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CHAPITRE XIX

Quatre portraits importants de l'amie de Rousseau sont connus : deux portraits à l'iiuile, celui du musée de Lausanne et celui de Boston en Amérique ; un portrait au pastel récemment découvert en Angleterre; enfin, une miniature qui est au musée de Cluny, à Paris.

1. — Le tableau qui est à Lausanne est ainsi désigné au Catalogue du musée de cette ville, publié par Emile Bonjour en 1887 :

(( N° 152. — Auteur inconnu. Portrait de M™'' de Warens. »

Après cette mention, Emile Bonjour ajoute que cette toile fut donnée par M. E. dc Crousaz.

« C'est », dit-il, « le seul portrait authentique que l'on possède de M™^ de Warens. 11 est dans le goût du temps. Au premier abord, il déconcertera les lecteurs des Confessions. Est-ce bien là la femme que Jean-Jacques Rousseau a tant aimée, et dont il a fait une description si attendrie? »

Qui ne se rappelle le portrait séduisant tracé par Rousseau ?

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c( Elle avait de ces beautés qui se conservent parce qu'ellessont plus dans la physionomie que dans les traits : un air caressant et tendre, un regard très doux, un sourire angélique, des cheveux cendrés d'une beauté peu commune et auxquels elle donnait un tour négligé qui la rendait très piquante. 11 était impossible de voir une plus belle tête, un plus beau sein, de plus belles mains et de plus beaux bras. »

Emile Bonjour termine ainsi ses aperçus : « En comparant les deux portraits, celui du peintre et celui de l'écrivain, on conviendra que l'écrivain a plus embelli son modèle que le peintre, et qu'il l'a paré de grâces que l'artiste n'a plus pu voir, ou pas su rendre. Ce portrait est attribué à Largillière. C'est, en tout cas, un document précieux souvent reproduit par la gravure. »

Emile de Crousaz, le donateur, avait trouvé cette toile dans l'héritage de sa grand'mère, M™^ de Montholieu, contemporaine de M""^ de Warens.

II. — Le portrait qui se trouve aux Etats-Unis, à Boston, appartient à Sir Samuel Hammond Russell. Il a une grande ressemblance avec le tableau de Lausanne, et il est sûrement de Largillière. A ce sujet, M. Durand-Gré ville, connaisseur de mérite et critique d'art dont le témoignage fait autorité, publiait ce qui suit dans la Gazette des Beaux- Arts du 1*^'" juillet 1887^ au cours d'une étude sur la peinture aux Etats-Unis :

« Nous avons trouvé chez M. Hammond Russell, à Boston, un charmant portrait de M™^ de Warens par Largillière, très authentique, fait au moment oii cette honnête dame, à la fois sérieuse et folâtre, était dans tout l'éclat de la jeunesse, et même de la beauté, si le peintre n'a pas été trop complaisant. Elle a environ dix ans de plus dans le portrait qui se trouve au musée de Lausanne, et qui est fort analogue à celui-ci pour la pose et le costume. »

Quel attrait voltige autour de ce visage de jeune femme^ consciente de sa beauté, de sa force d'entraînement, de sa poétique allure, de sa magie d'amour ! C'est le charme infini des femmes du xyu!*^ siècle, l'élan de l'âme, le désir de la vie, la joie de respirer, je ne sais quelle sincérité active dans la grâce du visage, dans le regard, dans l'attitude.

M. Durand-Gréville, en correspondance avec l'érudit de Ghambéry bien connu, M. Albert Metzger, écrivait à ce dernier le 4 septembre 1887 : « Ce portrait de M""*" de Warens est remarquablement conservé, et comme valeur d'art peut rivaliser avec les bons Largillière. J'attache toujours, dans les questions d'authenticité, une assez grande importance à la valeur purement artistique de l'ouvrage examiné, car un habile imitateur peut s'assimiler jusqu'à un certain point la facture du peintre, mais il ne peut pas l'égaler au point de vue artistique, à moins d'être aussi fort que lui, auquel cas il ne s'amuserait pas à faire des pastiches. »

Voici, d'autre part, les notes rédigées par ce savant critique d'art pour le Catalogue des Galeries des Etats-Unis et du Canada :

« Portrait de M™^ de Warens, chez M. Hammond Russell,, à Boston.

« Peinture à l'huile, sur toile, a été marouflé. Hauteur : 79 centimètres; largeur : 59 centimètres.

