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UN SOUVENIR SUR THÉRÈSE LEVASSEUR

Jean-Jacques Rousseau, dans ses Confessions, nous fait connaître le rôle que Thérèse Levasseur joua dans sa vie. De nombreux écrivains se sont occupés de cette femme, qui partagea l'existence aventureuse du philosophe, de cette simple d'esprit devenue la compagne d'un homme de génie. Nous ne venons donc pas rappeler ce qu'elle a été, ni ce qu'elle a fait, tandis que Rousseau vivait. Le document que nous tenons à mettre en relief est un récit qui nous la montre après la mort de Jean-Jacques, et nous fait assister à ses derniers moments.

Ce récit émane de M. Victor Offroy, un lettré inconnu, un homme de bien, un poète sentimental, mort il y a une vingtaine d'années. Nous avons fait cette trouvaille dans les environs de Paris, chez un paysan qui avait été l'ami de Victor Offroy. Nous pensons que le lecteur trouvera dans ces souvenirs exhumés le charme que nous y avons trouvé nous-même.

Nous sommes en 1876. M. Victor Offroy, très âgé, raconte qu'il; vient de faire une excursion dans le département de l'Oise, par un beau jour d'hiver. Il termine ainsi son récit, rappelant les faits de sa jeunesse lointaine :

« Je revins par le Plessis-Relleville, autrefois le Plessis-le- Vicomte (à quelques kilomètres d'Ermenonville). On n'y voit plus que deux pavillons de son vaste château; il fut bâti dans le xvi^ siècle, par M. de Guénégaud, illustré par le prince de Gonti, et détruit en 1814 par ses acquéreurs, MM. Bataille et

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

Brisset. Le Nôtre ea avait dessiné les parcs; sa magnificence semblait demander grâce au marteau de la destruction; mais que peuvent les œuvres du génie, les merveilles de l'art contre les spéculations de l'intérêt?

(( C'est dans cette commune qu'a vécu pendant vingt-trois ans, et qu'est décédée, à l'âge de quatre-vingt-un ans, Thérèse Levasseur, veuve de Jean-Jacques Rousseau. On trouve sur le registre de la mairie son acte de décès, ainsi conçu :

(( Au 23 Messidor (23 juin 180i) an IX de la République fran- <( çaise une et indivisible, acte et décès de Marie-Thérèse Levas- (( seur, veuve de Jean-Jacques Rousseau, décédée ce jour sur « les quatre heures de relevée, âgée d'environ quatre-vingt-un « ans, née en la commune d'Orléans, le 21 septembre 1721, sur « la déclaration à nous faite par le citoyen Jean-Henri Bailly, a homme de confiance de ladite Marie-Thérèse Levasseur, domi- « cilié en cette commune, assisté des citoyens Pierre Despote, « boulanger, et Pierre Gibert, notaire public, lesquels ont signé « le présent acte, lesdits jour et an que dessus; constaté par (( nous Etienne-Ambroise Lavaux, maire de cette commune, « soussigné. »

« On sait qu'après la mort de son mari, arrivée le 2 juillet 1778, * Thérèse Levasseur s'attacha au nommé Bailly, qui figure dans son acte de décès, et vécut avec lui dans la plus grande intimité. Elle avait alors cinquante-huit ans. Ils vinrent se retirer au Plessis-Belleville, oii Bailly fut employé dans les serres du château. Thérèse jouissait d'une pension que lui faisaient les éditeurs des œuvres de son mari, et qui, plus tard, fut augmentée par celle de 1,200 francs que la Convention vota pour la veuve de l'auteur du Contrat social.

« Thérèse Levasseur était une petite femme, très propre dans sa mise, dans son ménage, bonne, généreuse, obligeante, mais peu économe et très simple d'esprit. Elle excellait dans les ouvrages de couture et de broderie, mais elle ne savait rien conserver, et se trouvait souvent la dupe du premier venu; ce qui fit que, malgré sa pension, elle fut, sur ses vieux jours, réduite à manquer du nécessaire, et finit par tomber dans l'avilissement. Elle venait à Dammartin, elle allait à Juilly, où vécut la veuve

APPENDICES

d'une autre célébrité, M"^® Volney. Les pères de l'Oratoire lui donnaient à dîner, et aimaient l'ingénuité avec laquelle elle leur racontait différentes particularités de la vie de Rousseau.

