XXVI INTRODUCTION
parfois presque sévères. L'ami nouhlie pas (ju'il est prêtre :
Votre douleur est naturelle, elle est juste, mais son exagération ne l'est pas ; elle renferme une sorte d'aigreur et de révolte contre la Providence, que vous devez combattre de toutes vos forces, moins par le raisonnement que par la soumission du cœur. Les doutes qui tourmentent votre cœur ne sont autre chose que la grande question de l'origine du mal, que l'atliéisme a remuée dans tous les sens, où l'on peut découvrir quelques lueurs, mais qui, pour nous, renfermera toujours un mystère profond, parce qu'il faudrait, pour le résoudre complètement, connaître toute rétendue du plan de la Providence, toutes les lois de la création et la nature intime des êtres...
Il faudrait pour cela une science infinie, la science de
Dieu même, et un esprit qui pût l'embrasser, c'est-à-dire
un esprit infini aussi. La foi est le supplément à ce qui
nous manque pour comprendre. Elle fait à la fois notre
mérite et notre grandeur : notre mérite, parce qu'elle
dépend en partie de notre volonté ; notre grandeur, parce
que par elle nous atteignons à ce qui échappe à notre
raison étroite et débile. Celle-ci saisit les deux termes
extrêmes de l'immense chaîne des choses, un Dieu juste
et bon, et les faits de notre propre nature, la vie, la mort,
les maladies, les soucis, les peines, les douleurs. Mais la
liaison de ces deux termes, le comment de ce qui est, elle
l'ignore. Il y a six mille ans que les hommes croient sans
concevoir : pourquoi lutter contre cette foi consolante et
pure ? Pourquoi amasser des ténèbres devant la seule
lumière qui éclaire le chemin de la vie ? Pourquoi dire :
Je ne croirai pas si je ne comprends pas ce que le genre
humain déclare ètreincompréhensible? Je n'espérerai pas
si je ne vois clairement comment ce que j'espère est et
peut être ? Prenez garde de nourrir en vous de pareils
sentiments ; ils n'ont rien de chrétien, rien de raisonnable.
Je ne doute pas plus que votre enfant ne soit heureuse, et
qu'un jour vous la reverrez, vous la reconnaîtrez, si votre
INTRODUCTION XXVIl
vie s'achève selon Dieu, que je ne doute de ma propre existence. Cherchez dans les secours que la religion vous offre, dans la pratique des devoirs qu elle prescrit, un repos, une consolation qui n'est que là. Mon cœur est malade des souffrances du vôtre, mais ce qui m atllige plus que tout le reste, c'est la direction que prennent vos idées Vous vous êtes trop reprise à la terre ; il faut vous élever plus haut. Ici-bas, tout est illusion, illusions de plaisir, illusions de douleurs. Les réalités sont d'un autre ordre, et vous n'aurez de paix qu'en y entrant. Adieu, vous savez si je suis à vous.
La pauvre femme continue cependant de lutter contre une espérance qu'elle trouve trop incertaine. Elle ne veut pas seulement croire; elle voudrait comprendre. Aussi Lamennais lui écrit-il de nouveau :
Ne confondez pas la foi avec la conviction. La conviction est l'acte de l'esprit qui adhère a ce qu'il voit ou croit voir. La foi est l'acte de la volonté qui se soumet, souvent sans conviction, quelquefois contre la conviction même, à ce qu'une raison extérieure et plus élevée déclare vrai. Voilà pourquoi la foi est toujours possible, moyennant une grâce qui n'est jamais refusée, et voilà aussi pourquoi elle est méritoire. Quiconque veut croire, croit ; car cette volonté est la foi même. Le motit qui vous tient éloignée des sacrements n'est donc pas fondé, et vous vous privez par là de la seule force qui peut vous soutenir, de la seule consolation qui peut adoucir l'amertume de vos regrets. Je vous dirais volontiers comme
llamlet : « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre qu on n'en rêve dans votre philosophie » ; et dans toute philosophie. Oue vous importe de comprendre ? Et comment voulez-vous avoir l'idée, le sentiment d'un état qui na rien de commun avec votre état actuel? Ce que vous demandez est contradictoire ; vous demandez a voir sans
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yeux, à cnlondro sans l'orgauc de l'ouïe. Vous n'avez point, vous ne pouvez avoir le sens de la vie future. Il y a six mille ans que le genre humain y croit inébranlablemcnt, sans la connaître plus que vous, sans la sentir plus que vous. Croyez-y comme lui, avec lui, et ne cherchez pas dans les ténèbres un asile contre l'espérance.
