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CHAPITRE XII

Ce fut dans sa séance du 14 avril 1794 (25 germinal an II) que la Convention décréta la translation des cendres de Rousseau au Panthéon. La veuve du philosophe, Thérèse Levasseur, venait d'être reçue à la harre, accompagnée d'une députation de ]a Société républicaine de Saint- Denis, qui alors s'appelait Franciade. L'orateur de cette députation, invité à parler, demanda pour Jean- Jacques les honneurs du Panthéon : de toutes parts, les applaudissements éclatèrent.

Le président répondit que la représentation nationale ne tarderait pas à s'acquitter de la dette qu'elle avait contractée envers « le plus intrépide défenseur des droits du peuple; envers celui qui a consolé les malheureux en leur faisant aimer cette Providence immortelle qui veille sur tous les hommeS;, et qui fait l'espoir de l'homme infortuné, dans le court trajet qu'il a à faire sur la terre... ».

Après une courte discussion, le décret suivant fut rendu :

(( La Convention, d'après la proposition présentée par

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la commune de Franciade, en présence de Thérèse Levasseur, veuve de Jean-Jacques Rousseau, décrète ce qui suit :

« Article — Les cendres de Jean-Jacques Rousseau seront portées au Panthéon français.

« Article 2. — Le Comité d'Instruction publique présentera sous trois jours la déclaration énonciative des considérations d'intérêt public et de la reconnaissance nationale qui ont déterminé la Convention à décerner les hommages du Panthéon à Jean-Jacques Rousseau. »

La pauvre Thérèse Levasseur, qui jamais n'avait pu lire l'heure sur un cadran, et dire dans leur ordre les douze mois de l'année, ne se doutait guère, quand elle liait sa vie à l'orageuse destinée de Rousseau, que plus tard elle paraîtrait devant les pouvoirs publics de son pays, qu'elle recevrait d'eux des hommages, et que son nom obscur figurerait dans un décret de la plus grande Assemblée qui fut jamais.

Je ressens une émotion involontaire devant cette simple d'esprit qui partage le sort d'un homme de génie et se trouve mêlée à des événements grandioses. Sa présence devant la Convention, le décret rendu aussitôt attestent mieux que de longues dissertations le prestige et la puissance de Rousseau. « Que ne fit pas cet homme! » disait jadis M. Jules Lemaître, en son beau temps... « Il fut toutpuissant, parce qu'il fut « peuple » avec génie et que, le premier dans notre littérature, il prêta une voix, et quelle voix! aux sentiments confus, aux rêves et aux désirs obscurs accumulés à travers les siècles dans l'âme innombrable des humbles et des petits... Il m'est impossible de ne pas l'aimer. »

Quel sujet de méditation pour une cervelle philosophique : Jean-Jacques, père du Contrat sociall La Convention, cette arène terrible! Le Panthéon, temple des mé-

moires augustes! Et Thérèse Levasseur, pauvre femme qui à peine peut signer son nom!

Ce fut seulement le 15 septembre 1794 (29 fructidor ^n II) que Lakanal, au nom du Comité d'Instruction, publique, lut à la tribune un rapport de translation des cendres de Rousseau, conformément au décret cité plus haut. C'est là un document admirable que nous voudrions pouvoir reproduire en entier. Il résume les hautes pensées et la philosophie de nos pères, dans un superbe et fier langage.

« L'âme de Rousseau », dit le savant Conventionnel, <( ne respirait que pour la liberté des hommes, et voilà pourquoi il fut si étranger au milieu de ses contemporains ; il voulut les forcer à se connaître... Il nous apprit à honorer le travail, la pauvreté, le malheur; à chercher dans rhumble atelier ou dans la chaumière obscure les vertus, les mœurs, la véritable dignité, comme le vrai bonheur... »

« L'homme qui pense », dit plus loin Lakanal, « ne saurait être esclave... J'ai visité dans un recueillement religieux la vallée solitaire où ce grand homme passa les dernières années de sa vie; j'ai demeuré plusieurs jours au milieu des agriculteurs paisibles qu'il voyait souvent dans tout l'abandon de l'amitié. « Il était bien triste », me disaient-ils, « mais qu'il était bon ! » J'ai cherché la vérité dans la bouche des hommes qui sont restés près de la liature. »

