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CHAPITRE XIV

J.-J. ROUSSEAU JUGÉ PAR CHATEAUBRIAND

Chateaubriand nous a toujours rappelé Jean- Jacques Rousseau. Il y a entre ces deux puissants esprits de nombreuses affinités. La nature fut pour l'un comme pour l'autre une source féconde de joie, de sublime inspiration et d'œuvres immortelles. René est le frère de Saint-Preux, et les Mémones Outre-Tombe peuvent faire pendant aux Confessions.

Notre intention n'est pas d'établir ici un parallèle entre les deux écrivains, ni de montrer comment Chateaubriand est le fils intellectuel, le disciple de Jean-Jacques. Poursuivant nos recherches documentaires sur le citoyen de Genève, nous voulons simplement rappeler les jugements portés sur lui par l'auteur inspiré des Martyrs^ rapprocher, grouper, commenter ces aperçus épars, et fournir ainsi des éléments pour une discussion intéressante.

En lisant Rousseau pour la première fois. Chateaubriand avait été conquis : aussi, quelle admiration dans le jet initial des écrits où il parle du philosophe! Dans son

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Essai historique sur les Révolutions, il évoque l'autorité des premiers Sages de la Grèce, Solon, Bias, Thaïes, Pittacus, Gléobule, puis il dit :

« Après eux, nous trouvons Héraclite d'Ephèse, qui semble avoir été la forme originale sur laquelle la nature moula, parmi nous, le grand Rousseau. De même que l'illustre citoyen de Genève, le philosophe grec fut élevé sans maître, et dut tout à la vigueur de son génie. Comme lui, il connut la méchanceté de nos institutions, et pleura sur ses semblables; comme lui, il crut les lumières inutiles au bonheur de la société; comme lui encore, invité à donner des lois à un peuple, il jugea que ses contemporains étaient trop corrompus pour en admettre de bonnes ; comme lui enfin, accusé d'orgueil et de misanthropie, il fut obligé de se cacher dans les déserts, pour éviter la haine des hommes. »

Afin de mieux faire saisir l'analogie du caractère des deux philosophes. Chateaubriand rappelle les lettres qu'ils écrivirent à des rois, Darius et Frédéric H, qui leur offraient l'hospitalité. Ces lettres sont curieuses à comparer.

Héraclite dit au fils d'Hystaspe :

« Les hommes foulent aux pieds la vérité et la justice. Un désir insatiable de richesses et de gloire les poursuit sans cesse. Pour moi, je fuis l'ambition, l'envie, la vaine émulation attachée à la grandeur; je n'irai point à la cour de Suze, sachant me contenter de peu, et dépensant ce peu selon mon cœur. »

Rousseau écrit au roi de Prusse :

« A Môtiers-Travers, ce 30 octobre 1762.

« Sire,

(( Vous êtes mon protecteur^ mon bienfaiteur, et je porte un cœur fait pour la reconnaissance; je veux m'acquitter avec vous, si je puis.

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« Yolis voulez me donner du pain : n'y a-t-il aucun de vos sujets qui en manque?

a Otez de devant mes yeux cette épée qui m'éblouit et me blesse; elle n'a que trop bien fait son service, et le sceptre est abandonné. La carrière des rois de votre étoffe est grande, et vous êtes encore loin du terme. Cependant, le temps presse, et il ne vous reste pas un moment à perdre pour y arriver. Sondez bien votre cœur, ô Frédéric ! Pourrez-vous vous résoudre à mourir sans avoir été le plus grand des hommes?

« Puissé-je voir Frédéric, le juste et le redouté, couvrir enfin ses Etats d'un peuple heureux dont il soit le père ! Et Jean-Jacques Rousseau, l'ennemi des rois, ira mourir au pied de son trône.

« Que Votre Majesté daigne agréer mon profond respect. »

Chateaubriand^ dans sa jeunesse, admirait ces épîtres, surtout celle de Rousseau, et il écrivait :

« La noble franchise de ces deux lettres est digne des philosophes qui les ont écrites. Mais l'humeur perce dans celle d'Héraclite ; celle de Jean-Jacques, au contraire, est pleine de mesure. »

Puis il était ému au souvenir de leurs malheurs. Il comprenait leur sort avec cette générosité, cet enthousiasme que nous éprouvons au début de la vie, à cette heure charmante du jeune âge où les hbres de notre cœur n'ont point été encore émoussées et durcies par le scepticisme d'un grand savoir, ou par les cruautés de l'expérience. Alors, de sa plume harmonieuse sortaient ces belles paroles :

