UNE QUESTION LITTÉRAIRE AU SUJET DE J.-J. ROUSSEAU
Erreur d'un professeur allemand.
M. 0. Schultz-Gora, professeur à l'Université de Berlin, publiait naguère un curieux opuscule, sous ce titre : Un Testament littéraire de Jean- Jacques Rousseau. L'auteur a découvert, à la Bibliothèque royale de Berlin, un imprimé en langue française de 62 pages, sous forme de brochure in-8% sans nom de lieu d'origine, sans nom d'imprimeur et d'éditeur, et portant ce titre : Testament de Jean- Jacques Rousseau^ avec la date 1771, et cette citation latine : Quinotus nimis omnibus, ignotus moritur sibi, ce qui veut dire : « Celui qui est trop connu de tous meurt inconnu à lui-même. »
Ce Testament, purement philosophique et littéraire, estil l'œuvre du citoyen de Genève? Ou bien émane-t-il d'un inconnu, ami, ennemi, ou simple fantaisiste, qui voulut pasticher Jean- Jacques? Telle est la question à résoudre : elle a une importance spéciale, car ce Testament ne figure dans aucune édition de Rousseau, ni en France, ni à l'étranger, du moins à notre connaissance, et M. Schultz-
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
Gora est le premier à en donner le texte intégral à nos contemporains.
Un autre savant allemand, M. Albert Jansen, qui s'est beaucoup occupé de Fauteur à' Emile, avait déjà signalé l'existence de l'opuscule qui nous occupe : il l'avait eu entre les mains à la Bibliothèque de Berlin, et il en parle comme d'un ouvrage sorti certainement de la plume de Rousseau, sans d'ailleurs entrer dans les détails d'une discussion utile. D'après lui, il ne se trouverait ni dans les bibliothèques de Paris, ni dans celles de Londres.
M. Schultz-Gora, lui, serre la question de près. Depuis longtemps, elle le préoccupe; en 1895, il fit un rapport à ce sujet à la Société des Philologues allemands, réunis à Cologne : il espère aujourd'hui, grâce à son étude, provoquer des recherches et arriver à la découverte de la vérité. Il prend toutefois position, et après un examen approfondi, il croit à l'authenticité du Testament.
Oui ou non, sommes-nous devant une œuvre perdue de Jean-Jacques, subitement remise en lumière? Deux savants professeurs allemands affirment. Nous, nous penchons pour la négative.
Il y a d'abord contre l'authenticité certains petits côtés de l'affaire : en premier lieu, l'ignorance où furent les amis de Rousseau au sujet du Testament, notamment Paul Moultou et Pierre Moultou, son fils, à qui le philosophe remit le dépôt sacré des Confessions, avec mission de les publier après sa mort. Ceux-là, avec le fidèle Du Peyrou, savaient tout.
En second lieu, l'opuscule de Berlin est enveloppé d'un nuage épais d'anonymat : pas de nom d'imprimeur, pas de nom d'éditeur, pas de nom de ville d'origine; un nombre effrayant de fautes d'impression, de eoquilles, qui
indiquent que l'ouvrage a été imprimé à l'étranger, par des typographes étrangers, et que les épreuves n'ont point élé corrigées par l'auteur. Or, Rousseau était l'homme le plus ordonné du monde, surtout quand il s'agissait de ses travaux d'écrivain.
D'autre part, dans les conditions où il se présente, le Testament — il faut bien le supposer — aurait été confié directement par Rousseau à un imprimeur habitant l'étranger : la Suisse, la Hollande, la Belgique, l'Angleterre ou l'Allemagne, lequel imprimeur l'eût lancé ensuite dans la circulation. Dans ce cas, une correspondance se serait établie entre l'écrivain et cet imprimeur, qui n'eût pas manqué d'en parler tôt ou tard, et d'en tirer honneur et peut-être profit, ainsi que du manuscrit, étant donnée la renommée européenne de Rousseau.
Enfin, comment admettre que le philosophe, suivant son habitude, n'eût pas fait plusieurs copies de ce travail^ capital pour sa mémoire, et ne les eût répandues, puis données, ou laissées dans ses papiers?
Mais ces objections qui ont leur valeur, et plusieurs autres analogues que nous négligeons, sont peu de chose en comparaison de l'objection principale que nous ferons au Testament, à savoir qu'il ne rappelle Jean-Jacques Rousseau ni par les idées, ni par le style.
L'écrivain des Confessions a une phrase, une prose, un style à lui. Le lecteur français en reconnaît bien vite la cadence et l'harmonie. Toute page écrite par ce puissant génie est marquée de sa griffe, même ses lettres peu importantes. Mêlant avec un art consommé la chaleur du sentiment à la force de l'argumentation morale, il s'adresse à la fois à notre cœur et à notre esprit, et s'il lui arrive
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parfois de ne point nous convaincre, par contre, il nous émeut toujours. C'est là son prestige et sa gloire.
