‹ Le prêtre et l'amiChapitre 10 sur 58 · XXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXII INTRODUCTION

à Dieu. La passion vous maîtrise encore ; vous vous cramponnez à la terre à mesure que la Providence s'efforce de vous en détacher. Les choses de l'autre vie vous touchent peu ; vous n'êtes sensible qu'aux espérances dont vous auriez dû depuis longtemps reconnaître la vanité. A quoi sert de chercher le bonheur oîi il n'est pas? Vous vous raidissez contre l'ordre éternel. De là ces angoisses qui vous tuent et brisent votre âme en pure perte. Oh ! si vous connaissiez la religion ! elle guérirait bien vite toutes vos plaies ; mais c'est cette guérison même que vous craignez. Quelle mort, dites-vous, après tant de vie! Est-ce que ce mot ne vous effraie pas? Appelez-vous donc vie un amour qui passe, et le sacrifice de vous-même à la créature? Revenez, revenez, la vie n'est pas là. Ouvrez les yeux sur le néant de ce qui vous séduit. Ainsi donc, à vous entendre, l'obéissance au devoir, l'exercice de la vertu, les consolations de la foi, l'amour infmideDieu, l'éternité et ses espérances, ses joies, sa félicité, tout cela, c'est la mort! Non, vousne l'avez jamais pensé; c'est votre bouche seule qui a prononcé ces paroles que votre cœur désavoue. Je n'en doute pas, j'en suis certain, mais voyez de grâce si le sentiment qui vous aveugle à ce point peut être toléré, s'il peut être nourri volontairement. Je m'en rapporte à vous-même. La conduite de Dieu sur vous est admirable. Il vous a sauvée du plus grand danger oii peut-être vous fussiez-vous trouvée encore, il vous en a sauvée malgré vous. Vous le reconnaîtrez plus tard. En attendant, croyez, ayez confiance, aimez le Dieu qui vous donne de si touchantes preuves d'amour. Rien ne vous paraîtra pénible quand vous aurez pour lui ce même amour qu'il a pour vous. Ne voulez-vous pas vous remettre tout entière en de si douces et si puissantes mains?

Les choses finirent cependant par s'arranger mieux que ne l'espérait M'"'' de Lacan. M. Gottu persista dans sa recherche ; sa famille ne persista pas dans l'opposition qu'elle faisait à son mariage et, l'année

INTRODUCnON XXII r

suivante, M'"'' do Lacan contractait avec lui une union oii elle trouva pendant ving^t-neuf ans le plus parfait bonheur conjugal. C'est sous le nom de la baronne Cottu qu'il est souvent question d'elle dans les diverses publications qui concernent Lamennais ; et c'est ainsi que nous l'appellerons désormais.

Le baron Cottu était un magistrat de vieille roclie, un parlementaire d'autrefois, passionnément royaliste, mais non moins passionnément hostile aux Jésuites à ce qu'on appelait sous la Restauration le j)arti prêtre. Personnellement, il était sceptique et m«;me quelque peu voltairien. Il n'apporta cependant aucun obstacle à l'influence exercée par Lamennais sur M""" Cottu et entretint même avec lui de cordiales relations. Quelques-unes des lettres que lui adressait Lamennais ont été publiées récemment. Ces lettres sontexclusivementpolitiqueSjCarM. Cottu, toutmagistrat qu'il fût, faisait paraître de temps à autre des brochures où il ne se faisait pas faute de critiquer sévèrement la politique du gouvernement qu'il servait. D'accord avec lui sur les critiques, Lamennais ne l'est pas sur les conclusions. M. Cottu ne voit de salut que dans l'autorité et Lamennais que dans la religion. Ces lettres sont curieuses, car Lamennais y fait preuve de ce sens prophétique qui, chez lui, se mêlait à beaucoup d'illusions et de divagations. C'est ainsi que, trois ans avant la Révolution de 1830, il prévoit le triomphe du principe démocratique en Europe

\XIV INTIIODUCIION

(■oiiiiiie (Ml IViince v.l il prt'dit non sculcménl. la « R(''[)u!)li(|iH' l'onvonlionnclh». » mais le « despotisiiic iiiipcrial ».

Pendant ce temps, la correspondance continuait entre Lamennais et la bai'onne Cottu, plus ou moins active suivant que Lamennais est ou non à la Ciiènaie. Ces lettres présentent dans la volumineuse correspondance de Lamennais un caractère pres(|ue unique. Ce ne sont pas précisément des lettres de direction, car Lamennais n'a jamais été, au sens catholique du mot, le directeur de la baronne Cottu. C'est au confesseur qu'il lui avait probablement donné, l'abbé Desjardins, qu'il la renvoie souvent pour tel ou tel détail de conduite. Mais elles sont d'une belle et haute spiritualité. On sent qu'il est uni(juement préoccupé de porter aussi haut que possible cette âme de femme qui s'est conliée à lui. Il la conduit toujours directement à Dieu, au Christ, sans l'astreindre à de petites pratiques de dévotion. Il voudrait la déta cher de la terre et tourner ses espérances vers la vie future. Il la nourrit des plus nobles aliments : lEvangile, l'Imitation, saint Augustin, saint François de Sales, Fénelon ; rarement Bossuet, auquel il ne pouvait pardonner son g-allicanisme. Ce sont aussi des lettres d'ami, d'un ami attentif et dévoué, mais elles sont d'une sobriété de ton parfaite. Jamais on n'y relève une de ces expressions empruntées à la lang'ue mystique que la malignité publique est si prompte à mal interpréter lorsqu'elle les découvre sous la plume d'un prêtre. La mesure et la dignité y sont toujours, en même temps que la sollicitude et la tendresse. 11 entre avec intelligence et compassion dans les peines

INTRODIK.TION XXV

do celle à qui il écrit. Soil, qu'avec sa nature ardc^nLe et exii^eante, elle se l'orge des cliagrins un peu iuuiginaires, soit au contraire qu'elle se trouv(; en butte aux véritables épreuves de la vie, il s'efl'orce de la réconcilier avec la souiïranceet de lui en faire apprécier le niéi'ite :

Si j'étais près de vous, je vous parlerais d'une grande loi h laquelle on fait en général bien peu d'attention et que j'admire d'autant plus que j'y réfléchis davantage; c'est la loi de souffrance sans laquelle il n'y a rien de beau, de grand, ni même de véritablement doux. Le bonheur n'attache point les hommes les uns aux autres. Il faut qu'ils aient souffert ensemble pour s'aimer autant qu'ils sont capables d'aimer. Dans les arts, dans les lettres, dans le monde, toujours et partout la joie est stérile ; c'est la douleur qui enfante presque tout ce que les hommes admirent, et la vertu, qui est la beauté par excellence, se perfectionne par la souffrance, dit saint Paul. Heureux ceux qui pleurent ! Il y a plus de vérité dans cette parole et plus de consolation réelle que dans les innombrables traités des philosophes sur le souverain bien.

Lamennais ne pousse pas cependant le mysticisme au point de ne pas compatir aux vraies douleurs. En 1829, M'"" Gottu fut atteinte d'une des plus cruelles épreuves que puisse connaître une mère, la perte d'une petite fille de six ans. Cette épreuve fut pour elle d'autant plus cruelle qu'elle traversait à ce moment une période de tiédeur et de trouble religieux. Elle se plaignait du coup qui l'avait frappée ; elle voulait transpercer du regard le voile qui sépare ce monde de l'autre, et elle s'irritait de le trouver si épais. Pendant ces jours douloureux, Lamennais lui adresse plusieurs lettres compatissantes, mais fermes,

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