(( La veuve de Jean-Jacques était souvent visitée par ceux qui venaient honorer sa mémoire à Ermenonville. Les Confes- Mons faisaient grand bruit alors, et tout le monde voulait connaître cette singulière Thérèse dont il est tant parlé dans ce livre. On a pensé qu'un jeune homme qui s'est suicidé peu après la mort de Rousseau, dans le voisinage de sa tombe, et deux autres jeunes gens qu'on voyait assidûment chez elle, au Plessis- Belleville, pouvaient bien être ses enfants.

« Thérèse Levasseur s'éteignit à quatre-vingt-un ans, sans infirmité, sans douleur et chrétiennement. Dans ses derniers moments, elle parlait souvent de son époux et se réjouissait, •disait-elle, de la mort qui allait le lui rendre dans un autre monde. Je voulus voir sa tombe, mais rien ne l'indique dans le cimetière du Plessis-Belleville ; et celle dont le mari a un temple -aujourd'hui pour tombeau, le Panthéon, n'a pas même une croix pour sa cendre ^ Une bonne vieille, qui vint à passer, m'en désigna la place.

« — Thérèse? me dit-elle, en écartant quelques broussailles près d'un vieux buis, tenez, c'est là. C'était ma camarade, j'étais à son enterrement.

« — Vous parlait-elle quelquefois de son mari?

(( — Oui, c'était un nommé Rousseau; il est enterré dans l'étang d'Ermenonville, parce qu'il n'était pas de notre religion; il paraît qu'il faisait des livres : ah! la. pauvre femme, ça lui a fait bien du mal I Elle m'a dit qu'elle avait été obligée de s'enfuir avec lui je ne sais où. Malgré ça, elle n'était pas malheureuse avec lui, elle disait toujours que c'était un bien bon homme.

(( La vieille continua son chemin, et je restai seul à rêver sur •cette terre qui recouvrait la femme inconnue d'un homme universel.

« Je me remémorais cette Thérèse, si bien dépeinte par Rousseau, qui, dès l'âge de vingt-trois ans, partagea sa destinée, qui

^ Au chapitre XVII, page 428, nous avons dit qu'une tombe avait été récemment élevée à la femme de Rousseau.

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devint la mère malheureuse de ses cinq enfants, et lui donna une paternité dont il sut mieux définir les devoirs que les remplir, qui fut la compagne et la consolatrice de toutes ses infortunes, qui le suivit en France, en Suisse, en Angleterre, partout où le poursuivait l'envie, oii le décrétaient les tribunaux, où l'accueillait l'amitié, et qui, seule, vit s'éteindre le génie sublime, entendit les dernières paroles, et reçut le dernier soupir de cet homme qui, dans ses écrits, fut le précepteur du genre humain, l'auteur le plus éloquent, le plus profond, le plus vrai et le plus utile peut-être de son siècle.

« Ces deux époux, mieux unis que bien assortis, devaient avoir une destinée bien différente; placés aux deux extrémités de l'intelligence, l'un devait passer par toutes les vicissitudes du génie, l'autre par toutes les misères de l'ignorance; à l'un, l'avenir réservait un monument éternel au temple de la gloire; à l'autre, une tombe fragile sous le gazon de l'oubli. Ainsi le savoir distingue les rangs, et la mort met tout à sa place. »

Tel est le curieux récit de M. Victor Offroy, qui, dans sa toute jeunesse, rencontra une amie de Thérèse Levasseur, au Plessis- Belleville, où elle dort son dernier sommeil.

La fm malheureuse de Thérèse nous rappelle celle de M™^ de Warens. Quoique appartenant à des classes bien différentes de la société, — la première n'était que simple fille du peuple, la seconde sortait de l'aristocratie, et en avait la séduisante élégance, — toutes deux virent s'écouler leurs derniers jours dans la pauvreté et la misère.

Qui n'a le cœur navré en se souvenant que, pour manger du pain, M™^ de Warens en fut réduite, dans sa vieillesse, à donner à quelques jeunes filles des leçons de musique et d'arithmétique, et que, lorsqu'elle succomba, à soixante-trois ans, elleétait dans un dénûment absolu?

Où étaient les temps heureux, les Charmettes, la jeunesse de Jean-Jacques, les vignes qui dominaient sa maison, et <( ces bêtes qui pâturaient plus haut encore, et à qui tant de fois^ avec Rousseau, elle donnait une poignée d'herbe fraîche, dan& sa blanche main » ?

Pauvre Madame de Warens ! Pauvre Thérèse !

APPENDICE IV

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