‹ Le prêtre dans la littérature du XIXe siècleChapitre 2 sur 4 · LOUIS · texte numérisé non relu

LOUIS

Je suis bien enfermé, Bien défendu.

FRANÇOIS DE PAULE

L'est on, quand on n'est pas aimé ?

Mais comment pardonner à l'auteur de Don Juan d'Autriche, 1835, la description fausse et malicieuse de la vie des cloîtres, imposée à des religieux ou des novices qui n'ont pas de vocation ? Don Juan, que son humeur pétulante éloigne du froc et des oraisons, Pablo, jeune enfant, que la grâce n'a pas encore touché, frère Arsène, qui aime les intrigues et l'agitation, forment un trio piquant, qui songe à des rendez-vous, tout à fait déplacés dans un cloître.

Toutefois, ce n'est rien en comparaison des Chansons satiriques, dans lesquelles Béranger, 1780-1857, « qu'il est difficile d'appeler un poète», dit M. Brunetière, attaque avec malice, avec âcreté, avec amertume, les missionnaires, les Jésuites, la race de Loyola, le Pape en personne et le Vatican.

Il dit aux Révérends Pères :

Hommes noirs, d'où sortez vous ?

Nous sortons de dessous terre, etc.

Sans parler du Fils du Pape, de l 'Enfant de bonne maison, de la Marquise du Prelentaille, dont le confesseur « serre de près son ouaille », et « de son front virginal

Vise au chapeau de cardinal, entendez les missionnaires s'écriant :

Exploitons, en diables cafards, Hameau, ville el banlieue.

D'Ignace imitons bien les renards.

Cachons bien notre queue. . .

Chassons les autres baladins :

Divisons les familles.

En jetant la pierre aux mondains, Perdons femmes et filles, etc.

LK PRETRE DANS LA LITTÉRATURE l»II XIX' SIÈCLE Ù

II faudrait citer encore la Messe du Sainl-Esyril, où l'Esprit Saint dit a Mgr Frayssinous : « Non, je no descends pas », et maintes autres gaudrioles, polissonneries ou grivoiseries choquantes, qui, sur les ailes de la chanson, ont fait le tour de la France et porté partout le scepticisme, le mépris et le sarcasme voltairien contre l'Eglise et le clergé.

« On ne flatte pas plus habilement, dit M. Brunetiere, Manuel, p. 409, des passions qu'il ne semble pas que Béranger partageât lui-même, et on ne fait pas plus ingénieusement servir une philosophie plus plate (Cf. La nature, le Dieu des bonnes gens) — ou plus ignoble (Cf. les Filles, les deux Sœurs, etc.,) — ou une polissonnerie plus grivoise (Cf. le Vieux célibataire, les Cinq étages) à développer la défiance et la haine. Il ne faut pas chercher ailleurs les raisons de la popularité de Béranger, et c'en est d'ailleurs la justification, si ce goût de la polissonnerie, ce refus de penser et cet esprit d'opposition « quand même » ne sont malheureusement pas les moins certains des caractères qu'on enveloppe sous le nom de gauloiserie. »

Alfred de Musset, 1810-1857,

Le moins crédule enfant de ce siècle sans foi,

débute en 1829 avec une affectation de « dandysme » byronien et tapageur : dans les Marrons du feu, il nous montre un abbé libertin, Annibal Desideiio, que la Camargo reçoit à peu près comme Hermione reçoit Oreste ; elle le charge de tuer l'infidèle Rafaël, son amant, et, ce meurtre acecompli, le congédie brutalement. Rafaël et l'abbé ayant changé d'habit, le premier s'écrie :

Parbleu ! cet habit de cafard Me donne l'encolure et l'air d'un Escobard.

Dans la Coupe et les lèvres, les moines jouent un rôle étrange pour une parodie de sépulture, et le poète met sur leurs lèvres ces vers singuliers :

Le Seigneur sur l'ombre éternelle Suspend son ardente prunelle, Et, glorieuse sentinelle, Attend les bons et les damnés, etc.

Mais passons. Le « poète de l'amour » a sur la conscience d'autres

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méfaits. N'a-t-il pas écrit Holla,Namouna. et ce vers à la Victor Hugo, L'hypocrisie est morte : on ne croit plus au prêtre.

Mais, du moins, il a dit son fait à Voltaire :

Dors-tu content. Voltaire, et ton hideux sourire Vol tïge-t-il encor sur tes os décharnés ?. . . Voilà pourtant, ton œuvre, Arouet ; voilà l'homme Tel que tu l'as voulu,

impie, débauché, aboutissant au suicide.

Il a su comprendre aussi le Moyen âge, cette heureuse époque,

où d'un siècle barbare Naquit un siècle d'or, plus fertile et plus beau ; Où le vieil univers fendit avec Lazare De son front rajeuni la pierre du tombeau ;

où nos vieilles romances

Ouvraient leurs ailes d'or vers un monde enchanté ; Où toas nos monuments et toutes nos croyances Portaient le maoteau blanc de leur virginité ; Où, sous la main du Christ, tout venait de renaître; Où le palais du prince et la maison du prêtre, Portant la même croix sur leur front radieux. Sortaient de la montagne en regardant les cieux.

Sans doute, Alfred de Musset a écrit :

Ta gloire est morte, ô Christ, et sur nos croix d'ébène Ton cadavre céleste en poussière est tombé.

Mais il ne blasphème pas l'Eglise et le prêtre par haine et par impiété sectaire, comme d'autres.

Malgré lui, l'infini le lourmerte.

et la Lettre à Lamartine, l'Espoir en Dieu finissent en prière :

Brise cette voûte profonde Qui couvre la création ; Soulève les voiles du monde, Et montre-toi, Dieu juste et bon !

Tu n'apercevras sur la terre Qu'un ardent amour de la foi, Et l'humanité tout entière Se prosternera devant toi.

Les larmes qui l'ont épuisée Et qui ruisselaient de ses yeux, Comme une légère rosée S'évanouiront dans les cieux.

Tu n'entendras que les louanges.

Qu'un concert de joie et d'amour, Pareil à celui dont tes anges Remplissent l'éternel séjour.

LE pRÊ'IiUi DANS LA LITTÉRATURE PU XIX mi «il \ "•

VI, — le prêtre dans « Jocelyn o

Nous voilà de nouveau ramenés à Lamartine et à Jocelyn, 1836.

Ce fut un des plus grands succès littéraires de l'époque, ou plutôt du xixe siècle. Mais l'Eglise dut mettre à V Index une œuvre dangereuse pour les mœurs et pour la foi.

Ce poème, cette épopée intime et familière est née d'une inspiration très neuve, comme celle de Marie, de Brizeux, et plus tard, celle de l'émette, de Victor de Laprade. Lamartine ya mélangé des éléments divers : souvenirs de l'histoire de l'abbé Dumont, devenu curé de Bussière, après avoir, pendant la Révolution, sauvé de la fureur des Jacobins, dans une cabane de charbonnier, une enfant noble, que lui avait confiée le père fugitif ; souvenirs d'un voyage fait au monastère de Vallombreuse, la Chartreuse des Apennius; souvenirs de la jeunesse même du poète, écrivant à son ami de Virieu : « C'est toi et moi peints à seize ans, dans le style que lu aimes, sans bruit, sans éclat, sans draperies ; style de poésie domestique et évangélique. » C'était là la plus heureuse des innovations et Jocelyn demeure le premier et « peut-être le seul grand poème » de la France, comme le dit M. Brunetière, qui l'a lu quatre fois.

Qu'on en loue donc le souffle épique, dans des passages qui paraissent sublimes ; le souffle lyrique, dans des chants qui, comme le l'oème des laboureurs, sont d'une splendeur pittoresque qu'on n'a pas surpassée ; la veine familière, surtout qui est toujours poétique, grâce à cette exquise distinction dans la simplicité, dont Lamartine a le secret.

Mais enfin, comme « ce paradisiaque Jocelyn », pour parler avec Jules Lemaitre, est intitulé Episode ou Journal d'un curé de campagne, il faut l'étudier au point de vue du fond et de l'idée que le poète s'est faite de son héros.

