CHAPITRE XVII
Un Dossier de l'Assistance publique.
Lorsque M. Mesureur, ancien député de Paris, fut nommé, en septembre 1902, directeur de l'Assistance publique, à Paris, une de ses préoccupations fut aussitôt d'attirer l'attention sur les importantes archives de cette administration, et de mettre les érudits, les savants, les lettrés à même de consulter les documents qui y sont renfermés. Nous ne saurions trop le féliciter à ce sujet. Il y a là une mine féconde à explorer.
Parmi les documents des archives en question, nous avons trouvé un dossier fort intéressant qui se rapporte à Jean-Jacques Rousseau. Ce dossier est tout à l'avantage de Thérèse Levasseur, la femme du philosophe, qui, comme lui, a été misérablement calomniée, et qui, j'en ai le sentiment, valait mieux que la réputation de mégère hargneuse que lui ont faite les ennemis du grand homme.
M. A. Ranson, ancien conseiller municipal de Paris, dans un remarquable rapport présenté au Conseil muni- €ipal, résume ainsi les documents de ce dossier :
(( Environ deux ans après la mort du célèbre et para-
doxal philosophe, sa veuve, Thérèse Levasseur, fit cession par acte notarié, à un ami de son mari, le sieur Benoist, ancien contrôleur des Eaux et Forêts^ de tous ses droits de propriété sur les manuscrits de musique laissés par Jean-Jacques Rousseau, à charge par le dit sieur Benoist de réunir et de publier, sous le titre indiqué par Fauteur, Consolations des misères de ma vie^ tous les airs inédits trouvés dans ses papiers. Le produit de la vente de cette publication devait revenir à l'hospice des Enfants- Trouvés. Thérèse Levasseur voulut ainsi que les dettes que son mari avait contractées envers l'Administration hospitalière fussent, après sa mort, payées avec le fruit de son travail. »
M. Ranson, par cette dernière phrase, tire d'une façon significative la moralité de l'acte de la veuve du philosophe, et c'est pour cette moralité, avant tout, que nous écrivons ces pages. Les documents d'archives n'ont, à notre avis, un intérêt véritable que s'ils jettent un rayon de lumière à travers la conscience des personnages disparus, et nous aident à les juger sainement et en toute vérité, pour la confusion des ignorants.
Rousseau, il Fa avoué dans les Confessions, commit la faute vraiment impardonnable de porter ses cinq enfants à l'hospice des Enfants-Trouvés. Il y a eu, à ce sujet, des polémiques sans nombre, qui sont loin d'être épuisées. Les uns ont prétendu que Rousseau n'était pas le père de ces malheureux enfants; certains même, notamment une femme écrivain de Londres, M""* Frédérika Macdonald, sont allés jusqu'à dire que Thérèse n'avait pas eu d'enfant, et que les aveux si pénibles de Jean-Jacques, soit dans les Confessions, soit dans sa Correspondance, n'étaient qu'une sorte de fanfaronnade ou de duperie.
L'acte de Thérèse, affectant à l'hospice des Enfants- Trouvés le produit de la musique laissée par son mari,
afin d'effacer le passé dans la mesure de ses forces, vient contredire ces hypothèses, qui, d'ailleurs, ne reposent sur aucun fondement. Il confirme d'abord le récit des Confessions^ et prouve que Rousseau a été sincère là comme partout ailleurs. Il a fait l'aveu de sa faute ; c'est par lui, en somme, que nous la connaissons, et, le premier, il a essayé de la réparer en écrivant Y Emile. « Il a expié ces jours d'erreur », dit George Sand, « par de longs et cuisanls remords. »
Thérèse aussi a eu des remords, puisqu'elle a voulu expier le fatal abandon de ses enfants. Les suppositions fantaisistes de M.^^ Macdonald et de divers autres critiques tombent donc devant les pièces du dossier de l'Assistance publique. Thérèse, qui était une simple d'esprit, mais non une méchante femme^, a donc éprouvé du repentir^ comme son mari, et, comme lui, elle a fait ce qu'elle a pu pour réparer la faute commise. Que ceux qui sont sans péché, suivant la parole si humaine de Jésus, lui jettent la première pierre !
