‹ Le prestige de Jean-Jacques Rousseau, souvenirs, documents, anecdotesChapitre 43 sur 49 · ROUSSEAU ET LA COMTESSE D'EGMONT · texte numérisé non relu

ROUSSEAU ET LA COMTESSE D'EGMONT

Au chapitre IX de cet ouvrage, nous avons montré Rousseau lisant ses Confessions chez le comte d'Egmont, pendant l'hiver de 1771. Nous pouvons donner sur cette lecture, qui fit du bruit, quelques précisions intéressantes, à la suite d'un séjour qu'il nous a été donné de faire en Suède, et qui nous a permis de consulter des documents précieux, dont l'existence, d'ailleurs, nous était connue.

La Bibliothèque d'Upsal (le Versailles de Stockholm) possède la correspondance de la comtesse d'Egmont avec Gustave III. Ce n'est un secret pour personne que cette jeune femme n'aimait point son mari, et éprouvait une véritable passion pour le roi de Suède. Elle lui écrivait souvent et longuement, et lui racontait la vie qu'elle menait à Paris.

Or, voici le fragment que j'ai relevé dans une de ses lettres :

« Le 8 mai, au soir, 1771.

« J'oubliais de dire à Votre Majesté que j'avais passé cinq jours à la campagne, pour entendre les Mémoires de Rousseau. Il ne nous a lu que sa seconde partie, la première ne pouvant se lire à des femmes, m'a-t-il dit. Mon grand intérêt a été de vous entendre louer par quelqu'un digne de parler de vous. Son langage me semble être celui de l'héroïsme : il doit vous être consacré. »

La campagne dont parle ici la comtesse d'Egmont était le

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

magnifique château de Braisne, dans l'Aisne, à 18 kilomètres de Soissons. C'est là que Rousseau se rendit, et c'est là qu'il fit une lecture des Confessions, comme nous l'avons dit, devant le comte et la comtesse d'Egmont, le prince de Pignatelli, la marquise de Mesmes et le marquis de Juigné. Cette lecture dut avoir lieu dans le courant d'avril 1771.

C'est dans le parc et la forêt de Braisne que Rousseau fit quelques herborisations avec d'Egmont. Celle-ci ressentait pour le philosophe une sympathie des plus vives : elle aimait ses ouvrages, sa musique, sa conversation; elle trouvait, à n'en point douter, dans la Nouvelle Hélo'ise^ un aliment pour la royale passion qui la dévorait.

Dans ses lettres à Gustave III, j'ai relevé encore ce passage :

c( A Braisne, le samedi 13 juillet 1771.

(( Rousseau a bien raison de dire qu'un sauvage, ignorant l'art divin de l'écriture, se voit bien surpris de voir les efïets que produit une feuille sur laquelle quelques lignes sont tracées. Ah! quel aurait été son étonnement quand j'ai reçu la lettre de Votre Majesté! Vous le savez, mon visage exprime toujours les impressions de mon âme, et jamais elle n'en avait reçu qui puisse se comparer à celle que j'ai éprouvée en lisant l'expression de tous les sentiments qui sont contenus dans votre lettre. »

La lettre classée à Upsal sous le numéro 8 renferme vingt grandes pages d'une écriture serrée. J'ai noté ce passage :

« A Braisne, le 1er septembre 1771.

(( Rousseau dit (et je sens combien il a raison) que, quand on est pénétrée d'un sentiment, il est impossible d'être laconique : on croit ne pouvoir jamais assez répéter ce qu'on désire vivement de persuader, et quand le cœur est affecté, on ne pense guère à l'esprit; que le premier soit le seul juge de cet immense volume. »

L'amour flambe à travers toutes les lignes de ces vingt pages. Dans le chœur nombreux des femmes sémillantes et pim-

APPENDICES

pantes, mélancoliques et enjouées, qui se passionnèrent jadis pour Rousseau, la comtesse d'Egmont est sûrement une des plus sincères et des plus sympathiques.

En quittant la Bibliothèque paisible d'Upsal, j'allai me promener dans les beaux jardins qui l'environnent, et je me plus longtemps à évoquer la douce mémoire de la comtesse d'Egmont, à ressusciter la grâce indicible de cette amie de Jean- Jacques, qui mourut à trente-trois ans, en 1773, et que les dernières lignes des Confessions ont immortalisée.

