CHAPITRE XI
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU
Au printemps de l'année 1778, Jean-Jacques Rousseau, âgé de soixante-six ans, vivait assez paisiblement à Paris, à un quatrième étage de la rue Plâtrière, la même qui porte aujourd'hui son nom. Son existence était des plus modestes, car il était resté pauvre, malgré le succès prodigieux de ses livres qui enrichissaient les libraires : sa gloire, il est vrai, était européenne, et n'avait pour rivale que celle de Voltaire, qui venait de remporter sur la scène du Théâtre -Français un suprême triomphe (30 mars) et de se voir l'objet d'une apothéose dont le souvenir nous émeut encore.
De divers côtés, des âmes généreuses offraient l'hospitalité à l'auteur de la Nouvelle Héloïse : plusieurs gi-ands seigneurs se disputaient l'honneur de lui donner un asile digne de son génie, afin qu'il pût, après les orages et les tempêtes, y goûter les douceurs du repos et y passer en paix les dernières années de sa vie. Parmi eux se trouvait le marquis René de Girardin.
Ce dernier possédait à Ermenonville, à dix lieues de Paris, une propriété magnifique. Il l'avait embellie de jardins fameux où l'art secondait la nature, de monu-
ments symboliques, de plantations rares ; des pièces d'eau,, des lacs, une petite île, puis des grands bois sur les hauteurs, achevaient de donner à ce noble séjour un charme infini, et en faisaient un cadre admirable pour les méditations d'un philosophe, d'un ami de la nature, d'un grand homme arrivé à la fin de ses travaux et de ses luttes.
Rousseau et sa femme, Thérèse Levasseur, n'avaient pour vivre qu'une petite rente viagère d'environ 1,400 livres : on sait qu'afin d'augmenter son bien-être, il s'était remis à copier de la musique, mais l'âge le forçait à renoncer à cette occupation; sa main, comme il le disait lui-même, n'était plus assez ferme ni assez agile pour que ce travail lui fût profitable. C'est pourquoi Fidée lui était venue de se retirer à la campagne, où tout est moins cher qu'à Paris. Ses goûts, du reste, le ramenaient toujours aux champs, devant la paisible nature.
Le marquis de Girard in lui fit offrir le séjour d'Ermenonville par un ami qui leur était commun, le docteur Le Bègue de Presle, médecin de la Faculté de Paris ; puis il vint lui-même avec sa femme réitérer l'offre de lui donner une retraite pour le reste de ses jours. 11 aurait une liberté absolue, serait son maître à tous égards, et comme il aimait la botanique, il pourrait à loisir satisfaire ses goûts, la terre d'Ermenonville possédant une flore abondante et variée ^ Rousseau fut touché de cette générosité, de cessentiments délicats, et après en avoir conféré longuement avec le docteur Le Bègue de Presle, il accepta la proposition qui lui était faite.
Le marquis de Girardin avait d'abord suivi la carrière des armes : c'était un savant, qui ensuite avait beaucoup voyagé, et dont les observations et les études avaient embrassé surtout les merveilles des continents et des mers,, et les créations du génie dans les beaux-arts. Comme le
^ Voir l'Appendice II : Le Dernier Herbier de J.-J. Rousseau,
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU. 317
disait une ancienne inscription : « Il fut l'ami des hommes et le dernier appui de Jean-Jacques malheureux. Le premier, en France, il donna l'exemple d'embellir les campagnes, et appliqua les principes de cet art en créant Ermenonville. »
Dès 1755, il avait avec chaleur défendu Rousseau contre les attaques de Palissot, attaques inoffensives d'ailleurs, et dont le piteux auteur est enseveli depuis longtemps sous le plus inexorable oubli. Les années n'avaient fait que fortifier son admiration, et ce fut pour lui une joie supérieure de pouvoir offrir un asile au philosophe.
Ce fut le 20 mai 1778 qu'en compagnie du docteur Le Bègue de Presle, le puissant penseur se mit en route pour Ermenonville, non pas à pied, faute d'argent, comme on en fit courir le bruit, mais dans une chaise de poste qui conduisit les voyageurs jusqu'à Louvres, petit village de Seine-et-Oise. Là, le carrosse et les chevaux du marquis de Oirardin vinrent les prendre, et le soir Rousseau coucha dans ce village d'Ermenonville qui allait recueillir les dernières étincelles de son génie, acquérir la célébrité par sa présence, et se parer par sa mort d'un reflet immortel.
M. deGirardin, au comble de la joie, fit part de cet événement à ses amis, et notamment à une femme de mérite qu'il affectionnait; la lettre qu'il écrivit à celle-ci a été retrouvée; il s'exprime ainsi :
« Je crois, Madame, vous avoir dit, dans ma dernière lettre, avec quel tendre épanchement de cœur le plus sensible des hommes avait reçu la proposition de se retirer à Ermenonville, et qu'il s'y était rendu d'autant plus volontiers qu'il lui avait été impossible de se méprendre sur le sentiment qui l'avait dictée. Nous partîmes donc sur-lechamp, ma femme et moi, pour lui faire arranger un petit appartement, sous un toit de chaume situé au milieu d'un ancien verger. Cette habitation champêtre semblait lui
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
appartenir de droit, puisque ayant été entièrement disposée suivant la description de l'Elysée de Clarens, il en était le créateur; mais quelque diligence qu'on pût apporter au petit arrangement intérieur qui lui convenait, l'impatience de son cœur fut encore plus prompte que la main des ouvriers.
(( Sa poitrine, oppressée depuis si longtemps, avait un si grand besoin de respirer l'air pur de la campagne que, peu de jours après notre départ, il vint nous trouver avec un de ses amis et des miens. Dès qu'il se vit dans la forêt qui descend jusqu'au pied de la maison, sa joie fut si grande qu'il ne fut plus possible à son ami de le retenir en voiture.
« — Non, dit-il, il y a si longtemps que je n'ai pu voir un arbre qui ne fût couvert de fumée et de poussière ! Ceux-ci sont si frais! Laissez-moi m'en approcher le plus que je pourrai; je voudrais n'en pas perdre un seul.
« Il fit près d'une lieue à pied de cette manière. Sitôt que je le vis arriver, je courus à lui.
« — Ah ! Monsieur, s'écria-t-il en se jetant à mon cou, il y a longtemps que mon cœur me faisait désirer de venir ici, et mes yeux me font désirer actuellement d'y rester toute ma vie !
« — Et surtout, lui dis-je, s'ils peuvent lire jusque dans le fond de nos âmes !
« Bientôt, ma femme arriva au milieu de tous mes enfants ; le sentiment les groupait autour de cette douce et tendre mère, d'une manière plus heureuse et plus touchante que n'aurait pu le faire le plus habile peintre. A cette vue, il ne peut retenir ses larmes.
« — Ah! Madame, dit-il, que pourrais-je vous dire? Vous voyez mes larmes; ce sont les seules de joie que j'aie versées depuis bien longtemps, et je sens qu'elles me rappellent à la vie !
(( Il avait laissé sa femme à Paris ; elle y était chargée
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU. 319'
de tous les soins du déménagement, afin de lui en épargner le tourment et l'agitation; car plus il était capable de s'occuper de grandes choses, moins il l'était de s'occuper de petites. Il eût mille fois mieux gouverné un grand Etat que ses propres affaires, et il eût plus aisément dicté des lois à l'univers que des clauses et des articles à un procureur ou à un notaire.
