DE LAMENNAIS
A LA BARONNE COTTU
A madame de Lacan {sans date).
L'abbé de Laiiiennais, nuieuv de ï Essai, sur l' lit différence en matière de religion, se fera un plaisir el un devoir de conférer avec la personne qui écrit à M. l'abbé Carron pour demander son adresse. Il sera cbez lui demain mardi, depuis dix lieures du malin jusfiu'à une Junu'e. Il demeure cbez M. l'abbé Carron, rue Sainl-Jac(jues, cui-de-sacdes Feuillanlines,n" 1:^',
Paris, ISanùl, 1818.
J'acliève, madame, de relire votre lettre ; elle me touche e.Ntréuu'iiient ; j'y vois les angoisses et les combats d'un cAruv (jueDieu rappelle à lui, car c'est la grâce qui agit en vous, et je m'abuserais étrangement si je croyais avoir contribué au changement survenu dans vos pensées. L'homme ne peut rien
' Lamennais demeurait alors impasse des Feuillantines, dans un pensionnat fondé au retour de l'émigration par l'abbé Carron et qui était dirigé par trois demoiselles bretonnes, M"»» de la Luciniùre, de Trémereuc et de Villiers. L'abbé Carron était en même temps le directeur de Lamennais.
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|)()iir riioiiiiiic : mais Dieu (|iii sir stM'L de loiil pour accomplir ses desseins, el (jiii se ))laîl, à emjiloyei' de ])i'élV'i'ence les plus lailjles inslrumeiils, a mis dans ma honclie je ne sais moi-même (juelles païudes qu'il voulait vous faire entendre, et dans votr'e âme des senlimenls (jue je eonsidère, avec un<' izi-ande joie, comme les pi'émices de sa miséricorde Ji votre égard. .le désire que vous vous arrêtiez sur cette pensée; elle doit exciter en vous une vive reconnaissance pour celui ([ue vous avez oublié si lonfi,temps. et qui vous prévient aujourd'hui avec une boulé si l'avissante. Quand vous songerez que c'est Dieu luimême qui sollicite votre amour, sans doute vous ne le lui refuserez pas, et si une fois vous commencez à l'aimer comme il veut l'être, si vous voyez en lui votre lumière, votre bien, voire tout, il n'en faul pas davantage, et votre salut, madame, est assuré.
Mais, pour entrer dans quelques détails qu'autorise la conliance dont vous m'honorez, soulïrez que je vous représente la nécessité de correspondre aux grâces qui vous sont offertes; il y aurait aussi trop d'ingratitude à les laisser s'éteindre sans fruit au fond de votre cœur. Votre sort est entre vos mains-; il dépendra vraisemblablement du parti que vous allez prendre et de votre constance à marcher dans la route que Dieu vous ouvre. Vous avez à combattre deux ennemis terribles ; employez à les vaincre cette force de caractère qui ne vous a été donnée que pour cela ; et cependant, souvenez-vous que toute notre force consiste à nous sentir faibles et toute notre grandeur à nous humilier profondément. Ce langage vous paraît dur peut-être. Dieu sait néanmoins qu'ils m'est inspiré par le plus tendre intérêt pour votre âme, et, qu'à l'exemple de Jésus-Christ, je donnerais
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ma vie, el iiiill*^ vies si Je les avais, pour assiiicr votre lionluHir.
Vous avez «m ce, inomcnl, besoin <le deux elioses : (le prière et (rinstiuetion. L'instruclion, vous la irouverez dans le catéchisme, que je vous enj^aj^e à lire avec soin, et mT-me, si vous n'y avez pas trop de répugnance, à appi-endre de mémoire ; car enfin, votre premier devoir est de connaitie votre religion. 11 sera facile de vous expliquer ce qui vous causerait (juehjue peine et de lever les objections qui pourraient se présenter à votre esprit, iiilles seront peu nombreuses si vous portez dans cette étude la disposilion de cœur que je vous recommandais il y a un moment. Au reste, ne vous eiïrayez pas de ce mot de catéchisme ; il n'est bas que pour l'orgueil. Ce n'est au fond qu'un recueil des vérités les plus hautes et les plus saintes. On l'enseigne, il est vrai, aux petits enfants; mais il faut redevenir un petit enfant à l'école de Jésus-Christ pour avoir part à son royaume, comme il nous en avertit dans lÉvangile. Vous pourriez joindre à cette lecture celle de YltJiitation, en observant de n'en lire de suite qu'un petit nombre de versets. Quand vous aurez rencontré une pensée qui vous touche, fermez le livre, et arrêtezvous à la méditer. Ce qui nourrit véritablement, ce n'est pas ce qui passe à travers l'esprit, mais ce qui séjourne dans le cœur.
Pour la prière, il ne s'agit pas qu'elle soit longue, mais fervente ; que chacune de vos journées commence et finisse par elle. Épanchez votre âme devant Dieu sans contrainte et sans effort. Parlez-lui comme à un père, comme au plus tendre des amis. Exposezlui vos misères avec confiance et simplicité. Priez-le qu'il vous éclaire, vous anime, vous fortifie. Rien ne vous sera refusé de ce que vous demanderez avec
4 LKITUKS DK LAMKNNAIS A LA lîAllONM': COITU
imo foi vive cl im amour Imiiihle cl pcrsrvuj'tint. Hojji'cncz aussi pou à peu l'Iiahilude des pralitiues reliiiieuses. Oulre la nécessité d'en venir là pour remplir vos devoirs, vous ne sauriez croire coin'jieii vous y puiserez de courage et de consolation. Surtout, ne négligez pas d'assister au divin sacrifice ; il est la source de toutes les grâces et le complément de tous les dons.
