‹ Le prestige de Jean-Jacques Rousseau, souvenirs, documents, anecdotesChapitre 29 sur 49 · J.-J. ROUSSEAU ET LE COMTE D ESCHERNY · texte numérisé non relu

J.-J. ROUSSEAU ET LE COMTE D ESCHERNY

de ses papiers; qu'il était mon ami intime, d'une probité à toute épreuve, et que j'en répondais. Après m'avoir grondé, il fut sur le point de me remercier, sa bonne humeur revint, et nous allâmes faire au Bié un souper plus gai que n'avait été le dîner. Telle a été l'origine des liaisons de M. du Peyrou avec Rousseau.

(( De retour à Môtiers, j'écrivis à mon ami que son vœu et le mien étaient remplis, que nous irions le voir dans quelques jours. Rousseau n'accepta point la maison de Cressier, mais il s'accommoda de celle de M. du Peyrou, à Neuchâtel. C'est depuis ce temps qu'excepté l'hiver, il passait son temps entre Môtiers et Neuchâtel. Je m'y rencontrais le plus souvent que je pouvais, et, dans mes séjours à la ville^ je n'avais alors, à cause de Rousseau, d'autre table que celle de mon ami.

« Je n'eus pas lieu d'abord de m'applaudir de mon succès, car aussitôt que la connaissance fut faite, il ne fut plus question que de botanique, Rousseau pour suivre son goût, M. du Peyrou pour s'y conformer et lui complaire. Pour moi, qui n'avais aucune vocation pour cette science, j'avoue que, pendant tout le reste de l'été, ces messieurs m'ennuyèrent et m'impatientèrent fort. L'hiver suivant, Rousseau me convertit un peu. Las surtout d'être en tiers, personnage muet, réduit à écouter ce que je n'entendais pas, je me résignai à ouvrir un herbier et à le parcourir. Je ne fus donc pas entraîné par ce cri que la nature arrachait au Gorrège : Anch'io son pittore, car, en vérité, je me fis botaniste presque malgré moi. »

Le comte d'Escherny se trouve donc lancé, sans le vouloir, dans l'étude de la botanique. Rousseau, on le sait, était passionné pour cette science, et un de ses plus grands plaisirs était d'herboriser. Nous allons assister à de grandes

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herborisations dans les montagnes du Jura : le narrateur ici n'est pas moins intéressant que dans la première partie de son récit.

« Ce fut», dit-il, « pendant l'été qui suivit cet hiver, et, si je ne me trompe, en 1764, que nous nous trouvâmes tous réunis au Val de Travers, M. du Peyrou, le colonel de Pury, Rousseau et moi. Il fut question alors d'herboriser en grand sur le Jura, d'étudier le système sexuel de Linnseus, d'y puiser les principes généraux de la science, d'observer sur chaque fleur, à l'aide d'une loupe, les étaminesetles pistils, d'étudier dans chaque plante les caractères assignés à chacune des vingt-quatre classes de l'ingénieuse nomenclature de ce grand naturaliste. Rousseau nous recommanda de nous munir, chacun de nous, d'un Systema naturœ de Linnaeus. »

Nos botanistes prirent avec eux, à raison de douze livres par jour, un spécialiste hors de pair, Gagnebin, de la Perrière, le plus intrépide nomenclateur de plantes qu'on eût jamais vu. Il avait dans la tête, et présents à la mémoire, les noms de douze à quinze mille végétaux, avec leur caractéristique spéciale donnée par les plus illustres maîtres de la partie. Ce profond érudit était d'une grande modestie. C'était le plus précieux des guides. Rousseau l'appelait le 'parolier. « Il dominait le règne végétal », écrit d'Escherny, «je dirai presque : il régnait sur ce règne, mais s'ignorait lui-même. »

Du Peyrou, Américain de naissance^ devenu bourgeois de Neuchâtel, était un homme réfléchi, fort instruit, enrichi dans le commerce, très charitable^ sûr dans ses relations : Rousseau n'eut pas d'ami plus dévoué. Suivant le conseil de d'Escherny, il lui confia ses papiers, correspondance et manuscrits ; ils étaient en bonnes mains. Avant de mourir, du Peyrou les légua à la Bibliothèque de Neu-

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chàtel^ où ils sont encore, et où j'ai eu le grand bonheur de les voir et de les consulter.