« En attendant que sa chaumière fût arrangée, il se détermina à s'établir dans un petit pavillon séparé du château par des arbres. »
Rousseau se trouva heureux au milieu de la famille de son hôte. Rien n'était négligé pour ménager sa sensibilité, réjouir son cœur, distraire son esprit, charmer sa pensée. Dès le troisième jour de son arrivée^ tout lui semblait si propice, il éprouvait tant de contentement, qu'il écrivit à sa femme de procéder à son déménagement et de venir le rejoindre. Elle arriva quelques jours après, et ils s'installèrent dans un des pavillons bâtis en avant du château et par côté. Ce pavillon, depuis, a été démoli. Combien il y a lieu de le regretter !
Le château consiste dans un corps de logis considérable, auquel se joignent deux grandes ailes parallèles^ et qui est flanqué de quatre tours donnant à l'ensemble un air féodal. Il s'élève, du milieu des eaux qui l'environnent, sur les ruines de la demeure des anciens seigneurs d'Ermenonville. Placé dans le lieu le plus étroit de la vallée, il la coupe en deux parties distinctes. A gauche de la face principale, on remarque une cascade dont l'eau se précipite avec bruit dans les fossés qui tournent autour du château.
Un des agréments de cette habitation est un vaste salon d'où la vue embrasse deux paysages magnifiques : celui du midi, d'un style grave; celui du nord, d'un style doux et souriant, pour ainsi dire. Le fronton est orné d'élégantes sculptures.
Ce château resta pendant plus d'un siècle la propriété de la famille de Girardin, dont le nom est lié pour jamais à celui de Rousseau. C'est le cas de citer les vers suivants, que nous avons relevés au bas d'une vieille estampe représentant le tombeau de Jean-Jacques :
Sous cette tombe aux vertus consacrée, De Jean-Jacques Rousseau la dépouille sacrée Par les soins d'un ami brave Fefîort des ans !
Et sa mémoire, à jamais révérée, Du nom de Girardin portera la durée Au delà des bornes du Temps!
Dans ces dernières années, le prince Constantin Radziwill est devenu acquéreur du domaine : comme ses prédécesseurs, il se montre jaloux des glorieux souvenirs qui sont attachés à ce magnifique séjour.
Jean-Jacques, à peine installé, commença par explorer le parc, la forêt, les environs, et bientôt il eut ses endroits préférés pour ses promenades et ses rêveries. Partout de belles allées, de riants ombrages, des sites enchanteurs, des statues, de petits édifices rappelant quelque grande idée, quelque sentiment généreux, des inscriptions poétiques^, des maximes de sagesse, en harmonie avec les doctrines et les descriptions de VEmile et de la Nouvelle Héloïse.
Suivons Rousseau dans sa promenade du matin. Il s'avance, en face du château, par un sentier qui serpente le long du lac, et, la canne à la main, gagne une hauteur boisée, en caressant du regard l'île des Peupliers qu'il salue au passage, et où il doit reposer après sa mort. Il va s'arrêter à mi-côte, près du Temple de la Philosophie, que nous apercevons de loin, grâce à une éclaircie pratiquée dans la forêt. Ce temple est bâti sur un plateau délicieux, d'oii l'on domine tout le pays d'Ermenonville, le lac et ses îles. Une touffe de pins le défend contre l'effort de la
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU
tiempête. Sa forme est circulaire et dans le style simple, élégant des temples de Vesta et de la sibylle Albanéa qui se dressent sur les bords du Tibre et de l'Anio. L'architrave n'est soutenue que par six colonnes d'ordre toscan ; chacune d'elles porte le nom d'un homme célèbre, avec un mot latin qui caractérise les services qu'il a rendus à la philosophie moderne.
Admirons d'un peu loin l'ensemble de ce temple symbolique, non achevé à dessein, adossé à un tertre protecteur, festonné de lierre et de plantes grimpantes, et n'ayant pour dôme que l'azur du firmament. En approchant, nous lisons au-dessus de la porte, toujours ouverte, pour signifier sans doute que la philosophie n'exclut aucune idée, aucun système et aucun homme, nous lisons cette parole de Virgile :
Rerum cognoscere causas.
Dans l'intérieur, vide, sans parure et sans autel, nous soyons l'inscription suivante :
Hoc templum inchoatum.
Philosophiae nondum perfectse Michaeli Montaigne, qui omnia dixit, Sacrum esto !
Ce qui veut dire : « Ce temple, tout imparfait qu'il est, est dédié à la philosophie, dans la personne de Michel Montaigne, qui sut tout dire. »
Sur les colonnes sont gravés des noms et des mentions dans l'ordre suivant : La première colonne est consacrée à Fauteur du Discours sur la Méthode^ et on lit au-dessus du chapiteau : Descartes, puis : Nil in rébus inane^ rien d'inactif dans la nature. La seconde est érigée au philosophe anglais qui nous révéla les lois de l'attraction, et nous montra la lumière créant, animant, vivifiant tous les êtres : Newton, Lucem. La troisième porte le nom de
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
l'ami des hommes, du législateur de la Pensylvanie, qui acclimata sur cette terre vierge l'arbre de la liberté et, par suite, de toutes les industries : W. Penn, Eumanitatem. Sur la quatrième colonne, on a gravé le nom de l'homme de génie qui, se faisant l'organe de la justice éternelle, proclama les droits des nations, prescrivit leurs devoirs aux rois, et traça, en des pages vengeresses, l'histoire sanglante du despotisme : Montesquieu, Justiciam. On a dédié la cinquième colonne au philosophe de Ferney ; avec l'arme du ridicule, il combattit les préjugés et détrôna la superstition : Voltaire, Ridiculum. Enfin, la sixième colonne est celle de l'auteur d'Emile : J.-J. Rousseau, Naturam^.
A la place de la septième colonne est un simple socle, attendant le fût qu'il doit supporter, et présentant ces mots : Quis hoc perficiet? Qui achèvera l'œuvre commencée? Les autres places sont vides, et attendent de même l'action des philosophes à venir.
Sur les marches du temple et à terre, non loin de l'entrée, gisent çà et là des fûts de colonnes, des chapitaux, des corniches, des pierres taillées et d'autres à dégrossir, en un mot, tous les matériaux nécessaires pour le terminer. Prêts à être mis en œuvre, ils annoncent, dans un langage muet, mais éloquent, qu'il reste encore à la Philosophie de grands progrès à accomplir pour atteindre à un degré de perfection nouvelle.
Tel était ce monument à l'heure matinale où nous voyons Jean-Jacques le contempler, tel il est encore de nos jours. Les différents possesseurs d'Ermenonville ont veillé sur lui, et le temps en a respecté la gracieuse harmonie. A l'abri de ce vallon, protégé par les arbres de la forêt, loin du bruit des cités et de l'agitation des hommes, il semble, comme les hautes conceptions qu'il
^ J'emprunte à Thiébaut de Berneaud ces diverses descriptions de l'an^ cieu Ermenonville.
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU
symbolise au sein du silence de ces bords heureux, il " semble défier les tempêtes et l'universelle décadence.
Nous l'avons tout récemment visité, en compagnie d'une amie, et nous nous sommes assis près du seuil. Des pensées graves viennent à l'esprit en présence de cet édifice, de ces noms illustres, de ces inscriptions significatives. Tout l'effort séculaire de l'intelligence humaine, avide de lumière et de bonheur, se dresse, pour ainsi dire, devant les yeux éblouis, et l'âme reste pénétrée de respect et de crainte... de respect en l'honneur des génies qui ne sont plus, de crainte à la pensée que l'énigme de la félicité est loin d'être résolue, et que nos clartés sont imparfaites et bornées.
Nous regardions avec tristesse les colonnes gisant à terre, et réclamant un bras vigoureux pour les élever, elles aussi, et les dresser près de celles qui décorent le temple. Nous répétions l'inscription qui s'adresse aux énergies inconnues : Quis hoc perficiet? Qui finira le travail ébauché? Sur une colonne renversée, on lit : Falsum non stare potest, le faux ne peut se tenir debout.
