CHAPITRE XIII
J.-J. ROUSSEAU JUGÉ PAR GRÉTRY
Le grand musicien Grétry a laissé d'intéressants Mémoires, oii il raconte son enfance, sa jeunesse, ses travaux. Nous avons trouvé dans ces pages un charme pareil à celui que cet illustre compositeur a mis dans ses opéras, notamment dans V Amitié à l'épreuve^ la Fausse Magie ^ Richard Cœur de Lion, V Epreuve villageoise, [c'est-à-dire un langage qui va au cœur, tout en s'adressant à l'esprit, les sages leçons de l'expérience, l'indulgence pour les faiblesses humaines, un sentiment supérieur de l'art et les principes de la vraie gloire, enfin la douce sérénité d'un philosophe.
L'idée générale qui se dégage de ce livre devenu rare, c'est que le temps n'a point d'action sur les œuvres dont la nature est l'inspiratrice : cette mère divine communique son immortalité à l'artiste fidèle qui la sait reproduire.
« Jeunes gens », dit Grétry à la fin de son ouvrage, « je sens s'approcher le terme de ma carrière : ce livre est un dépôt que je vous laisse; puissiez-vous profiter de mes erreurs, autant que des principes certains que je vous ai tant de fois recommandés. Croyez-moi, vous avez encore de nombreuses palmes à cueillir : partagez-les. Tel qu'un
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
père entouré de sa joyeuse famille, je jouis d'avance du succès de mes enfans; cette idée fait mon bonheur, elle me repose, elle a pour moi double charme. Oui, je me crois ce voyageur fatigué de sa course journalière : il se livre aux douceurs d'une belle nuit, il espère un plus beau jour encore. »
Quelle aménité dans ces paroles ! Quelle attrayante philosophie! Il semble qu'on aperçoit le doux vieillard s'adressant avec un sourire indulgent aux jeunes disciples qui l'entourent et l'écoutent avec émotion. On n'écrit plus de nos jours avec ce sentiment de l'humanité : les cœurs se sont resserrés, et on n'ose plus montrer son âme.
Les Mémoires ou Essais sur la Musique de Grétry,. membre de l'Institut, furent publiés pour la première fois intégralement, du vivant de l'auteur, en l'an V de la République, par ordre de la Convention nationale ^ Une pétition à ce sujet avait été adressée au Comité d'Instruction publique, en fructidor an II, par Méhul, d'Alayrac, Cherubini, Lesueur, Gossec, etc.. Lakanal fit un rapport favorable à la Convention, qui en approuva les conclusions.
Au cours de ces récits attrayants, Grétry a l'occasion de parler à maintes reprises de Jean-Jacques Rousseau. Ces passages nous ont particulièrement intéressé, et nous avons pensé qu'il serait utile de les mettre en relief. La personnalité du citoyen de Genève a pris dans l'histoire de la pensée moderne une place et une importance telles, que tous les documents qui la concernent deviennent précieux, et méritent l'attention du psychologue, du réformateur et du poète.
^ Grétry était né en 1741; il mourut en 1805.
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Beaucoup de critiques et d'érudits se sont occupés de Rousseau, ont analysé ses ouvrages, ont mesuré son influence. A notre avis, le témoignage des contemporains du philosophe n'a pas été assez présenté aux méditations du lecteur ; c'est pourquoi nous essayons de combler cette lacune, dans nos études sur l'immortel auteur d'Emile et des Confessions.
Presque au début de ses Mémoires, Grétry, expliquant la genèse de la Fausse Magie, est amené à s'occuper assez longuement du puissant écrivain. Cet opéra, dont les paroles sont de Marmontel, fut représenté pour la première fois à Paris le l^"" février 1775. Rousseau avait alors soixante-trois ans.
« Lorsque », raconte Grétry, « j'entends mes ouvrages bien rendus, ils me rappellent les sensations agréables que j'ai éprouvées en les composant.
(( J'aime aussi à me rappeler que ce fut à une représentation de la Fausse Magie que l'on me présenta à Jean- Jacques Rousseau. J'entendis quelqu'un qui disait : « Monsieur Rousseau, voilà Grétry que vous nous demancc diez tout à l'heure. » Je volai auprès de lui, je le considérai avec attendrissement.
cf — Que je suis aise de vous voir, me dit-il; depuis longtemps, je croyais que mon cœur s'était fermé aux douces sensations que votre musique me fait encore éprouver. Je veux vous connaître, Monsieur, ou, pour mieux dire, je vous connais déjà par vos ouvrages; mais je veux être votre ami.
ce — Ah! Monsieur, lui dis-je, ma plus douce récompense est de vous plaire par mes talens.