Le colonel de Pury était le beau-père de du Peyrou. Il avait de l'esprit, se montrait parfois caustique, et sous des airs tranchants cachait une grande bonhomie : c'était un ancien militaire plein de loyauté, aux principes un peu rigides, et de mœurs austères.

Un justicier du Val de Travers, nommé Leclerc, accompagnait quelquefois les herboriseurs. Il était médecinchirurgien, et s'adonnait à la botanique par état et par goût, et avait un esprit original.

Tel était le personnel qui fit escorte à Fauteur du Contrat social dans les belles excursions scientifiques que d'Escherny va raconter, et dont Rousseau lui-même rappelle le souvenir dans les Rêveries du Promeneur solitaire^. L'auteur des Mélanges s'exprime ainsi :

(( Nous devions passer ensemble la plus belle partie de la belle saison^ non point comme on l'est à la campagne, où chacun a son appartement, où, hors les heures de repas, on se disperse et se réunit à volonté. Ici, ce sont quatre personnes errant dans les bois^ à la suite d'un botaniste, et qui ne doivent se quitter ni jour, ni nuit...

« Entre toutes ces courses, toutes fort agréables, mais uniformes, deux surtout m'ont frappé et sont restées gravées dans ma mémoire, l'une sur la montagne de Ghasseron, l'autre à Brot, dans les gorges et défilés qui environnent l'entrée du Val de Travers.

c( Combien je regrette de n'avoir pas écrit chaque soir les conversations de la journée ! J'ose croire qu'elles en valaient la peine ; les impressions étaient récentes et profondes; si je les avais rendues avec la vivacité d'imagination que j'avais alors, l'ouvrage aurait été assez piquant

^ Septième Promenade des Rêveries.

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SOUS le titre de : Entretiens de J.-J. Rousseau avec ses trois compagnons de voyage^ dans ses courses sur les montagnes du Jura...

« Si l'impartialité est un phénomène dans l'histoire, la vérité est aussi rare dans les Eloges et les Mémoires. Ceux qui l'aiment toute nue, sans ornement, la trouveront ici. N'ayant pris note de rien, je ne me souviens que des masses, des faits principaux, et de ceux qui ont un rapport direct à Rousseau : les détails m'ont échappé.

(( Nous avions une partie du vallon à traverser pour arriver au pied de la montagne de Chasseron, et comme nous ouvrions une campagne qui devait durer plus d'un jour, il s'agissait d'avoir des vivres et de camper. Nous avions pourvu à tout ; nos magasins portatifs reposaient sur le dos d'une mule : ils consistaient en couvertures pour la nuit, en pâtés, volailles et gibier rôtis, cantine bien fournie.

(( Le justicier Leclerc était le pourvoyeur, M. du Peyrou avait soin des herbiers. Le colonel de Pury était notre éclaireur; il portait la boussole, car dans la sombre épaisseur des forêts on ne peut se guider qu'en connaissant le nord. Accoutumé au pays de montagnes où j'ai vécu si longtemps, je fus créé fourrier : j'avais de plus la garde du café et l'emploi de le faire. Muni d'un briquet que je garde précieusement, c'était moi qui, dans le bois, allumais le feu, comme le plus adroit à le reproduire et à donner au café sa juste cuisson. Rousseau, comme le plus âgé^ était le capitaine de la petite troupe, chargé de la discipline du corps, et d'y maintenir l'ordre et la subordination.