Et tout ce symbolisme nous ouvrait des perspectives immenses dans les âges écoulés, dans le xvni*^ siècle surtout, dont la seconde moitié fut un champ de bataille d'idées si vaste et si entraînant.
0 temple inachevé, quelle puissante, quelle bienfaisante main élèvera les colonnes qui manquent encore à tes lignes harmonieuses, et gravera sur ton seuil le dernier mot du problème qui tourmente l'humanité? Pourquoi ne vois-je point le mot amour — Amorem — inscrit sur ton frontispice? C'est lui que je voudrais y mettre, si ma pensée avait quelque force et mon nom quelque gloire qui s'impose.
Sans l'amour, qu'est-ce que la philosophie? N'est-il pas la lumière chère à Newton, la clarté qu'aimait tant Descartes, la justice préconisée par Montesquieu, la fraternité
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
qui enflammait William Penn, l'harmonie qu'ambitionnait Voltaire, la nature enfin que Jean-Jacques célébra avec tant d'éloquence ?
Allons, ce mot plein de magie, je le grave en lettres d'or sur ton fronton poétique, à côté des paroles de Virgile, et nul, j'en suis sûr, ne viendra l'eff'acer. Le passant dira : Ce poète eut raison, et chantera avec moi :
J'aime! Je suis aimé! Voilà toute la vie! Ces deux mots, dans le cœur, résonnent nuit et jour, Comme un chant de bonheur, ou comme un cri d'envie! Tout commence et finit par un soupir d'amour!
Gérard de Nerval, racontant ses souvenirs d'enfance, parle de ce Temple de la Philosophie, et dit dans une page incomparable :
« Lorsque je vis briller les eaux du lac à travers les branches des saules et des coudriers, je reconnus tout à fait un lieu oii mon oncle, dans ses promenades, m'avait conduit bien des fois : c'est le Temple de la Philosophie^ que son fondateur n'a pas eu le bonheur de terminer. Il a la forme du temple de la Sibylle tiburtine, et, debout encore, sous l'abri d'un bouquet de pins, il étale tous ces grands noms de la pensée qui commencent par Montaigne et Descartes, et qui s'arrêtent à Rousseau. Cet édifice inachevé n'est déjà plus qu'une ruine, le lierre le festonne avec grâce, la ronce envahit les marches disjointes.
(( Là, tout enfant, j'ai vu des fêtes oii les jeunes filles, vêtues de blanc, venaient recevoir des prix d'étude et de sagesse. Où sont les buissons de roses qui entouraient la colline? L'églantier et le framboisier en cachent les derniers plants, qui retournent à l'état sauvage. Quant aux lauriers, les a-t-on coupés, comme le dit la chanson des jeunes filles qui ne veulent plus aller au bois? Non, ces arbustes de la douce Italie ont péri sous notre ciel brumeux. Heureusement, le troène de Virgile fleurit encore,
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU
comme pour appuyer la parole du maître, inscrite au-^ dessus de la porte : Reriwi cognoscere causas! Oui, ce temple tombe, comme tant d autres ; les hommes, oublieux ou fatigués, se détourneront de ses abords, la nature indifférente reprendra le terrain que l'art lui disputait; mais la soif de connaître restera éternelle, mobile de toute force et de toute activité.
ff Voici les peupliers de l'île et la tombe de Rousseau, vide de ses cendres. 0 sage ! tu nous avais donné le lait des forts, et nous étions trop faibles pour qu'il pût nous profiter. Nous avons oublié tes leçons que savaient nos pères, et nous avons perdu le sens de ta parole, dernier écho des sagesses antiques. Pourtant, ne désespérons pas, et, comme tu fis à ton suprême instant, tournons nos yeux vers le soleil! »
C'est ainsi qu'à travers l'histoire de la pensée s'égarait notre âme, tandis que, recueillis et charmés, nous laissions passer l'heure, dans cet adorable parc d'Ermenonville.
Rousseau, après avoir médité sur les grands problèmes dont ce temple réveille le souvenir, poursuit sa promenade et vient respirer la fraîcheur d'une grotte tapissée de plantes grimpantes et précédée d'un escalier champêtre taillé dans le roc. Un banc de mousse l'invite à s'asseoir; en face de lai se détache une inscription imitée du poète anglais Shenstone, et bien dans le goût de la fm du xvni® siècle :
Nous, Fées et gentilles Naïades,
Etablissons ici notre séjour!
Nous nous plaisons au bruit de ces cascades.
Mais nul mortel ne nous vit en plein jour!
C'est seulement quand Diane amoureuse
Vint se mirer au cristal de ces eaux, Qu'un poète a pensé, dans une verve heureuse, Eatrevoir nos attraits à travers les roseaux
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
0 vous qui visitez ces champêtres prairies,
Voulez-vous jouir du destin le plus doux?
N'ayez jamais que douces fantaisies,
Et que vos cœurs soient simples comme nous !
Lors, bien venus dans nos riants bocages,
Puisse l'Amour vous combler de faveurs!
Mais maudits soient les insensibles cœurs De ceux qui briseraient, dans leurs humeurs sauvages. Nos tendres arbrisseaux et nos gentilles fleurs !
Le philosophe parcourt du regard ces vers faciles, où il retrouve des pensées qui lui sont chères, puis il repart et fait le tour du lac. Il ne se lasse pas d'admirer le magnifique amphithéâtre que les montagnes boisées et une colline de verdure plantée de noyers font à ce coin de terre privilégié. L'île des Peupliers prend du relief sur les eaux argentées, et son mobile feuillage se reflète dans leurs profondeurs. Songe-t-il qu'il doit avoir là un glorieux tombeau, et que cette île paisible deviendra un lieu de pèlerinage? A-t-il le secret instinct de sa mort prochaine? Non, sans doute, car il est plein d'entrain, de bonne humeur, et il fait des projets pour ses travaux de botanique, il prépare un nouvel herbier, il se livre à la composition musicale, il s'occupe de l'éducation du plus jeune fils de son hôte^ Amable de Girardin, qu'il a surnommé « son petit gouverneur ».
Cependant, pressentiment fatal, la mort de Voltaire, arrivée le 30 mai^ avait beaucoup affecté Rousseau, et comme on lui en marquait de la surprise^ à cause de leurs anciennes querelles : a C'est », répondit-il, « que je sens que mon existence était attachée à la sienne. Il est mort, je ne tarderai pas à le suivre. »
Quittant les bords du lac, l'auteur d'Emile s'enfonce sous les ombrages et arrive à une sorte de petite clairière, au milieu de laquelle se dresse un élégant autel de forme ronde. Déjà la chaleur du jour commence à se faire sentir, il s'assied sur un quartier de rocher et se laisse aller au
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU
•charme des souvenirs. Comme le dit un ancien auteur, la solitude des forêts, le murmure mélodieux des eaux, le calme enchanteur qui règne dans les bois le plongent dans une douce mélancolie : bientôt, les malheurs qu'il doit à sa célébrité s'effacent de son imagination ; il ne se ressouvient plus que des temps heureux où M""^ de Warens était l'unique objet qui remplissait son cœur, il ressuscite ^n lui les beaux jours de sa jeunesse, et l'image des Charmettes passe de nouveau devant ses yeux éblouis.
Revenu de cet état délicieux, qui serait le bonheur s'il pouvait durer toujours, l'âme échauffée par ces douces chimères, il s'avance vers l'autel, et plein encore de l'émotion qui vient de l'assaillir, il prend un crayon et écrit sur le marbre : A la Rêverie.
Le marquis de Girardin fit graver ces mots sur le monument qui, dès lors, s'appela l'Autel de la Rêverie. On y lisait d'autres inscriptions, notamment ce quatrain de Yoltaire :
Il faut penser, sans quoi l'homme devient, Malgré son âme, un vrai cheval de somme. Il faut aimer, c'est ce qui nous soutient; Qui n'aime rien n'est pas digne d'être homme !