« On se sent attendrir par la conformité des destinées de ces deux grands hommes, tous deux nés à peu près dans les mômes circonstances, et à la veille d'une révolution, et tous deux persécutés pour leurs opinions. Tel est

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l'esprit qui nous gouverne : nous ne pouvons souffrir ce qui s'écarte de nos vues étroites, de nos petites habitudes. De la mesure de nos idées^ nous faisons la borne de celle des autres. Tout ce qui va au delà nous blesse. « Ceci est (( bien, ceci est mal, » sont les mots qui sortent sans cesse de notre bouche. De quel droit osons-nous prononcer ainsi? Avons-nous compris le motif secret de telle ou telle action? Misérables que nous sommes, savons-nous ce qui est bien, ce qui est mal? Tendres et sublimes génies d'Héraclite et de Jean-Jacques ! Que sert-il que la postérité vous ait payé un tribut de stériles honneurs?... Lorsque, sur cette terre ingrate, vous pleuriez les malheurs de vos semblables, vous n'aviez pas un ami. »

C'est bien là l'accent d'une âme emplie de pitié, avide de beauté, de grandeur et de gloire, faisant siennes les souffrances du juste, et trouvant des cris vengeurs pour l'opprimé, le faible, le génie méconnu.

Quand les années ont ridé le front et refroidi le cœur, quand le contact des sociétés a mis sur les lèvres un pli d'amertume, et dans les yeux un air de défiance et d'ironie, il arrive de voir l'homme mûr sourire des jugements portés dans ses jeunes ans, et parfois revenir sur ses pensées de jadis. Fortuné celui qui, à travers les batailles de l'existence, et malgré la fuite rapide de ses beaux jours et la perte de ses illusions, conserve le feu sacré de Tenthousiasme et se montre supérieur aux impressions de la décadence humaine !

A la fin de sa vie, Chateaubriand ajouta quelques correctifs à son ancienne admiration pour Jean-Jacques. C'est ainsi que, relisant ce qu'il avait écrit à propos de la lettre du philosophe au roi de Prusse, il ajouta :

c( Non, la lettre de Rousseau n'est point pleine de mesure; elle cache autant d'orgueil que celle d'Héraclite. Dire à un roi : « Faites du bien aux hommes, et à ce prix

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« VOUS me verrez », c'est s'estimer un peu trop. Frédéric, en donnant de la gloire à ses peuples, pouvait trouver en lui-même une récompense pour le moins aussi belle que celle que lui offrait le citoyen de Genève. Que le talent ait la conscience de sa dignité, de son mérite, rien de plus juste; mais il s'expose à se faire méconnaître quand il se croit le droit de morigéner les peuples, ou de traiter avec familiarité les rois. »

L'écrivain de René parle ici d'après les vues étroites de . la plupart des hommes. Il est certain qu'on s'expose à n'être ni compris^ ni même entendu, quand on s'adresse aux peuples ou aux rois : on est quelquefois ridicule, et souvent outrecuidant. Mais ce n'est pas le cas de Rousseau. Personne n'a méconnu sa parole éloquente, le monde entier l'a entendue, et la lettre à Frédéric vivra aussi longtemps que la gloire de ce roi et que le souvenir de la magnanimité qui le poussait à offrir un asile et du pain au grand homme persécuté.

Ailleurs, Chateaubriand, remontant le cours de ses lointaines années, fait un examen de son esprit et dit :

« J'ai relu les ouvrages de Rousseau, afin de voir s'ils jjustifîeraient, au tribunal de ma raison mûrie et de mon goût formé, l'enthousiasme qu'ils m'inspiraient dans ma jeunesse.

« Je n'ai point retrouvé le sublime dans ÏE?nile, ouvrage d'ailleurs supérieurement écrit quant aux formes du style, non quant à la langue proprement dite; ouvrage où l'on rencontre quelques pages d'une rare éloquence, mais ouvrage de pure théorie, et de tout point inapplicable. On sent plus dans V Emile l'humeur du misanthrope que la sévérité du sage : la société y est jugée par l'amour-

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propre blessé; les systèmes du temps se reproduisent dans les pages mêmes dirigées contre ces systèmes, et Fauteur déclame contre les mœurs de son siècle, tout en participant à ses mœurs... La Profession de foi du Vicaire savoijard, qui fit tant de bruit, a perdu l'intérêt des circonstances : ce n'est aujourd'hui qu'un sermon socinien, qui n'a d'admirable que l'exposition de la scène. Les preuves de la spiritualité de l'âme sont bonnes, mais elles sont audessous de celles produites par Clarke.