APPENDICE II

LE DERNIER HERBIER DE J.-J. ROUSSEAU

Il y a quelques années, une revue d'érudition demandait où pouvait se trouver le dernier herbier de Jean- Jacques Rousseau. Un de ses correspondants lui envoya le renseignement qui suit :

« Je me souviens d'avoir eu sous les yeux, dans la bibliothèque d'Ermenonville, quand le château appartenait au marquis Ernest de Girardin (le sénateur), l'herbier de Jean- Jacques... Ma tante, qui était une des filles de notre hôte, me faisait, ce jour-là, les honneurs de la bibliothèque, et connaissant mes goûts de raffiné, eut la bonne pensée de m'offrir un fragment de pervenche, détaché de l'un des volumes de Rousseau, et que je conserve encore avec soin.

« Si la bibliothèque d'Ermenonville, à la mort du châtelain, ji'a pas été vendue avec la terre, l'herbier de Jean-Jacques doit aujourd'hui se trouver à Paris, chez l'aîné des enfants, le marquis Stanislas de Gifrardin. »

Le correspondant, qui signe Ulric R.-D., a raison : l'herbier de l'auteur des Confessions fui longtemps, en effet, à Paris, en la possession du marquis Stanislas de Girardin, ainsi, d'ailleurs, qu'une maquette du tombeau de l'île des Peupliers, un buste très beau de Rousseau par Houdon, et un intéressant portrait à l'huile par Gérard, représentant Jean-Jacques en costume d'Arménien.

Le marquis Stanislas de Girardin est le descendant direct du marquis René de Girardin, créateur du domaine d'Ermenonville, oii il offrit, comme on le sait, l'hospitalité à Rousseau, et que celui-ci a immortalisé par son séjour et par sa mort.

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

Ce dernier herbier du philosophe se compose de six cartons- Le premier contient 31 feuillets et environ 75 plantes, le second renferme 20 feuillets et des plantes de différente nature. Dans, le troisième, on compte 88 feuillets et environ dOO plantes; dans le quatrième, 86 feuillets et également 100 plantes ; dans le cinquième, environ 130 plantes, et enfin dans le sixième, 150 plantes. Toutes ces plantes sont en bon état, sauf celles du sixième carton, qui ont subi l'injure du temps ou de quelque accident.

Quant à l'authenticité de l'herbier, elle est hors de doute : les notes qui y sont contenues sont bien de l'écriture de Rousseau. Voici d'ailleurs une attestation que M. le marquis de Girardia nous remit jadis :

(( Je certifie que cet herbier est celui que Jean- Jacques B.ousseau recueillit à Ermenonville, chez mon arrière-grand-père, le marquis de Girardin. Cet herbier est connu sous le nom d'herbier de J.-J. Rousseau — flore d'Ermenonville.

« Je certifie, en outre, que les annotations qu'il contient sont de la main de J.-J. Rousseau, et que cet herbier me vient directement de ma famille, dont il n'est jamais sorti.

« Paris, ce 19 mai 1894.

« Marquis de Girardin. »

En présence de ces cartons, de ces feuillets, de ces plantes desséchées, que les mains de Rousseau ont cueillies et rassemblées, à la fin de mai et durant le mois de juin 1778, — il mourut le 2 juillet, — en présence du buste de Houdon et de la maquette du tombeau fameux, l'esprit et le cœur éprouvent je ne sais quelle indéfinissable émotion, où se mêlent des pensées de grandeur et de gloire.

La vie aventureuse de Rousseau, ses livres, sa renommée, ses amours... revivent tout à coup devant nos yeux, et nous croyons revoir les Héloïses et les Saint-Preux, les penseurs, les philosophes et les réformateurs que sa prose étincelante et enflammée captivait si profondément à la fin du xviii*" siècle.

Devant ces souvenirs, nous nous rappelions la parole consolante de Carlyle : « Nous ne pouvons nous occuper, fût-ce imparfaitement, d'un grand homme sans gagner quelque chose avec lui ! »

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