CERTITUDES ET INCKRTITUDF.S DE LA MORT
VOUS parle, les hommes tombent comme les feuilles d'urbrcs en automne ; il en meurt cent mille en une journée, et si je vous parle pendant une demiheure, dans une demi-heure plus de deux mille seront morts, (c) A l'uvenir il en sera de mt^me. Mon enfant, on vous a inscrit A votre entrée dans la vie sur le registre des naissances, on vous inscrira im jour sur celui des décès. La cloche qui a sonné hier le glas d'im autre, sonnera le vôtre demain. Mon enfant, A toutes les questions qu'on peut faire à votre sujet, on peut répondre par un peut-être. Serez-vous riche, bien portant, heureux ? Peutêtre. Mais à cette question : Mourrez-vous ? la réponse n'est pas douteuse : vous mourrez certainement. Soignez-vous bien, évitez la peine, n'importe ! Pourquoi sericz-vous épargnés ? Serait-ce parce que vous êtes jeunes, ou riches, ou justes, ou pécheurs? La mort en frappe tous les jours dans ces conditions.
1102. 2» // est certain que nous mourrons bientôt, l) La vie est courte : Brèves dies hominis (Job., xiv, 5) ; ventus est l'ita mea (Id., vu, 7; ; /olium, quofl vento rapifur (Id., xui, 25); rapor ad modirum parens (\nc.., IV, 15). Notre vie est comme un flambeau qui se (-onsume en éclairant. 2) Que de morts subites tous les jours! 3) Mais sans en parler, la mort gagne tous les jours du terrain. Saint .lean la vit, et il la vil à cheval ; elle avance donc comme un coursier, elle nuirche vite et toujours. A peine avons-nous commencé à vivre, que nous commençons A mourir : (Juotidie tnorior. Kt nous mourons sans interruption. Nous interrompons tout : le sommeil, l'élude, le travail ; nous n'interrompons jamais le travail de la mort.
Vous dites : J'ai vingt ans, trente ans. Krreur ! Dites plutôt que vous les avez perdus ; ces années ne vous appartiennent plus; c'est la mort qui s'çn est emparée et vous êtes plus près d'elle de vingt ou de trente ans. Jeunes gens, où est votre enfance ? Hommes mûrs, où est votre jeunesse ! Elle est morte, etc. Que je vous plains lorstpie vous parlez de vivre encore ! V pouvez-vous compter ? Kt (piand même vous le pomn-iez, les années passées ne sont-elles pas pour vous comme un songe 1 Kh bien ! tout à l'heure il en sera de même pour les ans rpi'il vous reste A vivre. La mort esi bien proche. Il n'y a qu'un rêve qui vous en sépare.
Le cheval ne court pas toujours ; mais quand on le pique de l'aiguillon, il bondit et s'élance; or, stimulus inortis peccatum. Les morts tragiques sonlsurlout le partage de ceux qui vivent <lans l'indilTérence : Afuii impiorum hreviabvntur. (l'rov., x, 27.) L'empereur .Vnasiase vit pendant la nuit un fantome norrible, tenant d'une main une plume et de l'autre un livre, et il l'entendit pronoucer cette sentence : « A cause de la perversité de ta croyance, je retranche quatorze années de ta vie. » Peu de jours après, l'einpereur fut frap[té delà foudre, dans tm palais de cristal, qu'il avait fait construire pour se ujetlre a l'abri du tonnerre. Que d'exenq)les aussi tragiques ne {toiUTail-on pas citer ? Ils feraient trembler ceux qui vivent mal.
IIO'.L 3» // est certain que nous ne mourrons qu'une fois : Semé/ mori. Si nous avions deux vies, ce serait moins aveugle d en jouer une et de la donner au déujon, sauf A profiter de l'autre ; nous n'avons iju'une vie et nous ne mourrons rpi'une fois. De ce seul dernier iwmtcnl, pendet (Pternitus, dépend une éternité de délices ou de souffrances, l'éternité du paradis ou de l'enfer. C'est A la mort que votre arbre tombera, et dans ipielqiie lieu tpi'il t<unbe, il demeurera, (KccL, xi, 3.) et éternellement. Celte idiute du temps dans l'éternité est la première et la dernière. Or l'arbre Ifunbc du «nié où il penche ; si, par le [lérhé, vous inclinez du fùté de l'enfer, liAlc/vous de vous redresser. Vous dites : Personne ne revient ; c'est pour cela qu'il faut faire des provisions pour ce voyage éternel. Ce serait moins nécessaire, si l'on devait revenir.
110t. t'^ // est certain nue nous quitterons tout. 1) de par la Sainte Kcriture. Job l'appelle lu fin de toutes choses, (xxvui, 3), et le jour de la perte complète : Audus e;/res.'ius sum de utero matris meœ et nudus rorertar ilfiir. (Job., i, 21.) 2) I.'e.rpérieuce. Heju'ésentez-vous un moribond, il appelle le notaire : « Je laisse, dit-il, ma maison, etc. « Il ne gardi> rien.
(a) La mort est la conliscation de ses biens: Divitias uuas dfvuruverif tvomet. Cet avare n'avait jamais assez ; il se gorgeail des biens de la terre.