Le dossier qui nous occupe renferme des actes notariés^ des listes de souscription où figurent les noms des personnages les plus haut placés de France et de l'étranger, un prospectus imprimé, et enfin la délibération des administrateurs de l'hospice des Enfants-Trouvés « donnant quittance au sieur Benoist », dit M. le conseiller Ranson^ « de la somme de 34,000 livres, montant du produit brut de l'entreprise ».
Voici d'abord l'acte de cession qui conférait pleins pouvoirs à M. Benoist pour mener à bonne fin la publication de la musique de Rousseau :
« Par devant les Conseillers du Roy, notaires au Châtelet de Paris, soussignés.
(( Fut présente dame Marie-Thérèse Levasseur, veuve de Jean-Jacques Rousseau, demeurant actuellement au Plessis-Bellevillc, près Dammartin, étant ce jour à Paris, logée grande rue du faubourg Saint-Denis, paroisse Sain4- Laurent,
(( Laquelle a, par ces présentes, cédé et transporté à M*^ Pierre-Antoine Benoit, ancien Gontrolleur général des Domaines et Bois de la Généralité de Toulouze, demeurant à Paris, rue du Gros Chenet, paroisse Saint-Eustache, àîce présent et acceptant : Plusieurs manuscrits contenans des airs romans {sic) et autres fragmens de musique composés par J.-J. Rousseau, dont le dit sieur Benoit est en possession par la remise que la dite dame ceddante lui en a faite;
ce Pour, par le dit sieur Benoit, disposer les dits manuscrits comme il avisera bon être, en conséquence les faire publier en telle forme et de la manière qu'il lui plaira pour l'honneur de la mémoire de l'auteur dont il était l'ami. Cette cession est faite moyennant la somme de quatre mille huit cent quatre livres dix-sept sols à compte de laquelle le dit sieur Benoit s'oblige de payer, à la dite dame Rousseau, sur les premiers deniers qui procéderont de la vente et distribution des dits manuscrits, après leur gravure, la somme de trois mille livres en deniers comptant et non autrement, et à Tégard des dix-huit cent quatre livres dix-sept sols de surplus, la dite dame Rousseau les délègue par ces présentes aux souscripteurs d'Angleterre qui ont souscrit pour le recueil des airs et romans {sic), et dont la dite dame Rousseau a remis l'état au dit sieur Benoit qui le reconnaît, s'obligeant, en conséquence, le dit sieur Benoit, à faire parvenir, aussytôt la gravure et l'impression des dits manuscrits, aux souscripteurs le nombre d'exemplaires du recueil pour lequel ils ont souscrit et payé à l'avance la dite somme de dix-huit cent quatre livres dix-sept sols, et de faire en sorte que la dite dame ceddante n'en soit inquiétée, poursuivie ni recherchée.
« Dans le prix cy dessus fixé est compris le privilège que la dite dame Rousseau cedde au dit sieur Benoit qui lui a été accordé par le Roy le vingt-six aoust dernier pour la publication de la dite musique.
« Déclare, la dite dame, qu'au sujet de la souscription proposée d'abord à l'addresse du sieur Le Marchand, marchand de musique, rue de Grenelle Saint-Honoré, du recueil des romans (sic), il y a instance au Conseil dans l'effet de laquelle la dite dame Rousseau subroge le dit sieur Benoit pour exercer par lui tous les droits qui doivent 'en résulter et de la manière qu'il avisera bon être.
« Et pour Texécution des présentes et dépendances, les parties élisant domicile à Paris où elles sont demeurantes €t logées auxquels lieux nonobstant, promettant, obligeant, renonçant, fait et passé à Paris, ès étude, le treize janvier mil sept cent quatre vingt avant midy, et ont signé la minutte des présentes demeurée à M. Provost, un des dits notaires soussignés.
« Signé : Levasseur, Benoit, Lambert, Provost. »
En résumé, c'est sur le conseil de quelques amis de Rousseau, et notamment de M. Benoist, que Thérèse Levasseur songea à publier un recueil d'airs et de romances du philosophe. L'affaire fut examinée dès le mois de décembre 1778, c'est-à-dire à peu près six mois après la mort du grand homme. Elle avait pour but d'abord de procurer quelques ressources à sa veuve.