<x Jeune femme de vingt-cinq à trente ans, tournée de trois quarts à gauche du spectateur, décolletée un peu en pointe; belle poitrine de statue; cheveux cendrés à demi poudrés, en large boucle sur le front, et tombant en repentirs sur les épaules. Robe de chambre bleue à manches pagodes coupées à la saignée du bras; les manches et le devant sont bordés d'une large bande de soie feuille morte brochée de fleurs d'or; la poitrine est un peu voilée par une dentelle à jolis dessins. Les bras sont pendants;, les>

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avant-bras, couverts de manches de linge blanc, sont coupés par le bord inférieur du cadre, de telle sorte qu'on ne voit pas les mains. Fond brun léger.

« L'exécution de cette peinture est délicate, avec des ombres légères et transparentes. L'œuvre est remarquable et peut passer pour un Largillière de la bonne époque. Le nom de Largillière était écrit par une main inconnue sur le dos de la toile de ce tableau, avant qu'il ne fût marouflé.

« Ce portrait ressemble beaucoup, pour le visage, à celui de Lausanne, mais il semble être moins près du modèle, un peu flatté, la taille amincie. Cependant, la différence essentielle provient de ce que le portrait de Boston a dû être fait une bonne dizaine d'années avant l'autre, si on en juge par l'âge probable du modèle représenté dans les deux tableaux. »

Ces notes sont intéressantes et instructives : elles nous permettent de juger le tableau de Boston, et même celui de Lausanne, en connaissance de cause. Elles restent un commentaire précieux pour les favorisés qui peuvent se trouver à même de voir les originaux, ou tout au moins les portraits gravés.

Sir Hammond Russell a acheté jadis son tableau à un Allemand nommé Theiss, professeur à l'Université Haward de Cambridge, aux Etats-Unis. Theiss est mort, et sa veuve n'a pu indiquer où et comment il avait acquis l'œuvre de Largillière. C'est en visitant le musée Arlaud de Lausanne, en 1875, que Sir Russell se rendit compte de la valeur historique du portrait qu'il avait acquis, et représentant, lui aussi, l'image de l'amie de Rousseau.

On s'est naturellement demandé comment Largillière avait pu peindre M""" de Warens : il n'est jamais allé en Savoie, il est vrai, mais la baronne est venue à Paris pendant l'été de 1730; elle y a fait un séjour assez long, et elle a pu poser devant l'artiste. En relations de sympathie

et de protection avec la Cour de Sardaigne, il est permis de croire qu'on lui offrit de ce côté la gracieuseté d'un portrait.

Une autre hypothèse se présente à l'esprit : on a pu envoyer d'Annecy à Largillière un portrait fait en Savoie, qu'il aurait reproduit en y mettant la marque de son talent. Rousseau nous apprend dans un mémoire rédigé en 1742^ et remis au père Boudet, Antonin, pour une Vie de Mgr de Bernex, évêque titulaire de Genève, que ce prélat témoignait beaucoup d'intérêt à M™° de Warens. A la fin, il dit : ce M. de Bernex fit faire le portrait de cette dame, disant qu'il souhaitait qu'il restât dans sa famille, comme un monument honorable d'un de ses plus heureux travaux. Enfin, quoiqu'elle fut éloignée de lui, il lui a donné, peu de temps avant que de mourir, des marques de son souvenir^ et en a même laissé dans son testament. »

Quel a été le sort du portrait fait pour l'évêque? Il est presque certain qu'après la mort du prélat, il fut offert en don par les héritiers au couvent de la Visitation d'Annecy, où M'^^ de Warens avait habité et s'était convertie au catholicisme. Ce souvenir devenait un témoignage de gloire et d'orgueil pour la maison. Ce qui nous confirme dans eette opinion, c'est le passage suivant, que nous trouvons à la page 30 du Registre de l'inventaire de la Visitation d'Annecy dressé en 1792-1793 :

« Du 12 juin mille sept nonante trois,

« Nous, Commissaires susdits assistés des mêmes qu'en notre précédent verbal, nous sommes transportés dans la grande chambre de l'infirmerie oii l'on nous a représenté les effets mentionnés audit inventaire, à l'exception d'un tableau représentant la bienfaitrice de Jean- Jacques^ qui a été remis au citoyen Hérault, représentant du peuple français. »

Hérault de Séchelles, on le sait, était à ce moment

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commissaire de la Convention, avec Jagot et l'abbé Simon ^ dans le département du Mont-Blanc. Il eut donc en sa possession le portrait de la baronne, et, tout semble l'indiquer, le portrait même qu'avait possédé autrefois Mgr de Bernex. Admirateur de Rousseau, et s'intéressant à tout ce qui se rapportait à lui, ami des lettres et des arts, le Conventionnel dut prendre grand soin de la toile qui nous occupe. Que devint-elle après sa mort sur l'échafaud, le 5 avril 1794? Nous l'ignorons. Peut-être quelque érudit, avide de ressusciter le passé et qui nous lira, pourra trouver les documents utiles et résoudre la question.