Sur la face opposée, une citation italienne :
Questo riposto seggio, ombroso e fosco, E per i poeti, gli amanti, ed i filosofi !
Ce qui veut dire : « Ce lieu de retraite, oii la fraîcheur et l'ombre se marient au silence, convient aux poètes, aux amants et aux philosophes ! »
A quelques pas de là, sous une roche couverte de lierre rampant, est une seconde grotte, d'oîi l'œil découvre le lac à travers les branches touffues des tilleuls et des coudriers plantés sur ses bords. Le roc présente ces deux vers de Thomson, empruntés à son poème des Saisons :
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
The studious let me sit,
And hold high converse with the mighty dead!
« Je veux ici me recueillir et lier entretien avec lesillustres morts ! »
Non loin de l'île des Peupliers, à l'extrémité d'une pointe de terre qui^ à l'ouest, s'avance dans le lac, un saule magnifique se dresse : ses branches retombantes se penchent vers l'eau avec une grâce poétique et semblent inviter le promeneur à une douce méditation. Rousseau se plaît sous son feuillage qui voltige et murmure, et sur son écorce il s'amuse à graver les vers de la Romance du Saule ^ qu'il a récemment composée. Ce fut la dernière œuvre musicale de l'auteur du Devin du Village, son chant du cygne : il lui a imprimé le caractère antique des ballades et cette teinte vaporeuse qui s'allient si bien avec l'ardente mélancolie du sujet.
Voici le premier couplet de cette romance célèbre, dont les paroles sont de Deleyre :
Au pied d'un saule assise tous les jours, Main sur son cœur que navrait sa blessure, Tête baissée, en dolente posture.
On l'entendait qui pleurait ses amours ! Chantez le saule et sa douce verdure !
Tant que vécut cet arbre qu'affectionnait Jean-Jacques,, on l'appela le Saule de la Romance. Les eaux du lac minèrent le terrain peu à peu sous ses racines, et un matin .on ne le vit plus. Ainsi de nous, hélas!
Pour terminer sa promenade, Rousseau s'enfonce de nouveau dans la forêt, et, par un sentier ombragé de coudriers unis formant un long berceau, il arrive à une éminence escarpée sur laquelle René de Girardin a fait bâtir un petit ermitage. La vue de ce bâtiment champêtre réjouit l'âme avec naïveté : on respire là un air embaumé par les plantes, les fleurs et les arbres; un profond silence y règne, les rayons du soleil n'y pénètrent qu'avec discré-
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU. 329'
tien, les félicités de l'idylle semblent être cachées dans cette demeure charmante.
L'idylle! Elle est rappelée, en effet, non loin de cet ermitage, par un obélisque consacré à la Muse pastorale. Il s'élève sur les bords d'une petite rivière, sous un massif d'aunes, a Sur une des faces », raconte un témoin, « j'ai vu le nom du poète de Syracuse, qui, dans des idylles pleines de naïveté, chanta les troupeaux et leurs bergers, le bonheur de la vie rustique et la patience du pêcheur. » L'inscription en grec porte ces mots : « A Théocrite, l'ami d'Apollon et des Muses, qui lui apprirent à chanter les bergers. » Sur la face opposée^ on a gravé, en latin, le nom du poète de Mantoue : « Cette pierre et ce vert bocage sont consacrés au génie de Virgile. »
Tel était l'aspect d'Ermenonville, dans la partie qui fait face au château, lorsque Jean- Jacques s'y promenait au printemps de 1778. Dans ce séjour oîi les lettres, la philosophie, le culte de la nature étaient ainsi honorés, il se sentait heureux : l'apaisement se faisait dans son âme, et sa fatale misanthropie se dissipait.
Rien ne choquait son regard, rien n'éveillait sa défiance,, rien ne froissait sa susceptibilité. Dans ses hôtes, il sentait bien qu'il avait des admirateurs éclairés, des amis sincères; le parc, les jardins où il égarait ses pas étaient enchanteurs et réjouissaient ses yeux ; en face du lac paisible et des coteaux verdoyants, sa rêverie était délicieuse, son cœur se dilatait sans réserve, son génie, qui avait jeté tant d'éclat, se rallumait de nouveau, et il reparlait d'un projet longtemps caressé, et qui consistait à donner une suite à V Emile et à son opéra de Dapfinis... La tombe, hélas! allait bientôt s'ouvrir pour le grand homme, et comme il l'avait pressenti à la mort de Voltaire, sa fin était proche.
Durant tout le mois de juin, il mena cette douce vie de rêveur qu'il affectionnait tant. Le docteur Le Bègue de
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
Presle vint le voir le 21, et resta avec lui plusieurs jours. Rousseau parla avec reconnaissance du marquis de Girardin et de sa famille, et félicita son ami de l'avoir amené à Ermenonville. Il lui raconta qu'il se remettait à la botanique, à la musique, et faisait chanter ses compositions aux enfants de son hôte. Il parla de son élève, « le petit gouverneur », et exprima tout le plaisir qu'il ressentait à l'instruire, à former sa jeune intelligence et à en faire un homme.
Le Bègue de Presle constata qu'il consacrait une grande partie du jour à la recherche des plantes et aux soins qu'elles exigent pour être mises en herbier. Le 26 juin, jour de son départ pour Paris, Rousseau lui demanda de lui envoyer, à son arrivée, du papier pour continuer son herbier et des couleurs destinées à former les encadrements; il le pria aussi de lui apporter, à son retour, au mois de septembre, des livres de voyages, afin d'amuser sa femme et sa servante, durant les longues soirées, ainsi que plusieurs ouvrages de botanique sur les mousses, les chiendents et les champignons, qu'il se proposait d'étudier pendant l'hiver. Il s'étendit longuement, en quittant le médecin, sur son désir de continuer Y Emile : c'était une de ses grandes préoccupations.
Tous ces projets de travaux et d'études prouvent qu'à la fm de juin, Rousseau était en bonne santé, et jouissait d'une tranquillité d'esprit bien caractérisée, sans quoi il n'eût pas ainsi embelli l'avenir et marqué l'espérance de vivre en paix dans sa retraite.
Le philosophe se plaisait à explorer les environs : il avait de tout temps été bon marcheur, et les longs trajets ne l'effrayaient pas. C'est ainsi qu'il vint un jour jusqu'à Dammartin, qui est à quelques kilomètres d'Ermenonville.
Nous avons découvert un document fort intéressant, au sujet de cette promenade ou excursion. Il émane de M. Victor Offroy, esprit cultivé, qui habitait le départe-
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU
ment de l'Oise, et qui est mort il y a une vingtaine d'années. Son grand-père avait jadis, avant la Révolution, tenu à Dammartin une auberge ayant pour enseigne ces mots : Aux deux Anges.
a Un matin, vers onze heures », raconte M. Victor Offroy, qui tenait le récit de son grand-père même, « un matin, le 18 juin de l'année 1778, un étranger entra à l'auberge des Deux Anges. Il faisait chaud, il était fatigué, quoiqu'il ne vînt, disait-il, que de deux lieues; mais il était âgé et ne paraissait pas d'une santé robuste. Il était vêtu selon le costume de cette époque et de son âge : chapeau tricorne, perruque à gros canons, habit gris à collet ras et à larges Lasques, culotte courte et souliers bouclés, tout couverts de la poussière du chemin. Il avait la tête un peu penchée en avant et portait une longue canne ^ ; ses manières étaient franches^ honnêtes, et ses paroles modestes et obligeantes. 11 s'assied, se découvre, demande un peu de vin et d'eau, ^t s'informe si la voiture publique venant de Paris doit bientôt arriver...