Dans le courant de l'année 1779, la souscription fut lancée et obtint du succès, en Angleterre surtout, car une somme de 1,814 livres fut envoyée de ce pays. Thérèse la conserva. M. Benoist ensuite prit seul la publication en main, et c'est alors que fut signé l'acte que nous venons de rapporter.
A ce moment aussi, entre Thérèse et M. Benoist, il fut convenu que le produit nouveau de l'opération serait
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versé à l'hôpital des Enfants-Trouvés. Ce fait résulte du compte rendu de la souscription que l'ancien contrôleur des Domaines présenta aux administrateurs de cet hôpital, le 3 décembre 1781. Il dit nettement dans cette pièce qu'il ne céda aux instances de Thérèse Levasseur que « dans Tespérance de procurer à l'hôpital des Enfants-Trouvés de Paris tout le bénéfice qui aurait pu résulter [de la souscription], et contribuer par ce moyen à une bonne œuvre digne de M. Rousseau ».
Tel est l'acte de réparation voulu et accompli par la veuve du philosophe de Genève. Il méritait, à notre avis, d'être mis en lumière, et fera taire peut-être les calomniateurs de Thérèse.
Le dossier renferme d'autres pièces assez intéressantes^ indiquant que M. Benoist déploya une grande activité pour faire réussir la souscription entreprise.
Ce M. Benoist m'inspire une sincère sympathie. C'était un homme habile, ordonné, très consciencieux. Il avait connu Rousseau, avait été son ami, professait un grand respect pour sa mémoire^ et^ connaissant la faute terrible de l'abandon des enfants, il était heureux de s'associer à un acte d'expiation. Chez lui, aucune idée de lucre. Il est poussé par une sorte d'instinct généreux, une sorte de devoir qu'il s'est imposé, et il obéit à l'impulsion de sa conscience.
Il faut dire qu'il semble obéir aussi à une promesse faite à Rousseau de son vivant. En effet, dans le prospectus imprimé d'août 1780, qu'il lança pour placer les exemplaires, je remarque ce passage extrêmement significatif :
« Un ami de l'auteur a acquis cette propriété, tant pour assurer la publication de cet ouvrage, que 'pour seconder les intentions de l'auteur, en faisant tourner tout le béné-
fice qui en résultera au profit de V Hôpital des Enfants- Trouvés de Pains. »
Ainsi Rousseau, à la fin de sa vie, était préoccupé encore de réparer la faute de sa jeunesse, et donnait mission à M. Benoist d'agir en ce sens après sa mort.
En post-scriptum, M. Benoist dit :
(( L'ami qui s'est chargé gratuitement des soins de la publication de cet ouvrage prend la liberté d'adresser à
M ce nouveau prospectus, dans l'espérance d'augmenter
le nombre des souscripteurs, et rendre par là le bénéfice destiné aux Enfants-Trouvés le plus considérable qu'il lui sera possible, la seule satisfaction qui doive le dédommager des embarras qu'entraîne un pareil ouvrage. »
Comme nous le verrons plus loin, M. Benoist publia en tête de l'ouvrage musical annoncé la liste de tous les souscripteurs ; il y joignit cette note :
« L'Editeur a cru dev^oir à sa délicatesse de présenter cette Liste pour rendre notoire le montant de tout le bénéfice qu'il a destiné à l'Hôpital des Enfants-Trouvés; la tache qu'il s'était imposée étant remplie, il remettra aux Administrateurs du dit Hôpital toutes les Planches gravées pour qu'ils en disposent à leur volonté. »
Quel brave homme ! Rousseau eut ce bonheur de rencontrer, dans toutes les classes de la société, des cœurs d'élite qui l'aimèrent sincèrement, depuis la comtesse d'Houdetot, le prince de Conti;, la maréchale de Luxembourg, Moultou, de Genève, le dévouement incarné, Du Peyrou, de Neuchâtel, M™" de Verdelin, M™" de Latour- Franqueville,... jusqu'au bon M. Mathas, qui, à Montmorency, lui loua la maison de Montlouis quand il quitta rp]rmitage; jusqu'au maçon Pilleu, son voisin, à la modeste table duquel, lui, l'auteur &'Emile et du Contrat social, ne dédaignait pas de s'asseoir... et combien d'autres encore il faudrait nommer!