Il y a un Prologue, 9 Epoques et un Epilogue.

Le Prologue raconte avec charme la visite du poète-chasseur au vieux curé, qu'il allait voir chaque année à la Saint-Jean d'été. Marthe, la vieille servante, accroupie sur le seuil, pleure son maître défunt et fait ainsi son portrait :

(1) Les Contemporains, vi, p. 89,

Son bien ! N'en point garder était toute sa gloire. Le peu qui lui restait a passé, sou par sou. En linge, en aliments, ici, là. Dieu sait où. . . Il leur a tout donné, monsieur, jusqu'à sa vie; Car c'est en confessant jour et nuit tel et tel Qu'il a gagné la mort. — Oui, lui dis-je, et le ciel.

Jusque-là, tout est bien. Mais voici que la Première Epoque du prétendu Journal d'un curé de village nous décrit une matinée de printemps, riante, ensoleillée, et un dimanche au village avec les danses qui le terminent. Jocelyn, le frère idéal de toutes les jeunes filles, surprend les confidences de sa sœur à sa mère : Julia aime Ernest, dont les parents ont des exigences de fortune qui la désolent. Aussitôt Jocelyn conçoit le projet de se sacrifier à sa sœur et de lui abandonner sa part d'héritage. Le cœur brisé, car

Mille ombres de beautés dansent devant ses yeux,

mais triomphant quand même, il ira au Grand Séminaire.

« Première immolation de Jocelyn », dit M. Jules Lemaitre, qui défend cette vocation en disant que, le prêtre étant « l'homme de sacrifice, Jocelyn, qui se sacrifie au bonheur de sa sœur, commence déjà à être prêtre ». — J'en demande pardon à l'illustre critique : s'il plaît à Jocelyn de se déshériter lui-même par dévouement fraternel, il peut se faire soldat, aller gagner sa vie en Amérique. Pourquoi vouloir être prêtre? Il y faut un appel tout spécial de la Providence, qui se manifeste d'ordinaire sous maintes formes dans les années de l'adolescence, et qui, en tout cas, ne se fait pas entendre après un bal champêtre, où les amies d'enfance ont parle à Jocelyn de tout autre chose que du sacerdoce et du « sacrifice » qu'il impose. Les directeurs de nos séminaires seraient tous de l'avis de Vinet, d'Emile Deschanel et du P. Longhaye, contre Sainte-Beuve et Jules Lemaitre, et ils renverraient à sa famille un Jocelyn qui n'aurait d'autre vocation que l'entraînement irréfléchi, « romanesque et fort inutile », dont parle Lamartine.

Quoi qu'il en soit, Jocelyn passe six ans au pied des autels et demeure au Séminaire jusqu'en 1793. La Révolution avait dispersé, un ou deux ans plus tôt, les séminaristes : mais qu'importe au poète? II parle de la Révolution en vers éclatants (2e Epoque) et nous montre Jocelyn proscrit par la Terreur, allant vivre sur les sommets des Alpes dauphinoises, dans la Grotte des Aigles. Il y demeure soli-

taii-e (5e Epoque) jusqu'au jour où un autre proscrit, blessé par les soldats, vient y mourir, en confiant à Jocelyn son enfant, âgé de 15 ans. Une ardente amitié unit ces deux jeunes âmes :

Mon cœur me l'avait dit : loute Ame est sœur d'une Ame. Au cœur de cet enfant j'ai reconnu le mien. . .

Dans la 49 Epoque, toute pleine d'effusions lyriques, de descriptions luxuriantes, un accident révèle à Jocelyn, soignant Laurence blessée, qu'elle est une femme :

La foudre a déchiré le voile de mon âme.

Cet enfant, cet ami, Laurence est une femme !

Que va devenir leur tendresse mutuelle?

Quoi ! nous n'étions qu'amis : nous serons frère et sœur.

Illusion profonde! La passion fait son œuvre.

Mais voilà qu'appelé par son évêque, qui va mourir victime de la Terreur, Jocelyn s'échappe, la nuit, de la Grotte des Aigles et vient à Grenoble (5* Epoque). Le vieil évêque, qui veut se procurer à luimême le saint Viatique, n'est arrêté ni par la situation de Jocelyn, ni par l'aveu de son amour pour Laurence : il l'ordonne prêtre, chose matériellement impossible dans un cachot, après lui avoir dit :

Je ne me doutais pas que, dans ces jours sinistres Où l'autel est lavé du sang de ses ministres, Pendant que des cachots chacun d'eux comme moi S'élance à l'échafaud pour confesser sa foi ;. . . Je ne me doutais pas qu'un des soldats du temple, Du lévite autrefois la lumière et l'exemple. Au grand combat de Dieu refusant son secours, Amollissait son âme à de folles amours. . . Quoi ! vous, trahir ! Mais non, cela ne se peut pas !

M. Emile Ollivier a beau appeler « perfection héroïque » le sacrifice de Jocelyn, et M. Jules Lemaitre affirmer que, « de même qu'il était entré au séminaire par un acte de charité humaine, c'est par un acte d'humaine charité que le jeune clerc consent à recevoir l'onction sacerdotale ». Il a beau ajouter : « Vous oubliez toujours que cet évêque et ce séminariste sont d'autres croyants que vous et moi. L'évêque est convaincu qu'il y a, dans le sacrement de l'Ordre, une « grâce » qui changera l'âme du nouveau prêtre, qui lui communiquera la force de résister aux tentations. — Nous ne nions pas cette « grâce » sacramentelle ; mais il faut en être digne. Or, dans

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l'état d'àme où se trouve Jocelyn,n'y a-t-il pas incompatibilité absolue avec le sacerdoce, qui demande un cœur tout à Dieu ? Et puis, doiton jamais s'exposer à une tentation, comme celle qui peut séduire Jocelyn, tant aimé de Laurence, sous prétexte que la grâce donnera « la force d'y résister » ? Enfin, après avoir dit avec le pasteur protestant Vinet : « 0 poète imprudent ! » il faut ajouter avec l'abbé Gerbet, avec le P. Longhaye : « Ordination illégitime, nulle, où, d'ailleurs, l'évêque et le lévite jouent au plus insensé. La raison proteste ; mais on lui oppose une fin de non-recevoir assez singulière. Poésie n'est pas réalité,dit-on. — Soit ; mais elle doit rester vraisemblable.— Critiquer les inventions de Lamartine, c'est lui reprocher de ne pas concevoir un autre poème. — Eh oui ; c'est précisément ce personnage, c'est ce poème, que nous ne saurions lui pardonner. »

« Ne jugez pas Jocelyn comme prêtre, dit Lamartine dans sa l'n'face ; ce n'est pas le prêtre que j'ai voulu peindre. » Comment ! « ce n'est pas le prêtre » ; et qu'est-ce alors? Si Jocelyn était laïque, le roman, le puème n'aurait aucune raison d'être. « Supposez, dit Jules Lemaitre, que Jocelyn résiste aux objurgations de son évêque et que, dans le temps même où la persécution ensanglante l'Eglise, à laquelle il avait promis de se dévouer, ce séminariste aille retrouver sa bonne amie. Il l'épouse ; ils sont heureux. Notre défroqué est un mari d'autant plus ardent que son tempérament a été plus longtemps comprimé. Us s'adorent. Et puis"? » — Il n'y aurait là qu'une banalité vulgaire et obsédante, au lieu d'une ordination sacrilège.

Jocelyn, après avoir confessé, absous son évêque, tombe brisé, anéanti, et quand ses sens lui reviennent, il se trouve dans un hospice, entouré de soins charitables.

Il est prêtre et Laurence vit encore ! Cette perspective n'est-elle pas la preuve frappante de la folie commise par Jocelyn ?

II va revoir Laurence avec la sœur de l'évêque, qui essaie de persuader à la jeune fille qu'il lui faut renoncer à son affection :

C'est un rêve d'enfant, qu'on regrette et qu'on pleure, Mais qu'un rayon du jour dissipe en un quart d'heure. Il n'en restera rien qu'un souvenir bien doux, Qu'un invisible ami qui priera Dieu pour vous.