« Cet étranger, c'était Jean-Jacques. Gomme la voiture ne devait passer que dans quelques heures, il fut forcé
^ La canne de Jean-Jacques fut plus tard achetée par Gorvisart, le célèbre médecin de Napoléon 1er. a ce propos, M. Frédéric Masson raconte l'anecdote suivante : '( Un matin, l'Empereur voit à la main de Gorvisart un bâton. « Qu'est-ce que vous tenez à la main ? lui dit-il. — C'est ma canne, Sire. « — G'est bien vilain. Elle n'est pas jolie. Comment un homme comme « vous peut-il porter un vilain bâton comme cela? — Sire, cette canne-là me « coûte très cher, et je l'ai eue très bon marché. — Voyons, Gorvisart, « combien a-t-elle coûté? — Quinze cents francs, Sire : ce n'est pas cher. « — Ah! mon Dieu! Quinze cents francs! Montrez-moi ce vilain bâton-là! »
'< L'Empereur prend la canne, la regarde en détail, aperçoit sur le pommeau une petite médaille dorée de Jean-Jacques Rousseau : « Dites-moi, « Gorvisart, c'est la canne de Jean- Jacques : où l'avez- vous trouvée? Sans « doute, c'est un de vos clients qui vous a fait ce présent-là? Ma foi, c'est <( un joli souvenir que vous avez là. — Pardonnez-moi, Sire : je l'ai payé « quinze cents francs. — Au fait, Gorvisart, ce n'est pas payé son prix, car « c'était un grand homme... un grand homme dans son genre : il a fait de « belles choses. » Et il tire les oreilles de Gorvisart, en lui disant : « Cor- « visart, vous voulez singer Jean-Jacques ! »
d'attendre, et fit connaissance avec ses hôtes. La conversation s'engagea, et Rousseau parla du bonheur de la vie simple, du profond contentement que la nature attache pour l'homme à l'accomplissement des devoirs imposés par elle.
« C'était l'heure du dîner : l'étranger est invité à partager le repas de famille; il accepte, et prend une part bien sobre d'une omelette et de quelques légumes. Après le dîner, et en attendant la voiture, le maître de la. maison propose une promenade au vieux château de Dammartin.
(( Rousseau admira ces ruines imposantes, devant lesquelles autrefois Bossuet et Racine étaient venus méditer. Absorbé et perdu dans sa rêverie, il ne répondait plus que par monosyllabes à l'aubergiste. De retour au logis, il alla au bureau de la voiture, et en rapporta un paquet qu'il ouvrit : il contenait des livres, des cahiers de musique et une lettre. Après avoir lu cette lettre, il demanda du papier et écrivit une longue réponse; puis, voyant que la journée s'avançait, il dit tout à coup :
(' — Ma femme va s'inquiéter de mon retard!
(( Alors^ il serra la main de son hôte, qui tint à honneur de l'accompagner sur la route d'Ermenonville.
(( Quinze jours après, Rousseau mourait, et allait dormir son éternel sommeil dans l'île des Peupliers, oîi un tombeau digne de sa renommée devait lui être élevé. »
M. Victor Offroy termine ainsi son récit : « Quand, plus tard, je lus les écrits de ce grand homme, je ne pouvais voir sans une sorte de vénération la table, la chaise, l'encrier qui lui avaient servi chez mon aïeul; je sentis l'influence d'un grand génie sur une imagination ardente, et je compris qu'Homère ait eu des autels ! »
Dans les derniers jours de juin, le philosophe parut plus absorbé que jamais dans ses méditations et ses rêveries. Il passa de longues heures, seul, au sommet de la
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU
partie du parc appelée le Désert, où se trouvait une cabane rustique qu'il avait adoptée, et à laquelle même il avait travaillé de ses mains : elle subsiste encore de nos jours, et on l'appelle la Cabane de Jean-Jacques. Elle est adossée à d'énormes rochers, et est couverte de joncs arrachés aux bords vaseux du lac. L'intérieur en est aussi primitif que l'extérieur; on y voit un foyer tout à fait rudimentaire, des pierres en saillie forment les sièges et l'ameublement.
Nous avons remarqué des inscriptions gravées sur les rochers; celle-ci d'abord, empruntée à peu près à la Nouvelle Héloïse : « C'est sur la cime des montagnes que l'homme se plaît à contempler la nature; c'est là que, tête à tête avec elle, il en reçoit des inspirations toutes puissantes, qui élèvent l'âme au-dessus de la région des erreurs et des préjugés. »
Plus loin, nous relevons ces paroles si profondes tirées •de VEmile : « Celui-là est véritablement libre qui n'a pas besoin de mettre les bras d'un autre au bout des siens pour faire sa volonté. »
De ce sommet solitaire et même un peu sauvage, Rousseau, assis sur le seuil de sa cabane, domine un immense espace, et son regard embrasse un magnifique horizon de forêts, de prairies, d'étangs et de lacs : c'est le Désert ; puis, tout à fait dans le lointain, les champs, les villages, les rivières et les routes.
A quelque distance de la cabane, il affectionne le Monument des anciennes Amours : c'est un amoncellement naturel de rochers sur le flanc de la colline; il accorde parfois son attention et son sourire aux inscriptions touchantes qu'on y aperçoit, à côté de noms et de chiffres voluptueusement enlacés. « Je ne puis découvrir », dit l'un avec Pétrarque, « un sentier assez sauvage, une forêt assez obscure pour éviter l'amour : il est toujours près de moi, sans cesse il tourmente mon cœur. » Plus loin, on lit ces
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
vers naïfs qui disent toute la félicité de leur auteur inconnu et qui émeuvent Jean-Jacques :
0 mon amie, ô ma bien tendre amie, Que ton amant goûte de voluptés Dans la solitude aimable et chérie Qu'embellissent ces longs flots argentés!
Comme il se plaît sous ces ombrages
Oii, dans tes bras, le vrai bonheur Vint couronner sa brûlante ardeur !
Chaque printemps, dans ces bocages,
J'en fais ici le doux serment.
Je reviendrai, toujours fidèle.
Soupirer le nom de ma belle,
A l'ombre de ce monument!
Il redescend, quitte le Désert, et rentre par la partie du parc qui est derrière le château, la partie du nord, non moins belle, non moins ornée que la partie du midi, et qui s'appelle le Bocage. Rivière et lac, cascades, petites îles, bouquets d'arbres verdoyants, vastes prairies, fontaines au doux murmure... et là-bas le cadre d'une forêt^ tel est le tableau charmant qui s'offre tout d'abord au regard de l'observateur.
Jean -Jacques se repose de sa course du Désert près d'une source d'eau vive, ornée d'un cippe sur lequel on lit : « Ici règne l'Amour », et plus bas des vers de Pétrarque, dont voici le sens : « Les eaux, les vents légers et les arbres, les oiseaux et les poissons, les fleurs et l'herbe molle, tout parle d'amour, tout atteste sa puissance. »
La source s'échappe en un ruisseau qui serpente au milieu de la verdure et des fleurs. Son cours paisible est grossi par une fontaine dont l'onde limpide et fraîche soulève des monticules de sable pour s'unir au flot léger qui l'emporte. Une grotte abrite cette fontaine, un banc de mousse la décore, le lierre y pend en festons discrets, et dans le fond se détache cette poétique inscription :
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU
0 limpide fontaine! 0 fontaine chérie!
Puisse la sotte vanité Ne jamais profaner ta rive humble et fleurie! Que ce simple sentier ne soit point fréquenté
Par Tambition et par l'envie !
Un bocage si frais, un séjour si tranquille, Aux tendres sentiments doit seul servir d'asile... Ces rameaux amoureux, entrelacés exprès.