Nous tenons à citer ce passage encore :

« Hâtez-vous, citoyens, d'arracher ce grand homme à sa tombe solitaire, pour lui décerner les honneurs du Panthéon et le couronner de l'immortalité... Honorez en lui les travaux et les arts utiles pour lesquels il brava le rire insultant de la frivolité! Honorez l'homme solitaire et <ihampêtre qui vécut loin de la corruption des villes, et

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loin du faux éclat du monde, pour mieux connaître, mieux sentir la Nature, et y ramener plus puissamment ses semblables; honorez en lui le malheur, car il est douloureux et peut-être inévitable que le génie et la vertu soient en butte à la calomnie, à la persécution des hommes, lors môme qu'ils s'occupent des moyens de les rendre heureux! »

On devait tressaillir en entendant ces magnifiques paroles, signe d'une âme intrépide. Aussi, ce rapport magistral fut adopté par acclamation, imprimé par ordre de la Convention, et envoyé aux départements, aux armées et à la République de Genève. 11 reçut son application le 20 vendémiaire (11 octobre). Le projet de fête par lequel il se terminait fut rigoureusement exécuté, solennité grandiose s'il en fut jamais.

Ginguené, représentant la Convention, s'était rendu à Ermenonville, afin de présider à l'excavation du tombeau de l'île des Peupliers et d'accompagner ensuite le cercueil à Paris.

Le cortège se mit en marche le 9 octobre (18 vendémiaire), à huit heures du matin. D'Ermenonville à Paris, il ne fît que s'accroître, et le voyage dura deux jours. De toutes les communes, la foule accourait et saluait les restes du citoyen de Genève, transportés sur un char préparé pour la circonstance.

Le rapport de Ginguené, comme celui de Lakanal, est un document éloquent et curieux à consulter, surtout au point de vue des idées et des mœurs de nos pères.

« Le cercueil », écrit- il, « fut placé sur le char que l'on avait amené de Paris ; la nuit se passa en pèlerinage des habitants d'Ermenan ville et des communes voisines, qui venaient voir encore une fois leur ami et se recommaader à son souvenir. L'ombre des arbres qui le couvraient, le clair de lune qui reflétait leur feuillage d'une manière ton-

jours variée, le silence de toute la nature imprimaient à ce spectacle un caractère religieux qui empêchait ces bonnes gens de s'approcher autrement que le chapeau à la main. Leurs vœux n'auront pas été rejetés; Rousseau connaissait le prix des cœurs simples.

« On partit le 18 vendémiaire (9 octobre), à huit heures •du matin. La députation d'Ermenonville se plaça auprès du char, qu'elle n'a pas quitté un seul instant jusqu'à son arrivée à Paris; [le reste des habitants, officiers municipaux, garde nationale, vieillards qui avaient connu Rousseau, les mères portant leurs enfants dans leurs bras, suivirent le cortège jusqu'aux confins de leur territoire. Les habitants de Morfontaine vinrent Fy recevoir, et le conduisirent de même jusqu'à la commune voisine. C'est ainsi qu'il a voyagé pendant deux jours.

< « Les magistrats du peuple », écrit-il, « se sont honorés eux-mêmes en donnant des témoignages publics de leur vénération pour Rousseau, et les bons habitants des campagnes, qui, placés plus près de la Nature, en ont mieux conservé l'instinct fidèle, n'ont jamais manqué de venir audevant de celui qui les chérissait, portant dans leurs mains le saule et le peuplier, gage de paix et de fraternité. »

Plus loin, Ginguené donne quelques détails pittoresques :

« Les musiciens^ les gendarmes, les citoyens d'Ermenonville, tout ce qui composait le cortège, étaient invités de toutes parts à des repas fraternels dont la gaîté, la cordialité, le patriotisme faisaient les frais et les ornements^ et dont le bon Rousseau était encore l'auteur. »

On vit des instituteurs amener leurs élèves sur le passage du char funèbre, et des mères de famille présenter leurs nouveau-nés. La ferveur des assistants devenait plus grande à mesure qu'on approchait de Montmorency, séjour aimé de Rousseau, et où il avait composé ses grands

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ouvrages, ses chefs-d'œuvre : \di Nouvelle Héloïse^ le Contrat social, y Emile.