Laurence se révolte et blasphème, en parlant de l'amour renié à la voix de Dieu :

Un Dieu ! s'il était vrai, si je doutais encore, Je le détesterais autant que jt; l'adore.

Et Jocelyn lui-môme, quand il voit Laurence évanouie, ose s'écrier :

J'abjure

Mes infâmes vertus et mou sacré parjure.

.le n'ai rien prononcé : plus d'autel ! plus d'adieu !

Dans ton cœur, dans les bras, ah ! c'est là qu'est mon Dîea !...

L'enfer n'est pas possible avec un tel amour. . .

D'autres rêvent le ciel ; mais moi, j'ai vu le mien. .

Il dira encore (faEpoque), après des adieux aussi passionnés qu'incorrects à Laurence, dans la maison de retraite, que le poète imagine à une époque où il ne pouvait y en avoir :

Une vie avec toi, puis l'enfer et ses flammes !

Qu'on nous pardonne ces citations révoltantes. Elles sont nécessaires pour faire comprendre le danger de Jocelyn et l'aberration de Lamartine, de tous ceux qui voient dans son héros un prêtre idéal. Nommé curé de Valneige, en 1797, — comme s'il y avait à cette époque un évêque pour remplacer le martyr, mort sur l'échafaud ! — il écrit à sa sœur des lettres charmantes, où il peint son presbytère, son village, les occupations d'un cœur qui

Dans les larmes du Christ fait sa philosophie.

La 8e Epoque amène la mort d'une mère adorée :

Non, je ne savais pas, je ne dirai jamais De quelle âme de fils, ô mè'e, je t'aimais.

Et Laurence ? Jocelyn, qui va à Paris avec sa sœur, apprend qu'après avoir été mariée, elle est veuve et mène la vie d'une femme perdue. Cela ne l'empêche point de quêter dans une église à un sermon de charité. Jocelyn erre sous le balcon de Laurence, qui sort après un bal et fredonne un air de la montagne. II repart le lendemain.

Un prêtre sous un balcon de femme perdue, en pleine capitale, en pleine nuit, est-ce assez choquant ? Il n'y a que la naïve inconscience de Lamartine qui ne s'en aperçoive pas.

Laurence, abandonnée par Jocelyn, a donc mal tourné, et c'est un des griefs de Vinet, de Deschanel, contre la donnée du poème, Si Jocelyn avait le droit de s'immoler pour lui-même, avait-il le

droit d'abandonner Laurence ? N'est-ce pas la faute du prêtre, si plus tard elle tourne mal ? — « Laurence n'avait qu'à bien tourner, répond Jules Lemaitre. En tournant mal, elle justifierait presque la fuite de Jocelyn, si cette fuite avait encore besoin d'être justifiée, et si ce n'était une suffisante excuse à l'abandon d'une jeune fille (d'ailleurs laissée intacte) que le sacrifice total d'une vie à l'humanité. »

Nous serions volontiers de l'avis de l'éminent critique, si le sacrifice s'était accompli dans des conditions régulières et par suite d'une héroïque vocation. Mais Jocelyn est-il bien guéri de son amour ? Il fait pénitence, sans doute, pour la pécheresse ; mais c'est l'aimer encore :

Tes péchés sont les miens (?), et je t'en justifie (M). . . Peines, crimes, remords, sont communs entre nous ; Je les prends tous sur moi pour les expier tous. J'ai du temps, j'ai des pleurs ; et Dieu pour innocence Va te compter là-haut ma dure pénitence. . .

« Fécondité merveilleuse de la douleur ! s'écrie Jules Lemaitre. Oui, c'est bien sa blessure qui fait le cœur de Jocelyn si profond, si large et si tendre. » D'accord, si c'était l'amour de Dieu seul qui l'inspirât. Mais le poète a résumé cette histoire d'âme dans cette image spiendide :

J'ai trouvé quelquefois, parmi les plus beaux arbres De ces monts, où le bois est dur comme les marbres, De grands chênes blessés, mais où les bûcherons. Vaincus, avaient laissé leur hache dans les troncs. Le chêne, dans son nœud, la retenant de force, Et recouvrant le fer d'un bourrelet d'écorce, Grandissait, élevant vers le ciel, dans snn cœur, L'instrument de sa mort, dont il virait vainqueur. C'est ainsi que ce juste élevait dans son âme. Comme une hache au cœur, ce souvenir de femme.

Tout à coup (9e Epoque), on appelle Jocelyn pour administrer une jeune femme qui se meurt sur la route d'Italie. Il reconnaît Laurence, pâle, exténuée. Elle ne le reconnaît pas. Il entend sa confession, l'absout et se fait reconnaître ; elle colle ses lèvres sur sa main :

§on âme avait passé dans ce dernier baiser.

LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU XIX" SIÈCLE "il

Hélas ! n'est-ce pas encore gâter à plaisir une scène touchante, bien faite pour relever le sublime ministère du prêtre ?

Jocelyn (lpr Epilogue) ensevelit Laurence près de la Grotte des aigles ; il meurt lui-même, et ses paroissiens, connaissant le secret de sa vie, divulgué par un ami,

Ses pauvres paroissiens, par pitié pour son âme, Happortèrent sa cendre au tombeau de la dame.

Voilà bien une indiscrète et indécente divulgation du secret professionnel. Ce n'est pas tout : le poète s'est avisé de marier dans le ciel Laurence et Jocelyn. Mariage mystique, tant qu'on voudra ; mais les échos du ciel sont profanés, quand on leur fait redire :

Laurence ! Jo;elyn ! Amour ! Eternité !

Toutefois, le plus grave reproche qu'il faille adressera Lamartine, c'est de nous avoir peint un curé de Valneige, qui « fait songer un peu — seulement un peu » — mais ce peu est déjà beaucoup trop, — à Rousseau, à Bernardin de Saint-Pierre, à René, au vicaire savoyard, au vicaire de Wakefield. Le catéchisme de Jocelyn est un pur fragment de Ihéodicée poétique, « impliquant une négation très nette du miracle, de la révélation. A propos d'un juif mort, auquel ses paroissiens refusent la sépulture, il leur fait une leçon de tolérance, mais de tolérance doctrinale, où il met toutes les religions sur le même pied. » Lui arrive-t-il de raisonner sur l'histoire de l'Église ? on voit qu'il l'a étudiée dans les écrits rationalistes de l'époque. Ce n'est plus qu'un déiste : il n'a plus la foi. » — Ici, le P. Longhaye semble exagérer. Il va trop loin aussi, quand il accuse Jocelyn de « dire la messe sans y croire ». Mais il a raison, lorsqu'il fait remarquer que le curé de Valneige ne devrait pas dire à son chien:

Lèche mes yeux mouillés, mets ton cœur près du mien, Et seuls à nous aimer, aimons-nous, pauvre chien !

Et Jésus-Christ, monsieur l'abbé ? Et le Sacré-Cœur? Ce n'est qu'une fois qu'il arrive au curé de Valneige de se souvenir de son Dieu, caché sous les voiles eucharistiques :

En lui J'ai les eaux de ma soif, la fin de mon ennui. J'ai l'ami dont le cœur de tout amour abonde, La famille immortelle et l'invisible monde.

Voilà, certes, uo mot sacerdotal. Pourquoi faut-il qu'il soit presque seul dans ce long poème ? Pourquoi faut-il que Lamartine, s'il n'a jamais été plus délicieusement poète, n'ait aussi jamais été plus mal soutenu par sa foi chrétienne, hélas ! éclipsée depuis 1830 ? Il ne nous représente qu'un prêtre « faussé à plaisir » dans un poème, étincelant de beautés, mais d'autant plus dangereux pour les âmes candides et tendres. Lamartine a beau dire en 1840 que, de toutes parts, lui viennent des félicitations et que des jeunes prêtres, « à peine sortis du séminaire, mêlent leurs larmes, leurs prières, à celles de Jocelyn, qui les a un moment consolés ». Il faudrait plaindre de toute son âme ceux qui en seraient là ; et l'on doit s'étonner que des croyants, comme Petit de Julleville et tant d'autres, se soient montrés si indulgents pour une œuvre inconsciemment malsaine, mais malsaine et dont l'impression définitive — l'expérience du confessionnal le révèle — se tourne en malédiction contre le célibat ecclésiastique, qui sépare impitoyablement les cœurs faits pour s'entendre et condamne une jeune femme au malheur, à la débauche.