Or, le Testament n'a rien de cet attrait, qui est la marque caractéristique de Jean-Ja'cques. Que le lecteur en juge par les citations que nous allons faire. Yoici le début :
(( Il est temps de mettre fm à mes longues écritures : elles ont intéressé un grand nombre de lecteurs, qui souhaitent sans doute que, par un dernier écrit, j'exprime mes derniers sentiments; je dois les satisfaire. Je vais jeter un coup d'oeil rapide sur mes principaux ouvrages, et avant de rompre ma plume, j'adoucirai peut-être ce que j'ai avancé de peu agréable à plusieurs, le tout autant que ma mémoire altérée pourra me le permettre...
« Mon mémoire contre les Arts et les Sciences estle premier ouvrage qui m'a attiré une célébrité, que je n'ambitionnais pas. L'Académie de Dijon couronna cet écrit, je la félicite d'avoir eu cette noble hardiesse. Le peu de vérité que nous connaissons dans nos sciences, ou plutôt nos demisciences, ne mérite pas d'être fort estimé, et il n'est pas facile de prouver qu'elles fassent plus de bien que de mal, car, malgré tout ce qu'on a produit sur cette matière, le procès n'est pas encore en état d'être jugé. A l'égard des arts, ceux du luxe ne procurent aucun bien solide, et sont manifestement nuisibles. Cependant, ils sont les plus cultivés et les plus honorés, tandis que les arts essentiellement utiles sont négligés et méprisés : tant les hommes connaissent bien leurs vrais intérêts ! En témoignant peu d'estime pour tous ces objets frivoles, l'Académie de Dijon a porté un jugement très philosophique, et elle a fait sagement de dédaigner les railleries qui ne sont autre chose que les arguments des ignorants et des sots.
« Je déclare au grand poète (Voltaire), qui a tant plaisanté sur le livre de l'Inégalité des conditions et autres sujets, que ses plaisanteries ne peuvent manquer d'être
bonnes, puisqu'il a cent mille livres de rentes, raison suffisante pour railler finement. Quant aux autres censeurs de ce livre, j'approuve fort que ceux d'entre eux qui sont courbés sous le poids de l'infortune demeurent contents de leur état; je leur permets volontiers de croire que tout est sagement disposé dans la société, et que les passions humaines ont très bien arrangé toutes choses... »
Est-ce là du Rousseau? Je le demande à tous les critiques. Le Testament est daté de 1771, et, d'après M. Albert Jansen, il parut seulement en 1772. A cette époque, le grand écrivain avait publié ses immortels ouvrages, il était arrivé au point culminant de sa renommée, et bien qu'il eût soixante ans, il n'avait rien perdu de sa fierté.
Les Confessions étaient achevées, il en avait fait plusieurs lectures, et son intention formelle était qu'elles fussent publiées : c'était ce livre fameux qui constituait son véritable Testament devant la postérité. Loin de vouloir (( adoucir ce qu'il avait avancé de peu agréable à plusieurs », il avait répondu à Dussaulx qui venait le prier, au nom de M. de Malesherbes, d'atténuer quelques passages visant certaines personnes : « Ce qui est écrit est écrit; je ne supprimerai rien... Mes Confessions paraîtront un jour, ce mot est irrévocable. »
C'était au commencement de l'année 1771 qu'il faisait à Dussaulx cette réponse énergique. Comment admettre que, vers le même temps, il eût composé, puis publié clandestinement un second Testament édulcoré, où ne se trouvent ni la vigueur de sa pensée, ni le noble orgueil de son âme, ni le rythme enchanteur de sa prose étincelante?
Dans ce Testament de Berlin, Rousseau pa&se en revue ses ouvrages : le Discours sur les Sciences et les Arts y couronné par l'Académie de Dijon, le Discours sur l'Inégalité, le Contrat social, la Nouvelle Héloïse, VEmile, les Lettres de la Montagne. Chose étrange, il ne dit rien des Confessions. Elles n'avaient point paru, il est vrai, mais le philo-
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sophe y attachait un prix sans égal, cet ouvrage même était devenu sa plus grande préoccupation, car, comme nous l'avons écrit ailleurs, il renfermait la sauvegarde de son honneur et expliquait le secret de son génie.
S'il était vraiment l'auteur du Testament, Jean-Jacques aurait-il oublié d'y mentionner celle de ses œuvres qu'il considérait alors comme la plus importante de sa carrière? Cette omission devient la condamnation irrémissible de l'opuscule de la Bibliothèque de Berlin. Celui qui Ta composé et publié, et que nous supposons être un auteur étranger écrivant assez mal la langue française, ne pouvait parler que des ouvrages de Rousseau parus en librairie. Il ignorait les Confessions^ encore à l'état de manuscrit. Mais Rousseau les connaissait, lui, puisqu'il venait de les achever, et qu'il était dans toute la fièvre des destinées de son ouvrage.