(( Dans ses ouvrages politiques, Rousseau est clair,, concis, ferme, logique, pressant, en enchaînant les corollaires, qu'il déduit souvent d'une proposition erronée. Mais, tout attaché qu'il est au droit social de l'ancienne école, il le trouble par le mélange du droit de nature. D'ailleurs, les gouvernements ont marché, et la politiquede Rousseau a vieilli. »

Ces restrictions faites, et un blâme sévère jeté sur les indiscrétions des Confessions concernant M™*^ de Warens, Chateaubriand est ressaisi par le prestige du philosophe,, et il rend à son génie ce magnifique hommage :

« Rousseau n'est définitivement au-dessus des autres écrivains que dans une soixantaine de lettres de la Nouvelle Héloïse (qu'il faut relire, comme je le fais à présent même, à la vue des rochers de Meillerie), dans ses Rêveries et dans ses Confessions. Là, placé dans la véritable nature de son talent, il arrive à une éloquence de passion inconnue avant lui. Voltaire et Montesquieu ont trouvé des modèles de style chez les écrivains du siècle de Louis XIV; Rousseau, et même un peu Buffon dans un autre genre, ont créé une langue qui fut ignorée du grand siècle. »

C'est bien là, en effet, la caractéristique de Jean- Jacques : ce fut un novateur, un créateur dans l'ordre des émotions et des sensations, par conséquent dans celui de

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les exprimer, de leur donner la forme, la puissance et la vie.

Toujours restrictif, comme les gens qui ont beaucoup Yécu et beaucoup vu, Chateaubriand ajoute :

« Il faut dire toutefois que Rousseau n'est pas aussi noble qu'il est brûlant, aussi délicat qu'il est passionné... Il est plus poétique dans les images que dans les affections; son inspiration vient plus des sens que de l'âme; il a peu de la flamme divine de Fénelon ; il exprime les sentiments profonds, rarement les sentiments élevés : son génie est d'une grande beauté, mais il tient plus de la terre que du ciel...

(( Je ne me reproche point mon enthousiasme pour ses ouvrages; je conserve en partie ma première admiration, et je sais à présent sur quoi elle est fondée... »

Ces derniers aperçus pourraient donner lieu à toute une discussion philosophique sur la nature et la force des passions. Lorsqu'elles deviennent brûlantes et éclatent comme un orage, peuvent-elles garder encore la délicatesse et la mesure dont parle Chateaubriand? Nous ne le pensons pas. Autrement, le calcul, le souci des conventions leur enlèverait l'intensité, et loin de ressembler « à un magnifique incendie », selon le mot de Balzac, elles n'offriraient que le triste spectacle d'une fiévreuse impuissance et d'une mélancolie sans espoir.

D'autre part, est-il juste de reprocher à Rousseau « de tenir plus de la terre que du ciel »? Nous sommes des êtres humains et non des créatures célestes; l'oublier, c'est déraisonner. Si Jean-Jacques a exercé et exerce encore tant d'influence, s'il captive l'esprit et maîtrise l'âme, il le doit à sa conception normale, basée sur la nature, des besoins, des désirs, des aspirations des hommes. Le secret de son prestige est renfermé dans la belle parole du poète Térence : « Homo sum^ et nihif hwnani a me alienum puto.

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— Je suis homme, et rien d'humain ne doit m'être étranger. »

Dans une autre partie de son Essai sur les Révolutions^ Chateaubriand revient à Rousseau, et ce qu'il en dit présente un intérêt capital. Il compare entre eux Platon, Fénelon et Jean- Jacques, « ce beau groupe de génies qui renferme tout ce qu'il y a d'aimable dans la vertu, de grand daiis les talents, de sensible dans le caractère des hommes » ; puis il fait l'analyse delà République ^ éu Telémaque et de V Emile, trois livres immortels.