Aux Muses, aux Amours offrent un voile épais;
Et le cristal de Ponde pure
A notre œil ne veut réfléchir
Que les grâces de la nature
Et les images du plaisir!
Doux asile, dit un écrivain d'autrefois, oii le murmure des eaux se marie au léger bruissement des feuilles du pâle peuplier et du pin audacieux!
Rousseau s'arrache à regret à toute cette poésie du Bocage. Il se sent fatigué, et il regagne son pavillon avec tristesse. Avant de franchir le seuil de sa demeure, il se retourne et salue du regard encore un petit temple dédié au doux loisir et aux Muses, Otio et Musis; une pyramide consacrée au souvenir de la Laure de Pétrarque, et une vieille tour de forme gothique, appelée la Tour de Gabrielle : il s'émeut en apercevant de loin, sous l'ombrage de vieux platanes, un petit monument qu'il connaît bien, et appelé l'Autel de l'Amitié.
Plus d'une fois, il avait médité là et évoqué la figure des amis fidèles qu'il avait conservés, et dont les noms se trouvent dans sa Correspondance. Plus d'une fois^ il avait répété les mots écrits sur la pierre : « A l'Amitié, le baume de la vie ! » et plus bas : « Mon ami est un autre moi-même. »
Le philosophe, ce jour-là, s'attendrit plus que de coutume sur ce riant paysage , ses yeux se remplirent de larmes, il prononça quelques paroles émues, et il salua de la main tout cet harmonieux décor de l'art et de la na-
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
ture, qu'il avait le pressentiment de contempler pour la dernière fois...
Le lendemain jeudi, 2 juillet, Rousseau, suivant son habitude, se leva de bonne heure, et voulut faire sa promenade accoutumée autour du lac ; mais la fatigue des jours précédents s'accentua, il fut obligé de se reposer plusieurs fois, et, à huit heures, il rentra. Il prit une tasse de café au lait en compagnie de Thérèse, et, se souvenant qu'il avait employé un serrurier du pays, il lui dit : « Prenez de l'argent, et allez payer ce serrurier sans rien rabattre sur son compte, car je le crois honnête homme. »
Ensuite^ il s'habille ; son intention est d'aller donner une leçon de chant à M^^^ Sophie de Girardin^ qui lui avait témoigné le désir de connaître son secret, c'est-à-dire de «chanter plus pour le cœur que pour l'oreille, plus avec l'àme qu'avec la voix; mais il eut à peine atteint la première cour qu'il éprouva un malaise général et revint sur ses pas, monta, non sans peine, jusqu'à sa chambre et se jeta, accablé, dans un fauteuil.
Thérèse, de retour, le trouva se plaignant de grandes anxiétés, de douleurs et de coliques lancinantes. Elle envoie prévenir au château que son mari est malade. M"'*' de Girardin (née Cécile Berthelot de Baye), avertie la première, accourt aussitôt. Rousseau est attendri de la voir, mais comme il se trouve au plus mal, il lui dit : « Ah! Madame, je suis bien sensible à toute votre sollicitude, à vos délicates bontés, mais vous voyez que je souffre, et c'est une gêne ajoutée à la douleur que celle de souffrir devant le monde : vous-même, vous n'êtes ni d'une assez bonne santé, ni d'un caractère à pouvoir supporter la vue de la souffrance. Vous m'obligerez. Madame, et pour vous et pour moi, si vous voulez vous retirer et me laisser seul avec ma femme pendant quelque temps. »
Elle se retira aussitôt, en lui faisant promettre d'en-
LES DERMERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU
Yoyer demander tout ce dont il pourrait avoir besoin, personnes ou choses.
C'est alors que le philosophe, sentant que sa fin était venue, pria Thérèse d'ouvrir la croisée, et lui adressa ces mémorables paroles : « Ma chère femme, rendez-moi le service d'ouvrir la fenêtre, ahn que j'aie le bonheur de voir encore une fois la verdure. Gomme elle est belle! Que ce jour est pur et serein! Oh! que la Nature est grande! Voyez ce soleil, dont il semble que l'aspect riant m'appelle! Voyez vous-même cette lumière immense! Voilà Dieu, oui, Dieu lui-même, qui m'ouvre son sein, et qui m'invite à aller goûter cette paix éternelle et inaltérable que j'avais tant désirée ! »
Le malaise augmentait. A dix heures, il souffrait déjà plus cruellement; des picotements très incommodes se manifestaient à la plante des pieds; il se plaignait en même temps d'une sensation de froid le long de l'épine dorsale, si profonde, qu'il la comparait à un fluide glacé. A ces douleurs succédèrent d'affreux tiraillements d'estomac; le mal gagna bientôt la tête; il en exprimait la violence extrême en portant les deux mains sur son front. Le marquis de Girardin était alors près de lui, et, dévoué toujours, lui prodiguait les soins d'une amitié vigilante.
Vivement attendri, Rousseau ne peut retenir des larmes de reconnaissance. Bientôt, rassemblant toutes ses forces, il se lève, et veut se rendre seul dans un cabinet voisin. Sa femme et René de Girardin entendent du bruit, ils accourent. Rousseau, tombé sur la tête, est sans parole et sans mouvement; on le relève, du sang s'échappe d'une blessure que, dans sa chute, il s'est faite au front. On le porte aussitôt sur son lit, il donne encore signe de vie, quoique frappé par un coup d'apoplexie séreuse. Il ouvre les yeux et meurt, tenant serrées les mains de son généreux ami et en même temps celles de Thérèse : il était onze heures du matin. Rousseau avait soixante-six ans.
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
Cette mort inopinée, et au premier abord surprenante, imposait de grands devoirs au marquis de Girardin, sur les terres duquel elle venait d'avoir lieu. Il les remplit dignement. Un courrier fut aussitôt dépêché à Paris; il avait pour mission de ramener le docteur Le Bègue de Presle, et de prier le sculpteur Houdon de venir mouler la figure du grand homme. En même temps, on avertit de la catastrophe le procureur fiscal de la vicomté d'Ermenonville, c'est-à-dire ce magistrat qui, dans les anciennes justices seigneuriales, remplissait les fonctions qu'exerçaient les procureurs du roi dans les justices royales. Le procureur fiscal en référa au lieutenant du bailliage, Louis Blondel, et ce dernier, assisté de deux chirurgiens, rédigea le procès-verbal du décès.
Le vendredi 3 juillet, à six heures du soir, lorsque Houdon, l'artiste célèbre qui déjà avait fait le buste de Rousseau, eut pris l'empreinte de sa face auguste, consacrée par la mort, deux médecins et trois chirurgiens, les docteurs Le Bègue de Presle, Bruslé de Villeron, Casterès, Chenu et Bouret, procédèrent à l'autopsie du corps, sur les ordres du marquis de Girardin, et conformément à la volonté que Rousseau avait souvent exprimée sur ce point ; plus de dix personnes assistèrent à l'opération.
Un procès-verbal d'autopsie fut rédigé et signé par les cinq hommes de science : c'est là un document de première importance, et qui atteste que l'auteur des Confessions est mort de sa mort naturelle et ne s'est point suicidé, comme ses ennemis, Grimm notamment, en firent courir le bruit, en se basant sur quelques bavardages de la domesticité du château. L'erreur, le mensonge, la calomnie furent même si habilement propagés, que quelques amis de Rousseau s'y laissèrent prendre. La question a été souvent examinée depuis un siècle; elle est aujourd'hui tranchée définitivement, surtout après la belle et savante étude du regretté docteur Chéreau, bibliothécaire
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU
de la Faculté de Médecine de Paris, et aussi après l'ouverture du cercueil de Rousseau, dans les cryptes du Panthéon, le 18 décembre 1897.