Une bonne fortune nous est arrivée récemment. Au cours de nos investigations artistiques dans le vaste Paris, rempli toujours d'innombrables trésors ballottés par le flux et le reflux de l'occasion, nous avons trouvé un portrait à l'huile de M"'*' de Warens, d'une bonne facture, et portant bien la marque de l'époque, c'est-à-dire 1730 à 1740. C'est la même figure que dans les portraits de Boston et de Lausanne : seulement, ici, la baronne semble d'un âge intermédiaire, ni si jeune que dans le premier, ni tout à fait si mûre que dans le second. Il y a quelques différences dans la pose des bras; ici, on voit les mains,, mais le costume et la toilette sont analogues.

Nous avons pu en obtenir une reproduction pour notre collection documentaire. Qui sait? C'est peut-être là le portrait que Mgr de Bernex fit faire de sa célèbre pénitente, et que posséda Hérault de Séchelles.

III. — Un troisième portrait de la baronne, ou du moins présumé tel, a été découvert en 1894, à Londres, par Lady Playfair. Il était exposé, sous le numéro 228, aux Grofta- Galleries, lorsque Lady Playfair, femme d'un savoir artistique étendu, le remarqua, l'étudia, en reconstitua l'historique, et arriva à cette conclusion qu'il représentait M^' de Warens.

C'est un fort beau pastel, attribué à La Tour. Il appartient à Sir Georges Pollemache Sinclair, baronnet. Est-ce bien là l'amie de Rousseau? Est-ce bien une œuvre de La Tour? Ces questions mériteraient d'être approfondies. A Londres, on n'hésite pas à répondre affirmativement. Jusqu'à plus ample examen, nous nous tiendrons sur la réserve.

Quoi qu'il en soit, ce portrait est plein de séduction, et on éprouve à le contempler un plaisir infini. Quel ensorcellement dans ce visage, ces yeux, cette gorge, ces boucles de cheveux! Gardons l'espoir que Lady Playfair ne s'est point trompée : il serait cruel de revenir d'une illusion si douce.

IV. — Un quatrième portrait, qui paraît beaucoup plus authentique, est la miniature originale qui figure dans un médaillon, à la salle des Ivoires, au musée de Cluny. Le savant chercheur M. François Mugnier en parle ainsi dans son beau livre consacré à M""® de Warens et à Jean- Jacques Rousseau : « Ce portrait a été donné au musée de Cluny, en 1861, par le professeur J. Cloquet, qui le tenait du comte de Leuzé. Il était parvenu à celui-ci par la famille Jurine, de Genève. Le docteur Louis Jurine, médecin et naturaliste, était né dans cette ville en 1751 ; il a donc pu apprendre de la bouche de ses parents le nom de la personne dont le médaillon reproduit les traits, et dont la physionomie répond bien à ce qui a été dit de M™'' de Warens : yeux expressifs, gorge trop développée, taille un peu courte. Les cheveux de la dame sont gris ou poudrés, avec une coiffure dont les barbes descendent un peu sur le dos; elle porte au cou un ruban de velours noir; elle a une veste ou corsage de soie jaune, auquel s'assortit un nœud de la même couleur au sommet de la tête, dans Féchancrure du bonnet. Sur ses épaules est un vêtement plissé, très élégant. Ce peut fort bien être M""'" de Warens,

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vers 1747, au temps de ses vastes entreprises, de ses grands espoirs. »

Sur ce point, ainsi que sur beaucoup d'autres, M. Fran-. çois Mugnier est porté au doute. Comme saint Thomas, il est avide de témoignages palpables et convaincants. Nous avons trouvé une preuve que la miniature du musée de Cluny est bien authentique ; c'est un autre médaillon original représentant la baronne à la fin de sa vie, et où on reconnaît, malgré la différence de l'âge, le même visage, les mêmes traits, la même femme. Ce médaillon nous a été confié par son possesseur, et nous en avons fait faire une reproduction. Nous croyons qu'il y a lieu de conclure à l'identité. D'un côté, la femme dans la plénitude de la vie^ vers l'âge de quarante ans, belle encore, et portant fièrement le reflet des passions mal éteintes. De l'autre, hélas ! c'est la vieillesse avec sa maigreur et sa fatale décadence. Le charme a disparu, les joues se sont creusées €t ont perdu leur fraîcheur, les yeux se sont agrandis, la beauté s'est envolée avec les illusions et l'espérance, mais c'est bien le même être humain, — du moins, nous le croyons, — ici au milieu du chemin de la vie, là au terme de la course, à la fin de la carrière.