(( — Etes-vous marié?
« — Oui.
« — Avez-vous épousé ce qu'on appelle une femme d'esprit?
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
c( — Non.
(( — Je m'en doutais!
« — C'est une fille d'artiste; elle ne dit jamais que ce qu'elle sent, et la simple nature est son guide.
(( — Je m'en doutais; oh! j'aime les artistes, ils sont enfans de la nature. Je veux connaître votre femme, et j'irai vous voir souvent.
« Je ne quittai pas Rousseau pendant le spectacle : il me serra deux ou trois fois la main pendant la Fausse Magie \ nous sortîmes ensemble : j'étais loin de penser que c'était la première et la dernière fois que je lui parlais! En passant par la rue Française, il voulut franchir des pierres que les paveurs avaient laissées dans la rue; je pris son bras, et lui dis :
« — Prenez garde, Monsieur Rousseau !
« Il le retira brusquement, en disant :
(( — Laissez-moi me servir de mes propres forces.
(( Je fus anéanti par ces paroles; les voitures nous séparèrent, il prit son chemin, moi le mien, et jamais depuis je ne lui ai parlé. Si j'avais moins aimé Rousseau^, dès le lendemain je l'aurais visité; mais la timidité, compagne fidèle de mes désirs les plus vifs, m'en empêcha. Toujours la crainte d'être trompé dans mes espérances m'a fait renoncer à ce que je souhaite le plus; si cette manière d'être expose à moins de regrets, elle contrarie sans cesse l'espérance, cette douce illusion des mortels. »
Tout d'abord, on a peine à comprendre la brusquerie de Rousseau, succédant aux épanchements de la sympathie et de la joie : pour l'expliquer, il faut se rappeler les phases de sa vie. Son âme, sensible à l'excès, avait été tellement froissée et meurtrie depuis sa rupture avec M'"^ d'Epinay en 1757, et les persécutions qui s'étaient succédé au sujet de V Emile et du Contrat social, que
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ramertume en lui débordait, noyant tous les sentiments " heureux de son âme.
Les esprits superficiels s'étonnent volontiers d'un efiPet dont la cause dépasse les bornes de leur attention et de leur science, et ils sont prompts à couvrir d'un blâme banal l'action qui paraît normale à l'homme d'analyse. Une série de malheurs avait précédé l'acte brutal de Rousseau repoussant la main de Grétry : qui songera, pour le juger, à cette longue suite d'infortunes subies par le philosophe?
Grétry ne les ignorait point, lui; aussi il écrit quelques pages qui nous paraissent caractéristiques pour faire connaître Jean-Jacques.
« J'étais un jour », dit-il, « dans la voiture de l'ambassadeur de Suède avec im homme de lettres; je vis Rousseau qui cheminait avec sa grosse canne sur les trottoirs du pont Royal, résistant avec peine aux secousses du vent et de la pluie ; je fis un mouvement involontaire, en m'enfonçant dans la voiture comme pour me cacher. « Qu'avez- (( vous? me dit mon compagnon. — Voilà Jean-Jacques, (( lui dis-je. — Bon, me dit le philosophe, il est plus fier « que nous! »
« Il disait vrai; mais il avait la fierté que donne le talent naturel, et non cette morgue insolente que l'on remarque dans ceux qui, par un travail pénible ou un hasard heureux, ont su prendre une place que la nature ne leur destinait pas. Un enfant, le plus petit insecte, la feuille d'un arbre auraient suffi pour amuser et arrêter les idées de Rousseau, parce que toutes ces choses sont vraies; mai& tout ce qui tenait aux conventions morales, tout ce qui avait l'empreinte de la main des hommes lui était suspect.
