‹ Le prestige de Jean-Jacques Rousseau, souvenirs, documents, anecdotesChapitre 46 sur 49 · POÉSIES EN L'HONNEUR DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

POÉSIES EN L'HONNEUR DE ROUSSEAU

Je crois devoir compléter ces appendices par les deux piècesde vers suivantes, l'une inspirée par la mort si touchante de M"'^ de Warens, et écrite en 1875, à l'heure où je débutais dan& les lettres, à l'aube déjà si lointaine de ma jeunesse; l'autre composée en l'honneur de Rousseau, à l'occasion de l'érection de sa statue sur la place du Panthéon, en 1889.

J'y joins quelques passages de mes Mémoires inédits, consacrés au souvenir du grand homme.

La mort de Mnie DE Warens.

Paris, 1875.

A soixante-trois ans, malheureuse, isolée, Dans un réduit obscur, sans fleur et sans soleil, Héroïque, elle entra dans la sombre vallée, Et s'en alla dormir son éternel sommeil!

Ne regrettiez-vous pas, ô femme inconsolée, Vos Charmettes, vos bois, votre horizon vermeil, Vos vergers, vos amours,... la jeunesse envolée, Jean- Jacques qui venait vous sourire au réveil?

0 Rousseau, qu'as-tu fait? — Tu laissas ta maîtresse Mourir dans l'abandon; tu ne vins pas fermer Ses yeux si beaux jadis, en la saison d'aimer !

Tu ne recueillis pas sa dernière caresse, Son suprême baiser... le reste du llambeau, Et des indifférents la mirent au tombeau !

La GLOIRE DE Jean-Jacques Rousseau.

Paris, 1889.

Comme un Libérateur, rayonnant de génie. Qui vient pour accomplir d'héroïques travaux, Jean-Jacques, sans trembler devant la calomnie, Avide de Beauté, de Gloire, d'Harmonie, Apparaît, et se dresse au seuil des temps nouveaux.

De ses mâles accents, de ses combats sans trêve, Qui pourrait oublier le fécond souvenir? Quelle âme n'a senti sa chaleur et sa sève? Quel regard, fasciné par l'éclat de son rêve. N'a vu plus lumineux les jours de l'avenir?

Quand le peuple, courbé sous un vil esclavage,

Résolut de briser sa longue oppression,

C'est au nom de Rousseau, c'est devant son image

Qu'il proclama la fin de l'antique servage,

Et que, stoïque, il fit la Révolution!

Son ardente pensée activa les colères

De la France éblouie, entrevoyant ses droits;

Et, par elle inspirés, les tribuns populaires

Surent anéantir les abus séculaires

^ui nous avaient, hélas! écrasés sous leur poids!

APPENDICES

Il fut, il est encor, il restera sans cesse L'ami des justiciers et des réformateurs!,.. Tel le divin Platon, enseignant la sagesse, Il possède à jamais l'immortelle jeunesse, Qui charme les esprits, et qui séduit les cœurs !

Ce n'est point seulement par sa raison puissante,

Elevant des autels au Droit ressuscité,

Que Jean-Jacques Rousseau, lumière éblouissante.

S'impose à notre race, à peine renaissante

Des maux qu'elle a soufferts, du joug qu'elle a porté!

Il est aussi l'ami fervent de la Nature,

Le peintre sans rival de ses mille trésors.

De ses champs, de ses bois à la frêle verdure,

De ses eaux arrosant avec un frais murmure

Les arbres et les fleurs répandus sur leurs bords !

'Qui chanta mieux que lui les grâces de l'aurore,

La joie et le frisson du jour, à son réveil.

Les splendeurs qu'une nuit de printemps fait éclore,

Toute la vie enfin dun rivage sonore,

Illuminé d'amour et rempli de soleil?

L'amour! — Ah! qui jamais, ivre de sa folie,

A su mieux le décrire, et l'a mieux célébré

Dans ses fougueux transports et sa mélancolie.

Dans son espoir tremblant comme un roseau qui plie,

Dans ses aveux naïfs et son trouble adoré?

