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CHAPITRE XVI

Documents nouveaux.

Une Anglaise, connue par ses travaux d'érudition, ]y|me ppédérika Macdonald, a publié, il y a quelque temps déjà, une étude fort intéressante, sensationnelle même, intitulée : Comment Jean-Jacques Rousseau fut calomnié. Elle établit que les Mémoires de M""' d'Epinay, source principale des jugements défavorables à l'auteur à'EmÂle^ sont^ pour une large part, l'œuvre haineuse de Diderot. C'est lui qui, en compagnie de Grimm et d'autres diffamateurs, aurait habilement inspiré la pensée et dirigé la plume de M""' d'Epinay, dans ses méchancetés et son dénigrement.

M""*^ Macdonald fournit contre Diderot des preuves accablantes, en reproduisant les fac-similés de son écriture, qui figurent dans les cahiers écrits par M™° d'Epinay, comme les corrections d'un professeur stylant son élève. C'est à la Bibliothèque de l'Arsenal, et au Palais des Archives, à Paris, que Yauthoress a fait la découverte de divers manuscrits qui servent de base à son argumentation.

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Elle a retrouvé et étudié de prés les deux manuscrits des Mémoires de M™'' d'Epinay. Le premier, divisé en deux lots, est déposé au Palais des Archives et à la Bibliothèque de l'Arsenal : c'est le manuscrit original, le brouillon, le jet initial. Le second est déposé à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, rue de Sévigné, dans l'ancien hôtel Lepeletier-Saint-Fargeau : c'est une copie très soignée du premier manuscrit.

(( Ces pages jaunies », dit M™^ Macdonald, « dont l'écriture est loute pâlie, contiennent des révélations muettes, qui éclairent d'un flot de lumière le chercheur pénétrant dans l'obscurité de leur silence. Elles nous font voir que « les conspirateurs » dont Rousseau parle dans ses Confessions^ et que l'on avait universellement regardés comme de (( purs fantômes de son imagination malade », furent bien des personnages réels et historiques; nous pouvons distinguer leurs traits, car ils nous apparaissent sous leurs masques; nous les surprenons fabriquant leur document frauduleux; nous avons la trace des arrangements qu'ils prirent pour le cacher, et nous décelons à quelle heure ils voulurent qu'on en fît la publication. »

L'importance de la découverte de M""" Macdonald est considérable pour l'histoire philosophique et littéraire du xvm*' siècle, on peut même dire pour l'histoire morale de l'humanité en général. Elle démontre, en effet, que Rousseau n'exagérait pas quand il s'en allait répétant partout qu'un complot était tramé contre lui, qu'il sentait sous ses pas un réseau de machinations et de perfidies, et que des ennemis puissants cherchaient à ruiner sa réputation et à souiller sa mémoire.

L'étude de M™*^ Macdonald jette vraiment « un flot de lumière » sur les ténébreuses intrigues qui furent ourdies contre le philosophe, et qu'il démasqua dans ses Confessions avec la prescience du génie.

Quel est en définitive l'état de la question? Quel est le problème historique qui se pose? Nous allons le rappeler brièvement, avec toute la clarté possible. Les érudits, les initiés connaissent les éléments de l'afTaire, mais beaucoup, parmi nos contemporains, les ignorent. Ils méritent cependant d'être mis une fois de plus en relief, surtout après le travail vengeur de M™® Macdonald.

Lorsque Rousseau remporta le prix à l'Académie de Dijon, en 1750, pour son fameux Discours sur les Sciences et les Arts, puis, deux ans après, fit représenter le Devin du Village devant la Cour, et ensuite à l'Opéra, il acquit une célébrité extraordinaire qui lui valut, d'une façon marquée, l'avantage de déterminer sur son nom inconnu un grand courant de sympathie. Les femmes comme les hommes, plus que les hommes même, s'inquiétèrent de lui. Elles sentaient d'instinct dans son œuvre naissante une âme ardente et passionnée, et tout naturellement se tournaient vers le nouveau venu.

Il avait alors pour amis Diderot et Grimm; le premier, vaste esprit, cerveau encyclopédique, propre à diriger son temps; le second, intelligence déliée, faite pour rassembler des matériaux, mais non pour créer^ se plaisant dans l'intrigue, ignorant la fierté, incapable de s'élever en rien vers les sommets. Les premiers succès de Jean-Jacques ne durent point porter ombrage à Diderot, qui n'avait rien à envier à personne dans le domaine de l'esprit ; mais Grimm, lui, jalousa cette renommée naissante : il avait le pressentiment qu'elle allait rapidement grandir, et qu'il ne pourrait l'égaler.