« Il se chagrinait du bien qu'on lui voulait faire, parce que, né libre et sensible, il devait s'élever en lui un combat entre l'homme naturel et l'homme social, dont le pre-
mier sortait toujours vainqueur. Un tel être, sans doute, devait exciter l'envie des hommes riches et puissans; l'on courait après la reconnaissance de Rousseau avec la même ardeur que l'on veut moissonner la fleur qui se cache sous le voile de la pudeur : mais son unique bien était l'indépendance; si elle eût été l'effet de la vanité, on la lui eût ravie, et nous l'eussions vu esclave : c'était par sentiment qu'il était libre ; toutes les ruses des hommes ont échoué. »
Curieux spectacle que celui d'un écrivain qui est pauvre, et se défend contre une ligue de bienfaiteurs! J'admire, «certes, l'esprit d'indépendance absolue qui lui fait refuser les cadeaux de l'amitié, les dons de la sympathie, les présents des rois. Au-dessus de tout, il mettait la liberté de pouvoir exprimer sa pensée sans entrave; accepter un bienfait constituait pour lui un acte de servitude. Rousseau, en définitive, est un stoïcien de l'école de Zénon. Il mettait sa gloire dans l'exercice de sa volonté, et non dans la possession des biens de ce monde. On ne peut que s'incliner devant un caractère de cette trempe.
Mais il faut être juste, et admirer aussi, en la regrettant, une époque où tant de cœurs généreux venaient en aide à un grand homme dont le génie se débattait dans les angoisses de la pauvreté. Au début de sa carrière littéraire, après la première représentation devant la Cour du Devin du Village^ en octobre 1752, Louis XV veut lui accorder une pension : il se dérobe pour n'avoir point à l'accepter. Plus tard, le maréchal de Luxembourg, le prince de Conti cherchent à l'obliger : il ne fait bon accueil qu'à d'insignifiants services. Il repousse aussi la pension que lui destine le grand Frédéric, et il néglige de toucher celle du roi d'Angleterre : Corancez, qui avait cru bien faire en réclamant pour le philosophe les termes en souffrance, fut obligé de renvoyer l'argent à la Chancellerie anglaise, comme nous l'avons rappelé.
Dans une lettre touchante, qui mériterait d'être citée ici, , le prince de Ligne offre l'hospitalité à l'écrivain : celui-ci lui oppose un refus, ainsi, d'ailleurs, qu'à plusieurs autres grands seigneurs, jaloux de le posséder. S'il accepta enfin d'aller à Ermenonville, chez le marquis de Girardin, c'est qu'il se sentait vaincu par l'âge, et n'avait plus la force de copier de la musique pour l'aider à vivre.
Tant de services offerts sont touchants, car ils étaient désintéressés. La fraternité que Jean- Jacques préconisait dans ses ouvrages avait autour de lui déjà des disciples convaincus. Heureux temps, où l'homme de lettres, l'artiste, le penseur trouvaient parmi les grands, les princes et les rois, de nobles esprits pour les comprendre, pour les aider^ les encourager, les conseiller, leur assurer de féconds loisirs. C'était l'âge d'or de l'intelligence^ le triomphe de l'idée. Rousseau n'accepta rien, ou peu de chose ; mais les bienfaits qui lui étaient destinés n'en sont pas moins méritoires, et dignes de vivre, comme le nom de leurs auteurs, dans l'affectueux souvenir de la postérité.
(( Rousseau », poursuit Grétry, « repoussait peut-être le bien qu'on voulait lui faire, dans la crainte d'être ingrat; et il aurait dû l'être par la faute même de ceux qui cherchaient à l'obliger avec trop de chaleur. Pour ne pas courir les risques de l'ingratitude, il faudrait apprendre à obliger noblement, mais froidement, et ne jamais trop se lier avec ceux qu'on oblige. J'ai toujours remarqué que j'avais obtenu la reconnaissance de ceux que je n'avais obligés qu'indirectement, et que tous ceux qui ont été à portée de voir combien j'avais de joie à leur rendre quelques services se sont presque toujours dispensés d'être reconnaissants, sans doute parce qu'ils jugeaient trop clairement que j'étais assez récompensé par la jouissance même du bien que je leur avais fait.
« J'entends souvent dire que le cœur de l'homme est un
labyrinthe impénétrable. C'est peut-être à la faveur de mon ignorance que je ne suis pas de cet avis. Je n'ai jamais vu que deux hommes : celui qui se conduit d'après ses sensations, et celui qui n'agit que d'après les autres. Le premier est toujours vrai, même dans ses erreurs ; l'autre n'est que le miroir oii se réfléchissent les objets de la scène du monde. Voilà l'homme de la nature, l'homme estimable, et l'homme de la société. »
Grétry, après ces aperçus oii il nous livre le secret et l'étendue de son expérience, revient au citoyen de Genève.