La vallée de Montmorency, qui ne le sait? est ravissante au regard. Paul Boiteau Tappelle « la vallée divine ». Evoquant le séjour que Rousseau y avait fait jadis, il écrit :

« Quelle admirable scène dressée pour les plaisirs de l'imagination et du cœur, que cette vallée oii la nature a semé tant de charmes divers, les lacs et les ruisseaux, les bois, les prés, les collines, et oii tant de villages heureux, tant de maisons hospitalières vont pour longtemps s'animer du bruit des fêtes de la société la plus polie du xvm*^ siècle! C'est à Epinay, le long de l'eau, que ces souvenirs auront commencé à vivre; ils s'élèveront peu à peu sur les coteaux étagés de cet amphithéâtre ; bientôt, c'est au château de la Chevrette, à Deuil, que nous irons suivre leur trace, et bientôt à l'Ermitage de Jean-Jacques, audessus de Montmorency, à la source des eaux du vallon, à l'orée des bois immortels. »

Mais ces beaux jours, si poétiquement rappelés, se sont envolés. Les personnages qui avaient animé ces lieux prédestinés sont morts pour la plupart. Parmi ceux qui survivent en 1794, et qui peuvent assister à l'apothéose de Rousseau, il faut mentionner M™*^ d'Houdetot, alors âgée de soixante-quatre ans. Que se passa-t-il dans son cœur quand elle apprit que les restes mortels de l'homme qui l'avait tant aimée étaient transportés au Panthéon, et que le cortège funèbre allait s'arrêter à Montmorency? Yintelle de Sannois les saluer au passage, et revivre un moment les émotions lointaines de sa jeunesse?

Les derniers rayons du soleil empourpraient l'horizon quand, le 9 octobre 1794, le cortège arriva dans la petite ville. La douce mélancolie du soir envahit les âmes, puis la nuit tomba avec sérénité. Ecoutons Ginguené :

<( La lune qui répandait sa lumière pâle et monotone

sur les vignes d'une plaine immense, le vent qui respectait les lumières, le silence qui n'était interrompu que par les airs chéris de Rousseau, donnaient à cette marche l'apparence de ces mystères de l'antiquité, dont tous les initiés étaient purs ou lavés de leurs fautes, et d'où l'on rejetait soigneusement ceux qui n'étaient pas dignes d'y assister. »

La place du Marché, à Montmorency, alors place de la Loi, avait été métamorphosée en une allée de peupliers; on avait recouvert le terrain sablonneux de gazon et de fleurs, et une estrade funéraire y avait été dressée : c'est là que les restes de Rousseau devaient passer la nuit du 18 au 19 vendémiaire, gardés par les habitants et par l'escorte des gendarmes partis le matin d'Ermenonville.

Nous allons donner ici un document qui intéresse Montmorency et tout le canton au plus haut point : c'est le procès-verbal de la municipalité de l'époque, relatant la part prise à l'apothéose de Rousseau par la commune, qui, on le sait, s'appelait alors Emile.

Voici cette pièce curieuse :

« Aujourd'hui, dix-huitième vendémiaire, l'an troisième de la République française, quatre heures de relevée, nous Jean-Etienne Carré, maire ; Pierre Duhamel, Pierre-Jacques Legrand, François-Michel Marin, François Danne, Pierre Jamot, officiers municipaux; René-Charles Ghéron, Nicolas-Louis Forget, Gosme-Spire Laurent, Pierre Bréancé, Jacques-Noël-Marguerite Leblond, Etienne Laurel, Jean- Baptiste Dubois, Pierre Graisy, André Billard, Denis Gartier, notables; Louis Duhamel, agent national, assemblés en la maison commune d'Emile, s'y sont rendus les maires, officiers municipaux et gardes nationales d'Andilly, Eaubonne, Montlignon et autres communes voisines;

« Le citoyen Léonard Bourdon, député à la Convention nationale, avec les orphelins des défenseurs de la patrie,

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accompagnés de musique, et le bataillon de la Garde nationale de la commune d'Emile;