Il arrive à la page célèbre oii Rousseau^ avec une clairvoyance géniale, prédit la Révolution. C'est après avoir conseillé la nécessité d'apprendre un métier manuel pour gagner sa vie que le citoyen de Genève dit :

« Vous vous fiez à Tordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu'il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut i'egarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet. Les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d'en être exempt? Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. Je tiens pour impossible que les r andes monarchies de l'Europe aient encore longtemps à durer; toutes ont brillé, et tout Etat qui brille est sur son déclin. J'ai de mon opinion des raisons plus particulières que cette maxime; mais il n'est pas à propos de les dire, et chacun ne les voit que trop. »

Arrivé à ces paroles prophétiques, Chateaubriand se plaît à méditer sur elles ; écoutons ce qu'il en dit :

« Voilà le fameux passage de VEmile. Il y a plusieurs choses à remarquer ici. La première est la clarté avec la-

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quelle Jean-Jacques a prédit la révolution présente. La seconde a rapport à sa célèbre idée de faire apprendre un métier à chaque enfant. Comme on s'en moqua à l'époque de la publication de VErnile ! Comme on trouvait le philosophe ridicule! Je n'ai pas besoin de demander si nous en sentons maintenant la vérité. Il y a beaucoup de nos seigneurs français qui seraient trop heureux maintenant de savoir faire le métier d'Emile. Ils recevraient par jour leur demi-couronnC;, ou leurs quatre schellings, et seraient citoyens utiles du pays où le sort les aurait jetés.

« La troisième remarque, et la plus importante, tient à la nature du passage même. Il est clair que non seulement Jean-Jacques avait prévu la Révolution, mais encore les horreurs dont elle serait accompagnée... Quelle force de génie, dans Rousseau, d'avoir à la fois prédit la Révolution et ses catastrophes ! Et quelle incroyable circonstance que ses écrits mêmes aient servi à les amener! »

L'auteur des Martyrs se demande ce qu'aurait fait le philosophe s'il eût vécu quand éclata Forage de 89, puis de 92. Souvent, les historiens, les moralistes se posent cette question pour Rousseau et pour Voltaire, ces pères incontestés des temps nouveaux. Nous n'attachons pas grande importance à ces hypothèses qui resteront éternellement pendantes, et ne peuvent, par conséquent, être jetées avec autorité dans le vaste débat de la Révolution.

En terminant l'analyse de VErnile, Chateaubriand remarque avec justesse que Rousseau a peint avec moins de charme l'épouse dans Sophie que l'amante dans Julie, et il ajoute en forme de conclusion :

(S Quoi ! C'est à cela que se réduit VEmilel Sans doute; et Emile est autant au-dessus des hommes de son siècle qu'il y a de différence entre nous et les premiers Romains. Que dis-je! Emile est l'homme par excellence, car il est l'homme de la nature. Son cœur ne connaît point les pré-

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jugés. Libre, courageux, bienfaisant, ayant toutes les vertus sans y prétendre, s'il a un défaut, c'est d'être isolé dans le monde, et de vivre comme un géant dans nos petites sociétés.

« Tel est le fameux ouvrage qui a précipité notre Révolution. Son principal défaut est de n'être écrit que pour peu de lecteurs. Je l'ai quelquefois vu entre les mains de certaines femmes qui y cherchaient des règles pour l'éducation de leurs enfants, et j'ai souri. Ce livre n'est point un livre pratique; il serait de toute impossibilité d'élever un jeune homme sur un système qui demande un concours d'êtres environnants qu'on ne saurait trouver ; mais le sage doit regarder cet écrit de Jean-Jacques comme un trésor. Peut-être n'y a-t-il dans le monde entier que cinq ouvrages à lire : V Emile en est un. »

Chateaubriand ne craint pas d'avancer que VEmile a opéré une révolution complète dans l'Europe moderne, et qu'il forme époque dans l'histoire des peuples. L'éducation, en effets depuis la publication de cet ouvrage, subit en France des transformations essentielles, et qui change l'éducation change les hommes.

cr Je ne fais point », dit-il, « ces réflexions sur l'immortel Emile sans un sentiment douloureux. La Profession de foi du Vicaire savoyard, les principes politiques et moraux de cet ouvrage sont devenus les machines qui ont battu l'édifice des gouvernements actuels de l'Europe, et surtout •celui de la France, maintenant en ruine. Il s'ensuit que la vérité n'est pas bonne aux hommes méchants; qu'elle doit demeurer ensevelie dans le sein du sage, comme l'espérance au fond de la boîte de Pandore. Si j'eusse vécu du temps de Jean-Jacques, j'aurais voulu devenir son disciple, mais j'eusse conseillé le secret à mon maître. 11 y a plus de philosophie qu'on ne pense au système de mys-

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