Que de fois j'ai relu la page incomparable

Où d'une main baisée il dit la volupté,

Et peint si noblement le bonheur ineffable

Dont frémit l'être entier, quand une femme aimable

S'attendrit de nous voir admirer sa beauté!...

Et pourtant, ô grand homme, étincelant génie. Malgré tes généreux et bienfaisants labeurs. Quelques esprits chagrins conservent la manie De ne parler de toi qu'avec ignominie.

Et de te reprocher l'aveu de tes malheurs!

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

Ecrivains malveillants, sans idée et sans style,

Femmes poussant des cris de lugubre impudeur,

Ils espèrent troubler, de leur rage stérile.

Le temple vénéré, le poétique asile

Où la foule pensive évoque ta grandeur !

Mais leur fureur expire au pied de la statue Dont Genève et Paris ont voulu fhonorer! Le peuple, enorgueilli de l'entrave abattue. Te donne, chaque jour, la gloire qui t'est due, En ne cherchant ton nom qu'afîn de l'admirer!

Nous sommes tous les fils de ton intelligence !•.. Nous nous reconnaissons dans tes récits charmants, Et retrouvons en eux, avec surabondance. Nos désirs les plus chers, nos vœux d'indépendance, Nos faiblesses sans nombre et nos secrets tourments !

Nous t'aimons, ô Rousseau, du meilleur de notre âme. Et ne comprenons point qu'on ose t'outrager. Parce que ton destin fut pareil à la flamme. Et qu'en toi tout nous dit, nous révèle et proclame Que jamais rien d'humain ne te fut étranger!

Sympathie instinctive.

De mes Mémoires :

« Dès mon enfance, je me suis senti attiré vers Jean-Jacques Rousseau. Les pages que je lisais de lui, dans les Morceaux choisis mis entre mes mains d'écolier, me transportaient d'enthousiasme. Je reconnaissais là d'instinct je ne sais quelle généreuse chaleur pour mon cœur et mon esprit, et je m'enivrais déjà des splendeurs de sa pensée et de l'harmonie de son style.

« Ce fut bien le reste quand, plus tard, je me rendis compte de son influence prépondérante sur l'épopée de la Révolution, sur

APPENDICES

les destinées de notre littérature, sur les mœurs du xvm*^ et du xix° siècle. Tous, nous sommes plus ou moins fils de Jean-Jacques, soit par notre culte pour la nature, soit par les inquiétudes de notre intelligence, soit par l'immense besoin de justice qui nous tourmente, soit par la poésie mystérieuse qui chante en nous, soit enfin par la volupté et l'angoisse de nos amours, quelquefois, hélas ! par toutes ces fièvres réunies dévorant notre être, et faisant de nous des enfants du siècle, suivant le mot de Musset !

« J'avais lu les Confessions, à vingt ans, en Bourgogne, dans l'admirable édition in-4o de 1792, enrichie des gravures de Moreau le Jeune, dignes du grand penseur, et j'avais été secoué dans toutes mes fibres, et conquis définitivement. Cette lecture fut un événement important de ma vie morale, et je n'en puis évoquer le souvenir sans attendrissement.

« J'habitais alors la jolie petite ville d'Auxonne, et j'étais logé, hasard singulier, dans une vaste chambre occupée jadis par Napoléon Bonaparte, lieutenant d'artillerie. Je me vois encore assis aune petite table ronde, l'immense volume des Confessions ouvert devant moi. Je dévorais ces pages ardentes, et longtemps je rêvais devant les gravures accompagnant le texte : Rousseau enfant faisant un aqueduc, Rousseau adolescent se présentant chez Mnie de Warens, le jour de Pâques fleuries, ou, près de Lyon, couchant à la belle étoile, ou jetant des cerises à W^""^ Gallet et de Graffenried; Rousseau enfin, âgé de quarante ans, aux pieds de M'^e d'TIoudetot dans le parc d'Eaubonne, et la vue des immortelles Gharmettes, et la maison de Montmorency, et les coteaux d'Ermenonville

(( Mille chimères me hantaient, et l'illusion dorait de ses douces clartés l'horizon de l'avenir. Je fortifiais en moi cet amour de l'indépendance absolue qui m'a toujours guidé dans toutes mes actions.