La Chute d'un Ange, 1838, « le plus inégal des poèmes, dit M. Jules Lemaitre, le plus baroque, le plus fou, le plus puéril, le plus assommant, le plus mal écrit, et le plus suave et le plus inspiré et le plus grand, selon les heures (1) », est moins dangereux que Jocelyn, au point de vue sacerdotal. Les aventures deCédar, l'ange déchu, et de Daïdha, la fille des hommes dont il s'est épris, se déroulent dans un inonde antédiluvien, au milieu d'épisodes répugnants jusqu'à l'horreur. Le cygne aux blanches ailes s'oublie dans la fange des tyrans dieux. Et puis, le Fragment du livre primitif, gravé sur des feuilles d'airain par le vieillard imposant et doux que Gédar et Daïdha rencontrent au Carmel, n'est-il pas l'exposé du rationalisme panthéiste, pour lequel M. Emile Faguet et M. Jules Lemaitre se montrent si bienveillants ? Pas de révélation, ni de miracle :

(l) Leconte de Lisle écrivait en 1864 : «M. de Lamartine a fait mieux que les Méditations et que Jocelyn, mieux que les Harmonies ; il a écrit la Chute d'un Ange. »

LK l'RÈTHE DANS LA LITTERATURE DU XIX SIÈCLE

L'intelligence en nous, hors de nous la nature, Voilà les voix de Dieu : lo reste tit imposture. . . (1), Etouffez dans son cœur cette parole immonde (2). La raison est le culte et l'autel est le monde.

Ûe ce culte sans dogme et sans temple, les seuls pontifes, les seuls prêtres, ce seront les poètes.

Victor Hugo n'aura plus qu'à se souvenir, pour écrire les \fages. Heureusement, Lamartine, qui était une belle âme, une grande âme, en même temps que « le plus grand des poètes », dit M. Jules Lemaitre, a retrouvé, avant de mourir cette foi qui l'inspirait si bien, quand il formulait le vœu que la Providence a exaucé :

0 Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe !

Le prêtre dans Stendhal, Sainte-Beuve et Balzac.

Il faut parler maintenant des romans du milieu du xix° siècle, qui ont plus ou moins défiguré le sacerdoce.

Voici d'abord Stendhal (Henri Beyle), pessimiste, épicurien, cynique et impie. Dans le Bouge et le JSoir, 1830, il met la Révolution et la Religion en contraste par les aventures d'un Tartuffe moderne, que l'hypocrisie conduit à la fortune. Dans YAbbesse de Castro, 1839, il peint des religieuses de fantaisie, et dans la Chartreuse de Parme, un jeune noble italien qui s'achemine par le libertinage à la dignité d'archevêque. Etrange manière, on l'avouera, de faire éclore et de cultiver la vocation ecclésiastique ! Il est vrai que, pour Stendhal, tous les membres du clergé ne sont que « des Tartuffes, des malades ou des rustauds ».

« Rappelez-vous, dit M. Georges Pellissier, dans la Bévue des Bévues, 1er juillet 1899, où il est tout heureux de se servir de cet argument pour prouver que la discipline du Grand Séminaire tue tout « ferment de vie mentale et morale», rappelez-vous la maison où Julien Sorel {Le Rouge et le Noir) fait l'apprentissage du métier ecclésiastique. Huit ou dix de ses camarades, déjà en odeur de sain-

(\) Voilà bien arrangés ies prêtres, qui parlent de révélation. (2) Blasphème révoltant contre l'Evangile.

54 LE PHETKE DANS LA LITTÉKATURE DU XIXe SIÈCLE

teté, ont des visions et sortent rarement de l'infirmerie. Les autres sont, pour la plupart, d'épais rustauds qui aiment mieux gagner leur pain en récitant des phrases latines qu'en piochant la terre. Ils vivaient, dans leurs chaumières, de lait caillé et de pain noir ; le Séminaire est pour eux un lieu de délices. Julien ne lit jamais dans leur œil morne « que le besoin physique satisfait après le dîner et le plaisir physique attendu avant le repas »,

C'est le roman célèbre de Sainte-Beuve, Volupté, en 1834, qui a mis à la mode parmi nous, non seulement les études psychologiques dans le roman, mais encore l'habitude de prendre un prêtre pour héros d'un récit et de mêler les choses de la religion avec celles de la sensualité.

L'Amaury de Sainte-Beuve, en effet, est un prêtre, qui partant pour les missions d'Amérique, occupe la traversée à évoquer les souvenirs de sa jeunesse avec ses égarements et ses amertumes : il écrit ses confessions, jour par jour, souffrance par souffrance, à un ami qu'il veut arracher à des angoisses semblables à celles dont il a lui-même souffert. Il lui raconte comment le jeu de la destinée l'a conduit, degré par degré, jusqu'au sacerdoce.

Après un amour frais et printanier pour Amélie de Liniers, à laquelle il a demandé deux ans avant de prendre une détermination aussi importante que celle de leur mariage, Amaury s'est laissé aller à sa passion pour Mme de Couaën, passion qui traîne en longueur et n'a point de résultat. Puis, des amours banales viennent satisfaire ses sens, jusqu'à ce que la passion pour une demi coquette, Mme de R., qui demeure inexpugnable, quand elle sait qu'elle a deux rivales, prouve à Amaury que le bonheur n'est pas dans cette « volupté » qu'il a poursuivie vainement.

La grâce arrive, qui le conduit au séminaire, c'est-à-dire au port. Mais à peine est-il prêtre qu'on l'appelle au chevet d'une mourante, qui se trouve être Mme de Couaën. De là, sa résolution d'aller en Amérique.

« Le livre de Sainte-Beuve, écrivait Jean-Jacques Ampère, n'est point un hymne païen à la Volupté ; c'est une confession écrite au point de vue chrétien ; ce u'est pas une paraphrase de ce qu'a chanté Lucrèce : ce sont des aveux repentants et tendres, mêlés de flamme

le Prêtre dans la littérature du xix- siècle ■>•"»

et de honte, entrecoupés d'élans vers Dieu, de méditations subtiles, de prières ardentes, comme dans le livre de saint Augustin. Mais les temps sont, profanes; l'âge des saints est passé. Augustin, parlant à la jeune Église des désordres de son cœur, lui parlait en termes couverts et mesurés, comme à une jeune fille qui sait encore rougir ; le prêtre qui raconte ici des égarements pareils n'a pas observé les mêmes ménagements avec des oreilles moins chastes. Il a déchiré les bandelettes ; il a mis la plaie à nu ; il l'a sondée jusqu'au fond. C'est qu'il ne parle pas à une jeune Église, mais à une société vieillie, ... à une âme solitaire et malade, qu'il veut guérir par le spectacle des misères qu'il a traversées. »

Le remède est-il aussi sûr que le croit Ampère ?N'aggravera-t-il pas le mal, au lieu de le guérir ? Il est permis d'en être convaincu. De plus, quelle singulière vocation que celle qui pousse sur la fange de tristes amours, aussi coupables qu'éloignées du sacerdoce !

D'ailleurs, ce n'est pas l'état d'âme d'un vrai prêtre, d'un missionnaire surtout, qui nous est dépeint, dans les analyses savantes et profondes de Volupté: c'est plutôt l'état d'âme de Sainte-Beuve lui-même, qui se cache sous les traits d'Amaury. Il n'a jamais eu rien de sacerdotal, et il avoue que son livre est la peinture « du côté de son être languissant, oisif, attachant, secret et privé, mystérieux et furtif, rêveur jusqu'à la subtilité, tendre jusqu'à la mollesse, voluptueux enfin. » Or, n'est-ce pas là le contraire de l'esprit de chasteté sacerdotale ?