« Lorsque Rousseau », dit-il, « eut écarté la foule qui cherchait à l'obliger, et qui, selon lui, cherchait à lui nuire, parce qu'on voulait le forcer à renoncer à son indépendance (car un bienfait oblige celui qui le reçoit, quoique le donateur ne l'exige pas); lorsque Rousseau, dis-je, eut lui-même élevé la barrière qui le séparait du reste des hommes, il dut se trouver encore plus malheureux que lorsqu'il combattait, car alors il vivait de ses triomphes; mais livré à lui-même, accablé d'infirmités et de vieillesse, ayant usé les ressorts puissans de son âme altière, il redevint homme ordinaire. Il reçut enfin l'asile que lui offrit Girardin, et mourut peut-être de regret de l'avoir accepté.
« Un tel homme est rare, mais il est dans la nature. On dit qu'il se contredit sans cesse dans ses écrits : je croirai à cette accusation lorsqu'on m'aura prouvé qu'une même cause, surtout au moral, peut se montrer deux fois sans être accompagnée de circonstances et d'eff'ets difl'érens. »
Dans ces considérations, ces jugements, cette analyse, on sent passer une afl'ectueuse admiration : le cœur et l'esprit vont ici de compagnie ; aussi, quel charme en ces causeries, quelle éloquente simplicité, quelle douce émotion !
Des critiques jaloux avaient reproché à Rousseau de n'être point l'auteur de la musique du Devin du Village. Si quelqu'un était autorisé à traiter la question, c'était bien Grétry. Il s'en occupa avec soin, et voici ce qu'il écrit à ce sujet :
« On n'a pu ravir à Rousseau ni sa liberté, ni ses ouvrages littéraires; la première était son apanage : Vitam impendere vero. Ses ouvrages étaient à lui, parce que nul homme n'a pu être mis à sa place; mais on voulut lui contester son Devin du Village; s'il eût menti une seule fois en face du public, l'apôtre de la vérité n'était en tout qu'un imposteur, et il perdait son premier droit à l'immortalité.
(( Comment un tel homme eût-il pu forger et soutenir un tel mensonge ? J'ai examiné la musique du Devin du Village avec la plus scrupuleuse attention ; partout j'ai vu l'artiste peu expérimenté, auquel le sentiment révèle les règles de l'art. J'ai fréquenté exprès l'homme de Lyon que les littérateurs envieux de Jean -Jacques nommaient le principal auteur de cette production légère. Je n^ai rien trouvé dans le moral de cet homme qui annonçât qu'il eût pu en avoir fait une phrase de chant.
« Si Rousseau eût choisi un sujet plus compliqué, avec des caractères passionnés et moraux, ce qu'il n'avait garde de faire, il n'aurait pu le mettre en musique; car en ce cas toutes les ressources de l'art suffisent à peine pour rendre ce qu'on sent. Mais, en homme d'esprit, il a voulu assimiler à sa Muse novice de jeunes amans qui cherchent à développer le sentiment de l'amour. Souvent gêné par la prosodie, il l'a sacrifiée au chant... C'est sans doute après avoir éprouvé les difficultés infinies que présente la langue française, et avoir bien senti qu'il ne les avait pas toutes
vaincues, qu'il a dit : « Les Français n'auront jamais de <( musique. »
« Si j'eusse pu devenir l'ami de Rousseau; si nous n'eussions pas trouvé des pierres dans notre chemin ; si Rousseau, en me voyant au travail, voyant avec quelle promptitude j'essaie tour à tour la mélodie, l'harmonie et la déclamation, pour rendre ce que je sens (je dis avec promptitude^ car il ne faut qu'un instant pour perdre l'unité en s'appesantissant sur un détail), peut-être il eût dit alors : « Je vois qu'il faut être nourri d'harmonie et de ce chants musicaux, autant que je le suis des écrits des (( anciens, pour peindre en grand et avec facilité. »
Que les jeunes compositeurs fassent leur profit de ces sages conseils ! Grétry, en même temps qu'il confond les vils accusateurs de Jean-Jacques, illumine d'une clarté féconde la route du grand art. Il faut vivre avec les maîtres, les étudier, les lire, comprendre leurs beautés, frissonner à leur contact, pour devenir artiste à son tour, pour faire éclore des œuvres qui vaincront l'oubli.
Grétry termine par cette apostrophe le long passage dont nous venons de donner des fragments :
« Homme sublime, ne dédaigne pas l'hommage d'un artiste qui, comme toi, occupe ses loisirs en s'essayant, par cet ouvrage, dans une carrière étrangère à ses vrais talens. Tu fus bien malheureux, mais ton âme sensible ne devaitelle pas pressentir, à l'instant même de tes malheurs, que des larmes éternelles couleraient de tous les yeux pour te plaindre? Que ne m'est-il permis de te dire : « 0 mon « illustre confrère, tu reçus jadis un outrage des musi- (( ciens que tu honorais, outrage que leurs successeurs « désavouent avec indignation ; puissent mon respect et « mon admiration pour tes vertus et tes talens expier un (( crime qui n'était que celui du temps !»
