‹ Le prestige de Jean-Jacques Rousseau, souvenirs, documents, anecdotesChapitre 40 sur 49 · ROUSSEAU ET ROBESPIERRE SE SONT-ILS VUS · texte numérisé non relu

ROUSSEAU ET ROBESPIERRE SE SONT-ILS VUS

Robespierre a-t-il vu J.-J. Rousseau? Cette question a été posée à différentes reprises dans les journaux et les revues. J'ignore si elle a été traitée à fond; je n'ai jamais eu sous les yeux des preuves nettes et claires, mais seulement des aperçus vagues et sans précision.

Il est intéressant, cependant, de savoir si le célèbre Conventionnel a vu l'auteur du Contrat social, si le disciple a rendu visite au maître, lui a parlé, a conservé le souvenir de l'entretien et en a laissé quelques vestiges.

Robespierre naquit à Arras le 6 mai 1738, et Rousseau mourut à Ermenonville le 2 juillet 1778, à l'âge de soixantesix ans. Le jeune homme prédestiné avait donc vingt ans au plus s'il s'est rencontré avec le puissant écrivain.

Je viens de consulter un ouvrage autorisé, la magnifique Histoire de Robespierre, par Ernest Hamel. — Avant d'aller plus loin, qu'il me soit permis de saluer ici, avec un affectueux respect, le souvenir de l'historien. Je l'ai connu dès ma première jeunesse, son accueil fut amical et paternel; il y avait en lui l'aménité d'un sage, l'énergie d'un stoïcien et la politesse de l'ancien temps. Après

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l'avoir entendu, je me sentais plus fort, plus courageux, plus fier de vivre. Jusqu'au tombeau, je garderai à sa mémoire la gratitude d'un fils.

Voici la page intéressante qu'Ernest Haniel écrit sur la question qui nous occupe :

« Il arrive souvent aux jeunes gens qui débutent dans la profession des lettres d'essayer d'entrer en relation avec les hauts dignitaires de la carrière qu'ils ambitionnent de parcourir. On voudrait recevoir d'eux comme un baptême littéraire. Il semble qu'une parole, un bout de lettre de ces princes de la littérature sera une sorte de passeport pour le succès, et qu'à l'aide de €e talisman on marchera plus sûrement dans sa voie. Presque toujours, on en reçoit un encouragement banal ou bien un conseil insolemment protecteur de ne pas tenter une route pleine d'écueils, comme si toute carrière en ce monde n'avait pas ses difficultés et ses périls; mais quelquefois, par compensation, on en obtient un de ces serrements de main oii tressaille une fibre même du cœur, et qui ajoute au patronage l'inappréciable prix d'une illustre amitié.

« Robespierre se sentit saisi de cette ambition de contempler face à face un grand homme. Un jour donc, ému comme on l'est à vingt ans pour un premier rendez-vous, il se rendit à Ermenonville, oii, accablé de souffrances et dévoré d'une indéfinissable tristesse, Rousseau vivait ses derniers instants. L'entrevue eut lieu sans doute dans le grand parc aux arbres séculaires, muets témoins des promenades solitaires du philosophe. Que se passa-t-il entre le maître et le disciple? Nul ne le sait. Personne n'a révélé ce que dit l'immortel Jean-Jacques à ce jeune inconnu, appelé à mettre en pratique ses théories sociales et qui, peut-être, soupçonnant l'avenir, venait chercher des avis sur l'application de ces théories. Il faut croire que le célèbre misanthrope^ charmé du juvénile enthousiasme de

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son admirateur, avait dépouillé sa sauvagerie habituelle, car de cette visite Robespierre emporta un souvenir plein d'orgueiJ, et probablement elle contribua à lui rendre deux fois chère la mémoire de Jean-Jacques Rousseau. »

L'affirmation d'Ernest Hamel, sauf en ce qui touche Ermenonville, est basée sur un document peu connu, émanant de Robespierre même, et trouvé dans les papiers laissés par sa sœur, Charlotte Robespierre, à l'historien Albert Laponneraye, lorsqu'elle mourut, en 1834. Ce document a pour titre : Dédicace de Maximilien Robespierre aux mânes de Jean- Jacques Rousseau.

Dans les Mémoires de Charlotte Robespierre, publiés par les soins pieux de Laponneraye, esprit courageux et cœur dévoué, se trouve le passage suivant :

(( Je ne sais à quelle occasion mon frère aîné se rencontra avec Jean-Jacques Rousseau; mais, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il eut une entrevue avec lui. J'ignorerais entièrement cette circonstance de la vie de Maximilien, sans une dédicace qu'il adresse aux mânes du philosophe de Genève. »

Voici donc cette pièce probante, cette Dédicace de « l'Incorruptible » au penseur du Contrat social :

« C'est à vous que je dédie cet écrit, mânes du citoyen de Genève! Que s'il est appelé à voir Je jour, il se place sous l'égide du plus éloquent et du plus vertueux des hommes. Aujourd'hui, plus que jamais^ nous avons besoin d'éloquence et de vertu. Homme divin ! tu m^as appris à me connaître; bien jeune, tu m'as fait apprécier la dignité de ma nature, et réfléchir aux grands principes de l'ordre social. Le vieil édifice s'est écroulé; le portique d'un édifice nouveau s'est élevé sur ses décombres et, grâce à toi, j'y ai apporté ma pierre. Reçois donc mon hommage; tout faible qu'il est, il doit te plaire; je n'ai jamais encensé les vivants.

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« Je t'ai vu dans tes derniers jours, et ce souvenir est pour moi la source d'une joie orgueilleuse; j'ai contemplé tes traits augustes, j'y ai vu l'empreinte des noirs chagrins auxquels t'avaient condamné les injustices des hommes. Dès lors, j'ai compris toutes les peines d'une nohle vie qui se dévoue au culte de la vérité; elles ne m'ont pas effrayé. La conscience d'avoir voulu le bien de ses semblables est le salaire de l'homme vertueux; vient ensuite la reconnaissance des peuples qui environne sa mémoire des honneurs que lui ont donnés ses contemporains. Comme toi, je voudrais acheter ces biens au prix d'une vie laborieuse, au prix même d'un trépas prématuré.

« Appelé à jouer un rôle au milieu des plus grands événements qui aient jamais agité le monde; assistant à l'agonie du despotisme et au réveil de la véritable souveraineté ; près de voir éclater les orages amoncelés de toutes parts, et dont nulle intelligence humaine ne peut deviner tous les résultats, je me dois à moi-même, je devrai bientôt à mes concitoyens rendre compte de mes pensées et de mes actes.

(( Ton exemple est là, devant mes yeux. Tes admirables Confessions^ cette émanation franche et hardie de l'âme la plus pure, iront à la postérité, moins comme un modèle d'art que comme un prodige de vertu. Je veux suivre ta trace vénérée, dussé-je ne laisser qu'un nom dont les siècles à venir ne s'informeront pas; heureux si, dans la périlleuse carrière qu'une Révolution inouïe vient d'ouvrir devant nous, je reste constamment fidèle aux inspirations que j'ai puisées dans tes écrits. »

Nous pensons que cette Dédicace, si remarquable par le fond et par la forme, par les idées et par le style, a un intérêt considérable pour l'histoire de la Révolution, et pour l'histoire de la pensée humaine en général. Qu'on se rappelle le rôle immense, prépondérant, joué par Robespierre

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