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Un des détails les plus curieux de la souscription des Consolations des misères de ma vie consiste dans les rapports de M. Benoist avec la Cour. L'ancien fonctionnaire de l'Etat avait compris que le nom de la reine et celui des princesses, Madame et la comtesse d'Artois, produiraient un excellent effet en tête de la liste. Il reçut avis de les inscrire chacune pour un exemplaire, dont le prix était de 24 livres.
Trois exemplaires pour la Cour! C'était bien peu. L'idée alors vint à M. Benoist d'attribuer dix exemplaires à Marie- Antoinette, cinq exemplaires à Madame et cinq exemplaires à la comtesse d'Artois. Ces chiffres en imposeraient et seraient d'un exemple salutaire. Il ne réclamerait toutefois que le prix des trois exemplaires souscrits, soit 72 livres.
Il fit part de son intention à M. Campan, bibliothécaire de la reine, par une lettre en date du 7 mars 1781, puis par un rappel de lettre, le 24 mars. Il reçut la réponse suivante :
« Versailles, le 25 mars 1781.
(( J'avoue, Monsieur, que si vous ne m'aviez pas fait l'honneur de m'écrire hier, votre lettre du 7 de ce mois serait restée sans réponse, parce que je ne croyais pas qu'elle en exigeât. Dans cette lettre du 7, vous m'annonciez, comme décisive et prise sur vous, la résolution d'inscrire Sa Majesté dans la liste des souscripteurs pour dix exemplaires, et Madame, ainsi que M""^ la comtesse d'Artois, pour cinq chacune. Yous ajoutiez : « Cet arrange- « ment dicté par l'honnêteté ne contrarierait en rien les « premières intentions de la Reine et des deux prin- « cesses. » Voyant, Monsieur, que, dans votre projet,
l'ordre que j'ai reçu n'était point excédé, je n'ai pas cru devoir le soumettre de nouveau à la Reine et aux deux princesses.
« De plus, je doute pouvoir leur en parler, car c'est aujourd'hui dimanche et demain fête; ces jours destinés pour tenir la Cour sont peu favorables aux questions que l'on ne peut faire aux princesses que dans leur intérieur. Vous m'annoncez que c'est mardi sans faute que l'on imprime la liste des souscripteurs. Si je trouve un moment' libre pour cette question, je le saisirai, et j'ajouterai la réponse en P. -S. à ma lettre que j'ai l'honneur de vous écrire, à la réception de la vôtre, dès le matin, dans la crainte de n'en pas trouver le temps dans le reste du jour.
« J'ai l'honneur d'être très parfaitement. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
« Signé : Campan. »
Au recto de la seconde page de cette lettre, M. Campan écrivit le post-scriptum annoncé; le voici :
c( Vous pouvez. Monsieur, comprendre la Reine et les deux princesses pour la quantité d'exemplaires désignés dans votre lettre du 7 mars, puisque vous imaginez que cela peut honorer l'édition et la liste des souscripteurs, me référant toujours à ce que vous me mandiez subséquemment dans votre même lettre du 7 mars. »
Ainsi, la Cour consentait à l'inscription de vingt exemplaires de la musique de Rousseau, mais il était entendu qu'elle n'en paierait en réalité que trois, soit 72 livres au lieu de 480 livres. Le chiffre 20 ne serait sur la liste que pour faire figure.
Franchement^ c'était une mesquinerie, et nous avons peine à croire que Marie-Antoinette et ses deux bellessœurs eussent été mises réellement au courant de la com-
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binaison. M. Campan avait- il donné à la reine et aux princesses les explications utiles? Nous ne le pensons pas.
Marie-Antoinette était une fervente de Rousseau. Au mois de juin 1780, le 14, au moment où la souscription entreprise par M. Benoist battait son plein, elle était allée à Ermenonville méditer sur le tombeau de l'immortel écrivain; l'événement même avait été très commenté. Tout récemment, le 19 septembre de cette même année 1780, sur son charmant théâtre de Trianon, elle avait joué le rôle de Colette dans le Devin du Village. Est-il à supposer que cette reine eût lésiné pour quelques exemplaires d'un nouvel ouvrage du philosophe qu'elle admirait ainsi publiquement? Nous ne pouvons l'admettre.