(( Et tous ensemble, dans le plus grand ordre, avec une grande quantité de citoyennes de la commune d'Emile, avons été au-devant du char contenant les cendres de Jean-Jacques Rousseau, dont la translation d'Ermenonville à Paris a été décrétée par la Convention nationale, et, étant arrivés par la route de Brice libre au bout du pavé de Groslay, un instant après est arrivé le char renfermant les cendres de Rousseau, accompagné d'une députation de la commune d'Ermenonville, du citoyen Ginguené, membre de la Commission d'Instruction publique, chargé de l'ordre et de la marche pour la conduite du char, de l'agent national et plusieurs membres de l'administration du district de Gonesse, de la gendarmerie en station à Gonesse, d'une députation de la commune de Franciade, les maires^ officiers municipaux et garde nationale de Groslay, Deuil et autres communes circonvoisines, et par lesquelles il avait passé, et aussi du citoyen Leturc, président de la Société populaire d'Emile, et autres commissaires par elles nommés ;

« Et tous s'étant mis en ordre, le cortège a continué sa route jusqu'à Emile, oii les cendres de Rousseau ont été déposées sur la place de la Loi^ dans une enceinte de peupliers, et auprès desquelles les commissaires de la commune d'Ermenonville et la Garde nationale d'Emile ont monté la garde ; aussitôt les citoyens composant le cortège sont descendus dans le temple dédié à l'Etre suprême, et le citoyen Leturc, président de la Société populaire, a présidé l'assemblée; le citoyen Ginguené, chargé de la conduite des cendres de Rousseau, a fait part de sa mission; le citoyen Rousseau, habitant la commune d'Emile et parent de Jean-Jacques, a prononcé un discours qui a été vivement applaudi, et dont l'impression a été arrêtée aux frais de la Société.

« Le citoyen Leprestre a demandé qu'il soit fait une adresse à la Convention pour demander qu'il soit élevé un ^ monument simple à Jean-Jacques Rousseau dans une des places de la commune d'Emile, oii il a composé son Emile et le Contrat social \ aussitôt le citoyen Crassous, député à la Convention, et présent à l'assemblée^ en appuyant la proposition du citoyen Leprestre, a déclaré se charger de faire l'adresse à la Convention, au nom de la commune d'Emile, pour l'érection d'un monument à Jean-Jacques dans la commune d'Emile, et l'assemblée reconnaissante a invité le citoyen Crassons de proposer le décret nécessaire à cet effet.

(( Le lendemain matin, le char a été de nouveau décoré par les citoyens de la commune d'Emile en feuillage de peupliers, et d'une manière simple, comme il convient au citoyen Rousseau, et tout le cortège est parti pour se rendre à Paris par Franciade.

ce Et ont tous les membres du Conseil général signé avec le citoyen greffier. »

Le 10 octobre 1794 (19 vendémiaire an III), vers midi^ le cortège qui ramenait les cendres de Rousseau quitta Montmorency et se mit en route pour Paris, après avoir couronné et entouré le cercueil de feuillage, de guirlandes et même de peupliers tout entiers. Au moment du départ, on vit un vieillard à cheveux blancs se prosterner devant le char, et ne se relever que longtemps après qu'il se fut éloigné. Il avait connu Jean-Jacques, et en avait reçu quelques bienfaits.

A Saint-Denis, toute la population se porta en avant : le cortège ne put s'y arrêter, car il fallait arriver dans la capitale avant la nuit. Enfin, on approche de la grande cité, on franchit les murs. Après avoir raconté la marche triomphale de ce char funèbre, Ginguené termine ainsi son rapport :

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« Dès le faubourg de la Chapelle, on put voir que le peuple de Paris^ placé à un foyer plus ardent d'instruction, sentait plus vivement aussi toute l'importance des bienfaits de Rousseau. Les applaudissements furent prolongés depuis le faubourg jusqu'aux Tuileries. Ce char de feuillage qui passait à côté des plus superbes édifices et de tous les miracles de l'art, cette île des Peupliers que Rousseau semblait ne vouloir quitter qu'à l'instant oii la volonté nationale le porterait au Panthéon, disaient assez que la gloire d'une République, et celle des citoyens qui la servent, n'est fondée que sur l'amour de la Nature et de la Vertu. »

De nos jours, on ne parlerait plus ainsi : peut-être personne ne l'oserait. Cependant, ce sont là des vérités utiles, qui n'ont pas vieilli, et dont on peut faire son profit dans tous les temps.

