J.-J. ROUSSEAU ET LE COMTE D ESCHERNY
Ces excursions champêtres se seraient sans nul doute multipliées d'année en année, si Rousseau eût pu demeurer à Môtiers. On sait qu'une cabale, fomentée à Genève, y fut organisée contre lui et qu'il se vit dans la nécessité de quitter le Val de Travers, en septembre 1765, après deux ans et demi de séjour. L'île Saint-Pierre lui servit un moment de refuge, puis, après le voyage de Strasbourg, il se laissa entraîner par Hume en Angleterre. Combien du Peyrou, le colonel de Pury, d'Escherny durent le regretter! Sa présence leur était chère; le canton de Neuchâtel leur sembla vide quand il ne fut plus là.
Je me représente ces amis fidèles se réunissant parfois encore, et parlant du grand homme que les hasards de son aventureuse destinée avaient fait vivre pendant quelques saisons dans leur intimité, et qui n'était plus là. Quels vœux d'affection ils formaient pour son repos, et comme leur cœur allait vers lui!
D'Escherny ne le revit qu'à Paris en 1770, à son retour du Dauphiné, mais il le trouva bien changé. Rousseau était en proie à l'idée désespérante qu'une conspiration universelle était tramée contre lui, et il regardait avec défiance tous ceux qui l'approchaient. Les beaux jours de Môtiers ne devaient plus renaître.
D'Escherny, comme je l'ai dit^ vénéra toujours la mémoire de Jean-Jacques. Nous en trouvons la preuve dans la fm de son récit, où il raconte sa visite à Ermenonville et son intervention à l'Académie française pour un prix en l'honneur du philosophe :
(( Ce ne fut que douze ans après sa mort qu'à mon tour je fis aussi le pèlerinage d'Ermenonville; c'était sur la tin de 1790 : on était en pleine Révolution. Nous étions assez nombreuse compagnie... Nous nous acheminâmes lente-
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
ment vers l'île des Peupliers, où repose le corps de ce bon -et excellent homme.
« En approchant de son tombeau, j'éprouvai un serrement de cœur. Que d'idées, tout à coup, que de sentiments cette vue vint réveiller en moi : le souvenir du temps passé, de tant d'agréables moments de nos courses champêtres, de Brot, de Ghasseron, de l'âge heureux (je n'avais pas trente ans) où l'on se livre à l'espérance, où l'avenir se pare à nos yeux des plus riantes couleurs! Quelques larmes s'échappèrent de mes yeux!
(( C'est donc là, c'est donc sous une froide pierre que vont aboutir nos désirs ambitieux, nos travaux, et nos rêves de gloire et de bonheur!...
« Le sarcophage est en marbre blanc. Les bas-reliefs <^ui le décorent sont aussi bien choisis que bien exécutés ; ils se rapportent tous aux vertus, aux talents, à l'éloquence de l'illustre philosophe, et aux services qu'il a rendus, tant aux hommes qu'à leurs enfants. On a voulu que ce magnifique jardin annonçât partout la présence de ce grand homme, qu'on pût partout suivre à la trace l'empreinte de ses pas. Des marbres et des vers appellent l'attention...
(( Mais tous ces monuments sont les tristes vestiges d'un homme malheureux. C'est au Val de Travers, aux environs de Neuchâtel, à Brot, à Chasseron, qu'il faut aller chercher des souvenirs intéressants. Ces lieux-là, sans inscriptions, sans marbres, parlent de lui et le rappellent bien plus éloquemment, car il y a fait un long séjour, et il était gai, content et bien portant. Il s'y plaisait à rassembler dans un herbier la riche et touchante parure dont la nature a décoré les montagnes de Suisse ; la musique, qu'il cultivait encore, lui offrait les plus doux délassements, et sa voix quelquefois se faisait entendre vEux échos du vallon qu'il habitait...
i( Le garde-forêt d'Ermenonville, qui le voyait tous les
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jours, qui ne Ta presque pas quitté, nous dit qu'il avait la tristesse empreinte sur le front, qu'il gardait un morne silence, qu'il se promenait tête baissée et les yeux toujours iixés sur la terre. Ce garde-foret, qui était Allemand, et qui, depuis bien des années, ne communiquait guère qu'avec les arbres du parc et les animaux domestiques et sauvages qu'il renferme, n'avait jamais entendu parler de l'auteur à'Emile et de Julie. Il nous contait donc, dans son grossier langage^ qu'il ne voyait dans Rousseau, dont il apprenait le nom pour la première fois, qu'un bonhomme qui aimait la solitude et les livres, qu'une espèce de savant qui n'avait rien de remarquable.
« Ce ne fut qu'après sa mort qu'il ouvrit de grands yeux, quand il vit cette foule de personnes, de tout rang et de tout sexe, dévots et dévotes, venir à Ermenonville visiter son tombeau, leur empressement à s'enquérir de lui, à s'informer des plus petites particularités de son genre de vie, de sa mort et des moindres détails de ses •derniers moments.