Un fait récent est venu confirmer encore le récit de la mort naturelle de Rousseau : c'est une communication faite à TAcadémie de Médecine de Paris, le 31 décembre 1907, par deux savants professeurs de Lyon, les docteurs Poucet et Leriche, qui ont étudié la question de très près, d'après des documents nouveaux, notamment d'après un testament du philosophe lui-même, découvert à Neuchâtel, au début de l'année 1907. Il ressort de leurs travaux que l'apoplexie du cerveau, à laquelle Jean-Jacques a succombé^ était bien dans l'ordre des maladies dont il souffrait depuis longtemps, et apparaît comme leur aboutissement scientifiquement logique.
Le cadre de cette étude ne nous permet pas d'entrer dans de longs développements sur cette mort illustre. Nous dirons seulement que le témoignage de deux médecins et de trois chirurgiens ne peut être mis en suspicion. Ce qu'ils affirment est la vérité, et les racontages de quelques domestiques ignorants ne peuvent prévaloir contre elle. En supposant même, ce qui n'est pas, que le marquis de Girardin eût voulu jeter un voile mystérieux sur la /in de Rousseau, il n'eût pu y parvenir; il n'eût pu commander le silence à tous les habitants du village, et suborner les médecins, les chirurgiens, sans compter les officiers publics qui virent le cadavre du penseur et assistèrent à l'autopsie.
Or, le procès-verbal de l'opération déclare que toutes les parties du corps étaient parfaitement saines, que la mort de Rousseau n'a rien eu d'anormal, et a été le résultat d'un épanchement de sérosité sanguinolente enveloppant le «cerveau, ou autrement d'une apoplexie séreuse.
« L'ouverture de la poitrine », disent les savants, « nous
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
en fait voir les parties internes très saines : le volume, la consistance et la couleur, tant de leur surface que de leur intérieur, sont très naturels. »
Et plus loin : « L'ouverture de la tête et l'examen des parties renfermées dans le crâne nous ont fait voir une quantité très considérable (plus de huit onces) de sérosité épanchée entre la substance da cerveau et les membranes qui le recouvrent. »
Le samedi 4^ le corps de Rousseau fut embaumé et renfermé dans un cercueil du bois le plus dur, recouvert de plomb en dedans et en dehors, avec plusieurs médailles contenant son nom et son âge à la date de sa mort.
Le brait de cette mort s'était vite répandu dans les environs, et de tous côtés la foule arrivait pour s'informer et assister aux funérailles. Elles eurent lieu tout à fait dans la soirée de ce samedi, par un temps magnifique. La nature semblait sourire encore à celui qui l'avait tant aimée et l'avait célébrée avec tant d'éloquence.
La dépouille mortelle de Rousseau fut transportée sur une barque funéraire, et déposée dans cette île des Peupliers dont les riants contours avaient souvent charmé le regard du philosophe et oii il avait exprimé le vœu d'être enterré : un caveau provisoire l'abrita, en attendant qu'un tombeau digne de sa mémoire lui fût élevé. La lune, dans tout son éclat, étendait sa lumière pâle et douce sur cette scène de douleur. Les spectateurs étaient nombreux, ils couvraient les deux rives du lac et même les montagnes qui le couronnent : tous conservèrent un religieux silence lorsque la barque s'avança, portant son précieux fardeau; tous versèrent des larmes, tous gémissaient d'avoir perdu un ami, un grand homme.
« Le lecteur », raconta plus tard un des assistants, ce peut se figurer quelles furent nos sensations en passant dans l'île avec le corps. Le lieu, le clair de lune, le calme
LES DERiVIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU. 341
de l'air, l'homme, le rapprochement des actes de sa vie, une destinée aussi extraordinaire, le résultat qui nous attend tous... tels étaient les sujets sur lesquels s'arrêtait ma pensée... »
« M""^ Rousseau », poursuit le même témoin, « me raconta qu'il avait conservé sa tête jusqu'au dernier moment. Il fit ouvrir sa fenêtre, le temps était beau, et, jetant les yeux sur les jardins, il proféra des paroles qui prouvaient la situation de son ârae^ calme et pure comme l'air qu'il respirait, se jetant avec confiance dans le sein de l'éternité. »
Après la mort du philosophe, Ermenonville commença à devenir un lieu de pèlerinage. Les idées défendues et préconisées par Rousseau avaient fait et faisaient chaque jour dans les esprits des progrès rapides; sous son influence, de grands événements se préparaient^ un vent de réformes soufflait de tous les points de l'horizon, et de toutes parts aussi on venait pour saluer la mémoire du penseur et méditer sur sa tombe.
Ce fut en 1780 qu'eut lieu l'inauguration du tombeau fameux, dessiné par Robert et sculpté par J.-P. Lesueur^ Il subsiste encore de nos jours : c'est le trésor et la gloire d'Ermenonville. Il a la forme d'un autel antique. La face qui regarde le midi est décorée d'un bas -relief représentant une femme assise au pied d'un palmier, symbole de la fécondité. Elle donne le sein à son nouveau-né, tient d'une main \ Emile ouvert, et contemple en souriant les jeux de ses aînés.
Près d'elle, la Reconnaissance dépose des fleurs et des fruits sur l'autel de la Nature. Dans un coin, un enfant met le feu à des maillots et à différentes entraves du premier âge, tandis que d'autres sautent en jouant avec un
^ Nous reproduisons (planche VIII) un médaillon original inédit de J.-P. Lesueur, représentant Rousseau. Nous pensons qu'il était destiné par l'artiste à orner le fronton d'une des faces du tombeau d'Ermenonville.
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
bonnet, symbole de la Liberté. Les deux pilastres sculptés de chaque côté du bas-relief représentent la Musique et l'Eloquence, avec leurs attributs. Dans le fronton se détache une couronne civique, avec la devise de Rousseau :
VlTAM IMPENDERE VERO.
Sur la face exposée au nord, on lit cette inscription : Ici REPOSE
L'Homme de la Nature et de la Vérité.
Sur les pilastres correspondants, on voit, à droite, la Vérité nue, tenant un flambeau, et, à gauche, la Nature représentée par une mère allaitant de jeunes enfants. Au fronton de cette partie, deux colombes expirent au pied d'une urne, à côté de torches fumantes et renversées. Des vases lacrymatoires ornent les deux faces latérales du tombeau. Le monument est entouré de peupliers d'Italie, de là le nom donné à l'île. « Leur tige droite et élancée », raconte un visiteur enthousiaste, « leur feuillage tranquille, semblent fixer dans cette enceinte la méditation et le recueillement. »
Ces beaux peupliers d'autrefois^ très élevés et d'aspect imposant, ont subi le sort commun à tous les êtres vivants. Ils ont vieilli, et ils sont morts. Ce n'est que dans les aaciennes estampes qu'on peut encore les contempler et les admirer. On les a remplacés par d'autres, mais il faut l'amas des années pour donner à ces arbres nouveaux l'allure, la taille et les ombrages qui impressionnent.
Le temps, ce grand destructeur, les intempéries, pluies, neiges, gelées, dégels, vents déchaînés, avaient laissé leurs stigmates sur la tombe illustre, et en ces dernières années l'effritement commençait. « L'herbe cache et la pluie efface », dit Victor Hugo, à la fin des Misérables. Le prince Constantin Radziwill, successeur du marquis de
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU. 343
Girardin, ordonna d'abord quelques réparations urgentes, puis fit procéder à une reconstitution complète du tombeau.
En face de l'île, sur le bord du lac, et sous un bouquet d'arbres à l'épaisse verdure, est un lieu de repos attrayant: un banc rustique invite le promeneur à s'y arrêter. Autrefois, on l'appelait le Banc des Mères, par suite, sans doute, des inscriptions qui l'environnent, celle-ci notamment, inscrite sur une pierre à gauche :
De la mère à l'enfant il rendit les tendresses, De l'enfant à la mère il rendit les caresses ! De l'homme, à sa naissance, il fut le bienfaiteur, Et le rendit plus libre afin qu'il fût meilleur !