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Grétry fait ici allusion aux répétitions mouvementées du Devin du Village. Rousseau alors témoigna son mécontentement aux musiciens exécutants : ceux-ci, par représailles, le pendirent en effigie. Jean-Jacques en fut instruit, et dit à ce sujet : « Je ne suis pas surpris qu'on me pende, après m'avoir mis si longtemps à la question. »
On peut se rendre compte, par cette apostrophe et cet hommage lyrique, de la place qu'occupait Rousseau dans l'esprit de ses contemporains. Il avait charmé les intelligences et enivré les âmes à un tel point que ses admirateurs ressentaient, pour ainsi dire, ses peines et ses malheurs^ et s'associaient aux orages de sa destinée. Jamais écrivain ne souleva autour de lui un tel zèle et ne détermina un tel courant de sympathie courageuse. Ni Buffon, ni Montesquieu, ni Diderot, ni même Voltaire n'ont arraché à un cœur des accents pareils à ceux du vieux Grétry.
Au xix^ siècle, on n'en pourrait citer non plus de semblables, même en l'honneur des plus grands, Victor Hugo, Alfred de Musset, Chateaubriand, Balzac. Lamartine peut-être est le seul qui excita une ferveur affectueuse comparable de loin à celle dont l'auteur à' Emile et de la Nouvelle Héloïse fut le héros parmi Télite. C'est que Lamartine, comme Rousseau, en livrant sa pensée, en ouvrant son âme, exprima les tourments, les désirs, les désespoirs, les angoisses et les vagues espérances de son époque.
Dans d'autres passages des Mémoires, Grétry revient au Devin du Village et s'élève à de hautes considérations d'art. Ainsi, amené à parler des compositeurs qui n'ont qu'une fois le feu sacré dans leur carrière, il ajoute^ après les avoir jugés :
« L'auteur de la musique du Devin du Village et le petit nombre de ceux qui sont dans le même cas ne doi-
vent pas être confondus avec cette espèce d'artistes doni nous parlons ici en général. Que l'on fasse attention que Rousseau s'est livré tout entier à la littérature, après avoir fait un opéra charmant quant à la mélodie des airs : s'il n'a pas retrouvé dans la suite des chants aussi simples,, aussi vrais, c'est parce que, livré à la haute philosophie, il n'a pu reporter son âme tout entière au talent du compositeur de musique ; il ne voulait que se délasser de ses travaux littéraires; mais, dès qu'un talent ne nous occupe pas tout entier, dès qu'il ne nous donne pas la fièvre dit génie, une fièvre occasionnée par ce talent même et non par un autre, ces productions en second sont faibles; elles- * peuvent avoir délassé l'artiste qui les a faites de ses occupations majeures^ mais elles peuvent fatiguer celui qui les juge. »
Ainsi, la force s'affirme par l'unité du but à atteindre. Choisir un art, un genre, s'y attacher avec énergie, avec passion^ y donner toute sa volonté, tous ses efforts, toute son âme, tel est, selon Grétry, avec les dons de la nature, le secret d'enfanter des chefs-d'œuvre et de conquérir la gloire.
Plus loin, l'illustre musicien parle d'un air composé par lui, et pour lequel il avait une prédilection marquée, puis il écrit :
« Le philosophe qui chantait le mieux la musique, Jean- Jacques Rousseau, aimait aussi cet air. 11 disait un jour à quelqu'un qui avait pris un prétexte pour le voir chez lui : '( Vous voulez que je vous copie cet air? Je l'ai copié au
moins dix fois, et je le recommence toujours avec (( plaisir. »
(( Toi, Jean- Jacques, tu m'as copié! Toi, l'interprète de la nature î Toi, qui as répandu dans tes écrits des préceptes pour tous les artistes de ton siècle et des siècles à venir î Ah ! si l'amateur de musique qui possède une de ces copies.
veut me prouver que mes travaux lui ont été agréables ^ ^ qu'il me donne cet air copié de la main de Rousseau! »
N'est-ce point touchant? Qui ne se sent ému devant ce vœu formé par le compositeur! La pensée que Jean- Jacques avait copié sa musique Fenorgueillissait et faisait battre son cœur... Ah! si l'écrivain, devenu si misanthrope, avait su, avant de mourir, qu'il était ainsi aimé et admiré, sans doute il eût été attendri à son tour et se fût réconcilié avec l'humanité!