« Nous avions cinq bonnes lieues de marche pour gagner le haut de la montagne, et souvent par des sentiers escarpés et rompus. Ce fut Rousseau et moi qui les premiers atteignîmes le sommet de Chasseron. Nos compagnons étaient restés en arrière, et je me souviens toujours que M. du Peyrou, qui était excédé, rendu, et qui pouvait à peine se traîner, lorsqu'il nous aperçut^ sautant et cabrio-

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lant, s'étendit à terre. Il nous avoua le soir qu'il avait éprouvé, en nous voyant, un moment de désespoir. »

D'Escherny raconte que Rousseau jouissait alors d'une excellente santé et mangeait de fort bon appétit.

« Nous arpentions avec délices ces hauteurs, d'où nous découvrions de tous côtés une vaste étendue de pays; nous ne laissions pas de rencontrer çà et là quelques plantes qui ne croissent que sur le sommet des plus hautes montagnes ; nous respirions un air très pur, très vif, présage heureux de l'appétit du lendemain. Rousseau était de la meilleure humeur du monde, excepté quand il voyait que nous avancions de trop près sur le précipice ; il nous priait en grâce de nous retirer. Je l'ai vu nous donner une preuve de son excessive sensibilité. Gomme le plus jeune de la troupe, j'étais aussi le plus étourdi, et je poussais l'imprudence jusqu'à pirouetter sur la lisière scabreuse du Bec-de-Ghasseron, rocher large et plat qui paraît comme lancé dans les airs. Je l'ai vu se jeter à genoux, et me supplier de grâce de ne pas récidiver, que je lui faisais un mal affreux.

« Nous descendîmes près d'une heure, tout en nous promenant, jasant, herborisant; le jour baissait. En ma qualité de fourrier, je fus envoyé à la recherche d'un gîte pour y passer la nuit. Suivi de la mule, j'arrivai à un chalet d'assez bonne apparence; il appartenait à des vachers de Fribourg qui fabriquent les fromages de Gruyère. Je leur demandai l'hospitalité, qui me fut aussitôt accordée.

« Nous avions dîné tard, nous étions harassés, personne ne soupa; on ne songeait qu'à se coucher; chacun prit sa couverture, et nous escaladâmes, au moyen d'une échelle, d'énormes tas de foin rassemblés dans la grange. Là, côte à côte, chacun s'endormit comme il put ; la chose n'était pas aisée, car ce foin nouvellement fauché et très chaud fermentait au-dessous de nous ; nous étions presque sur un volcan : l'embrasement quelquefois suit la fermentation.

(( Le lendemain matin, comme on se demandait, suivant l'usage : « Avez-vous bien dormi? » — « Pour moi, dit « Rousseau, je ne dors jamais. » Le colonel de Pury l'arrête, et d'un ton leste et militaire : « Par Dieu, Monsieur <( Rousseau, vous m'étonnez, je vous ai entendu ronfler « toute la nuit ; c'est moi qui n'ai pas fermé l'œil ; ce diable « de foin qui ressue ! » Ainsi, Rousseau, par une de ces faiblesses humaines, mais bien innocente, prétendait à une insomnie permanente, comrtie à un état habituel d'infirmité et de souffrance.

(( On se leva; la toilette fut bientôt faite, on ne s'était point déshabillé. J'allai préparer le café et pourvoir au déjeuner. Réunis dans la pièce contiguë à la grange oii mangeaient ces bonnes gens, l'un d'eux nous apporta de la crème dans un baquet de bois très propre. Mais quelle crème! Nous convînmes tous que nous n'en avions jamais goûté de si délicieuse : elle était fraîche de la veille, et si épaisse que la cuillère s'y tenait; nous étions tous amateurs du café à la crème, mais surtout Rousseau, qui ne pouvait se lasser d'exalter et de savourer cette crème. Je lui fis remarquer qu'il mettait la moitié plus de sucre que moi.

« — C'est vrai, dit-il, je n'ai jamais pu me sucrer également; chaque jour, j'ajoute à la dose de la veille; mais aussi, quand je suis parvenu à une certaine hauteur, tout à coup je me retranche des trois quarts, puis j'augmente insensiblement : c'est le flux et le reflux; vous verrez que dans quelques jours je commencerai par un très petit morceau de sucre ; il n'y a que le premier jour qui me coûte ; le lendemain, je trouve déjà mon café très bon, parce qu'il est plus sucré que le jour précédent.