Parmi les femmes qui se sentaient attirées vers Rousseau, à cette époque. M'"" d'Epinay était au premier rang. Elle lui faisait le meilleur accueil, tant à Paris que dans

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son château d'Epiiiay, et à la Chevrette, près de Montmorency. Dans le courant de l'année 1756, elle lui offrait même l'hospitalité, et mettait à sa disposition une petite maison située à Montmorency même, et nommée, comme on sait, l'Ermitage.

Rousseau fut d'abord au comble de ses vœux. Il détestait le tourbillon des villes, et soupirait après la vie paisible des champs. Il lui fallait le calme des grands horizons pour méditer, pour se mettre à écrire les vastes ouvrages qui tourmentaient sa pensée.

Aux yeux de Diderot et de Grimm, c'était là une situation privilégiée qu'ils voyaient avec une pointe d'envie, le dernier surtout. Il s l'auraient tolérée cependant, et auraient laissé l'ermite à ses travaux, lorsque le bruit se répandit dans l'entourage de M'"*" d'Epinay que Jean-Jacques était épris de la comtesse d'Houdetot, et que celle-ci prêtait à ses aveux une oreille complaisante.

Cette femme sensible et charmante, incarnation de l'esprit et de la grâce de son temps, habitait Eaubonne, à une lieue de l'Ermitage, et s'y trouvait seule. Rousseau allait la voir chaque jour, ils s'écrivaient, avaient des rendez-vous, des tête-à-tête; bref, leur attachement s'afhrmait par tous les signes extérieurs de la passion.

Cette douce vie de deux âmes, faites pour se comprendre et s'aimer, mit le feu aux poudres. Rien ne réveille la pâle envie comme le spectacle d'un pareil bonheur. Le tort de Rousseau, s'il en eut un, fut de ne point cacher son amour. Il n'aurait pas même dû le laisser soupçonner, en dehors de M""" d'Houdetot. Elle se plaisait à le recevoir, à l'entendre : que lui fallait-il de plus?

Pour nous, voilà la source initiale du complot formé «contre le puissant écrivain. Les ennuis, les tracasseries,

les malheurs même qu'il essuya dans la suite proviennent de ces folles amours, trop affichées, trop connues.

D'abord, M™^ d'Epinay, qui avait espéré du philosophe autre chose que de l'amitié, le fait est bien certain, éprouva une violente jalousie à l'égard de M""^ d'Houdetot, sa belJesœur ; pour Rousseau, ce fut du dépit, puis bientôt du ressentiment.

Grimm, qui, dans l'intervalle, était devenu l'ami intime de M™^ d'Epinay, ne manqua pas de distiller tout son venin d'homme de second ordre contre l'hôte de l'Ermitage, et, phénomène étrange, il parvint à entraîner Diderot avec lui. C'est ici que nous voyons apparaître la faiblesse de caractère de ce dernier et que se dessine son hostilité contre Rousseau. Elle ne fit que s'accroître avec le temps, et M™^ Macdonald vient de prouver qu'elle ne recula pas 'devant les plus atroces perfidies.

L'attachement de Jean-Jacques pour M™^ d'Houdetot amena donc un refroidissement avec M""*^ d'Epinay. Leur correspondance devint aigre-douce, puis s'envenima tout à fait. L'écrivain sentit qu'il ne pouvait rester à l'Ermitage, et le 15 décembre 1757, en plein hiver, il le quitta, après y avoir composé en partie la Nouvelle Héloïse. Il comprenait bien qu'une cabale avait été organisée contre lui; il en eût souri, sans doute, s'il n'y avait aperçu la figure de Diderot. Aussi s'écriera-t-il plus tard dans les Confessions : « Et toi aussi, Diderot! Indigne ami! »

Nous avons toujours cru que le fondateur de VEncijclopédie avait été jaloux des succès de Rousseau auprès de jyjme d'Houdetot, qu'il connaissait, qu'il voyait assez familièrement à la Chevrette, qu'il aimait peut-être, lui aussi.

Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, il y eut entre Diderot et Jean-Jacques une guerre sourde, une sorte de

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duel secret, une hostilité souterraine envenimée encore par l'astuce et la médiocrité haineuse de Grimm. Rousseau entendait ces deux hommes marcher dans son mur, et c'est pour se défendre contre leurs attaques qu'il songea à écrire les Confessions.