M. Schultz-Gora écrit dans son intéressante introduction :
« En parcourant le Testament, on est frappé par les passages qui traitent du Contrat social. Les assertions qu'on y trouve sont d'une clarté et d'une précision vraiment remarquables, et témoignent d'une connaissance si profonde de l'ouvrage en question que, selon moi, Rousseau seul a été capable de l'écrire. »
Les passages mentionnés ici sont, en effet, les plus clairs et les mieux présentés de l'opuscule; mais de là à conclure que Jean-Jacques est l'auteur de ce dernier^ il y ^ un abîme. L'écrivain anonyme, quand il a rédigé les passages que signale spécialement M. Schultz-Gora, avait évidemment le Contrat social sous les yeux ; il en a résumé avec assez d'habileté quelques chapitres. Il suffit de relire le livre premier du célèbre ouvrage pour s'en convaincre.
Voici comment Rousseau, dans le soi-disant Testament, s'exprime au sujet de la Nouvelle Héloïse :
« Les censeurs de la Nouvelle Héloïse feront bien de parcourir de nouveau cet ouvrage; ils comprendront sans doute qu'ils ne s'y sont pas pris comme il fallait : au lieu <ie s'appesantir sur les amours de l'héroïne, il eût été mieux de montrer que Julie, quoiqu'elle fût une jolie fille, ne laissait pas d'être une petite prêcheuse, trop savante pour son âge et pour son sexe, et de plus un peu pédante; — que ce dernier défaut est plus ou moins propre à tous les personnages de V Héloïse] — qu'à la vérité, cette tache est presque naturelle dans le pays de Julie, et autres pays adjacents, tous les hommes et la plupart des femmes y étant un peu ou beaucoup affectés de pédantisme, mais que l'auteur, en se conformant trop exactement au vrai, a nui à l'agrément de son ouvrage; — que le héros, trop ressemblant de caractère à l'héroïne, déplaît parfois également; — que le sieur de Volmar, en épousant une fille non vierge pour la rendre sage, raisonne comme un hyperboréen; — que mylord Edouard agit en Suisse comme un grand homme, et en Italie comme un enfant... »
Qu'on nous mette à la question ordinaire et extraordinaire, qu'on nous applique le supplice du feu, après nous avoir préalablement introduit dans la bouche une bonne poire d'angoisse, si Jean-Jacques Rousseau a écrit cette interminable tirade, dont nous abrégeons la longueur, et qui ferait crier grâce aux oreilles les plus rébarbatives à l'harmonie. Où sont ici, grands dieux, la grâce et la clarté, le nombre et la cadence du philosophe, ses comparaisons, ses images, sa finesse, son ironie, enfin son éloquence?
Après les Confessions^ tout à fait à la fin de son ora- ;geuse destinée, presque en face de la mort, il écrivit en-
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core un ouvrage qui peut être considéré comme un codicille ajouté à ce vaste et vrai Testament : ce sont les Rêveries du Promeneur solitaire^ pages admirables dans leur résignation, chant du cygne de ce grand homme. Que le savant M. Schultz-Gora les ouvre à l'endroit qu'il lui plaira, qu'il lise, et qu'il compare avec l'opuscule de Berlin, et il conclura avec nous que celui-ci ne saurait être l'œuvre de Rousseau.
Voici les Rêveries, je tombe sur la troisième Promenade ;. écoutez :
« Nous entrons en lice à notre naissance^ nous en sortons à la mort. Que sert d'apprendre à mieux conduire son char, quand on est au bout de la carrière? Il ne reste plus à penser alors que comment on en sortira. L'étude d'un vieillard, s'il lui en reste encore à faire, est uniquement d'apprendre à mourir; et c'est précisément celle qu'on fait le moins à mon âge; on y pense à tout, hormis cela. Tous les vieillards tiennent plus à la vie que les enfants, et en sortent de plus mauvaise grâce que les jeunes gens. C'est que, tous leurs travaux ayant été pour cette vie, ils voient à sa fm qu'ils ont perdu leurs peines. »
Voilà comment Rousseau écrivait à la fm de sa vie. On peut dire que, jusqu'au dernier jour, il conserva la flamme active de son génie. Je regrette de contrister sans doute l'éminent professeur M. Schultz-Gora, mais qu'il soit bien convaincu que le Testament de Berlin est l'œuvre d'un auteur de dixième ordre. Nous ne l'en félicitons pas moins d'avoir saisi le monde littéraire d'une question intéressante, puisqu'il s'agit d'un des plus grands écrivains et des plus illustres penseurs, non seulement de la France, mais du monde entier, et, nous le savons, particulière^ ment goûté en Allemagne.