M. Benoist, en tout cas, ne le crut pas. Suivant les conventions, il envoya les trois exemplaires souscrits, tandis que sa liste en portait vingt. Il fit appel en même temps à la générosité de la reine et des princesses. Malheureusement, M. Campan servait d'intermédiaire. C'était, certes, un homme correct, mais il n'avait ni l'ampleur de vue, ni l'autorité nécessaire afin de gagner d'un mot la cause de M. Benoist. Il eût fallu un cœur généreux pour instruire Marie-Antoinette de cette petite affaire, pour toucher Fâme aimante de cette reine infortunée, et, j'en suis sûr, elle «eût envoyé une somme élevée, 500 à 1,000 livres au moins.
Au lieu de cette bonne aubaine, voici la lettre pointilleuse que l'honnête M. Benoist reçut du cérémonieux et sec M. Campan :
« Versailles, le 11 avril 1781.
(( J'ai reçu. Monsieur, les trois volumes que vous m'avez adressés hier, contenant les romances de J.-J. Rousseau, pour la Reine, Madame et M™^ la comtesse d'Artois. Dans votre lettre d'hier. Monsieur, vous me dites que vous «espérez que Sa Majesté et les princesses, informées du
motif de l'éditeur, et de la destination du bénéfice sur le produit de la souscription, se feront un plaisir de l'augmenter par leur générosité. Il me serait certainement agréable, Monsieur, de seconder votre zèle pour les pauvres, mais je ne peux maintenant vous mettre en contradiction avec vous-même. Dans votre lettre du 7 mars, vous me mandiez « qu'il vous paraissait décent (le frère « du roy d'Angleterre souscrivant pour dix exemplaires) (( que la Reine y parût pour dix et les deux princesses « chacune pour cinq, mais que cet arrangement ne con- « trarierait en rien leurs premières intentions ».
« Pour faire agréer à la Reine et aux princesses de se Toir dans la liste des souscripteurs, pour plusieurs exemplaires, quand leur ordre n'avait été que pour un, il a fallu que je leur aye lu votre lettre, et je ne peux aujourd'hui réclamer contre cette lettre.
« Je peux encore moins être généreux pour mes maîtres «ans leurs ordres, mais je n'en ai pas besoin pour être juste ; et comme il ne le serait pas qu'un bénéfice destiné aux pauvres fût grevé des frais de reliure des exemplaires que vous m'avez adressés hier, je vous prie, Monsieur, de m'envoyer la note du coût des trois reliures, et de joindre à ladite note le prix d'un exemplaire en feuilles, que vous voudrez bien envoyer à la grand'poste, bien enveloppé à mon adresse^ au bureau de M. Dancour, à lui-même ou, en son absence, à M. Lefeu, au même bureau. Mes ports sont francs. Aussitôt, Monsieur, que je recevrai de vous cette note, je vous enverrai un mandat du montant de ladite en supplément à celui de 72 francs, que vous n'avez pas encore fait recevoir.
(( J'ai l'honneur d'être très parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
« Gampan. »
Le brave M. Benoist comprit qu'il n'y avait qu'à se rési-
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gner. lî écrivit en marge de la lettre de M. Gampan cette note attristée qui dégageait sa responsabilité sur le chiffre 20 :
(( Deux lettres de M. Gampan justifiant qu'on n'a placé que trois exemplaires, au lieu de vingt portés sur la liste, sous le nom de la Reine, de Madame et M™® la comtesse d'Artois. »
Si M. Benoist avait été mieux avisé, c'est le comte de Vaudreuil qu'il aurait chargé de plaider sa cause auprès de la reine : nul doute qu'elle n'eût été gagnée par cet avocat dont Marie-Antoinette tenait l'éloquence secrète en si particulière estime.
Nous avons trouvé encore, dans le dossier de l'Assistance publique, une lettre curieuse du comte d'Aranda, ambassadeur d'Espagne. A la suite, sans doute, de quelque malentendu, un M. Pyrronetti avait fait inscrire ce grand seigneur pour quatre exemplaires des Consolationsdes misères de ma vie. Lorsqu'il fut averti, il refusa son acquiescement, non pour la question d'argent, mais parce qu'il avait été froissé qu'on disposât de son nom sans le consulter. Voici l'épître qu'il écrivit à M. Benoist :
« A Marly, ce 14 may 1781.
