trompe innocemment aujourd'hui, mais qui m'assure que demain on ne voudra pas me tromper d'autre façon? Ne nous prêtons donc point au plus petit mensonge social, par respect pour mes amis et pour moi-même.

On dira : C'est bien rigoureux et peut-être injuste. Nous répondrons : Le plus petit mensonge, la tromperie la plus vénielle était pour Jean-Jacques ce que la plus mince erreur de calcul est pour le mathématicien; cette erreur, si ténue que vous la supposiez, rend le calcul faux^ et il est indispensable de la redresser. Pour la conduite, Rousseau raisonnait de même ; cette supercherie vénielle, que vous excusez, constituait à ses yeux une tache qui l'irritait et l'attristait.

« Nous reprîmes le chemin du Bié », raconte d'Escherny ; « nous avions quatre lieues à faire : la première lieue ne fut pas agréable, car il me tournait le dos dans le chemin et me boudait comme un enfant. Il m'avait parlé ci-devant à Môtiers de Tinquiétude que lui donnaient tous ses papiers et un grand nombre de manuscrits dont la perte ou le vol l'aurait mis dans le plus grand embarras; il prévoyait dans l'avenir des absences, des voyages, et la petite maison presque isolée qu'il occupait dans ce village ne le rassurait pas. Il avait eu l'intention de remplir deux malles ou caisses de ses papiers et de me les confier. J'alternais beaucoup alors entre la Suisse et Paris, et il sentit que je ne pourrais répondre d'un pareil dépôt.

(( Ce fut en lui rappelant nos conversations à ce sujet que je commençai à me faire écouter. Je lui dis, ce qui était vrai, qu'en lui proposant la maison de Cressier, je le rapprochais d'un homme de mérite qui pouvait lui être fort utile; que M. du Peyrou, fixé à Neuchâtel, était précisément l'homme quïl lui fallait pour devenir dépositaire

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