Grétry ne craint pas d'affirmer que tout fervent de Fart doit être en proie à une sorte de délire, s'il veut créer un chef-d'œuvre. « Il n'existe pas », dit-il, « une production ravissante qui ait été imaginée de sang-froid; si l'artiste croit le contraire, il se trompe... Le jour que jé parlai à Jean-Jacques Rousseau, je lui demandai s'il était occupé de quelque ouvrage ; voici sa réponse : « Je deviens vieux, c< je n'ai plus le courage de me donner la fièvre. » Voltaire disait, de son côté : « On ne peut être bon poète, bon « acteur, bon musicien, si l'on n'a le diable au corps. »
Cette fièvre, ce diable au corps, c'est le divin enthousiasme, c'est le feu sacré qui souffle sur les têtes privilégiées et fait les grands hommes.
En poursuivant son récit, Grétry évoque souvent le souvenir du philosophe, et ce sont là autant de pages pleines de vie et d'attrait, a J'ai lu Jean-Jacques Rousseau », dit-il en récapitulant l'analyse de ses pièces, « il a dit beaucoup, sans doute; et s'il eût fait autant d'opéras que d'œuvres de littérature, ses réflexions plus générales^ plus multipliées et appuyées de nombreux exemples, m'eussent dispensé d'écrire sur mon art. »
L'auteur de la Fausse Magie, en poursuivant son travail, est amené à analyser les passions et des caractères, et il
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prouve ainsi que Fobservateur et le moraliste égalent en lui l'homme de théâtre, le compositeur lyrique. Dans un chapitre consacré à la sensibilité, il songe à Rousseau, et fait ressortir la supériorité de Paris, foyer d'esprit et de lumière; c'est un vivant tableau littéraire de la fin du xvm" siècle :
« Je ne veux pas dire que les Français n'aient point de musique, et je suis fâché que Rousseau ait dit qu'ils n'en auront jamais. C'est, à mon avis, comme s'il avait dit que les Français ne seront jamais ni gais, ni tristes, ni chauds, ni froids, ni sensibles, ni insensibles, ce qui, assurément, est impossible : il faut absolument qu'ils soient l'un ou l'autre, ou au moins mixtes; et s'ils sont tels, leur musique mixte, comme leurs passions, pourrait encore être très bonne. »
Selon Grétry, les Français sont doués de passions modérées. Ils ont le juste milieu qu'on recherche en toute chose, pour approcher le plus possible de la perfection. Le Français est gai, aimable, spirituel par nature, parce qu'il n'est absorbé par aucun excès de chaleur ou de froid. Selon les circonstances, il peut disposer de ses forces et de ses facultés mobiles, puisqu'elles sont modérées. Son climat doux lui laisse assez de force pour cultiver les sciences les plus abstraites, comme les plus aimables; il aime la gloire et les femmes avec transport, parce que, en portant toutes ses forces vers un seul objet, il est susceptible d'enthousiasme, de fureur, et devient plus fort que l'homme d'autres climats. Son théâtre tragique et comique, ses comédiens excellents prouvent, depuis de longs ans, que sa déclamation est parfaite dans tous les genres. Aussi, Grétry s'écrie :
« Et vous voulez, Jean-Jacques, que le peuple qui dé- €lame avec tant d'énergie, de charmes, de gaîté et de no-
blesse, ne puisse avoir sa musique; je dis plus, une bonne ^ musique? Serait-il possible qu'un homme tel que vous eût ignoré que partout où l'on déclame juste on peut noter et chanter cette même déclamation? Dire que la langue française n'est point susceptible d'accent, n'est-ce pas dire que les Français n'ont point de passions?
« Eh ! qui mieux que vous, Jean-Jacques, a prouvé le contraire? Car vous êtes Français; c'est en France, c'est à Paris que vous avez appris à penser, à écrire, à être éloquent. Vous avez été, comme nous tous, électrisé par ces têtes ardentes qui, toujours idolâtres des arts, des sciences et de la belle nature, ne respectaient aucun abus : un Voltaire, inondant la France de ses écrits, toujours amusants et instructifs, et quelquefois sublimes; un Diderot, un abbé Arnaud, qui lançaient la foudre au milieu des festins, et qui, par la force de leur éloquence, communiquaient à chacun la noble envie d'écrire, de peindre ou de composer de la musique; un d'Alembert, qui, tour à tour ardent et modéré, apprenait qu'il faut mettre des bornes à l'enthousiasme ; un La Harpe, qui, dans trois phrases, vous présentait le résumé d'un volume; un Marmontel, qui (je ne parle point de sa profonde érudition) aurait répété en bons vers ce que l'on venait de dire en prose; un Sedaine, qui voyait dans le conte qu'on débitait une action théâtrale, en saisissait tous les fils, sans jamais s'écarter de la sublime unité.
