LETTRE A L'ABBÉ THÉODORE DELMONT AU SUJET DE ROUSSEAU
En novembre 1895, M. Hippolyte Buffenoir adressa la lettre suivante à M. l'abbé Delmont, professeur aux Facultés catholiques de Lyon, auteur d'une très remarquable étude sur le citoyen de Genève :
« Paris, "^e 4 novembre 1895.
« Monsieur Tabbé,
« J'ai reçu votre étude sur Jean- Jacques Rousseau. Je vousremercie de me l'avoir envoyée.
« Je viens de lire attentivement votre œuvre. Elle est fort bien documentée et ordonnée. Elle rendra, j'en suis sûr, des services à tous ceux qui étudient la figure de Rousseau et le xvme siècle. Elle a dû vous coûter beaucoup de recherches et de travail.
« Je suis loin de partager tous vos jugements sur le philosophe. Je vous trouve pour lui d'une sévérité qui va jusqu'à l'injustice, permettez-moi le mot.
« D'ailleurs, à mon sens, tout ce que vous écrivez contre Rousseau est infirmé par une seule ligne de la fin de votre étude.
« Cette ligne, c'est celle-ci : « L'écrivain seul est grand dan& « Rousseau. »
« Pour qu'un écrivain soit grand, il faut nécessairement qu'il ait une grande âme et exprime des vérités qui s'imposent. Jamais l'homme vulgaire, et à plus forte raison l'homme vil, n'a eu des idées élevées, un beau style, des accents entraînants, et n'a mérité le titre de grand écrivain.
a Jamais celui dont la plume n'exprime que le mensonge, la futilité ou l'erreur, n'a eu le don d'émouvoir et de convaincre, et o'a mérité non plus ce titre enviable.
(c Etre grand écrivain, c'est être grand penseur, et ceux-là seuls pensent grandement qui ont l'esprit et le cœur haut placés et, en même temps, ressentent la passion du Vrai, du Beau, du Juste.
« Vous convenez que Jean-Jacques, comme écrivain, a la grandeur. Pourquoi lui refuser les autres grandeurs que suppose celle-là, qui même existent avant celle-là, et sans lesquelles absolument elle ne serait pas?
(( Il y a là une logique inflexible qui doit vous entraîner malgré vous.
« Excusez-moi de vous présenter ces réflexions, mais je suis surpris de voir un critique et un écrivain de votre valeur se placer en état de contradiction, admettre l'eff'et et rejeter la 'Cause.
(( Certes, je fais la part des faiblesses de Rousseau. Il était homme. Mais que sont-elles en face de son génie? Et puis, sans ses Confessions, les aurions-nous connues? Faut-il reprocher à un pénitent l'aveu de ses fautes?
« Votre éloge final est le cri de votre cœur, le cœur humain libre. Il est, en même temps, la condamnation éloquente de vos critiques qui, elles, ne viennent pas du cœur.
« Je crois que personne n'arrivera à porter à Rousseau le coup fatal : la force des choses s'y oppose. Le citer, parler de lui, c'est le faire aimer. C'est là, du moins, ma conviction.
(( Je n'en trouve pas moins votre étude très remarquable.
<( Encore une fois, veuillez me pardonner ma franchise, et croyez à mes sentiments dévoués.
« Hippolyte Buffenoir. »
APPENDICE V