Il était six heures et demie du soir environ lorsque le char de feuillage, de fleurs et d'arbres, portant son précieux fardeau, arriva sur la place de la Révolution. Il s'arrêta au Pont-Tournant, devant une statue de la Renommée, où une députation de la Convention vint recevoir les restes du philosophe; en même temps, les artistes de l'Institut national de musique exécutaient les airs du Devin du Village.

La foule était immense, et son recueillement s'harmonisait avec la cérémonie. Sur un des bassins du jardin des Tuileries, on avait formé une petite île, entourée de saules pleureurs, rappelant aux spectateurs les pièces d'eau d'Ermenonville. C'est au milieu de cette île, sous un petit édifice de forme antique, que le cercueil de Rousseau fut déposé et demeura jusqu'au lendemain matin. Ce fut, pendant une partie de la nuit, un défilé incessant de la population parisienne.

Le 20 vendémiaire (11 octobre), jour de Décadi, dès

neuf heures du matin, la fête se prépara. Bientôt, une multitude innombrable attendait la Convention et Tarrivée" des groupes et des députations diverses qui devaient former le cortège pour aller au Panthéon.

Lorsque tout fut prêt, la Convention entière parut. Son président, Gambacérès, donna lecture des décrets rendus pour honorer la mémoire de Rousseau, puis la musique se fit entendre, et l'on se mit en ordre.

Chaque députation portait un trophée avec une inscription appropriée. Ainsi, on lisait sur celui des botanistes : V étude de la Nature le consolait de V injustice des hommes; sur celui des artistes de tous genres : // réhabilita les arts utiles; sur celui des sections de Paris, portant la table des Droits de l'Homme : // réclama le premier ces Droits imprescriptibles; sur celui des habitants de Montmorency, de Groslay et de Saint-Denis : Cest au milieu de nous quilfit Héloïse^ Emile et le Contrat social; sur celui des mères de famille : Il rendit les mères à leurs devoirs^ et les enfants au ■bonheur.

La ville de Genève avait envoyé, elle aussi, une députation, et pour rendre hommage au plus illustre de ses enfants, elle avait fait inscrire ces mots sur la bannière qui précédait : Genève aristocrate l'avait proscrit^ Genève régénérée a vengé sa mémoire. Sur un char, on voyait la statue de l'écrivain, couronnée par la Liberté. Tous les assistants avaient à la main des branches d'arbres ou de fleurs.

La Convention fermait la marche, et devant elle on portait le Contrat social. Lorsqu'on arriva au Panthéon, le sarcophage renfermant le cercueil de Rousseau fut amené dans l'intérieur de l'édifice et placé sur une estrade dressée sous le dôme. Cambacérès prononça alors un beau discours; j'y cueille cette pensée : « Rousseau a vécu dans la pauvreté, et son exemple nous apprend qu'il n'appartient pas à la fortune de donner ni de savoir la véritable grandeur. »

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Un détail curieux de la cérémonie : pendant que la musique se faisait entendre, le président de la Convention jetait des lleurs sur le cercueil du grand homme. Le soir, il y eut, dans les théâtres, des représentations gratuites, et on joua les pièces les plus en harmonie avec la fête de la journée.

Tels furent ces trois jours consacrés à Rousseau. La France entière l'avait suivi par la pensée, sinon effectivement, dans sa marche triomphale au Panthéon, oii il venait retrouver Voltaire.

Il faut lire dans les écrits du temps, journaux, livres, brochures, le récit de cette fête incomparable, dont les échos retentissent encore et dont le souvenir ne périra point. Nos pères, plus que nous, avaient la passion de l'idée, la foi dans un idéal d'énergie et de gloire; c'est pourquoi, à mon sens, ils vivaient avec plus d'intensité, et étaient plus heureux et plus grands.

J'ai noté, entre tous, ce passage de Sébastien Mercier : (( Le cercueil fut déposé sur une estrade et recouvert d'un drap bleu parsemé d'étoiles. Tous les yeux s'y lixaient. La gloire du grand homme perçait les ténèbres de la mort et semblait le montrer tout vivant. »

M. Jules Lemaître avait raison de dire autrefois que Rousseau fut tout-puissant. C'est pour lui encore que le Panthéon s'est ouvert, le 18 décembre 1897, et nous a révélé ses secrets, dont l'importance est considérable, et qui ont et auront encore une répercussion profonde dans le monde philosophique ^

* Voir l'Appendice VI.

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