Après cela, que Sainte-Beuve dans une lettre de 1663, nous raconte qu'il a eu le P. Lacordaire comme collaborateur pour le fameux chapitre : « Quand on entre au séminaire, etc., » nous n'y contredirons pas, puisqu'on y voit reproduite toute une lettre du célèbre orateur sur le Grand Séminaire. Aussi ce chapitre, imagé, éloquent, est-il bien supérieur à tout ce qu'on a écrit depuis sur la •vie pieuse et édifiante des jeunes lévites. Mais il ne s'en suit nullement que Volupté soit un livre sacerdotal, exact même et sans danger pour les jeunes âmes.

Sainte-Beuve n'a donné dans ce livre que l'analyse fastidieuse de la passion aboutissant au séminaire. Sans doute, le séminaire et

5G Lh RltÈTRK DANS LA LlTTÈttAT URK DU XIXe SIÈCLE

le cloître ont parfois abrité des cœurs battus par les orages de la passion : mais est-ce le cas ordinaire des vocations sacerdotales et religieuses ? Non, certes, et il faut redire, à l'adresse de Sainte- Beuve, le vers de Musset, un peu modifié :

Vous les voulez plus purs, les heureux que vous faites,

cloître et séminaire, où viennent s'épanouir en fleurs célestes et en gerbes d'or les vocations déposées dans une âme par la suave piété d'une mère, ou par les joies délicieuses d'une angélique première communion !

Balzac, 1799-1850, a eu la prétention d'être catholique et royaliste, et l'on aurait mauvaise grâce à suspecter les intentions de l'illustre auteur de la Comédie humaine.

« Le christianisme et surtout le catholicisme, écrit-il, étant un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément d'ordre social... J'écris à la lueur de deux vérités éternelles : la religion, la monarchie, deux nécessités que les événements contemporains proclament et vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre pays. Sans être l'ennemi de l'élection, principe excellent pour constituer la loi, je repousse l'élection prise comme unique moyen social. L'élection étendue à tous nous donne le gouvernement par les masses, le seul qui ne soit point responsable, et où la tyrannie est, sans bornes, car elle s'appelle la loi. Aussi regaidé-je la famille, et non l'individu, comme le véritable élément social. . . Je me range du côté de Bossuet et de Bonald, au lieu d'aller avec les novateurs modernes. »

Dès ses débuts, 1824, alors qu'il cherche sa voie par de laborieux efforts, Balzac écrit l'Histoire impartiale des Jésuites. « La sympathie ne fait pas doute; la louange excède par endroits; mais il y a bien des confusions et une grande inintelligence du fond des choses, au dire du P. Longhaye. Qu'il s'agisse, par exemple, des Constitutions ou du Jansénisme, l'incompétence de l'auteur se trahit. Plus étrange encore est l'attitude prêtée aux Jésuites à l'égard du Pape. Loyola aurait eu l'habileté de le réduire à une souveraineté platonique, laissant au général une omnipotence effective. — Double erreur. Le Saint-Siège peut tout sur la Compagnie, et, dans la Compagnie même, ce n'est pas le général qui possède ce qu'on pourrait appe-

1er la souveraineté ; c'est la Congrégation générale,;'! cepoiol qu'elle a le droit de le déposer, voire de l'exclure. Et quelle maladresse Balzac glorifie les Jésuites d'être un Etat dans l'État. Voilà pour les faire bien venir des gouvernants et des légistes ! Aussi bien, n'estce pas plus vrai d'eux que de l'Eglise et de toute association officielle.—-Eo somme, la Compagnie de Jésus apparaît là surtout comme un bel organisme politique. Le fond, l'âme échappe, et personne, je le suppose, ne s'en étonnera, »

Étant donnés les principes de Balzac, il devait faire aux prêtres une très grande place dans la Comédie humaine M. Edmond Biré, le savant et charmant auteur de {'Honoré de Balzac, 1897, en a trouvé plus de cinquante et « dans le nombre, écrivait-il le 19 mai 1902 (Causerie littéraire de la (iazetle de France), il n'y a qu'une seule brebis galeuse, un ex-moine Bénédictin, Grégoire Rigou. Dès le début de la Révolution, il jeta sa robe aux orties, et sous la République il se maria avec une riche héritière, Arsène Pichard. Maire de Rlangy, en Bourgogne, sous l'Empire et dans les premières années de la Restauration, il forma avec Gaubertin, maire de la Ville-aux-Fayes, et Soudry, maire de Soulanger, un triumvirat qui, soulevant les paysans et la bourgeoisie locale contre le général de Monternet, le châtelain des Aiguës, amena le général à vendre sa propriété, que se partagèrent les trois associés. » (Les Paysans).

M. Edmond Biré n'oublie-t-il pas un prêtre qui fut un Jésuite, qui l'est encore sous le nom de Père de la Foi et qui se montre dominateur, cupide et le reste? Rien de moins édifiant, si ce n'est le précepteur du beau Marsay, dans la Fille aux yeux d'or, ce fâcheux abbé de Maronis, un futur évêque, — tant pis pour l'épiscopat ! — « un de ces ecclésiastiques taillés pour devenir cardinaux en France ou Borgia sous la tiare », et qui mène son élève dans les coulisses et les boudoirs plus souvent que dans les églises.

Sous le bénéfice de ces réserves, on nous permettra de citer l'étude magistrale de M. Edmond Biré : le Prêtre dans les romans de Balzac; on ne saurait être ni plus exact, ni plus spirituel, ni plus documenté.

« Il y a bien aussi un prêtre constitutionnel dans la Comédie humaine, l'abbé François, curé d'AIençon ; mais, à l'époque du

Concordat, il reconnut et abjura ses erreurs. « Il avait jadis prêté le serment constitutionnel ; mais en ce moment (1817), il vainquait les répugnances catholiques en déployant les plus hautes vertus. Ce fut un Cheverus au petit pied, et si bien apprécié qu'à sa mort la ville entière le pleura (1). »

« L'abbé de Marolles, lui, n'a pas trempé dans le schisme. C'est un confesseur de la foi. Échappé par miracle au massacre du couvent des Carmes, en septembre 1792, il se cache dans le haut du faubourg Saint-Martin, près de la route d'Allemagne, et au péril de sa vie, il continue à dire la messe et à remplir les fonctions de son ministère. Il veille sur la sûreté de deux vieilles religieuses proscrites, Mlles de Beauséant et de Langeais. Le 22 janvier 1793 et le 21 janvier 1794, il dit devant elles, dans sa pauvre mansarde, des messes pour le repos de Târne de Louis XVI : elles lui ont été commandées par un inconnu, qu'il revoit seulement le jour du supplice de Robespierre et qui n'est autre que l'exécuteur du Roi- Martyr (2).

« Moins heureux que l'abbé de Marolles, l'abbé d'Hauteserre a péri en 1792. Courageux et fier, lorsque l'hôtel de Cinq-Cygne a été assailli par la populace de Troyes, il s'est jeté au devant des émeutiers, et il a été frappé d'une balle (3).

« L'abbé Gudin et l'abbé Vernal sont deux Bretons,qui,pour combattre les ennemis de la religion, s'associent, en 1799, aux entreprises du comte de Fontaine et du marquis de Montauran. Ils s'enrôlent parmi les Chouans. L'abbé Gudin tombe, dans un dernier combat aux environs de Fougères, tué par les bleus. Un autre prêtre paraît, dans les Chouans, à la dernière scène, pour célébrer le mariage in extremis du marquis de Montauran et de Mlle de Verneuil. Balzac ne nous dit pas son nom, mais il en trace ce portrait: « Le prêtre qui conservait ainsi les anciens usages jusqu'au dernier moment était un de ces hommes fidèles à leurs principes au fort des orages. Sa voix, pure du serment exigé par la République, ne répandait à travers la tempête que des paroles de paix. Il n'attisait pas, comme l'avait fait l'abbé Gudin, le feu de l'incendie ; mais

(1) La Vieille fiitlf,

(2) Un Episode sous la îerreu)'.

(3) Une Ténébreuse Affaire.