V. — En dehors de ces quatre portraits autour desquels des preuves plus ou moins convaincantes d'authenticité existent, il en est d'autres encore qui représentent M™' de Warens, mais qui sont dus plutôt à la fantaisie des artistes qu'à l'étude des documents et de la réalité.

Le portrait gravé d'Ambroise Tardieu se rapproche du tableau de Lausanne et n'offre aucune particularité intéressante.

Le peintre Bateni a laissé un portrait de la baronne qui a été gravé par Lebeau et qui est charmant. C'est bien ainsi qu'en lisant les Confessions on se représente l'amie de Rousseau, intelligente, bonne, facile, l'œil noyé

d'amour. Cette image correspond tout à fait au portrait tracé de main de maître par Jean-Jacques.

Le portrait fait par Pacini et gravé par La Guillermie est une composition inspirée, à n'en point douter, par la toile de Bateni, composition pleine de fraîcheur et de grâce, et dans laquelle aussi revit l'idylle ensorcelante des Charmettes. Ce dernier portrait a figuré en tête du livre qu'Arsène Houssaye consacra jadis à la maison fortunée du vallon de Chambéry.

Pour être complet, citons encore le portrait de la baronne gravé par Gaillard, celui d'Achille Devéria, daté de 1824 et gravé par Chollet, et enfin celui qui fut gravé en 1818 pour l'édition Perronneau des Confessions^ ovale séduisant oii nous voyons M™*^ de Warens assise, promenant ses doigts sur un clavecin, et dans le fond le buste du philosophe de Genève. Une fois de plus, on reconnaît ici la figure des tableaux de Boston et de Lausanne.

Nous avons réservé, pour terminer cette nomenclature, un portrait qui nous paraît plein d'intérêt et qui se trouve, aux Charmettes de Chambéry, dans une pièce qui servait jadis d'oratoire à M""*^ de Warens. Il est attribué à Jean- Baptiste Peytavin, élève de David. C'est un petit tableau peint à l'huile, et qui a 47 centimètres de hauteur sur 35 de largeur. Le visage est vu de profil et rappelle aussi les portraits dont nous avons parlé.

M. Albert Metzger en a fait une description très exacte dans son livre plein d'érudition : Les Pensées de de Warens.

« Ce tableau », dit-il, « représente M""" de Warens à genoux, remerciant le ciel de l'avoir éclairée en la ramenant à la vraie foi, sous la forme d'une femme grasse, fraîche, rose et blanche, de trente à trente-cinq ans, les mains étendues vers une clarté venant d'en haut. La dame est vêtue d'une robe jaune or, drapée dans un grand manteau

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rose; elle a la bouche entr'ouverte, l'œil grand et extatique. Ses cheveux sont d'un blond vénitien, bouclés, retenus par un bandeau en diadème de couleur gris perle. Elle est coiffée en châtelaine, avec deux nattes relevées sur le somniet de la tête et surmontées d'une couronne comtale, laquelle, formant un cercle d'or de neuf pointes allongées et semblables," est de celles désignées, en art héraldique, sous le nom de couronne antique. »

M. Albert Metzger fait remarquer avec raison que la figure de ce tableau répond en tous points au portrait tracé par M. de Conzié, de Chambéry, dans une lettre au comte de Mellarède : « La taille de M™^ de Warens était moyenne, mais point avantageuse, eu égard qu'elle avait beaucoup et beaucoup d'embonpoint, ce qui lui avait arrondi un peu les épaules et rendu sa gorge d'albâtre aussi trop volumineuse; mais elle faisait aisément oublier ces défauts par une physionomie de franchise et de gaîté intéressante. Son ris était charmant; son teint de lis et de rose, joint à la vivacité de ses yeux, annonçait celle de son esprit. » Cette description confirme de tous points celle de Rousseau, citée plus haut.

Tels sont les divers documents que nous avons pu recueillir et grouper sur les portraits de de Warens. Ils permettent de reconstituer assez exactement le visage, l'air, la physionomie séduisante de cette femme enjouée et bonne, dont l'histoire oubliera les faiblesses pour se rappeler seulement qu'elle fut la bienfaitrice et l'éducatrice d'un homme de génie.

APPENDICES

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