Si, en quittant l'Ermitage, il eût disparn, fût rentré à Genève, comme il l'avait désiré parfois, et eût vécu ignoré, Grimm et Diderot, certes, l'eussent volontiers oublié; peut-être même lui eussent-ils témoigné de la pitié. Mais il eut la bonne fortune, en rompant avec le monde philosophique et la société de la Chevrette, d'être accueilli par le maréchal et la maréchale de Luxembourg, personnages considérables, et d'être introduit, grâce à eux, dans la plus haute société de l'époque : le prince de Conti, le marquis d'Armentières, le prince de Tingri, le duc de Villeroi, la duchesse de Montmorency, la comtesse de Valentinois, la duchesse et la comtesse de Boufflers, la comtesse d'Egmont, et beaucoup d'autres de ce rang. La cabale, le complot n'avait servi qu'à l'élever davantage.

Coup sur coup, paraissent la Nouvelle Héloise, la Lettre à d'Alembert sur les Spectacles^ le Contrat social et V Emile. C'est une révolution dans les esprits, dans la littérature, dans les mœurs. Rousseau entre à pleines voiles dans la grande renommée, dans la gloire. Il marche l'égal de Voltaire, et laisse Diderot loin derrière lui.

Celui-ci désarme-t-il? Certes, il ne nie point le génie de Jean-Jacques, il ne le pourrait sans faire sourire, mais divers témoignages attestent qu'il ne cesse pas de conspirer contre le repos de son ancien ami. Je n'en citerai qu'un seul, celui du comte d'Escherny, qui, lié avec les deux écrivains, tenta de les réconcilier, comme je l'ai rappelé précédemment. Il écrit :

« Je me suis porté à un raccommodement avec tout le zèle possible : j'ai parlé, j'ai écrit, j'ai prié, j'ai pressé, Rousseau a été inexorable. Il n'avait pu pardonner à Diderot, après avoir été encouragé par lui de publier VEmile^ d'avoir agi sous main avec d'Alembert pour le faire supprimer. Il en avait des preuves si positives contre Diderot, qu'il alla chez lui, oii, en présence de la compagnie qui s'y trouvait, il lui déclara ne pouvoir plus être de ses amis. »

Les hostilités s'apaisent pendant que Rousseau est proscrit, errant, et bat les rivages de l'Europe. En 1770, il revient cependant à Paris contre vents et marées, avec le souci de défendre sa mémoire. Les Confessions sont achevées, il y met la dernière main, et en fait plusieurs lectures. weûf Le but poursuivi par la cabale, dont Diderot et Grimm, du début à la fm^ ne cessent d'être l'âme, était de répandre et d'accréditer dans l'opinion le bruit que Rousseau, bien qu'écrivain émérite, s'était indignement conduit envers M"'*' d'Epinay, sa bienfaitrice, envers M™*^ d'Houdetot et Saint-Lambert, et envers Diderot lui-même; bref, que c'était, malgré son talent, son génie, un ingrat, un fourbe, un imposteur, un faux sage, un vrai scélérat.

Pour atteindre ce but, Diderot et Grimm indiquèrent des changements et remaniements à faire au texte initial des Mémoires de M™^ d'Epinay, et propres à accabler Rousseau. M™^ Macdonald, comme nous l'avons dit, publie une reproduction de notes écrites par Diderot lui-même. Elle dit à ce sujet :

(( De commun accord et de propos délibéré, Grimm et Diderot fabriquèrent un document qui obtint créance, et qui leur assura pendant plus d'un siècle la vengeance qu'ils voulaient léguer à la postérité contre l'auteur des Confessions. La machination est certaine, et les manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal et des Archives, le cahier des Notes surtout, le dévoilent aujourd'hui. J'ajoute que

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€es documents, et d'autres maintenant accessibles aux recherches, n'ont échappé aux investigations que parce qu'on avait pris toutes les précautions pour en retarder la publication jusqu'à ce que, tous les témoins contemporains des faits ayant disparu, il n'y eût plus personne qui pût plaider en faveur de Rousseau. Mais si la lumière est lente parfois à se produire, elle n'en est pas moins éclatante dès qu'elle vient dissiper des erreurs même séculaires. »

Le cahier des Notes, dont parle M""^ Macdonald, renferme les indications utiles pour modifier, dans le sens voulu, ie texte des Mémoires.