LK PRETRE DANS LA LITTERATURE Dl \l\ SIECLE V)

il s'était, avec beaucoup d'autres, voué à la dangereuse mission d'accomplir les devoirs du sacerdoce pour les Ames restées catholiques. Afin de réussir dans ce périlleux ministère, il usait de tous les pieux artifices nécessités par la persécution, et le marquis n'avait pu le trouver que dans une de ces excavations qui, do nos jours encore, portent le nom de la cachette du prêtre. La vue de cette figure pâle et souffrante inspirait si bien la prière et le respect, qu'elle suffisait pour donner à cette salle mondaine l'aspect d'un saint lieu (1). »

« L'abbé Gouzet, curé de Cinq-Cygne, dans l'Aube, avait traversé, lui aussi, la période révolutionnaire. C'était un homme d'esprit et un homme de cœur. En 1792, il découvrit, pour le fils des fermiers Beauvisage, restés bons catholiques, le prénom grec de Philéas, un des très rares saints non abolis par le nouveau régime. Sous l'Empire, tout en blâmant parfois l'intrépide audace de Mlle de Cinq- Cygne, il mit tout son ferme et généreux courage au service de l'héroïque jeune fille. Il tint tête avec uneextrême finesse à l'ennemi des Cinq-Cygne et des d'Hauteserre, au policier Corentin, le plus habile des agents de Fouché. Ce fut lui qui assista Michu, quand ce noble fermier, victime de son dévouement à ses maîtres, porta sa tête sur l'échafaud. Sous Louis XVIII, l'abbé Gouzet devint évêque de Troyes (2).

« C'est surtout l'époque de la Restauration que Balzac a choisie pour cadre de ses études sur le monde ecclésiastique. Tous ses prêtres ne sont pas parfaits. Quelques-uns — dans Eugénie Grandet, l'abbé Cruchot, l'abbé Habert dans Pierrette — s'emploient à f;>ire faire à leurs proches de riches mariages. D'autres sont ambitieux pour eux-mêmes. Le chanoine Troubert déploie toutes les ressources d'une diplomatie savante et sans scrupule pour déposséder l'abbé Birotteau de la modeste succession de l'abbé Chapeloup, chasser le pauvre vicaire de son habitation et de la paroisse, hériter delà fortune de Mne Gamard et obtenir enfin d'être reçu dans tous les

(1) Les Chouans.

(2} Un- ténébreuse Affaire. — U Député d' A rcis.

salons de l'aristocratie tourangelle. l^lais, à côté du perfide Troubert, que de belles âmes, que de pures- et saintes figures, l'excellent Chapeloup, et son digne ami le vicaire de Saint-Gatien, François Birotteau, la bonté, la candeur, la vertu même (1)!

« Dans la Comédie humainc,\e chanoine Troubert n'est pas le seul prêtre qui ait de l'ambition. D'autres que lui sont désireux d'être évêques : ils travaillent même à le devenir ; mais ils le font en tout bien tout honneur. Tel, par exemple, l'abbé Godenar, l'un des vicaires généraux de l'archevêque de Besançon, qui prépare sa candidature, justifiée, du reste, par son rare mérite, en fréquentant assiduement l'aristocratique salon des Watteville (2).

« Combien plus nombreux, d'ailleurs, dans les romans de Balzac, comme dans la vie réelle, les prêtres détachés de toute ambition personnelle, uniquement voués à l'accomplissement de leurs devoirs 1 L'abbé de Grancey, désigné aux plus hauts postespar sa naissance, par son esprit et par ses talents, refuse trois évêchés pour ne pas quitter Besançon, où il est grand vicaire, comme l'abbé de Godenar (3).

« Ainsi que Pabbé de Grancey, l'abbé Brosset, curé de Blangy, a tout ce qu'il faut pour faire un évêque ; et pourtant, il est heureux d'être un simple curé de campagne, du moment qu'il peut faire du bien. « Cet abbé, dit Balzac, quatrième fils d'une bonne famille d'Autun, était un homme d'esprit, portant le rabat très haut. Petit et fluet, il rachetait sa piètre figure par cet air têtu qui sied aux Bourguignons. Il avait accepté ce poste secondaire par dévouement; car sa conviction religieuse était doublée d'une conviction politique. Il y avait en lui du prêtre des anciens temps ; il tenait à l'Eglise et au clergé passionnément; il voyait l'ensemble des choses, et l'égoïsme ne gâtait pas son ambition : servir était sa devise, servir l'Eglise et la monarchie sur le point le plus menacé, servir au dernier rang, comme un soldat qui se sent destiné, tôt ou tard, au généralat, par son désir de bien faire et par son courage. Il ne transigeait avec aucun de ses vœux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance ; il les accomplissait comme tous les autres devoirs de

(1) le curé Je Tour?,,

(2) Albert Sacarus.

(3) Albert Sacarus.

LÉ PllfiTRB DANS LA LITTÉRATUHE !)U XIX" SIÈCLE 61

sa position, avec cette simplicité et celte bonhomie indices certains d'une âme honnête, vouée au bien par l'élan de l'instinct naturel autant que par la puissance et la solidité des convictions religieuses (1). »

« L'abbé Dutheil, un des deux vicaires généraux de l'évêque de Limoges sous la Restauration, sera nommé à un évêché en I8.']| ; mais ce sera après avoir tout fait pour fuir les honneurs. « Ce prêtre éminent, dit Balzac, offrait la réunion d'une grande modestie chrétienne et d'un grand caractère. Sans orgueil ni ambition, il restait à son poste en y accomplissant ses devoirs au milieu des périls... L'abbé Dutheil était imposant. Son extérieur annonçait une de ces âmes profondes, toujours unies et calmes à la surface... La gravité des pensées, celle de la parole et celle de l'accent s'accordaient chez l'abbé Dutheil et lui seyaient bien. A voir ses yeUx noirs, creusés par les austérités et entourés d'un cercle brun ; à voir son front jaune comme une vieille pierre, sa tête et ses mains presque décharnées, personne n'eût voulu entendre une voix et des maximes autres que celles qui sortaient de sa bouche. Cette grandeur purement physique, d'accord avec la grandeur morale, donnaient à ce prêtre quelque chose de hautain, de dédaigneux, aussitôt démenti par sa modestie et par sa parole (2) . . . »

a Bien différent est le second vicaire général de Limoges, M. de Grancour, « petit homme gras, au teint fleuri, aux yeux bleus ». Ce n'est point un héros, à coup sûr, mais c'est un bon homme. « L'abbé de Grancour n'avait ni amis, ni ennemis ; il devait rester vicaire général (3). »

« L'abbé Gabriel de Rastignac est un tout jeune homme, presque un enfant ; il est le secrétaire particulier et le Benjamin de l'évêque : « Il n'avait pas encore exercé les vertus du prêtre ; il se savait appelé àd'autres destinées; il n'avait pas à allersurtouteslesbrèches sociales où le cœur saigne à la vue des maux qui les encombrent ; sa mission était celle du haut clergé qui maintient l'esprit de sacrifice, représente l'intelligence élevée de l'Eglise, et dans les occasions d'éclat déploie ces mêmes vertus sur de plus grands théâtres,

(1) Les Paysans.

(2) Le Curé de Village.

(3) Le Curé de Village,

62 LE PRÈTHE DANS LA LUiÉHATUHE DU XIXe SIÈCLE

comme les illustres évoques de Marseille et de Meaux, comme les archevêques d'Arles et de Cambrai (1). »

« Les prêtres se succèdent aussi dans la Comédie humaine, avec leurs qualités et leurs défauts, leurs vertus et leurs petites faiblesses, les uns élégants et un peu mondains, les autres austères et rigides, quelques-uns même ardemment mystiques, comme l'abbé de Solis, dans la Recherde de l'Absolu : « L'abbé de Solis, vieillard octogénaire à chevelure d'argent, montrait un visage décrépit où la vie semblait s'être retirée dans les yeux... Son dos voûté, son corps desséché offraient le spe3taele d'une nature souffrante et frêle, dominée par une volonté de fer et par un chaste esprit religieux qui l'avait conservée... Dès sa jeunesse, l'abbé de Solis avait professé pour sainte Thérèse un enthousiasme qui le conduisit, autant que la pente de son esprit, vers la partie mystique du christianisme... Ses mœurs étaient rigides, sa vie était exemplaire, et il passait pour avoir des extases... o

a Bien d'autres portraits seraient à reproduire, si la place ne faisait défaut. Nombreux encore sont les prêtres que Balzac a fait figurer dans son œuvre et qu'il a peints avec une sympathie dont il ne songe pas à se défendre : l'abbé Chaperon, curé de Nemours, « leFénelon duGàtinais >> {( rs-tle Miiouet); — l'abbé Péroux, curé de Provins [Pierrette); l'abbé Gondrin, vicaire de la Madeleine (les Petits Bourgeois),— l'abbé Grimont, curé de Guérande (Béatrix) ; — l'abbé Caudron, « paysan plein de foi », vicaire de l'église Saint- Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine (les Employés, Honorine, Un Début dans la Vie) ; — l'abbé de la Berge, confesseur de Mme de Mortsauf, à Chchegourde, sévère et vertueux (Le Lys dans la Vallée) ; — l'abbé Duplanty, vicaire de l'église Saint-François, à Paris, confesseur de Sylvain Pons (Le Cousin Pons) ; — l'abbé Pascal, aumônier de la prison de Limoges, vieillard plein de douceur (Le Curé de Village), etc., etc.

