‹ Le prêtre et l'amiChapitre 24 sur 58 · INTRODUCTION I,I · texte numérisé non relu

INTRODUCTION I,I

[)liiine et rrsuiiia on oos Icrmos son jncomon! snt" lui :

Il y a tout à l'heure quinze années (27 février 1854), une puissante intelligence s'est éteinte. Engloutie, selon les uns, dnns l'abîme creuse par l'orgueil, destinée, selon les autres, à renaître glorieusement prophétique, elle est encore livrée aux appréciations les plus extrêmes.

Nul ne conteste la supériorité du génie de M. de Lamennais, mais presque personne ne lui rend une impartiale justice, parmi ses détracteurs sur tout, faute d'admettre comme possibles les disparates d'une nature pleine d'étranges contrastes. On y cherche une logique qui manque à de certaines organisations pour lesquelles le principe des analogies régulières est tout ci fait erroné.

Si tous s'accordent à reconnaître chez M. de Lamennais l'immense talent de l'écrivain, combien son caractère a-t-il été méconnu, calomnié! On a fait de l'homme le plus simple, le plus sincère, un ambitieux, un agitateur à froid, Ceignant tour à tour au profit de sa renommée des convictions contraires, et les soutenant avec une égale et impétueuse ardeur.

Hélas ! il est vrai, M. de Lamennais se donna à lui-même de prodigieux, de déplorables démentis ! Né devant l'imposant spectacle, et pour ainsi dire au contact de l'Océan, il en avait la fougue et les flots changeants ; il en avait les vastes horizons, la profonde mélancolie, les soudains et terribles caprices! La contemplation de cet infini dont toute sa jeunesse fut imprégnée eut une grande influence sur la pente de son esprit, sur la véhémence de ses sentiments. 11 lui dut une vague tristesse qui s'étendait comme un voile sur toutes ses pensées ; un dédain, une répugnance de tout ce qui passe, y compris la vie, qui lui fut toujours pesante ; un besoin de s'élancer au delà des bornes du temps, et d'arriver où il cesse d'être.

A ces dispositions, que l'on pourrait supposer farouches, se mêlaient une vive expansion de cœur, un suave amour de l'enfance, et si naïf qu'il n'avait point de condescendance en partageant ses jeux : il s'amusait réellement et

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sans effort avec elle. Les plus enfantins passe-temps excitaient sa gaieté et lui arrachaient de petits éclats de rire aigus qui n'appartiennent guère qu'à 1 âge le plus tendre.

Les mêmes contrastes s'associaient dans l'organisation physique de M. de Lamennais. Bien qu'il fut de toute petite taille, maigre, pâle, de la plus frêle apparence, fatigué habituellement par une toux sèche et convulsive, sujet à des spasmes nerveux qui allaient jusqu'à la défaillance au choc d'émotions pénibles, sa débile enveloppe olïrait aussi des indices de résistance. Une ardeur infatigable à la marche, un appétit robuste, exempt de toute recherche ; un organe mâle, bien que peu sonore ; une énergie dans l'expression de son regard ombragé, adouci par de longs cils, qu'eussent enviés les plus jeunes, accusaient la vitalité latente qui a soutenu jusqu'à une vieillessse avancée une existence dont la durée paraissait si précaire.

M. de Lamennais a été personnellement peu connu des hommes et les a peu connus. Par choix, par délicatesse de santé, il aimaitla solitude. Enfoui dansune vieille robe de chambre bien chaude, rapiécée, voire même trouée (vraie Basse-Bretonne!), plongé dans son grand fauteuil, dans ses livres, dans ses papiers, au coin d'un feu qu'il tisonnait, c'est ainsi qu'il passait ses meilleures journées. Quelquefois, assis, courbé devant son bureau, il laissait sa plume immobile entre ses doigts. Il avait le travail difficile parce qu'il était difficile sur le travail. Sa vigoureuse pensée s'agitait longtemps en lui, avant qu'il réussit, selon son gré, à l'enfanter telle qu'il lavait conçue.