« En examinant les papiers (de la Bibliothèque de l'Arsenal) », dit l'écrivain anglais, a j'ai mis la main sur une liste de références qui, sous le titre général de : Notes des change7nents à faire dans la fable ^ indique toutes les altérations et modifications à introduire dans les cahiers écrits, et qui y ont été faites en effet. Or, ces notes sont de l'écriture de M™^ d'Epinay, mais il est facile de voir, d'après le style et le ton, que ce sont des instructions qu'on lui dicte, des recommandations, en quelque sorte impératives, d'avoir à changer tels et tels passages de sa narration, non des conseils purement littéraires sur certains ornements de style, mais bien des avis, presque des injonctions, émanant des personnes intéressées qui veulent, départi pris, donner à cette narration un tout autre caractère. La personnalité d'un de ces conseillers influents et exigeants se trahit par deux notes écrites entièrement de sa main et entremêlées avec les notes de M""' d'Epinay. Ces deux notes wnt de récriture facilement reconnaissable de Diderot. Le lecteur comprendra mieux l'importance de cette découverte lorsque nous aurons mis en regard de ces Notes les accusations contre Rousseau, formulées ailleurs par Grimm et Diderot, et qui reparaissent, comme changements faits,

dans les cahiers récrits des manuscrits des Archives et de l'Arsenal, Tim complétant l'autre. »

Ailleurs, revenant sur le même sujet, M°"^ Macdonald ajoute :

(( Le but de ces notes est de glorifier Grimm et Diderot (dans les Mémoires de M™*^ d'Epinay), de reproduire les mêmes diffamations contre Rousseau qui avaient été mises en circulation dans la Correspondance littéraire (de Grimm), et rapportées secrètement dans les Tablettes de Diderot, et qui, plus tard, furent confiées à des personnages dont on savait absolument qu'ils les propageraient au dehors, comme Marmontel et La Harpe. »

A la fin de son étude, l'auteur, en se résumant, s'exprime ainsi :

« En ce qui concerne la conspiration contre Rousseau, il est prouvé que cette conspiration exista. Les différents manuscrits de l'ouvrage posthume de M'""^ d'Epinay et l'histoire de ces documents nous aident à découvrir l'instrument soigneusement préparé par les conspirateurs pour transmettre à la postérité leur portrait calomnieux de l'homme qu'ils détestaient. »

Ainsi donc, il résulte de la découverte et de l'étude de M™^ Macdonald que Grimm et Diderot se sont servis de M""" d'Epinay pour lui faire répéter, dans ses Mémoires, leurs venimeuses imputations contre Rousseau, et pour donner ainsi de l'autorité à leurs impostures. Faible, dominée par Grimm, M"^ d'Epinay a subi l'obsession et a écrit sous leur dictée; parfois même, Diderot a tenu la plume.

Rousseau n'ignorait pas ce complot contre sa réputation et sa mémoire. Aussi, nous le répétons, pour le déjouer, revint-il à Paris du Dauphiné, à la fin de 1770, armé de son

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livre immortel, les Confessions. Afin de saisir, dans une certaine mesure, l'opinion de sa défense, il en fit, nous l'avons vu, dans l'hiver de 1771, trois lectures à quelques intimes, lectures qui eurent un retentissement considérable, puis l'accalmie sembla se faire.

En 1778, au commencement de mai, avant le départ pour Ermenonville, qui eut lien le 20, le philosophe, à la suite d'un vertige, dut avoir le pressentiment de sa mort prochaine. Le lendemain, en effet, recevant la visite de Paul Moultou, son ami, arrivé de Genève à Paris, il lui remit solennellement le manuscrit des Confessions^ avec des instructions utiles pour la publication, quand il ne serait plus. C'était plus que sa vie, c'était son honneur qu'il confiait à Moultou. Le dépôt était entre bonnes mains : jamais ami plus fidèle et plus sûr ne fut chargé d'une pareille mission.

Plus nous allons, plus la mémoire du sublime auteur d'Emile grandit dans la pensée des générations et des sociétés. Elle se dégage petit à petit, grâce à l'érudition moderne, du limon fangeux de l'ignorance et de la calomnie. Quant à son influence, on peut dire sans exagération qu'elle agite et qu'elle réchauffe toutes les nations du globe.

Juste retour des choses d'ici-bas, il a fallu la main délicate et le regard pénétrant d'une femme pour démêler l'écheveau ténébreux des méchancetés que renferment contre Rousseau les Mémoires de W^'^ d'Epinay. Nous le savons maintenant, c'est Grimm, c'est Diderot qui, en réalité, les ont mises dans ce livre. M""^ d'Epinay a été faible plus qu'elle n'a été mauvaise amie.

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