(( Depuis mon arrivée à Paris, j'avais souvent visité les lieux habités par Jean-Jacques. Plus d'une fois, dans le quartier Latin, j'avais franchi le seuil de l'ancien hôtel Saiiit-Oucntin, au coin de la misérable rue des Gordiers. G'cst là qiu> Fauteur d'A'/////c' avait connu Thérèse, et avait lié sa vie à celle de cette simple d'esprit.

LE PRtvS'IlGE DE J.-.T. ROUSSEAU.

« Hôtel consacré par de nombreux souvenirs littéraires ! Balzac aussi avait logé là, et George Sand, et Proudhon, et Vallès, tous les irréguliers célèbres des temps modernes. Il semble que la mémoire de Rousseau les attirait là par la magie puissante du malheur et de la gloire. Quand je le vis, cet hôtel avait l'aspect lamentable des choses vieillies qui touchent à leur déclin suprême. Il est démoli aujourd'hui, et les admirateurs à venir de Jean-Jacques ne trouveront plus ce toit qui avait abrité sa pauvreté et son nom inconnu encore ! »

Voici un autre passage de mes Mémoires; je raconte que, séjournant dans un château de la Haute-Marne, en hiver, je me mis à relire les Confessions, en 1872 :

«... Au dehors, la neige tombait, fouettée parle vent; un pâle soleil éclairait la campagne, au loin les arbres apparaissaient comme de blancs fantômes. J'entendais mon feu moutonner, signe de grand froid et de tempêtes glaciales.

« Je dévorais les pages où Rousseau raconte son enfance malheureuse, puis sa jeunesse vagabonde. Je frémissais d'admiration, de sympathie et de plaisir. Dans sa sensibilité, je reconnaissais la mienne; dans le récit de ses aventures, je trouvais un enchantement qui m'était inconnu ; dans sa vie aux Charmettes de Chambéry, je voyais réalisé un idéal séducteur qui parfois me hantait. Je comprenais son caractère, sa sincérité, ses espérances, le mirage de ses rêves, ses enthousiasmes, son amour de la vie champêtre, son culte de la nature, les impressions de bonheur ou de délicieuse tristesse qu'il ressentait à la vue du soleil levant, des bois, des prairies, des vignes, des lacs, des montagnes, des mille aspects de l'univers. Et me promenant dans ma chambre, les yeux perdus dans le ciel chargé de neige, je m'écriais :

« — Comment ! C'est là ce merveilleux génie, dont mes maîtres abusés n'osaient parler jadis qu'avec des périphrases mauvaises et de venimeuses réticences ! Comment! c'est lui, que de vils et obscurs barbouilleurs d'histoire nous représentent sous les traits noirs d'un corrupteur, d'un être de malfaisance et de perdition ! Quel grand homme ! Quelle âme sublime ! Quel divin enchanteur !

APPE^'DICES.

« Et je me replongeais dans ma lecture.

« Après les Confessions^ que j'achevai en trois semaines, je pris la Nouvelle Héloïse : ce fut un éblouissement. La lecture en dura plus longtemps, j'en eus pour jusqu'à la fm de l'hiver. Je prenais des notes, je copiais des passages, parfois des pages entières ; je les apprenais par cœur. Plus d'une fois, les larmes me tombèrent des yeux, aux accents de Saint-Preux, aux tendresses de Julie. Chaque soir, dans mon lit, jusqu'à une heu're avancée de la nuit, je m'enivrais du chef-d'œuvre, et je m'en sentais tout illuminé.

u Dans les premiers jours de mai, j'achevai cette Héloise enflammée. La lettre de Julie d'Etange, qui termine le roman, me fit éprouver une émotion comme jamais livre, avant et depuis, n'en produisit sur moi. Je pleurais, comme si j'avais perdu moimême cette incomparable amie, cette amante adorable, cette épouse, cette mère si tendre et si dévouée. Alors, j'interrompis mes lectures, et, sous les ombrages frais éclos du parc attenant au château, je me mis à méditer sur les deux puissants ouvrages que je venais de parcourir dans une espèce de fièvre. »

(Extraits de mes Mémoires inédits.)