(( C'est alors », nous dit-il, « que je conçus une haute « idée de cet homme si simple, et qui vivait avec moi si c( familièrement. Ah ! si je l'avais connu, j'aurais fait ma « fortune. Je l'ai embaumé, j'ai touché, remué son cœur, « j'ai coupé ses cheveux, j'ai eu un doigt de lui, j'ai remis <( le tout bien proprement dans le cercueil. Combien « m'auraient valu quelques fragments de sa dépouille (( mortelle! Des gens m'auraient donné et m'ont offert « cent louis pour une touffe de ses cheveux, ou pour un
morceau de quelques parties de vêtement qui auraient « touché son corps. — Mais, mon ami », lui dis-je, « à votre « place, j'aurais vendu des cheveux, des chiffons, des gue- « nilles; en y ajoutant foi;, tout cela aurait valu les vraies « reliques. — Ah! Monsieur, je suis trop honnête homme, <( je n'aurais voulu tromper personne! »
« Le garde-forêt portait à la main, en nous montrant le
jardin, une espèce de serpe ou long bâton armé d'un croissant, dont M^^^ Levasseur lui avait fait présent, à condition qu'il ne s'en déferait jamais : c'était le bâton qu'avait toujours à la main Rousseau, quand il se promenait. »
En 1790, l'éloge de Rousseau avait été mis au concours à l'Académie française; un prix de 600 francs devait être alloué à l'auteur de la meilleure composition. D'Escherny doubla la somme, et fit remettre un nouvel appoint de 600 francs à Marmontel, secrétaire perpétuel. L'idée lui vint ensuite de concourir lui-même; il envoya un éloge et attendit le résultat. Mais l'Académie ne donna pas le prix. Cependant, la composition de d'Escherny n'avait point passé inaperçue; Marmontel, sans savoir qui en était l'auteur, l'avait signalée comme remarquable.
L'envie fut la raison véritable qui empêcha que le prix ne fût décerné. La gloire toujours ascendante de Jean- Jacques était mal vue à l'Académie, il y comptait de nombreux ennemis; Marmontel n'était pas le moins perfide. Hélas ! à quoi leurs viles passions ont-elles servi, à tous ces pygmées? Ils ont disparu de l'horizon, comme les nuages mornes chassés par l'ouragan, tandis que l'astre du citoyen. de Genève y resplendit toujours.
D'Escherny quitta Paris en 1792 pour sauver sa tête. Quand il revint, au bout de cinq années, il réclama les 600 francs offerts par lui, et qui n'avaient pas reçu leur destination. Il fut un moment question à l'Institut de remettre au concours l'éloge du philosophe, mais le projet n'eut pas de suite, et l'Etat remboursa en livres pris dans les dépôts de Versailles la somme versée par d'Escherny.
L'éloge de Rousseau par ce dernier est très étendu et constitue une étude fortement poussée sur les ouvrages et le rôle de Rousseau. Il renferme des pages superbes qui débordent d'éloquence et d'enthousiasme. Il est rempli., comme Marmontel lui-même l'a reconnu, « de vues pro-
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fondes et d'idées vastes ». Il méritait cent fois le prix académique.
Le comte d'Escherny n'écrivit que tard. Son premier ouvrage, les Lacunes de la Philosophie^ date de 1783. Il aurait pu, s'il l'eût voulu, entrer dans la diplomatie et y remplir des missions de premier plan. Il fut, en effet, l'ami de plusieurs grands hommes d'Etat de son temps, du comte de Hertzberg et du prince de Kaunitz; dans ses voyages à travers l'Europe, il reçut un accueil distingué de la part des souverains, du grand Frédéric, de Joseph II et de la grande Catherine. Mais il prévoyait les orages de la Révolution et n'embrassa point cette carrière. 11 y avait d'ailleurs en lui un fonds d'indépendance et un amour des lettres qui le rendaient rebelle à toutes fonctions d'Etat.
Quand il connut Rousseau, d'Escherny n'écrivait pas, n'était pas auteur : il attribue à ce fait l'amitié que lui témoigna le philosophe. Il pense aussi que la musique contribua largement au maintien de leurs bonnes relations. « Plus qu'aucun autre art », dit-il, « elle établit une espèce de fraternité entre ceux qui la cultivent. »
Il termine ainsi ses Mélanges :
« Je n'imaginais guère que cette fantaisie d'écrire me prendrait lorsque je vis Rousseau à Môtiers pour la première fois; et s'il revenait au monde, il ne serait pas peu surpris lui-même de lire l'Eloge que j'ai fait de lui et le présent fatras, pour lequel je sollicite, sinon la bienveillance, du moins l'indulgence de mes lecteurs; et si la musique inspire ces sentiments, j'aurais grand besoin de n'être lu que par des musiciens. »
Le comte d'Escherny, à n'en point douter, mérite un chapitre dans la grande histoire de Rousseau qui, un jour ou l'autre, sera publiée, et c'est pour aider à sa composition que nous avons réuni ces documents et publié ce travail.