(( Ce sont là des simplicités, sans doute. Je ne sais pourquoi on ne les oublie pas ; on se les rappelle souvent mieux que des choses importantes.

« Il était cinq heures du matin lorsque, délassés et refaits par un bon déjeuner, nous sortîmes du chalet pour nous

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répandre dans les belles prairies et les bois qui couvrent les flancs et une partie des sommets de ces montagnes. Nous fîmes une assez ample moisson de plantes et de fleurs tout en nous promenant, allant et revenant, mais toujours nous élevant, pour nous trouver à deux heures sur le plateau de Chasseron, où la mule et le dîner nous attendaient. »

Le soir, les herboriseurs revinrent au chalet fribourgeois, et firent de nouveau honneur à la crème du matin. Ils y trempaient un pain bis savoureux avec un appétit de montagne, et la discussion allait son train.

« Que ne donnerais-je point », écrit d'Escherny, a pour me souvenir de la conversation qui, ce soir-là, s'engagea entre Rousseau et moi sur le chapitre de la gloire, et qui dura plus de deux heures? Elle était d'un grand intérêt; j'aurais dû l'écrire le lendemain, mais, je l'ai dit, je ne prenais note de rien. Le dialogue est sorti de ma mémoire^ mais le tableau est encore sous mes yeux. Je me rappelle seulement que l'idée de gloire me transportait, et que je soutenais contre Rousseau qu'il n'y avait rien dans le monde au-dessus du bonheur de porter un nom célèbre. Il me serait d'autant plus difficile de me souvenir de mon plaidoyer que je pense aujourd'hui et sens sur ce sujet précisément le contraire de ce que je sentais et pensais alors.

« C'est ainsi qu'aux deux extrémités de la vie les opinions du même homme se trouvent en contradiction. Mes opinions actuelles me feraient pitié si je pouvais remonter à vingt-cinq ans, et cette pitié est celle que j'éprouve pour les opinions que j'avais à cet âge. Nous nous applaudissons donc et nous nous moquons alternativement de nous-mêmes, selon le point auquel nous sommes parvenus dans la carrière de la vie.

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(( J'ai une idée confuse que tous les moyens de Rousseau, dans ses déclamations contre la gloire et la célébrité, roulaient sur les tourments qu'éprouve celui qui aspire à se faire un nom, surtout dans la carrière des lettres; sur les amertumes dont on l'abreuve, sur les obstacles qu'on lui suscite et qu'il rencontre à chaque pas dans l'amourpropre et l'ambition de ses rivaux; sur l'envie qui s'attache à l'homme de génie, qui le poursuit, le persécute. « Point « de passion », disait-il, « plus opposée à la tranquillité et « au bonheur de la vie! »

D'Escherny, après diverses considérations sur la gloire, arrive à cette conclusion, que les hommes qui n'ont point de mérite veulent en avoir un peu, et que ceux qui en ont beaucoup veulent en avoir davantage.

(( Rousseau », dit-il, « n'était pas content d'avoir écrit les lettres ardentes de Saint-Preux, il voulait qu'on le crût capable d'en faire encore dans ce genre de très supérieures; il dit quelque part qu'elles ont existé^ Il voulait qu'au-dessus des besoins du commun des hommes, on crût qu'il pouvait vivre sans dormir, et que c'était du milieu des souffrances, du sein de la douleur que s'échappaient ces pages immortelles. Environné d'admirateurs, il se disait persécuté, ne recevant des hommes qu'ingratitude pour prix du bien qu'il leur avait fait ou cherché à leur faire; c'était des statues, des autels qu'en tout autre temps, en tout autre pays, on lui eût élevés. Et, pour qu'on ne pût douter qu'il était persécuté, lui le chantre de la liberté, l'homme qui en fut le plus jaloux, on l'a vu demander à la perdre pour échapper à la persécution, et implorer, solliciter, comme une grâce, une prison.