La vie du monde lui a toujours été antipathique et étrangère. Il se dérobait aux empressements dont sa célébrité le rendait l'objet. Ses amitiés furent trop intimes pour être nombreuses. Ses relations se bornèrent à des rapports littéraires et politiques et à ceux qui naissent inévitablement des choses accidentelles.

Confiant, comme le sont d'ordinaire les natures franches et droites, M. de Lamennais fut bien souvent trompé et détrompé ; mais l'expérience ne l'éclairait quicn à un. Il

INTHODUCTION I.Xl

conlinnaitde promouer yàctlàsa bonne foi, cl d'epiouver, à chaiiue mécompte, toute l'indignation d'une première surprise.

Cet homme, dont la pensée creusait à une si grande profondeur et s'élevait à de si hautes sommités, marchait sur la terre avec la plus candide ignorance pratique de ses pièges et s'y laissait prendre sans cesse. De tous les mauvais penchants qu'il fallait bien rencontrer en chemin, l'avarice et la duplicité lui étaient à particulier dégoût. H aurait peut-être été moins éloigné de pardonner un crime qu'un vice.

Oui, sans doute, ce grand et noble esprit a erré ! Oui, ses convictions ont été changeantes et extrêmes ; mais toujours passionnées, toujours sincères! Il a appliqué à la recherche des vérités éternelles l'ardeur curieuse qui, dans la science, porte souvent à rejeter ce que l'on avait d'abord admis. Il n'a pas su fermer les yeux devant l'impénétrable, respecter le voile qui le couvre. Mais l'orgueil n'était pour rien dans sa funeste témérité ; et, dût-on crier anatiième sur ceci : nul n'a aimé, nul n'a senti Dieu plus que lui ! Son âme s'unifiait à lui par tous les points. Et quand il trouvait à une autre âme les mêmes aspirations, quelle sympathie fidèle triomphait du temps, des divergences d'opinion, du franc parler intrépide, de tout ce qui brise le commun des liens !

Sur son lit de mort, il a eu encore non pas seulement des paroles, mais des tressaillements d'ineffable tendresse pour les larmes qu'il faisait couler.

Puisse la lumière jetée ici sur ce qu'il fut confondre de haineuses imputations, dissiper de cruelles erreurs ! Et puisse l'hommage dirigé au hasard vers la place lamentablement incertaine où reposent ses restes, les consoler des attaques mensongères qui poursuivent sa mémoire !

Le lendemain du jour où elle écrivait ces fortes pages, yi""" Cottu était terrassée par la mort. Ainsi, par un de ces vagues pressentiments ((ui éclairent

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parfois (lun rayon doulcux la nuit oliscuro oii nous vivons, à la veille du jour où ses yeux allaient se fermer pour jamais, sa pensée reconnaissante se tournait encore vers celui qui les avait ouverts à la lumière de la foi, et elle exprimait le vœu que ce témoisrnaffe de sa reconnaissance servît à défendre contre les attaques et les calomnies la mémoire de celui qui lui avait été si clier. La publication des lettres à elle adressées par Lamennais donnera satisfaction à ce vœu, et servira en même temps la mémoire de la noble femme qui sut concilier jusqu'au bout une double fidélité : celle de l'amité et celle delà foi.

La correspondance qui nous a été confiée comptait trois cent dix-huit lettres. Ces lettres que la baronne Cottu avait précieusement conservées et qu'elle désirait faire lire à ses enfants avaient été classées par elle dans l'ordre où elle les avait reçues. Un certain nombre sont sans date. Dans quelques-unes elle avait biffé de sa main plusieurs lignes.

Nous publions ces lettres d'après une copie scrupuleusement faite qui nous a été remise. Nous en avons cependant supprimé quarante qui ne sont que de courts billets tout à fait insignifiants.

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