Oserai-je encore vous recommander de vous livrer moins au monde, et à tout ce qui pourrait vous emporter hors de vous ? Réservez-vous chaque jour quchjucs instants pour rétléchir sur vous-même et sur les vérités du salut. Le temps ne nous manque jamais pour penser aux plaisirs qui passent ; n'en trouverons-nous point pour penser à notre sort éternel? Du reste, conservez soigneusement la paix de l'âme; ne vous agitez point, ne vous trouhlez point, cela ne vous ferait que du mal. Le propre de la religion est de nous faire faire les plus grandes choses avec calme.
Vous avez reçu le baptême, quoi que vous pensiez ; les cérémonies qu'on devait y joindre ne sont pas essentielles au sacrement. Ainsi, madame, vous êtes chrétienne ; vous appartenez à Jésus-Clirist et à son Église. Les anges se sont réjouis dans le ciel lorsque vous êtes entrée dans cette société sainte ; ils se réjouiront bien plus, quand vous ratifierez librement la promesse d'y vivre et d'y mourir.
Il y a tel sacrifice que vous n'obtiendrez jamais de vous ! Madame, vous ne savez pas encore ce que c'est que la religion ; vous ne connaissez pas sa puissance. Sans doute que, de vous-même, vous ne vous résoudriez jamais, je ne dis pas à tel sacrifice, mais à aucun sacrifice, même le plus léger; ils sont tous au-dessus de vos seules forces. Mais quand Dieu vous
MVnilKS Dl': I.AMr.XNAIS A I.A l•,AliON^M■: COTTU r»
les deiiiaiidera, de celle voix h qui rien ne résisle, il se fera en vous un tel changenjent. que vous ne comprendrez même plus ce qui pouvail vous arrêter. Je dis ceci sans rien préjuger sur l'obstacle que vous semblez craindre. Quel qu'il soit, ne laissez pas votre esprit s'en trop préoccuper. Cette pensée maintenant vous serait dangereuse. Allez droit à Dieu, sans vous inquiéter des difficultés qui peuvent se rencontrer sur la route ; il n'y en a point d'invincibles, je vous le promets en son nom.
Je vous ai obéi, madame, en vous parlant avec toute la liberté de mon ministère. Mon seul regret est de sentir (|ue tout autre eût été plus digne de la confiance que vous me témoignez. Je tremble, je vous lavoue, de compromettre par mon inexpérience et mon peu de lumière les intérêts d'une âme que la Providence me confie et dont le salut m'est si clier ! Comptez du moins sur un dévouement sincère et sans réserve. Je crois voir clairement que Dieu a sur vous des vues de miséricorde ; livrez-vous donc à lui avec un plein abandon. Vous ne serez heureuse qu'en l'aimant, en vous consacrant à son service. Tout le reste n'est qu'illusion; qui doit le savoir mieux que vous? Vous avez connu les joies de la terre, et elles n'ont pas rassasié votre cœur; maintenant, venez et goûtez combien le Seigneur est doux ; c'est le vœu que forme la personne du monde qui vous est dévouée avec le plus de respect.
22 août.
Je ne vous écris, madame, que deux mots à la bâte, afin que vous ne soyez pas étonnée de mon silence. J'ai besoin d'un peu de loisir pour vous répondre comme
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je le voiifli'ais. et tous mes iikhiiciiIs smil coiisaciM's à 1111 ami iiialaile. (Hii. <'e malin mrm<'. a failli cxiiirer entre mes l)ras. Voilà la vie, madame ; làelioiis de nous assurer une meilleure. Vous (Hes dans le chemin qui y conduit, et je prie Dieu qu'il vous donne ehaijue jour de nouvelles forces pour y marcher. Ne craignez de ma part aucun chang'emenl . Je le répèle, vous pouvez compter sur un dévouement sincère et sans réserve.
Paris, le 27 août.
Dieu l)énit visihleinent, madame, votre fidélité à répondre à ses aspirations. Il vous apprend à vous humilier, à vous abaisser devant lui, à reconnaître que vous ne pouvez rien par vos propres forces, et à tout attendre de sa bonté. Il vous fait comprendre la nécessité de combattre votre orgueil secret, la vaine complaisance en vous-même, en votre esprit, en vos talents, pour devenir une liumble servante du Dieu humble. Voilà la voie qui conduit au ciel ; elle paraît rude à la nature, mais qu'elle est aimable pour la foi! Jésus-Christ y a marché avant nous, et en y marchant, il l'a semée de ses consolations et de ses sçràces. Déjà, ne commencez-vous pas à les goûter? Ces larmes que vous avez répandues en priant, n'avaient-elles rien de doux pour votre cœur ? Ne vous arrêtez pas trop, néanmoins, à ces impressions sensibles. La vraie piété en est entièrement indépendante. Quand nous ne trouverions qu'amertume dans le service de Dieu, les raisons de le servir seraient toujours les mêmes, et la volonté, qui seule est en notre pouvoir, ne devrait pas un instant être ébranlée par