(( Au-dessus de toute munificence, il dédaignait celle

* D'Escherny, sans doute, fait allusion ici à certaines lettres adressées par Rousseau à M™° d'Houdetot.

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des rois, refusait leurs pensions; c'était l'outrager que lui offrir des dons. En méprisant les richesses, il se mettait au-dessus de tous les riches; il ne lui restait plus qu'à se mettre au-dessus de lui-même comme littérateur et philosophe, et c'est ce qu'il a fait, en quelque sorte, en abjurant les lettres et la philosophie, en les vouant à l'anathème et au mépris, et en regardant la vertu qu'il faisait profession d'aimer comme incompatible avec la profession de littérateur et de philosophe. En se cachant, il redoublait l'envie qu'on avait de le voir ; il se faisait d'autant mieux suivre qu'il recherchait la solitude, et ses brusques réceptions donnaient un grand prix à celles qui étaient douces et affectueuses. »

En terminant le récit de l'herborisation de Ghasseron, d'Escherny raconte que ses amis et lui assistèrent à un orage qui éclafa au-dessous d'eux et qui les impressionna fortement. La description est intéressante :

« Nous fûmes favorisés par le temps, qui se soutint très beau et très doux, ce qui est rare sur ces hauteurs. C'est dans un de ces beaux jours qu'au milieu de notre dîner, la nature vint nous étaler toute sa magnificence dans l'un de ses plus redoutables phénomènes. Le ciel était pur et serein, mais bientôt nous vîmes quelques nuages s'élever et rouler au-dessous de nous; un bruit sourd parcourait et remplissait toutes ces profondeurs. A ce bruit succédait tout à coup un silence effrayant; les nuages s'amoncelaient, se pressaient, noircissaient; nous ne sentions pas le vent, mais nous l'entendions mugir au-dessous de nous, et agiter le sommet des sapins et des chênes dont nous apercevions par intervalles le balancement : c'était là les avant-coureurs d'un orage qui ne tarda pas à éclater; la foudre sillonnait les nuages, nous entendions gronder le tonnerre, nous en distinguions les serpenteaux d'une vue aussi nette que si nous les avions eus au-dessus de nous.

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Les nuages orageux n'étaient pas à beaucoup près aussi éloignés au-dessous de nos pieds qu'ils le sont dans la plaine, lorsque nous les voyons au-dessus de nos têtes.

« Ce spectacle^ dont bien peu de gens ont occasion d'être témoins dans le cours de leur vie, nous tenait suspendus entre l'étonnement, l'admiration et la terreur. La sérénité dans le ciel, le calme autour de nous, et sous nos pieds le choc furieux des éléments, le déchirement des nuées, le sifflement des vents, les torrents formés par les averses, se précipitant à travers une foule de rochers coupés à pic avec un bruit semblable à celui du tonnerre, c'est un spectacle dont les habitants seuls de ces lieux élevés peuvent quelquefois jouir. Pour nous, c'était bien à la lettre et non dans le sens métaphorique que nous pouvions répéter :

Heureux qui, retiré dans le temple des sages, Voit en paix sous ses pieds se former les orages.

(( Rousseau était en extase; je ne l'ai jamais entendu parler avec autant de véhémence; il nous parlait alors comme il écrit, mais il y entrait je ne sais quoi de solennel et de pathétique; ce spectacle l'inspirait; tout ce qu'il nous dit aurait fait la matière de la plus touchante homélie. »

Intéressants par eux-mêmes, ces récits de d'Escherny sont précieux pour l'histoire de Rousseau. C'était certes un admirateur du philosophe, mais un admirateur éclairé. On sent qu'il est sincère, qu'il n'invente pas; il raconte sans prétention ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu, ce qu'il a fait, ce qu'il a pensé : de là la valeur de son témoignage. Admis pendant longtemps dans l'intimité de Jean-Jacques^ il semble l'avoir aimé pour lui-même, en ami véritable. Aussi, il a l'indulgence de l'amitié pour les petits travers du grand homme, et il n'en est que plus attaché à lui. Son affection fut inébranlable : nous le verrons plus tard venir

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à Ermenonville, rendre hommage à la mémoire de son illustre compagnon d'excursions et méditer sur son tombeau.