« Non, il est impossible de résister à la flamme qui sortait de la réunion de ces hommes tous célèbres, chacun dans son genre : et quand le vin de Champagne arrosait ce feu sacré des arts et du génie, l'homme fait pour être quelque chose anticipait de plusieurs années les chefs-d'œuvre qu'il devait enfanter, et pour lesquels il était prédestiné. »
Quelle perspective nous ouvre cette page sur la seconde moitié du xvm'^ siècle, sur les réunions littéraires de ces
beaux jours, sur les salons fameux dont le souvenir allume nos regrets, et rend plus triste encore la stérile et cruelle vanité du temps présent!
Retournant la tête vers les printemps envolés, Grétry se rappelle quelques piquantes anecdotes, et nous donne sur la personne de Rousseau des particularités curieuses :
« Qu'est-ce qu'un savant dans le pays de l'ignorance? Je dirai plus, qu'est-il pour certaines classes, même au sein des grandes villes? Jadis, je regardai comme inutile d'apprendre à une jeune fille que son voisin, qui la visitait chaque jour, était Jean-Jacques. De quoi lui eût servi d'en être instruite? Elle ne savait pas ce que c'est qu'un sage. Depuis sa mort, cent femmes m'ont dit :
« — J'aurais aimé ce Jean-Jacques, tel vieux qu'il fût^ mais quelle était sa figure, sa tournure?
(( — Celle d'un paysan vêtu proprement : dans le temps que je l'ai vu, il avait les yeux vifs, un peu enfoncés; il marchait avec une grosse canne longue, la tête baissée ; il n'était ni grand, ni petit; il parlait peu, mais toujours bien, et avec une vivacité concentrée. YoiLà ce que j'ai vu par moi-même et ce que j'ai recueilli de ceux qui l'ont vu souvent.
« — Je l'aurais aimé, vous dis-je, à la folie.
« — Il cherchait aussi un cœur qui voulût partager ses tendres sentiments, et il est mort, je crois, sans l'avoir trouvé. Mais prenez-y garde^ il voulait être aimé plus qu'admiré, surtout des femmes ; et vous avez pour lui moins d'amour véritable que d'admiration.
« J'ai connu, leur disais-je, une fille très ordinaire, que Jean-Jacques allait voir souvent; elle demeurait dans la même maison que lui, rue Plâtrière K
^ Cette rue s'appelle aujourd'hui rue Jean-Jacques-Rousseau.
« — Il y a, me dit un jour cette fille, un bon homme logé tout là-haut, qui entre souvent chez moi lorsqu'en descendant il m'entend chanter (elle se destinait au Théâtre- Italien). — Quel est cet homme? lui dis-je. Quel est son nom? — Je n'en sais rien; il m'a dit qu'il me donnerait des avis sur mon talent; je l'ai regardé en riant. « Est-ce « que vous chantez, vous? lui ai-je dit. — Oui, m'a-t-il ré- « pondu ; je compose même quelquefois de la musique. » — Quelles sont vos conversations? — Il me regarde beaucoup et ne dit presque rien. — Et vous? — Ma foi, je fais mes affaires du ménage, je chante, et le laisse dans son coin. L'autre jour, cojnme je chantais, il me dit que je ne disais pas bien certaines paroles. « Je le demanderai à mon « maître », lui répondis-je, et je ne voulus pas dire autrement. — Eh bien? — Il riait comme un fou chaque fois que je répétais ce passage-là. Dernièrement, j'eus une bonne scène avec lui. — Ah! dites, je vous en prie, et n'oubliez rien. — Est-ce que vous le connaissez, cet homme? — Je crois que oui; venons donc à la scène... — Il était là sur cette chaise; et, comme j'allais sortir, je m'habillai et je mis mon rouge. — « Vous êtes bien plus (( jolie, me dit-il, sans cette enluminure. — Oh! pour ça « non, lui dis-je; on a l'air d'une morte. — A votre âge, « on n'a pas besoin d'art ; j'ai peine à vous reconnaître. — « Bon, bon, à tout âge, quand on est pâle, il faut mettre (( du rouge. Vous devriez en mettre, vous. — Moi? — « Oui. » Je saute à l'instant sur ses genoux, et je lui mets du rouge, malgré lui. Il s'est sauvé en s'essuyant; et j'ai cru qu'il étoufferait dans Fescalier, à force de rire. »