« Mais il n'y a pas seulement de bons prêtres, chez Balzac; il y a aussi de véritables saints et sur quelques-uns au moins de ceux-là force est bien de s'arrêter.

(1) Le Curé de Village.

« Ancien grand vicaire de l'évèque de Séez, l'abbé de Spo/de vivait en 1816, à Alençon, dans la maison de sa nièce Mm 'Rose Victoire du Rousquier. Attribuant les désastres de la Révolution française à quelque dessein de la Providence, empressée de frapper une Eglise dissolue, il s'était jeté dans le sentier depuis longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires pour aller au ciel ; il menait une vie ascétique, sansemphase, sans triomphe extérieur. Il dérobait au monde ses œuvres de charité, ses continuelles prières et ses mortifications ; il pensait que les prêtres devaient tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait d'exemple. Tout en offrant au monde un visage calme et riant, il avait fini par se détacher entièrement des intérêts mondains : il songeait exclusivement aux malheureux, aux besoins de l'Eglise et à son propre salut... Préoccupé par les misères qu'il soulageait, perdu dans les abîmes de la prière, l'abbé de Spoudeavait souvent des distractions que les gens de sa société prenaient pour des absences ; peu causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un homme de haute taille, sec à manières graves, solennelles, dont le visage exprimait des sentiments doux, un grand calme intérieur, et qui, par sa présence, imprimait à cette maison une autorité sainte (1). »

« L'abbé Loraux, curé des Blancs-Manteaux, paroisse du Marais, est doué, sous une enveloppe ingrate, de toutes les délicatesses de l'âme. Il est le digne auxiliaire de Madame la Dauphine et le principal ministre de ses inépuisables charités. De tous ses prêtres, c'est peut-être celui dont Balzac est le plus heureux d'évoquer l'image, et il l'a fait figurer dans quatre de ses romans, f'n début dam la vie, Un ménage de garçon, Honorine et César Birotteau.

« Avec l'aide du médecin Benassis, un saint laïque, l'abbé Janvier a fait d'un pauvre village, perdu dans les montagnes du Dauphine, une oasis chrétienne. En quelques lignes, Balzac trace ainsi le portrait de ce curé de campagne : « La figure du prêtre fixa l'attention du militaire par l'expression d'une beauté morale dont les séductions étaient irrésistibles. Au premier aspect, le visage de M. Janvier pouvait paraître disgracieux, tant les lignes en étaient sévères et heurtées. Sa petite taille, sa maigreur, son attitude, annonçaient

(t) La Vieille fille.

64 LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE OU XIXe SIÈCLE

une grande faiblesse physique ; mais sa physionomie toujours placide, attestait la profonde paix intérieure du chrétien et la force qu'engendre la chasteté de l'âme. Ses yeux, où semblait se refléter le ciel, trahissaient l'inépuisable foyer de charité qui consumait son cœur. Ses gestes rares et naturels étaient ceux d'un homme modeste ; ses mouvements avaient la pudique simplicité de ceux des jeunes filles. Sa vue inspirait le respect et le désir vague d'entrer dans son intimité (1)... »

« Le Curé de Village est peut-être le chef-d'œuvre de Balzac, et il n'est pas, dans toute son œuvre, une figure plus admirable que celle de l'abbé Bonnet, le curé de Montignac, « cet homme digne de la primitive Église ».

On me permettra donc d'insister un peu plus que ne le fait M. Edmond Biré sur cet admirable « curé de village », qui trouve de vrais « accents de prêtre » pour rameneràDieu un de ses paroissiens, assassin condamné à mort et auprès duquel ont échoué jusquelà tous les efforts du zèle sacerdotal. Ecoutons-le lui-même faisant l'histoire de sa vocation. Tout n'est pas admirable dans son langage; mais quelle différence avec tout ce que nous avons vu jusqu'ici, comme avec tout ce que nous verrons encore ! « Je n'ai point vu d'état dans la prêtrise. Je ne comprends pas qu'on devienne prêtre pur des raisons autres que les indéfinissables puissances de la mention. Je sais que plusieurs hommes se sont faits les ouvriers de la vigne du Seigneur, après avoir usé leur cœur au service des passions ; les uns ont aimé sans espoir: les autres ont été trahis ; ceux-ci ont perdu la fleur de la vie, en ensevelissant soit une épouse chérie, soit une maîtresse adorée ; ceux-là sont dégoûtés de la vie sociale, à une époque où l'incertain plane sur toutes choses, même sur les sentiments, où le doute se joue des plus douces certitudes en les appelant des croyances. « Voilà où Balzac exagère : les cas dont il parle ici sont très rares; les neuf dixièmes au moins des vocations ecclésiastiques se décident dans l'adolescence et la première jeunesse, avant tous les orages de la passion, toutes les épreuves dont on veut faire le chemin du sacerdoce. Mais continuons à lire les théories de l'abbé Bonnet : « Je ne

(1) L'1 Médecin de campagne.

LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU XIX' SIÈCLE 6d'

suppose pas qu'on se donne a Dieu par une pensée cupide. Quelques hommes peuvent voir dans la prêtrise un moyen de régénérer notre patrie; mais selon mes faibles lumières, le prêtre patriote est un non-sens. (Pourquoi donc? Il n'y a pas de plus utile serviteur de la patrie qu'un saint prêtre.) Le prêtre ne doit appartenir qu'à Dieu. Je n'ai pas voulu offrir à notre Père, qui, cependant, accepte tout, les débris de mon cœur et les restes de ma volonté : je me suis donné tout entier. Dans une des touchantes théories des religions païennes, la victime destinée aux faux dieux allait au temple couronnée de fleurs. Cette coutume m'a toujours attendri. Un sacrifice n'est rien sans la grâce. Ma vie est donc simple et sans le plus petit roman. Cependant, si vous voulez une confession entière, je vous dirai tout. Ma famille est au-dessus de l'aisance : elle est presque riche. Mon père, seul artisan de sa fortune, est un homme dur, inflexible; il traite, d'ailleurs, sa femme et ses enfants comme il se traite lui-même. Je n'ai jamais surpris sur ses lèvres le moindre sourire. » En somme, c'est pour échapper aux rudesses de ce père que l'abbé Bonnet est entré dans l'Eglise : « Sous la soutane du prêtre, dit-il un jour à sa mère, mon père serait forcé de me respecter. » Tandis que son frère se faisait soldat et allait mourir général à Leipsick, il entrait à dix-neuf ans au séminaire de Saint- Sulpice. Tout cela nous gâte bien un peu la vocation de l'abbé Bonnet. Mais Balzac n'y regarde pas de si près : « Dans ces vieux bâtiments célèbres, fait-il dire à l'abbé Bonnet, je trouvai la paix et !e bonheur, que troublèrent seulement les souffrances présumées de ma mère et de ma sœur. . . Initié peut-être par mes peines aux secrets de la charité, comme l'a définie le grand saut Paul dans son adorable Epître, je voulus panser les plaies du pauvre dans un coin ignoré, puis prouver par mon exemple, si Dieu daignait bénir mes efforts, que la religion catholique, prise dans ses œuvres humaines, est la seule vraie, la seule bonne et belle puissance civilisatrice. Pendant les derniers jours démon diaconat, la grâce m'a sans doute éclairé. J'ai pleinement pardonné à mon père, en qui j'ai vu l'instrument de ma destinée. . . Quand j'appartins à Dieu, je ressentis un calme sans bornes ; je ne me sentais ni besoins, ni vanités, ni soucis des biens qui inquiètent tant les hommes... Cette quiétude est un des bienfaits de la grâce. Ma mère ne concevait pas