« Monsieur, j'ai reçu votre lettre du 10, et je puis vous répondre que je ne me suis douté jamais de l'éditeur des œuvres de J.-J. Rousseau, sur le fait de la souscription inventée pour M. Pyrronetti. Je voudrais bien découvrir celui-ci pour lui faire connaître son excès de prendre mon nom. Je n'aurai aucune difficulté de prendre les quatre exemplaires suposés pour moi, et memme une douzaine^ autant pour l'objet qui doit jouir du produit, que pour le
célèbre auteur : mais m'étant fixé une règle de ne pas me conformer à rien qui fut fait à mon insçu, vous êtes, Monsieur, assez prudent pour ne pas me conseiller de la rompre.
« J'ai l'honneur d'être avec un parfait attachement^ Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
(( Le comte d'Aranda.
(c A Monsieur Benoisl, ancien contrôleur des Domaines, rue Montmartre, maison de M. Frary, à Paris. »
En même temps, le comte d'Aranda renvoyait avec sa lettre l'imprimé de souscription suivant, dont les blancs avaient été remplis à son insu :
Modèle de l'engagement.
« Je, soussigné, prendrai quatre exemplaires de la musique de chambre composée par J.-J. Rousseau, et proposée par souscription par sa veuve, et promets de payer la somme de 24 livres de France pour chacun des exemplaires que je demande, au moment oii la remise m'en aura été faite à l'adresse suivante : M. Pyrronetti, pour M. le comte d'Aranda, rue Jacob, chez M. de la Tarde, près la Charité.
« Bon pour quatre exemplaires. »
Les Consolations des misères de ma vie furent tirées à environ 600 exemplaires : 387 furent placés à Paris, 129 en province et 62 à Londres. Ce fut donc un succès.
J'ai pu, il y a quelques années, me procurer un exemplaire de cette œuvre posthume du maître, devenue une rareté en librairie. Le livre a le format in-folio et comprend 200 pages. Son titre exact est : Les Consolations des
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misères de ma vie, ou Recueil d'airs, Romances et Duos, par J.-J. Rousseau, Paris, 1781.
La première page, illustrée par C. Bénazech, qui fit le dessin et la gravure, est un hommage au grand homme. On y voit son buste sur un piédestal élevé qui porte cette inscription empruntée à Montaigne : « Nature est un doux guide. Je gueste partout sa piste : nous l'avons confondue de traces artificielles. » A droite, on voit une mère assise qui va donner le sein à son dernier né. Une suivante debout vient de l'apporter pour cette fonction sacrée. Les aînés, à gauche, enguirlandent de fleurs le buste du philosophe. Dans un médaillon, au bas, on aperçoit le tombeau de l'île des Peupliers, à Ermenonville. L'ensemble de cette gravure aquatintée est ravissant. Tout le symbolisme, tout l'attrait du xviii^ siècle s'y trouvent exprimés.
Vient ensuite un Avis de r Editeur de ce Recueil, c'està-dire du bon et fidèle M. Benoist. Il rappelle quelques idées de Rousseau, son goût pour la musique et la botanique, les souff'rances qu'il endura, les malheurs qu'il eut à traverser. Ces pages sincères sont pleines d'une émotion communicative.
Après cet avis ou préface^ est placée la liste des souscripteurs. Elle est intéressante, car on y retrouve des noms de personnages célèbres, ou qui ont joué un rôle important dans la vie de l'écrivain. Parmi les femmes, voici la princesse de Lamballe, la duchesse de Choiseul, la princesse de Pignatelli, la comtesse d'Egmont, la duchesse de Grammont, M""^ de Montesson, M™^ Necker, la comtesse de Tessé, la marquise de Villette... et combien d'autres noms illustres !
Parmi les hommes, je remarque quelques noms qui évoquent des souvenirs divers. Voici d'abord le prince de Beloselski, gentilhomme de la chambre de Sa Majesté impériale de Russie. Il s'était autrefois intéressé à Rousseau, lui avait écrit, et lui avait témoigné de la sympathie.