Nous avons tenu à donner l'anecdote entière ; elle forme un petit tableay de mœurs d'un intérêt piquant. D'un côté, un homme de génie, illustre dans le monde entier, arrivé au terme de sa carrière; de l'autre, une jeune fille ignorante, qui ne sait pas même le nom du vieillard, et pour
l'esprit de laquelle, d'ailleurs, ce nom n'aurait eu aucune signification. Elle est dans l'éclosion de son printemps, et lui est heureux de la regarder. Qui sait? Il se rappelle peut-être, en contemplant ce riant et insouciant visage, le mot de Pindare : a La jeunesse est une fleur dont l'amour est le fruit... Heureux le vendangeur qui le cueille, après l'avoir vu lentement mûrir ! »
Yoici les réflexions de Grétry :
« Rousseau aimait à être traité ainsi. Il avait de l'amourpropre, même beaucoup ; mais, fatigué d'éloges, souvent malséants, il était heureux, il riait de bon cœur quand on le forçait à sortir de lui-même et de ses réflexions sérieuses. La petite folle dont je viens de parler ne sut pas de moi le trésor qu'elle possédait chaque jour, et que nos belles dames lui eussent envié ; elle changea de logement, sans faire ses adieux à son voisin. »
A la fin de ses Mémoires, le musicien compare la célébrité qu'on peut acquérir dans les arts, les sciences et les lettres, par de savantes théories, à la gloire qui vient d'une œuvre créée. Il résume ses aperçus dans le beau passage qui suit :
ce Croyons que la balance ne peut être égale entre celui qui donne des préceptes et celui qui les met en action dans un bel ouvrage. Non, l'harmonie n'est qu'un beau problème, dont le chant est la solution. A quoi servent les traités sur l'art d'écrire, quand on peut admirer Fénelon? Le style du Télémaque est comme un ruisseau d'une eau brillante et pure qui suit sa pente naturelle, et laisse partout des fleurs et des fruits.
« A quoi servent nos froids moralistes, quand on peut méditer Jean-Jacques Rousseau? Ses ouvrages renferment
J.-J. ROUSSEAU JUGÉ PAR GRÉTRY
toute la morale; et quoique l'on n'y trouve peut-être pas une idée qui ne fût connue avant lui, tout y paraît neuf, par la juste application des préceptes. Dans les arts, c'est la vérité qui commande à l'intérêt, et l'intérêt est aux arts ce que le mouvement est à la nature. »
Le lecteur, ami du beau, peut se rendre compte, d'après les citations que nous avons faites, qu'on ne perd point son temps dans la compagnie de Grétry. En le lisant, on ne peut s'empêcher d'admirer une fois de plus les hommes de pensée du xvm^ siècle. Leur esprit avait un charme enveloppant que ne possèdent point nos temps modernes. Il s'est évanoui au milieu des fracas et des coups de tonnerre de la Révolution, et au sein des formidables batailles gagnées par ce foudroyant génie, ce géant qui s'appelle Napoléon I".
J'ai reçu jadis une lettre d'un écrivain très âgé, M. Aimé Yingtrinier, de Lyon, né en 1812, pour lequel je professais un très affectueux respect. Comme nous, il avait le culte de ce xvnf siècle enchanteur; dans sa jeunesse lointaine, il avait pu en recueillir encore les heureuses traditions.
« Que nos ancêtres », me disait-il, « sentaient vivement 1 Et comme ils appréciaient avec feu les beaux ouvrages !
(( Nous sommes trop distraits aujourd'hui par les événements, les journaux, les voyages, les futilités : l'âme est tellement ouverte que toute pensée, tout sentiment s'en échappe, et qu'elle ne contient plus rien. »
Ce sont là les regrets du sage : ils sont revenus à ma mémoire en fermant le livre de Grétry, plein de si nobles idées et d'émotions si généreuses. La figure de Rousseau, son influence, son prestige, son génie fascinateur y revivent avec une éloquence communicative. Il nous a été doux de ramener à la lumière ces pages vibrantes, qui méritent de vaincre l'oubli, de surnager sur le flot des âges.