Ces lettres de Lamennais sont encore intéressantes par les jours qu'elles ouvrent sur sa nature intime. Ce lutteur infatigable, cet âpre polémiste était, nous Tavons vu, un tendre. Il était aussi un triste : « Mon àme, disait-il, est douloureuse de tous les côtés. » « Je ne me suis jamais senti bien dans ce monde, a-t-il écrit plus tard; j'en ai toujours désiré un autre et quand je détournais mes regards du seul où nous devions espérer la paix, mon imagination, jeune encore, en créait de fantastisque, et ce m'était un grand charme dans ma solitude. Sur le bord de la mer, au fond des forêts, je me nourrissais de ces vaines pensées, et ignorant l'usage de la vie, je l'endormais en berçant dans le vague mon âme fatiguée d'elle-même. « La mélancolie dont il ressentait les atteintes n'était pas cependant ce qu'on a appelé, d'un mot pompeux, le mal du siècle, le mal des Werther, des René, des Obermann, dans lequel il entrait pas mal d'ambition déçue, de vanité et d'égoïsme. Elle était d'une nature plus noble. Elle tenait de cet autre mal qui, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, faisait tant de ravages dans les cloîtres et les déserts que les Pères de l'Église le désignaient d'un nom spécial. En grec ils l'appelaient athiimia et en latin : acedia. Dégoût de la terre, nostalgie du ciel, cette mélancolie inspirait à un auteur inconnu
INTRODUC/rrON XX ÏX
certaine stroplie d'un vieil liynine qu'on cliiintcut jadis aux Coniplios :
0 quando lucescet (uus Qui nescit occasum dies, 0 quando sancta se dabit Quœ nescit hostem pairia.
Quelques-unes des lettres de Jjamennais seml)lent un écho de cet hymne. C'est ainsi qu'un soir, aprës avoir relu les lettres d'Henry Mornian et beaucoup pleuré, il écrivait à M"'* Cottu :
Ces souvenirs trop vifs me sontmauvais ; ils affaiblissent l'àme, qui n'a pas trop de toutes ses forces pour remplir les devoirs que Dieu lui impose. Il est quelquefois dangereux de trop arrêter ses regards sur l'autre vie, à cause du dégoût que celle-ci inspire. Quand le cœur se sent attiré avec une certaine force au delà du tombeau, tout l'homme défaillit (sic), et il devient inutile sur la terre. Après tout, ce ne sera pas long, et nous pouvons bien attendre le moment marqué parla Providence. L'essentiel est qu'il nous trouve préparés.
Et dans une autre lettre :
Pendant que nous sommes sur cette pauvre terre, nous ne saurions en détacher tout à fait nos pensées et nos affections, et même nous ne le devons pas, car il y a des afîections qui sont des devoirs. Mais notre cœur doit lier les deux mondes, le monde passager de l'exil et celui qui nous est promis pour l'éternité. Toutes les créatures nous échappent; elles nous quittent ou nous les quittons. Dieu seul est là toujours,toujours,pourremplir ce vide immense que chacun de nous sent en lui-même. C'est en lui qu'il faut se chercher, car ce n'est qu'en lui qu'on se trouve pour jamais. Ne nous laissons point aller aux illusions du temps ; ce rêve finira. Qui que nous soyons, jeunes ou
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vieux, mnistouclions au réveil ;otpuis, si nousle voulons, lahunière qui nop'alTaiblit point, la paix que rien n'altère, le repos que rien ne trouble, la joie qui ne tarit jamais...
Ce mélange de sensilMlilé et de violence, de mysiicisine cl d'àpreté, c'est tout Lamennais. Qui ne J'a pas étudié sous ce double aspect ne le connaît pas. Ces premières lettres de 1818 à 1830 le montrent surtout sous le côté sensible et mystique. Nous allons le voir apparaître sous son côté âpre et violent.