L'herborisation faite au village de Brot, à l'entrée du Yal de Travers, va fournir au comte d'Escherny l'occasion de nous faire connaître encore de curieux détails sur Rousseau.

« C'est à Brot », dit-il, « oii j'ai promis de conduire mes lecteurs, et oii commence la plus longue de nos réunions champêtres. Là, nous étions logés dans l'auberge d'un méchant petit village, tenue par un nommé Sandoz, laboureur et boucher. Lui et sa femme, assez bonne cuisinière, ^t les plus braves gens du monde, hrent tous leurs efforts pour nous bien traiter. Là, nous avions des lits au lieu de foin, tables, nappes, serviettes, sièges commodes, usage nouveau pour nous, presque un luxe; et après avoir vécu à Chasseron, et dans nos autres caravanes, comme les Spartiates, au brouet près, nous menions ici une vie de Sybarites. »

On était au mois de septembre. Après le déjeuner du matin, l'escorte partait et herborisait jusqu'à cinq heures, sous la conduite de Gagnebin, le parolier^ le savant, le nomenclateur sans rival.

« Nous dînions entre cinq et six heures, c'était notre seul repas, et nous restions près de deux heures à table.

« Avant et après le dîner, comme on ne peut pas toujours causer, nous nous occupions de divers petits jeux, des jeux d'enfants; ils délassent et ce ne sont pas ceux qui intéressent le moins; ils portent avec eux un caractère de candeur et d'innocence. Celui auquel nous revenions le plus souvent, qui le croirait? c'était le jeu de l'oie.

« Nos lectures étaient assorties à nos jeux; nous nous

amusions à lire les amours de Pierre Lclong et de Blanche Bazu. Rousseau aimait ce petit roman, qui a bien son mérite; dans son vieux langage, il a quelque chose de doux, de naïf, de tendre, de dévot, et en même temps de pathétique. On croit être au xiv^ siècle. Nos jeux et nos lectures étaient entremêlés de gaieté, de rire et de plaisanterie. »

Dans une lettre de Rousseau à du Peyrou, en date du 11 juin 1765, je trouve des recommandations qui rappellent ce que raconte ici d'Escherny. Jean-Jacques donne un rendez-vous à son ami pour une excursion et lui dit : (( Je vous recommande de ne pas oublier, parmi vos provisions, café, sucre, cafetière, briquet^, et tout l'attirail pour faire, quand on veut, du café dans les bois. Prenez Linnœus et Sauvages^ quelque livre amusant et quelque jeu pour s'amuser plusieurs, si l'on est arrêté dans une maison par le mauvais temps. Il faut tout prévoir pour prévenir le désœuvrement et l'ennui. »

Il y aurait ici toute une série d'aperçus curieux à présenter sur ce besoin du jeu ressenti par la plupart de ceux qui ont des loisirs et qui redoutent le vide des heures. Mais les récits de d'Escherny s'imposent, et nous sommes loin de la fin encore.

« Nos entretiens », poursuit-il, « roulaient quelquefois sur les gens de lettres et les philosophes de Paris. Rousseau rendait justice à tous, ne les présentait que sous le côté le plus avantageux, jusqu'à Voltaire, dont il oubliait les injures pour ne se souvenir que de ses talents et de son génie; il ne prononçait son nom qu'avec respect.