OG LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE DU XIXe SIÈCLE

qu'on pûl épouser une église ; néanmoins, en me voyant le front serein, l'air heureux, elle fut heureuse. Après avoir été ordonné, je vins voir en Limousin un de mes parents paternels, qui, par hasard, me parla de l'état dans lequel était le canton de Montignac. Une pensée, jaillie avec l'éclat de la lumière, me dit intérieurement : « Voilà ta vigne 1 » Et j'y suis venu. Ainsi, monsieur, mon histoire est, vous le voyez, bien simple et sans intérêt. » — Simple, oui, mais non pas « sans intérêt » ; car l'abbé Bonnet a transformé sa paroisse complètement, au point de vue moral et religieux, et grâce à l'arrivée de M'ne Graslin, il peut enrichir ceux qu'il a déjà convertis.

« Véronique, dit Balzac, entendit la parole douce, onctueuse, angélique,du curé, dont le prône, quoique dit en termes simples et à la portée de ces intelligences, fut vraiment sublime. Le sublime vient du cœur; l'esprit ne le trouve pas, et la religion est une source intarissable de ce sublime sans faux brillants ; car le catholicisme, qui pénètre et change les cœurs, est tout cœur. M. Bonnet trouva dans l'épître un texte à développer, qui signifiait que, tôt ou tard, Dieu accomplit ses promesses, favorise les siens et encourage les bons. Il fit comprendre les grandes choses qui résulteraient pour la paroisse de la présence d'un riche charitable, en expliquant que les devoirs du pauvre étaient aussi étendus envers le riche bienfaisant que C9UX du riche l'étaient envers le pauvre : leur aide devait être mutuelle. »

Sans doute, on n'aime guère, à la fin du roman La Curé tic Village, la scène plus ou moins imitée des confessions publiques de la primitive Eglise, où Mme Graslin avoue devant ôvèque, vicaires généraux et curés, ses amours adultères avec un jeune homme, qui s'est fait criminel et assassin pour elle. Mais il faut savoir gré à Balzac d'avoir tenu le clergé en haute estime et de lui avoir fait une place si honorable dans cette Comédie humaine , qui n'est guère qu'une cohue, qu'une pandémonium de vices aristocratiques, bourgeois et populaires, ou que cette a vermine sale d'insectes humains >:, dont parle Taine.

« L'abbé de Vèze, dit M. Edmond Bîté, n'évangélise pas les campagnes du Limousin, mais les quartiers pauvres de Paris. Il est avec Mme de la Chanterie, le bonhomme Alain et le baron Lecamus

de Tresnes, un des fondateurs de l'Ordre des ïrères de la Con o-

lalion (1),

« Parce que l'abbé Janvier, l'abbé Bonnet et l'abbé de Vèzesont dévorés du zèle des pauvres et s'efforcent de venir en aide aux classes souffrantes, M. Paul Franche s'est imaginé de transformer aussitôt ces saints Prêtres en démocrates chrétiens; il profite même de l'occasion pour faire de Balzac un précurseur de la démocratie chrétienne. L'erreur est étrange. Des prêtres qu'il a peints ici sous de si nobles traits, Balzac a eu bien soin de faire, non des démocrates, mais des royalistes. Pour sa part, il n'a cessé de protester, en toute rencontre, contre « le vertige démocratique, auquel s'adonnent tant d'écrivains aveugles (2) ». Ii tient le régime démocratique pour le pire des gouvernements, omnium delerrimum, selon la forte expression du cardinal Bellarendu ; il estime que la démocratie non chrétienne conduit à la barbarie. Quant à l'avènement d une démocratie chrétienne, il n'y croit pas. Il est pour lui hors de doute que l'établissement du régime démocratique en France favorisera puissamment l'irréligion et ouvrira les portes toutes grandes à l'athéisme. Le vrai et unique remède consisterait à favoriser, au lieu de la combattre, l'influence et l'action sociale de l'Evangile. Mais cela, on ne peut pas l'attendre d'une démocratie. De ce régime ne peut sortir que le triomphe des doctrines socialistes. «Quoi qu'on fasse, écrivait-il, les propriétaires ne comprendront la nécessité de la discipline qui rendit ÏE<jlise un admirable modèle de gouvernement qu'au moment où ils se sentiront menacés chez eux, et il sera trop tard. L'audace avec laquelle le communisme, cette logique vivante el agissante de la démocratie, attaque la société dans l'ordre moral, annonce que, dès aujourd'hui, le Samson populaire devenu prudent, sape les colonnes sociales dans la cave, au lieu de les secouer dans la salle du festin (3). »

« Ces lignes étaient écrites en 1845. On ne saurait trop le redire : Balzas fut un voyant ».

Toutefois, il semble que M. Brunetière est bien indulgent, quand il affirme, Manuel de l'histoire de la littérature française, p. 450,

(1) L'Envers de l'Histoire contemporaine.

(2) Dédicace des Paysans.

(3) Les Paysans.

« qu'on a eu tort de parler de l'immoralité des romans de Balzac, qui ne sont en général, et à l'exception de ceux où reparaît le romantique (Cf. Un grand homme de province à ljaris, ou la Dernière incarnation de Vautrin), immoraux que comme l'expérience ou la vie même. » — Mais d'abord Balzac avouait à Mme George Sand avoir agrandi, idéalisé, dans leur laideur ou leur bêtise, les êtres vulgaires qu'il mettait en scène. — Et puis, le réalisme, dans ce qu'il a de brutal et de vicieux, est-il fait pour les jeunes lecteurs et même pour ceux que l'âge a mûris ? Sainte-Beuve, Portraits contemporains, ii, p. 45, appelait la Physiologie du mariage « une macédoine de saveur mordante et graveleuse ». De Pontmartin, dans les Causeries du samedi, dit de Cousine Belle que c'est « l'épopée du mal, de la luxure et du vice ». La bille aux yeux d'or, les Petites misères de la vie conjugale, les Mémoires de deux jeunes mariées, le Lys dans la vallée, Honorine, La femme obandonuée, etc,. «exhalent par endroits une saveur de sensualisme cru, violent, vulgaire, parfois hideux ». Est-il donc « puéril » de blâmer Balzac de son immoralité ?

Le P. Longhaye a vahon, Dix-neuvième siècle, n p. 355-60, de reprocher à Balzac de ne pas assez respecter les mœurs et la religion. Il ajoute : « Le catholique (Balzac, on l'a vu, prétendait l'être autant que monarchiste) le catholique est reprouvé en bloc par l'Eglise. » Taine (1), Caro, M. Faguet, M. Paul Thureau- Dangin lui sont défavorables, moins pourtant, que le P. Longhaye. M. Edmond Biré, lui, très sincèrement catholique, pardonne beaucoup à Balzac, à cause de ses déclarations aussi catholiques que monarchistes. Mais ce ne sont guère que des déclarations, puisque le même Balzac écrit : « Moins je crois au christianisme, plus j'ai d'autorité pour le défendre. (Etrange paradoxe !) Mon désintéressement dans la question fait ma force. » Il fait aussi sa faiblesse: car, ne voyant dans le christianisme qu'un rouage social., n'en comprenant ni l'origine divine, ni l'âme véritable, il le défigurait, l'outrageait même quelquefois, sans en avoir conscience.

(1) Cet éminent critique Nouveaux Essais de critique et d'histoire, a tort de voir dans Eugénie Grandet « la triomphante épopée de la passion » et dans Hulot, de Cousine Bette « le héros » de la passion, souveraine, dévastatrice.

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