A droite est une autre pierre sur laquelle on lit ces vers :
Là, sous ces peupliers, dans ce simple tombeau
Qu'entourent ces ondes paisibles.
Sont les restes mortels de Jean-Jacques Rousseau !
Mais c'est dans tous les cœurs sensibles Que cet homme si bon, qui fut tout sentiment. De son âme a fondé l'éternel monument!
^ C'est à cette place que^ de 1778 jusqu'à 1830 environ, époque où Paris et la France entière professaient pour Rousseau un véritable culte^ c'est à cette place, dis-je, que vinrent méditer les personnages célèbres de la Révolution, de l'Empire, de la Restauration, les penseurs, les ambitieux, les lettrés^ les couples d'amants, les Julies et les Saint-Preux, toute la jeunesse fervente, toutes les femmes amoureuses, tous les cœurs inquiets, tous les esprits avides d'inconiju, de justice et de liberté.
Le grand disciple de Rousseau, Robespierre, affectionnait ce Banc des Mères, et souvent on l'y trouvait plongé dans des rêveries sans fm. Saint-Just y passait des heures délicieuses, absorbé par son idéal républicain. Bonaparte, à peine connu encore, y vint aussi plus d'une fois, songer
LE PRESTIGE DE J.-.T. ROUSSEAU
à ce que serait pour lui l'avenir, et y promener la mélancolie de sa vaste ambition.
André Chénier, Bernardin de Saint-Pierre, Roucher, Ducis, Chateaubriand, M'"*^ Roland, M°^' de Staël; plus tard, George Sand, Louis Blanc, Lamartine, Lamennais... combien d'autres, s'assirent et méditèrent à ce même endroit où nous avons passé, à notre tour, émus, parlant avec douceur, dans la caresse du vent, dans la fraîcheur des arbres et le silence de la vallée.
Pourquoi n'a-t-on point laissé Jean-Jacques dormir son dernier sommeil dans cette île fortunée, caressée par les flots légers et la brise des arbres, dans celte île poétique, orgueil de ce vallon et de tout le paysage? Ah! que cette tombe solitaire, au milieu de la verdure et des fleurs, était bien celle qui convenait à l'ami de la Nature, au penseur enthousiaste qui, tant de fois, avait décrit — de quelle plume inimitable! — ses harmonies, ses grâces et ses parures !
La Convention, cette fille de Rousseau, voulut se montrer reconnaissante envers celui qui l'avait engendrée. Dans son ardent amour et sa toute-puissance, elle ordonna que ses restes mortels seraient ramenés d'Ermenonville et conduits au Panthéon, et qu'ils prendraient place, à côté de ceux de Voltaire, dans le temple des grands hommes.
Les bois et les coteaux d'Ermenonville s'attristèrent <juand les cendres du grand homme furent ramenées à Paris, mais ils conservaient le tombeau où elles avaient reposé pendant seize années (1778-1794), et il sembla aux générations nouvelles qu'elles ne l'avaient point quitté, tellement ce tombeau s'harmonise avec le génie de Jean- Jacques.
L'île des Peupliers ne cessa pas d'être un endroit de pèlerinage. Si Rousseau ne reposait plus là, son éloquent souvenir y était attaché pour toujours. On ne parlait d'Er-
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU
nienonville qu'avec respect, et on s'y rendait avec cette ferveur de l'esprit et du cœur qui nous anime dans les lieux consacrés et immortalisés par le génie.
Fait remarquable à signaler : en 1815, lors de l'invasion, le général en chef de l'une des armées ennemies arrive au Plessis-Belleville, déploie sa carte et, se voyant près d'Ermenonville, demande « si c'est bien là que Jean- Jacques Rousseau a terminé sa vie ». Sur la réponse affirmative, il dit alors : « Tant qu'il y aura des Prussiens en France, Ermenonville sera exempt de toute corvée de guerre. » Il se fait conduire vers le dernier séjour du philosophe ; en approchant du tombeau, il se découvre et donne à ses troupes la consigne de respecter Ermenonville, ses habitants et leurs propriétés, consigne qui fut religieusement observée.
Toutes les troupes allemandes et russes qui, ensuite, passèrent dans le pays témoignèrent le même respect pour la mémoire de Rousseau, autant par conviction et sentiment que par obéissance. Les officiers et les soldats qui venaient visiter l'île des Peupliers se découvraient ordinairement à une distance de trente pas avant d'approcher.
Ce fait, que nous avons trouvé consigné à la Bibliothèque nationale, dans des documents datant de l'époque, a une éloquence significative. Mieux que de longs éloges, il atteste la puissante influence de Rousseau sur son temps, non seulement en France, mais à l'étranger; il indique quel sillon profond le penseur à' Emile avait creusé dans les âmes, quelle trace lumineuse avait laissée son passage, quelle action entraînante déterminaient ses œuvres.
De nos jours, Ermenonville a reconquis la vie paisible <le nos villages de France. Les enthousiasmes de jadis se sont apaisés; la gloire de Rousseau a pris une telle place dans l'histoire, ses livres se sont tellement répandus, son prestige est devenu si incontestable et s'est si fortement affirmé depuis un siècle, que les générations nouvelles ne
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
peuvent plus se passionner pour les manifestations du début, les fêtes, les pèlerinages philosophiques chers à nos ancêtres.
Le 18 octobre 1908, cependant, une foule nombreuse se pressait à Ermenonville : ce jour-là, on inaugurait un monument de pierre en l'honneur du grand homme, sur une des places publiques du village, monument dû au ciseau du sculpteur Gréber, qui a représenté Rousseau assis. Ce fut une belle, une grande, une noble fête. En 1907, à Montmorency, en octobre aussi, on avait de même honoré le souvenir de l'écrivain, en lui consacrant une statue de bronze, œuvre du grand artiste Garrier-Belleuse, l'auteur à' H ébé endormie. Là, le philosophe est représenté debout, tenant une pervenche à la main.
La statue de l'écrivain, on le sait, se dresse aussi sur la place publique, à Genève et à Paris : Genève, son berceau; Paris, le principal théâtre de sa renommée et de son génie. C'est là que la foule, à certains jours, va le contempler et l'admirer^.
Les fervents du grand homme vont encore aux Charmettes, ce nid d'amour de sa jeunesse, à Montmorency, où il composa ses grands ouvrages, et à Ermenonville, qui garde son tombeau.
Nous avons voulu de nouveau le visiter, ce tombeau, avant d'écrire cette étude.
En me retrouvant devant cette île, ce lac, ces peupliers, ce Temple de la Philosophie, ce mausolée, tout ce que je sais de Jean-Jacques chantait dans ma mémoire : son enfance, sa jeunesse et ses amours^ ses misères et ses triomphes, sa fierté, son courage, ses luttes incessantes, ses héros, Julie et Saint-Preux, la magie de son style et de sa pensée, flamme ardente... J'éprouvais une indicible vo-
^ La statue de Genève est de Pradier; celle de Paris est du sculpteur Paul Berthet.
LES DERNIERS JOURS DE J.-J. ROUSSEAU. 347
liipté intellectuelle en m'anéantissant dans le souvenir de sa vie agitée, et je répétais l'apostrophe superbe de Gérard de Nerval : « 0 sage, tu nous avais donné le lait des forts,^ et nous étions trop faibles pour qu'il pût nous profiter! Nous avons oublié tes leçons que savaient nos pères, et nous avons perdu le sens de ta parole, dernier écho des sagesses antiques! Pourtant, ne désespérons pas, et, comme tu fis à ton suprême instant, tournons nos yeux vers le soleil! »