La Révolution de 1830 devait séparer Lamennais et M"'* Cottu matériellement d'abord, et, au bout de quelques années, bien davantage encore moralement. Le baron Cottu était un ardent légitimiste. Blessé au plus profond de ses convictions par l'avènement d'un souverain qu'il ne considérait pas comme légitime, il ne se contenta pas de donner sa démission de conseiller à la Cour royale : il émigra avec femme et enfants, et s'établit à Lausanne, d'où il s'obstina à ne point revenir pendant. six ans. Lamennais, au contraire, qui était à la Chênaie, accourait à Paris et se jetait à corps perdu dans le mouvement. Bientôt il appelait à lui Jjacordaire et Montalembert. Au mois d'octobre suivant, tous trois ensemble fondaient l'Aveîiir!
L'Avenir : quels souvenirs ce mot seul réveille ! A quelles polémiques la campagne de l'Ave ni?' ndi-t-eWe pas donné lieu dans l'histoire du mouvement catholique français au siècle dernier ! Ce n'est pas ici le
INTRODUCTFON XXXI
lieu do renouveler ces polémiques, ni de faire le d(''pail, entre celles des doctrines de r Avenir ([u'i ont ('t«''d(''(initivement condamnres par l'Ëji^lise el celles (jui ont été simplement blâmées commo téméraires et inopportunes. Il est cependant une réflexion à laquelle il est impossible de se dérober : c'est que telle attitude, telle tactique, telle ligne de conduite qui, à une certaine époque, ont été considérées comme téméraires, peuvent, avec les années, être à ce point imposées par les circonstances qu'on ne puisse point en concevoir d'autres. Lorsque, au lendemain de la Révolution de Juillet, les rédacteurs de l'Avenir conseillaient aux catholiques de ne plus compter désormais sur l'appui du gouvernement, de se placer sur le terrain du droit commun et d'employer pour la défense désintérêts catholiques les armes que tout pays libre met ou devrait mettre à la disposition des citoyens, la presse, la parole, la liberté d'association et d'enseignement, ils ne faisaient pas autre chose que jeter sur l'avenir (on peut le dire sans jeu de mots) un coup d'œil prophétique, car c'est à l'emploi de ces armes que les catholiques ont dû autrefois leurs succès et qu'ils confient aujourd'hui leur défense. Lacordaire et Montalembert ont donné l'exemple de se servir de ces armes; avec quel éclat, chacun le sait. Il ne serait pas équitable d'exclure Lamennais de la reconnaissance qui leur est due.
Si l'on veut, jusqu'au bout, être équitable vis-à-vis de Lamennais, il faut encore tenir compte des procédés dont il a été fait usage vis-à-vis de lui. Léon XII, qui l'avait accueilli à Rome avec beaucoup de bienveillance et qui se proposait, a-t-on cru, de le faire
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cai'dinal. disait de lui ; « (Vcsl un hommo qu'il faut couduir'o dvcc la ynain dans son cœur. » Le canu- a la il iiu'oiilt'slahloiuent défaut dans la faç;on dont a été tiaité Lamennais. Lacharnement avec iecj-uel après sa soumission, plus apparente si l'on veut que réelle, on a continué de le dénoncera Rome, les suspicions dont il n'a cessé d'être l'objet, nuilgré le silence ^ardé par lui. les humiliations successives qu'on s'est plu à lui imposer, n'ont pas été inspirées uniquement par le. zèle de la maison du Seigneur, et les rancunes o-allicanes ont pris contre lui leur revanche. Peut-être est-il permis d'ajouter que, si le siècle de Saint-Pierre avait été dès lors occupé par un pontife animé de l'esprit de celui qui devait, plus tard, reprendre le nom de Léon XII, Lamennais aurait été mieux compris, et les choses, vis-à-vis de lui, n'auraient pas été poussées aussi loin.
Ces circonstances atténuantes ne sauraient cependant servir d'excuse suffisante pour un aussi éclatant reniement. On est catholique, ou on ne l'est pas. On peut ne pas l'être. Quand on s'est déclaré tel, il faut l'être avec logique et docilité, et pour le demeurer, il ne suffit pas de se soumettre, en ce qui concerne la foi et les mœurs, comme dit la langue théologique ; il faut encore, dans les questions qui ne sont pas de pure politique intérieure, car, dans celles-là le citoyen conserve son indépendance, mais qui concernent, au contraire, la direction et le gouxernement de l'Église, savoir reconnaître que le chef de l'Église, voyant de plus haut, doit probablement voir plus loin, et qu'en tout cas, quand il a parlé, il n'y a plus qu'à se taire et à obéir, surtout quand on