APrENDlCE VI

PROCÈS-VERBAL D'OUVERTURE DES SARCOPHAGES ET CERCUEILS DE VOLTAIRE ET DE ROUSSEAU Au Panthéon, le 18 décembre 1897.

Ce jourd'hui, dix-huit décembre mil huit cent quatre-vingtdix-sept, les membres de la commission nommée par M. le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts (Rambaud) :

MM. Ernest Hamel, sénateur, président; Georges Berger, député; Pascal, inspecteur général des Beaux-Arts; Le Deschault, architecte du Panthéon; Grand-Carteret, homme de lettres; Auguste Castellant, adjoint à la commission ;

En présence de MM. Roujon, directeur des Beaux-Arts, représentant le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts; Raguet, conservateur du Panthéon, et Berthelot, commissaire de police du cinquième arrondissement;

De M. Lardy, ministre plénipotentiaire de la Suisse ; de M. Berthelot, sénateur, membre de l'Académie des sciences; de M. Claretie, de l'Académie française; de M. Charles Monod, membre de l'Académie de médecine; de M. Louis Monod, docteur-médecin; de MM. Julien Ponsin et Adolphe Badin, délégués de Montmorency; des représentants de la presse et de nombreuses notabilités parisiennes ;

Se sont réunis, à deux heures de relevée, au Panlhéon, et sont immédiatement descendus dans la crypte, à rexti'cmité de laquelle se trouvent, dans la partie Nord, le sarcophage de J.-J. Rousseau, et dans la partie Sud, le sarcophage de Voltaire,

LE PRESTIGE DE J.-J. ROUSSEAU

OÙ ils avaient été placés, Voltaire en 1791, et J.-J. Rousseau en 1794.

A deux heures vingt minutes, il a été procédé à l'enlèvement du sarcophage de Voltaire.

Nous avons constaté la présence du cercueil tel qu'il est décrit dans les procès-verbaux officiels du 24 décembre 1821 et du 4 septembre 1830. Le cercueil ouvert, est apparu un couvercle convexe peu épais en bois blanc. Le couvercle ayant été soulevé, nous avons trouvé le squelette de Voltaire légèrement désagrégé, et dont le crâne est absolument conforme au buste du sculpteur Pi galle.

La même opération ayant été faite pour le sarcophage de Jean-Jacques Rousseau, est apparu un cercueil en plomb portant gravée dans l'épaisseur du plomb, sur le plat, cette inscription :

Hic jacent ossa Joannis-Jacobi Rousseau, i 77 8.

Le premier cercueil en plomb ouvert, est apparu un second cercueil en chêne de forte épaisseur, sur le plat duquel se trouvaient deux plaques de plomb répétant l'inscription, en français et en latin, gravée sur le premier cercueil.

Ce second cercueil en contenait un troisième en plomb, oii reposait le squelette de J.-J. Rousseau en parfait état de conservation, les bras croisés sur la poitrine, la tête légèrement inclinée à gauche, comme un homme endormi. Il était couché sur le linceul encore reconnaissable. Le crâne était intact, sans aucune trace de perforation ni de fracture.

Après la visite de toutes les personnes présentes, et des représentants de la presse, autour des cercueils ouverts, les deux cercueils ont été refermés et scellés par les soins de M. Le Deschault, architecte du Panthéon; le concierge du Panthéon, M. Rigaut, ayant été choisi comme gardien des scellés.

Cette double opération terminée à cinq heures de relevée, nous avons clos et signé le présent procès-verbal.

Paris, le 18 décembre 1897.

Ont signé : Ernest Hamel, Georges Berger, J.-L. Pascal, E. Le Deschault, J. Grand-Carteret, Aug. Gastellant.

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