« Quoique brouillé avec Diderot depuis longtemps, il en faisait le plus grand éloge. Ce qu'il admirait surtout, c'était la profondeur de ses vues et la clarté avec laquelle il traitait les matières les plus abstraites ; il appuyait beaucoup sur l'heureux choix de ses expressions et sur le don qu'il lui reconnaissait du mot propre. »

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D'Escherny connaissait beaucoup Diderot. Il dut lui raconter, à un de ses voyages à Paris, quelles bonnes relations il entretenait avec Rousseau à Môtiers-Travers, et il semble avoir désiré vivement les réconcilier. Voici ce qu'il dit à ce sujet :

« Lié avec tous les deux, et alternant entre le séjour de la Suisse et celui de Paris, Diderot m'avait parlé de faire la paix avec Rousseau et de ménager entre eux un raccommodement. Je m'y suis porté avec tout le zèle possible; j'ai parlé, j'ai écrit, j'ai prié, j'ai pressé, Rousseau a été inexorable. »

D'Escherny publie à cette occasion la lettre que Rousseau lui écrivit le 6 avril 1765 : « Je n'entends pas bien. Monsieur, ce qu'après sept ans de silence M. Diderot vient tout d'un coup exiger de moi. Je ne lui demande rien, je n'ai nul désaveu à faire. Je suis bien éloigné de lui vouloir du mal, encore plus de lui en faire ou d'en dire de lui. Je sais respecter jusqu'à la fm les droits de l'amitié^ même éteinte, mais je ne la rallume jamais, c'est ma plus inviolable maxime. »

On ne peut que donner raison à Jean-Jacques. L'amitié une fois brisée ne peut revivre. C'est se vouer à de nouveaux mécomptes et à d'amères désillusions que de croire à cette résurrection. L'amitié meurt par l'offense^ et c'en est fait à jamais.

« Rousseau », dit d'Escherny, « n'avait pu pardonner à Diderot, après avoir été encouragé par lui de publier VEmile, d'avoir agi sous main avec d'Alembert pour le faire supprimer. Il en avait des preuves si positives contre Diderot, qu'il alla chez lui, oii, en présence de la compagnie qui s'y trouvait, il lui déclara ne pouvoir plus être de ses amis. Voilà, du moins, comme il me l'a conté plusieurs fois. »

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Puis, revenant à l'herborisation de Brot :

(( Qui le croirait! Cet homme, ce Jean-Jacques si connu par sa misanthropie, ses brusques incartades, ses paradoxes, ses sophismes, ses explosions d'amour-propre (quand il se croyait blessé), où il ne parlait que de statues et d'autels qu'il s'élevait à lui-même, était avec nous, à Brot et dans toutes nos courses, le plus simple, le plus doux et le plus modeste des hommes. Il est vrai qu'il était dans son élément, dans des contrées un peu sauvages, mais extrêmement variées, pittoresques et romantiques; que nous étions tous de bonnes gens, qu'il se plaisait avec nous, qu'il y était libre et à son aise, que nous respirions un air pur, vif, que nous jouissions tous de la meilleure santé, que nous avions grand appétit, et qu'il avait pour la botanique un goût beaucoup plus vrai que le mien, quoique je lui aie entendu dire assez souvent : « Chaque prin- <( temps, je suis obligé de recommencer, parce que tout « s'échappe de ma mémoire pendant l'hiver. »

« J'ai déjà dit que nous étions longtemps à table; nous vidions volontiers quelques bouteilles des plus excellents vins de Cortaillod, mais la plus légère pointe était pour nous les colonnes d'Hercule de notre ivresse, nous n'allions pas au delà. La conversation roulait sur toute sorte de sujets; Rousseau ne soutenait jamais ses opinions avec aigreur ou ténacité, son ton n'était jamais tranchant, et je me souviens que, sur l'histoire de France, deux ou trois fois le colonel de Pury le releva avec dureté, et que Rousseau baissa la tête et ne répondit rien. On peut juger par là combien il était bon convive.

« Il s'est plu souvent, dans ses lettres, et je crois même dans ses Rêveries, à rappeler nos intéressantes courses, et surtout notre séjour à Brot. Il n'en parlait qu'avec regret et attendrissement, surtout quand, depuis nous, herborisant dans le Dauphiné, il eut des compagnons qui ne lui convenaient pas autant que nous. »

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