42i SERMONS DE MISSIONS
comme la sangsue de sang. Sur la sangsue ainsi remplie, mêliez de la rendre, elle vomil tout. I.a cendre «le la mort fera rendre à ce misérable lotis ses Liens. Il avait peine à donner im sou aux pauvres, un franc pour une messe; alors il oom|trcndra que ses richesses étaient vcritalilement <lcs épines, aux piqûres cuisantes (juil éprouvera, en voyant quelles lui échappent (h. Pourquoi tant tenir aux biens de ce monde ? Si vous saviez que ces palais, ces champs auxquels vous êtes attachés, seront détruits dans quehpics mois, vous donncriez-vous tant de peine pour les acquérir ? S'ils ne doivent pas être ruinés silOI, c'est vous «pii serez ruinés avant eux. Vos biens sontconune les meubles dune hôtellerie, qui servent aujoiud hui à \m vovageur et demain à un autre (â).
4105. — (0) O'arderer-vous au moins v^os dignités et i^os charges ? La mort est une dégradation complète. Le grand du monde sera confondu tout à l'heure avec le dernier des valets, (c) Quelle peine lorsque .lacob dut laisser partir son Benjamin ; et la mère de Tobie était inconsolable ! Pourtant il restait l'espoir de se revoir. A la morl on quitte tous les siens ù la fois et sans espoir (W). (d) Le mourant perd l'un après l'autre tous ses sens, ses veux, ses oreilles, l'usage «le ses mains, ie) Il dit adieu au corps lui-même, il laissera ces viles jouissances, aux(|uelles il tenait tant, que la vue de l'enfer ne suffisait pas pour l'y arracher. .Allez voir au cimetière ce que l'on aime, quand on aime son corps, disait le curé d'.Ars. 0 terribles certitudes de la mort ! Klles seraient nioms re<loutables toutefois, si la morl avait soin de nous prévenir d'avance de sa visite.
MO(i. — IL Mais il n'en est rien, au contraire, tout est incertain dans les circonstances de notre mort, i" Quelle sera votre mort, subite, imprévue ou non ? Vous ne le savez pas. Nescitis. l^es morts subites sont fréquentes, (iomment .sera tranché le fil dé vos jours? La mort ne fait pas de cérémonie, elle emporte les hommes n'importe conmient. Mourrons-nous égorgés dans notre lit comme Holopherne, général a.ssyrien, ou assommés
Kar une tuile comme .\bimélech, ou frappés dune pierre comme Goliath, ou rùlés comme les habitants de Sodone, ou novés connue les hommes coupables avant le <léluge, ou écrasés sous une maison connue les enfants de Job, ou avalant une graine de raisin comme .Vnacréon ?... Pline, savant naturaliste ancien, complaît trois cents maladies mortelles; depuis on en a compté jusqu'à neuf cents. La mort les a toutes à son service : le fer, le feu, l'eau, tout lui sert d'instrument, el la vie de l'homme, plus fragile que le verre, cède facilement h ses coups.
1107. 2" Où mourrons-nous ? La morl n'a point de patrie, ni de demeure
(\) Le sultan Saladin, sur le point de mourir, fit promener dans toute la ville un suaire au bout d'une pique, et un héraut criait : « Voilà ce que le grand Saladin emportera de toutes ses richesses. ■
(2) (a) Un perse nommé Horraisdas, avait visité toutes les merveilles de Rome, et quand un lui demandait^ s'il ne serait pas bienheureux d'habiter une ville si riche : « Il est vrai, répondait-il, que j'y ai vu de grandes mugnificences ; mais j'y ai aperçu aussi des tombeaux ; et puisqu'on meurt ici, comme en Perse, toutes ces magnificences pâlissent à mes yeux. »
(b) Ablavius, un des plus grands dignitaires de la cour de Constantin, ne songeait qu'à amasser des richesses. L'empereur, le prenant par la main, lui dit avec affection : « Pourquoi entasser des trésors, mon cher ? » Pui.^, prenant un javelot, il en traça à terre la forme d'un cercueil et ajouta : « Tu n'auras à la mort que ce que je viens de tracer, si même lu l'occupes. ■ Ces paroles furent une prophétie : Ablavius fui coupé en morceaux.
(3) Corneille de Lapierre rapporte que de son temps, en Belgique, un homme d'un certain rang, se trouvant à son heure dernière, fil appeler tour à tour sa femme, ses fils et ses filles, puis ses domesiique.<i, les uns après les autres, les conjurant d'avoir pitié de lui et de le délivrer de l'extrémité faiale oii il se trouvait réduit ; et tous ayant répondu avec larmes qu'ils le voudraient bien, mais qu'ils ne le pouvaient pas, >l s'écria: 0 soins inutiles des choses de ce monde l Pour vous, ma femme, mes enfants, j'ai travaillé, j'ai sué, dépensé mes forces, ma vie et peut-être exposé mon Âme. Et voici ma récompense ; j'implore en vain votre secours à ma dernière heure : Ah I qu'il aurait mieux valu servir Dien, el me faire des amis sur la terre et dansU ciel qui pussent aujourd'hui m'assisler. Ah I si c'était à refaire. »