Deleyre, le futur Conventionnel, qui avail été l'ami du philosophe, et en avait reçu de nombreuses lettres, souscrivit pour cinq exemplaires. Je note ensuite les noms de Franklin, alors à Paris; de Grimm, qui prit deux exemplaires, dont l'un, je suppose^ était destiné à M""^ d'Epinay ; de M. de Malesherbes, du duc de Nivernois, du poète Roucher, du comte de Vaudreuil, l'ami de Marie-Antoinette; puis, à Neuchâtel, de Du Peyrou, Moultou, colonel Pury^ les fidèles du grand homme, des cœurs d'or, des amis comme il y en a peu; à Londres, du duc de Glocester, frère du roi, qui retint dix exemplaires ; de la duchesse de Portland, celle à qui Rousseau écrivit des lettres si intéressantes sur la botanique... J'abrège, mais combien encore mériteraient d'être cités !
Je croyais trouver dans la liste les noms de la comtesse d'Houdetot et de Saint-Lambert, ainsi que celui de la maréchale de Luxembourg. Ils n'y figurent pas. Nul doute que ces amis des anciens jours ne se soient procuré l'ouvrage par l'entremise des libraires.
Après cette liste, document fort curieux, commencent les Airs et Romances de Rousseau. « On a réuni dans ce Recueil », dit M. Benoist, « tous les petits morceaux de musique échappés à M. Rousseau. Il faut les considérer comme le fruit de ses délassements, ou plutôt, ainsi qu'il le disait lui-même, comme sa consolation dans ses disgrâces. La plupart des airs sont sur des paroles de nos anciens écrivains. M. Rousseau les aimait beaucoup; il trouvait dans leurs ouvrages ce caractère de vérité qui attache^, ce ton de naïveté qui charme, enfin cette philosophie de la nature qui fait consister le bonheur dans la tranquillité et qui fut toujours la sienne. »
Tels furent les motifs et les circonstances de la publication dont nous venons de parler. Nous l'avons dit au début, cette publication fut une réparation qui fait honneur à Thérèse Levasseur. La malheureuse femme a été assez
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accablée, même par des amis de Rousseau, pour que nous mettions en relief un acte qui est à sa louange.
En terminant, je me rappelle une visite que je fis au mois de novembre 1897, au cimetière du Plessis-Belleville, dans l'Oise : c'est là que Thérèse dort son dernier sommeiL On me montra, sous des sapins, la place oii elle est enterrée, et je me découvris, songeant que cette pauvre femme avait été la compagne d'un homme de génie, du père de la Révolution française, qu'elle avait égayé sa jeunesse^ l'avait soigné courageusement dans ses souffrances et ses infirmités, et^ sans le savoir sans doute, avait pris place dans l'histoire de l'esprit humain ^
Au mois d'octobre 1908, une pierre tombale, en hauteur,, fut placée, dans le cimetière du Plessis-Belleville, à la place 011 repose Thérèse Levasseur. Le Comité du monument d'Ermenonville en l'honneur de Rousseau, monument inauguré le 18 octobre, avait pris l'initiative de cet hommage à sa veuve. Sur la pierre sont gravés ces mots : Ci-gît la dépouille mortelle de Thérèse Levasseur^ compagne de J.-J. Rousseau^ née à Orléans le ^^2 septembre 1721 ^ décédée au Plessis-Belleville^ 17 juillet 1801 .
Ce n'est pas le mot : compagne qu'il fallait inscrire sur cette tombe, mais bien le mot : femme de J.-J. Rousseau. C'est dans ce sens que parla la Constituante dans son décret du 29 novembre 1790, article II, ainsi conçu : Marie-Thérèse Levasseur^ veuve de J.-J. Rousseau^ sera nourrie aux dépens de tEtat. A cet effets il lui sera payé annuellement^ des fonds du Trésor public^ une somme de 1,200 livres. La Convention parla de même dans son décret du 14 avril 1794.
Nous espérons que cette erreur sera réparée bientôt, et que, sur le mausolée de Thérèse, on effacera une locution impropre, et qu'on se conformera à la vérité de l'histoire.
* Voir l'Appendice III.