ROUSSEAU ET ROBESPIERRE SE SONT-ILS VUS
<lepuis l'ouverture des Etats généraux jusqu'au 9 Thermidor^ et on comprendra l'importance qui réside dans ses sources d'inspiration, dans les souvenirs oii il alimentait son enthousiasme, où il puisait son intrépidité et son stoïcisme.
Rousseau, on le voit clairement^ était le foyer moral oii le grand tribun réchauffait son âme, fortifiait sa pensée, •et s'entraînait à l'action et à la lutte. C'est donc bien le génie de Rousseau qui jette sa réverbération bienfaisante sur ces jours formidables oii sombrèrent les iniquités du vieux monde, oii surgirent les principes sauveurs des temps nouveaux.
Certes, on sait cela par mille preuves, mais, pour la ^genèse et l'explication des événements, la Dédicace^ selon nous, n'a pas reçu encore le relief nécessaire qu'elle mérite par sa précision et son éloquence : c'est le rayon de soleil qui enveloppe et pénètre tout de sa clarté; elle illumine à fond la conscience de Robespierre.
A quelle date la Dédicace a-t-elle été composée?
Et, d'abord, disons qu'elle nous semble être le début d'un ouvrage assez étendu, ses Mémoires peut-être, que Robespierre avait le dessein d'écrire^ et que son orageuse destinée l'empêcha d'aborder. C'est ce que comprit trop bien un publiciste de 1830, Jos.-Ch. Reybaud, qui composa en effet des Mémoires qu'il ne craignit pas d'attribuer au chef de la Montagne, et en tête desquels il plaça cette Dédicace^ dont la sœur de Maximilien avait dû lui laisser prendre copie, de telle sorte qu'un document vrai sert de prélude à des Mémoires faux.
Quoi qu'il en soit, la Dédicace a été écrite après la publication des Confessions, puisque Robespierre y exprime son admiration pour ce livre fameux. Or, l'ouvrage ne fut publié intégralement qu'en 1788, à Genève d'abord, puis en 1790, à Neuchâtel.
D'autre part, Robespierre, à n'en point douter, était
LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU
déjà revêtu d'un mandat législatif lorsqu'il écrivit son magnifique hommage à Jean- Jacques, un des plus beaux que le philosophe ait reçus. Il dit qu'il a été « appelé à jouer un rôle » au sein de la Révolution, et « qu'il devra bientôt à ses concitoyens compte de ses actes ». Je suppose que, voyant l'Assemblée constituante arriver à la fm de sa carrière, il songe qu'il aura avant peu à rendre compte de son mandat à ses commettants, et il invoque, pour le guider, le souvenir de Rousseau. Dans ce cas, la Dédicace daterait de l'été de 1791.
Ernest Hamel pense que Robespierre vit le philosophe à Ermenonville. L'hypothèse est très vraisemblable. L'entrevue, dans ce cas, aurait eu lieu à la fm de mai, ou dans le courant de juin 1778, car Rousseau quitta Paris le 20 mai, et mourut le 2 juillet.
Peut-être pourrait-on supposer aussi qu'il le vit à Paris,^ dans son pauvre logis de la rue Plâtrière (la même qui porte aujourd'hui son nom), avant le départ pour Ermenonville.
Un fait reste acquis : Jean-Jacques Rousseau, au terme de la course, vit Maximilien Robespierre à son aurore. Que de pensées envahissent l'esprit, quand on évoque cette rencontre qu'allaient suivre bientôt tant d'événements grandioses et tragiques ! Quand le pâle adolescent quitta le vieillard sublime, qui eût pu supposer qu'il emportait avec lui;, dans les plis de son cœur, les destinées de la Révolution française, et que les flots tumultueux de l'histoire allaient jeter en pâture à toutes les disputes deshommes ces deux noms immortels !